PONTLEROY
Ordre du marquis de Montcalm.
4 février 1759,
Nous, maréchal des camps et armées, commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, commandant en chef des troupes de terre dans l'Amérique septentrionale,
Conformément à l'instruction de Sa Majesté qui nous permet de déroger à ses ordonnances, concernant le service dans les circonstances qui peuvent y préjudicier, Nous ordonnons que le tour de garde ou détachement soit continué sans jamais recommencer par la tête, soit que les troupes entrent en quartier d'hiver ou en campagne, et cette règle sera observée dans les huit
* bataillons qui sont sous nos ordres tant qu'ils resteront
en Canada et pendant la guerre, n’entendant pas cependant y comprendre les gardes d'honneur ou de police que les dits bataillons pourroient avoir à monter dans les villes de Québec, Montréal et les Trois-Rivières, Les dits bataillons étant alors directement sous les ordres de l'état-major des places, on se conformera aux usages de la colonie; maïs on observera de continuer le tour de garde ou de détachement tel qu’il étoit à la fin de la campagne ,our toute garde ou détachement extérieur.
Enjoignons aux lieutenants-colonels, commandants des dits bataillons, de tenir la main à l'exécution du présent règlement et de s’y conformer pour le premier
détachement qui sera fait, en commandant les officiers q':i se trouveroient les premiers à marcher à la fin de la campagne.
Fait à Québec, le - février 1759.
MoNTcALM.
Mémoire sur la défense du fort de Carillon.
10 février 1759.
Le fort de Carillon peut être attaqué : 1° par escalade ou de vive force ; 2° par bombardement ; 3° par un siège en forme,
De la défense contre l'attaque de vive force.
Il n’est guère possible d’emporter un petit fort par escalade, si l’on ne trouve moyen de surprendre la garnison et d'arriver au sommet du parapet avant qu’il ne soit bordé, Aussi autant l’art fournit-il de moyens d’être averti à temps, autant est-il honteux de se laisser surprendre, Voici les précautions les plus ordinaires contre une telle entreprise : 1° Poser de fréquentes sentinelles sur le rempart et les faire tenir sur le parapet au moyen de garde-fous, en supprimant les guérites, comme maxime que je n’ai vu pratiquer qu’à Carillon ; 29 faire des rondes ; 3° faire coucher la garnison habillée et tenir ses armes prêtes; 4° marquer à chacun son
poste ; 5° envoyer de petits partis sauvages à la guerre pour être averti des mouvements des ennemis, Rien de meilleur ; mais on n’en est pas toujours le maître.
Ces précautions suffisent, et rarement l'ennemi se détermine-t-il à une pareille expédition, s’il n’est bien informé qu'on les néglige toutes. Cependant si l'on vouloit en prendre de plus sûres encore, au cas que l'on fût assuré d’un dessein formé ou même de la marche des ennemis, il faudroit mettre un poste de nuit entre le front qui regarde la basse-ville et l’escarpement ; ce poste fourniroit des sentinelles sur chaque angle saillant du chemin couvert, Je suppose la garnison trop foible pour en mettre aux rentrants. Il faudroit aussi faire faire de fréquentes rondes dans les chemins couverts tout autour de la place et obliger les sentinelles de se tenir sur les banquettes. En cas d'attaque, elles se replieront par les barrières qui sont à l'angle flanqué du bastion de pavillon et à celui de la poudrière, et le poste défendroit la haute-ville et le hangar extérieur ; ou bien, si on avoit à craindre qu'il ne fût enlevé, on pourroit faire un tambour à la poterne, capable de le contenir tout entier, et n’ouvrir la poterue que quand l'officier ou le sergent de garde auroit fermé la porte du tambour,
Il ne faut plus craindre alors d’être surpris telle nuit obscure ni telle poudrerie qu’il puisse faire, et l’on peut être assuré d’être averti un bon quart d'heure avant que l'ennemi ait achevé de se former dans le chemin couvert pour descendre dans le fossé. Cette précaution est immanquable ; mais si l'ennemi, quoique découvert, était assez téméraire pour pousser l’entreprise jusqu’au
bout, il faut se mettre en état de l'en faire repentir amèrement, et l’on y parviendra facilement en prenant d'avance les mesures suivantes :
1° Achever de fraiser tout le pourtour des revôtements ;
2€ Avoir des fascines goudronnées et des balles à feu sur chaque flanquée, sur le milieu de chaque courtine et au dessus de chaque poterne, et donner commission à des gens intelligents de les lancer dans le fossé et sur le chemin couvert pour éclairer lennemi à la première alarme ;
3° Avoir plusieurs coups à cartouches à côté de chaque canon, dans de petits caissons, suriout à ceux des tlanes qui doivent être pointés de manière à raser le pied du revêtement, Si on avoit deux pièces à chaque flanc, on en pointeroit une le long de la face et l’autre le long de la courtine, en avoir toujours une pointée le long de la porte ;
4° Disposer tout autour du rempart des caisses pleines de bombes et de grenades toutes chargées, avec des sacs remplis de poudre auxquels on met une fusée, et ccunmettre un sergent avec une douzaine d'hommes pour les faire rouler dans les fossés dès l'instant que l'ennemi y mettra le pied. Comme ils sont étroits, il seroit impossible d'y tenir si on en avoit assez pour les faire succéder sans interruption pendant touce la durée de lattaque, La seule attention qu'on doit avoir, c’est de ne les lancer qu’à propos ;
5° Garnir de pièces de bois tout le pourtour d:s parapets pour les rouler sur les échelles ;
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6° Distribuer tout autour du rempart des armes de ln . longueur, comme piques, fourches, faulx emmanchées à revers, et autres qui puissent atteindre jusqu'au revêtement extérieur ; autrement, si l'ennemi parvenoit au sommet de l’échelle, le soldat seroit obligé de monter sur le parapet pour faire usage de sa baïonnette, ce qui peut être dangereux ; car l'ennemi ne manquera pus de poster du monde sur le glacis pour faire un feu continuel contre le fort; 7° Prévenir, animer et inspirer au soldat de se bien défendre et lui faire connoître tous ses avantages, afin d'éviter la surprise dans les esprits, d’où peut s’ensuivre une terreur panique, contre les effets de laquelle toutes les précautions susdites ne peuvent être d'aucune utilité, *
De la défense contre l'attaque par bombardement.
Il est fort rare qu'on cherche à se rendre maître’ || d’une place par le seul bombardement; cependant l'ennemi dans le dessein de pousser ses conquêtes avec moins de retard dans le courant de la campagne, peut
* Toutes les précautions ci-dessus sont bonnes, et il seroit | | à désirer que l’on fût muni à l’avance des armes de longueur PEN et des artifices, l’un et l’autre étant indispensables contre une li escalade, ainsi que contre un siège.
J'ajouterai que, comme tous les hommes d’une garnison ne sont pas égaux, il pourroit se faire que quelques-uns lâchent le pied ; l'ennemi pénètreroit dans une partie du rempart, et alors la place seroit perdue, s’il n'y avoit un petit corps en réserve composé de gens d'élite qui marcheroient à l'ennemi
1! et le détruiroient avant qu'il se fût formé en nssez grand nombre.
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dès l'hiver se déterminer à une pareille entreprise sur Carillon. La petitesse de ce fort et l'embrasement des bâtiments peuvent lui donner espérance d'inquiéter et d’incommoder la garnison au point de la faire rendre, Celle-ci n’a à opposer à une pareille attaque que des blindages, des casemates et de la patience.
On a fait tout ce qu’il a été possible l'automne dernier pour procurer à la garnison les moyens de se blinder et d'assurer les casemates contre l'effet des bombes, Il faut s'attendre à y être gêné, surtout si on prend le parti prudent de mettre les munitions de bouche dans les casemates ; mais on y sera certainement à l'abri, si on a exécuté tout ce qui a été proposé pour les rendre plus solides. Les précautions contre l’embrasement des bâtiments sont d’avoir toutes les barriques possibles pleines d’eau, de grands crocs pour faire tomber les balles à feu et autres artifices que l'ennemi pourra lancer sur les couvertures, ou pour tirer à bas les couvertures elles-mêmes, si elles sont trop embrasées,
Ce seroit un grand inconvénient de mettre toute la garaison dans les blindages extérieurs ; il faut faire en sorte qu’il en reste au moins la moitié dans les casemates du dedans, Les malades, les blessés et une partie des munitions de bouche peuvent rester en dehors.
On ne peut recommander à la garnison que de ne point s'inquiéter, de se tenir clos et couvert, cependant d’être très active à border le rempart à la moindre apparence d’un assaut, d’avoir des postes et de fréquentes patrouilles dans le chemin couvert, d’où il faut de temps en temps tirer des coups de fusil sur ceux qui paroitroient à portée, faire un usage très modéré de l'artillerie
de la place, excepté du canon à ricochet qui sera presque la seule manière de faire du mal aux ennemis, qui ne manqueront pas de profiter des grands couverts qui se trouvent autour de la place. Il y a si peu de bombes ici qu’il vaut mieux les réserver pour une occasion plus dangereuse et prendre au surplus toutes les précautions possibles contre l'attaque de vive force.
Si on voyoit l'ennemi faire des amas de fascines considérables, on tâcheroit d’y mettre le feu, soit avec des boulets rouges, soit avec des balles à feu lancées au mortier. Il faudroit surtout tenir grand nombre de feux prêts à lancer dans le fossé, pour embraser les fascines lorsque l'ennemi entreprendroit de le combler ; mais cela n’arrivera pas. On ne hasarde pas une pareille manœuvre sous le feu d’une place.
Au bout de quelques jours, le manque de munitions et le froid contraindront l'ennemi d'abandonner son entreprise, si c’est l’hiver, ou, si c’est l'été, la sagesse et la patience de la garnison lui feront changer cette espèce d'attaque en un siège dans les formes.
De la défense contre l'attaque par siège.
De toutes les actions militaires, celles où les fautes sont moins pardonnées, ce sont sans contredit celles de la défense d’une place, parce que, les idées paroissent mieux fixées, et les maximes plus certaines, On ne fait pas grâce à un gouverneur de l'oubli de la moindre chicane, et on le rend responsable d’une négligence qui aura hâté sa re‘ldition d’une journée et peut-être même de moins. Les histoires des gu2rres passées fournissent
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quantité d'exemples de punitions très sévères contre des gouverneurs de places, pour n'avoir pas mis en usage les dernières ressources de l’art, et pas un seul que je ne sache, au moins capital, contre un général battu par sa faute. Il étoit réservé aux seuls Anglois de punir injustement le commandant d’une armée de secours et de combler de grâces encore plus injustement celui qui lâchement a rendu sa place après la perte des ouvrages extérieurs au chemin couvert. Mais si la perte de la réputation et le mépris général sont les suites fâcheuses d’une molle défense, il n’est pas de moyen plus sûr pour un officier particulier d’acquérir une gloire incontestable et de se faire rechercher que de montrer de la vigueur et une grande intelligence dans cette partie de la guerre.
Il n’est pas même nécessaire pour qu’un commandant puisse mériter l'estime générale, que la place qui lui est confiée soit excellente ; il suffit que ces défauts soient connus et que la défense surpasse ce qu’on doit attendre d’un homme ordinaire. Ainsi, quoique le fort de Carillon soit très mal fortifié, on ne pourra refuser les éloges dus à un commandant qui, dans sa défense, emploiera les médiocres ressources dont il peut être susceptible ; car Dieu merci, ses défauts ne sont que trop connus de tous les officiers de l’armée et même du soldat,
Quoique la conduite d’un siège dépende absolument de la manière dont il est attaqué, il est cependant certaines précautions à prendre, moyens généraux à employer, et chicanes à faire que nous détaillons de notre mieux, Il est bon d’avertir néanmoins que la
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possibilité de leur exécution dépendra entièrement de la plus ou moins grande vivacité de l'attaque et du nombre des assiégeants ; c'est pourquoi un commandant ne pourra mieux faire que de suivre le conseil que donne M. de Feuquières d'avoir un journal public du siège, dans lequel soit écrit jour par jour l'état de la place, tant du dehors que du dedans, les progrès des ennemis et ce qui aura été résolu de faire pour s’y opposer, afin que cette pièce, qui doit avoir été faite sous les yeux des principaux officiers et signée d'eux, étant produite, puisse servir de preuve authentique de la bonne conduite tenue dans la défense,
Précautions à prendre avant le siège.
1° On fera son possible de mettre les parapets, demilunes, chemins couverts, fossés, palissades etc., ete, dans leur état de perfection; ou au moins on travaillera à peler le rocher depuis le pied du glacis du front de la petite demi-lune, le plus en avant qu’on pourra. On comblera les ravins et ravines que les eaux ou les affaissements auront formés sur les glacis; et, s’il reste du temps, on entourera de son mieux le saillant du chemin In ji couvert en avant de la grande demi-lune, on achèvera | le glacis de pierres sèches et on en recouvrira la crête |! d’un pied et demi de terre. Si on ne peut achever les
qi] demi-lunes, on leur fera un parapet avec un double ou
un triple rang de gabions ;
29 Il faudra de toute nécessité achever toutes les casemates et les blindages nécessaires et leur donner toute la solidité possible ;