‹ Lettres et pièces rares ou inéditesChapitre 100 sur 142 · A M"^ LA DUCHESSE DE MONTAUSIER · texte numérisé non relu

A M"^ LA DUCHESSE DE MONTAUSIER

MOTE IIITRODUCTIVK.

Six ans plus tard , tout est changé. Louis XIY , par l'éclat de son nom et de son administration a séduit la nation. L'opinion déjà corrompue lui pardonne le scandale de sa vie privée; elle flatte ce scandale, car elle lui accorde une sorte do déférence , j'allais dire de respect. On en voit la preuve dans le document qui suit , document qu'on peut produire. M"* de La Vallière a non-seulement expié ses fautes dans les larmes de la repentance ; elle les a pleurces même au sein du vice. Elle n'a pas eu le courage de sortir plustôl de la corruption; mais sa conscience s'y est toujours sentie mal à l'aise.

On peut donc produire la lettre qui va suivre , quelque nom qu'elle porte. Mais plus les fautes que ce nom rappelle à tout le monde sont entourées d'indulgence, plus ou est surpris de la naïveté avec laquelle on parle ici de relations si coupables et d'ordinaire si condamnées.

L'auteur de la lettre, en l'adressant à M"'* de Montauaier, a d'ailleurs voulu se placer dans la région de la vertu et de la délicatesse la plus scrupuleuse , et rien n'atteste mieux

la profonde altération du sentiment publia, que de telles confidences faites à un tel personnage.

Les relations de Louis XIY avec M"* de La Vallière avaient duré six ans quand la lettre fut écrite , et il avait suffi d*un pareil espace de temps pour altérer ou ai&iblir bien des idées.

M"' DE LA VÂLLlÈRE A M*"' DE MONTAUSIBR.

[ Copie certifiée. — Manuscrits de la Bibliothèque royale de Munich»

cod. gallic. 307, in-4«.]

Le 24 mai 1667.

Madame ,

Les inquiétudes nouvelles causées par ma nouvelle grandeur me tiennent si fort éloignée de Tétat tranquille que je pense me préparer par cette élévation; que m'estant impossible de la cacher plus longtems, j^ay recours a vostre confidence et veux vous comuniquer à la descharge de mon cœur les reflexions que j'y ai faites.

C'est une coutume parmy les gens raisonnables, aux changements qu'ils font de leurs domestiques y d'en prévenir le congé par le payement de leurs gages f ou par des reconnoissances de leurs services. J'ay peur qu'il ne m'en arrive de même, et que le Roi, par un honneur si grand, ne prétende m'apprivoiser a la retraitte, et me jetter tant de vanité dans l'esprit que, Tambition l'emportant sur mon amour, je souffre les mespris avec plus de moderation.

Je sçay encore que la fortune a un^ terme d'élé* vatioD limité au dessus duquel on ne monte poinl, et que le degré ou je me vois assise estant le plus haut ou puisse monter une personne de ma naissance , il est difficile d'y subsister longtems sans quelques traverses y qui ne peuvent être autres que la froideur du Roy.

Or, soit que ce mal m'advienne par Tun ou l'autre de ces moyens , je le prévois inévitable. Mais le Roi se tronpera s'il croit que Tambition effacera mon amour. Elle n'en a pas esté la mère. Elle n'en sera pas le tyran , et ce brillant de nouvelle grandeur ne commettra pas un parricide.

Tout le royaume de France , et je peus dire toute l'Europe y n'ignore point combien mes amitiés, et dans leur naissance et dans leur progrès , ont esté désintéressées , et qu'en considérant le Roy, sa couronne, parmi ses autres qualités, m'a paru la moins aimable.

J'ay receu beaucoup de bien de ses mains libe« raies. Je ne pouvois les refuser sans crime, comme j'ay toujours creu ne pouvoir les demander sans importunité, une grande prévenance ayant a mon égard légitimé tous ses bienfaits.

Les nouvelles amertumes que l'on m'a faites du mariage du marquis de Vuardes* avec moi justifient

* Cet! le marquis de Vardet , lieotenaDt général des armées du rot , coulideat de ses amours pour M"* de La Vallicre, et fort cité dans les mémoires du temps pour des intrigues peu dignes de lui et des personnages qui

mon appréhenaioD et mes soupçoQs : l'accueil et le bon visage que j'ay de la Reine me paroît une prière tacite d'y consentir. Mais elle ne sait pas que mon cœur y a des repugnences plus grandes que celles de rantipathie, et que je suis incapable de manquer au serment que jai fait » de ne changer jamais d'amour et de ne prendre point de mary.

Permettex-moy , Madame « de faire une petite disgression sur le subject de ce mariage* J'enehais* neray mon amour pour quelque tems^ et feray parler ma raison suivant les lumières médiocres que la nature m'a données.

Je porte maintenant la qualité de duchesse de Vaujours. Je jouis de toutes les prérogatives attribuées à la duché. J'ay le tabouret ches la Reyne. Je marche au rang des duchesses. J'ay cessé d'être La Yallière. Le Roy a reconnu le fruit de nos embrassements; ma fille est légitimée; il ne me reste qu'a choisir un mary pour en faire un grand du royaume.

Non 9 Madame y je me trompe, je ne suis point duchesse. La duché est un présent royal fait a ma fille reconnue et légitimée par le Roy son père; mon administration et la jouissance des préroga* tives de sa duché n'est qu'un estât trompeur et

l'honoraient de leur intimité , y compris M"* de Sérigné et M"* de Grignan. La première fit même son éloge , quand il était mort , et parut le regretter m parce qu'il n*y avoît plus , à ce qu'elle disait, d'homme à la oour bâti sur ce modèle-li. » Voir las ¥^otrei de Conrart , publiés par M. Mont* marqué , et ceux d« M. la baron Walckanaèr, sur M"* d« Sévigné.

ruyueux a mes aflaires» si je les appuyois sur ce fondement. 11 faudra tout rendre quand elle sera en âge, et je ne demeureray que La Vallière.

Ou est le gentilhomme assez sot qui voudroit cpouser une duchesse, sans devenir duc; estrebeau* père d'une fille naturelle du Roy, sans avoir de qualité qui y corresponde. ••? Il a tant de contraires a assembler pour reunir à la fois [ce] qui re* garde les interests du Roy , de ma fille , de celui que j'espouserois et les miens , qu il ne faut que conclure avec vous, que la chose est impossible, et qu il y a du ridicule a en faire des propositions»

Je m'en resiouis , et remettant mon amour en liberté , je m'inspire* que tout ce qui s'est fait en ceci est une marque plus assurée de la constance de mon amant, qui a voulu donner, sous ce faux jour, au monde quelque témoignage de son desin^ teressement, en estreignant plus fort, par cette politique amoureuse , les liens de notre bonne intel* ligence et les nœuds d'un commerce que la seule mort peut dissoudre.

Vous voyez mon faible , et vous le pouvez accu* ser; je lay commun avec les autres amants, dont Tordinaire est de se flatter et de sentir plustost leurs disgrâces que de les prévenir.

Cependant, si vous prenez la peine de considérer avec moi Tétat de mes affaires , vous me regarderez

* « ie ne partuade. »

comme un exemple de compassion^ et plaindrez par advance les inconvénients ou je suis exposée.

Le Roy est mortel , il va faire la guerre. S^il luy arrivoit quelque chose de funeste i ou si i par ses exercices violents , il contracloit une maladie mortelle qui nous le ravist , que deviendrois-je, Made.^ alors? Il n'y auroit point de milieu a prendre. Il faudroit s'acheminer a Yaujours, et en prévenir Tordre infaillible , pour me confiner dans une province éloignée y fixer ma demeure dans une maison champêtre , et passer le reste de mes jours auprès de la duchesse ma fille, en regrets et en larmes, sans consolation de personnes et sans aucun support. Hélas, je sens bien en moy mesme, qu'après un pareil accident je n'aurois ny force ni confiance pour survivre, et mesme qu'il y auroit de la générosité a mourir.

Mais que deviendroit le sang royal que je sens depuis cinq mois se mouvoir dans mes flancs? Vous le savez, et je vous en ai révélé le secret dans le tems de la conception. Le Roi le sait, et il s^est promis un garçon de ma grossesse , sans avoir rien fait pour Tenfant ni pour la mère. Ah, que cette pensée est mortelle à tous mes plaisirs ! Quelle différence de frère et de sœur ! Celle-cy duchesse légitime, l'autre bastard sans reconnoissance.

Je ne me prépare pas a ce coup, qui ne se peut adoucir par la prévoyance , et dont la moindre pensée redouble mes inquiétudes, mais j'ay trop de

confiance au Dieu des que

noo seulement je reverray mon Roy sain et glorieux , mais avec autant d*amour pour moy quUl en ait jamais eu.

Ayec tout cela les événements sont incertains et mes ennuis inévitables. Je n^aurai point de courrier a Tavenir qui ne me fasse trembler; et mon imagination y OU déjà la crainte a établi son empire , ne me représente que les images fascheux de tout ce que je peux encourir de disgrâces. Le sommeil , qui a le don de charmer les peines, n*a de la vertu que pour m'en faire; et si je ne trou vois véritables, a mon réveil, les illusions fausses de mes songes, j^en tirerois des conséquences contraires a mon bon sens, et d'une peine imaginaire je me ferois un véritable supplice. Tantost je vois la Reyne me faire des reproches et m'imputer les indifférences du Roy, tantost commander que j'aye a monter sur le champ en carosse et me retirer a Yaujours, avec deffenses de ne jamais revenir a la cour ; tantost ordonner qu'on me jette dans un monastère; et enfin mille autres choses dont le sommeil a accoustumé de travailler les esprits inquiets et appre* hensifs.

Le mien est de ce nombre, Madame, et je voudrois pouvoir me reprocher qu'il fust moins esclairé et ne vist pas de si loing les desordres qui peuvent arriver a ma fortune. Je ne me rendrois pas mal-* heureuse devant le tems, et me confierois en la

boalé du Roy ; je demeurerois dans la croyance que, quoiqu'il survinst, il auroit du tem8 sufflsament pour asseurer restablissement des maidOUB de ses enfants et de la mienne.

J'ay tous les besoins du monde de votre assistance et de votre sage conseili et Je m'en suis si bien trouvée que je vous conjure de m^ayder a sortir de ce mauvais pas. 11 y va quelque chose de vostre interest, vous n'en doutez pas, puisque je procureray sans cesse vostre avancement, et que vous avez et aurez touiours occasion de reconnoistre que je suis, Madame ma très chère,

Vostre très fidèle amie et semante.

La copie porte celte Dole : « Lettre de M"* U ducheflae de Vftujourt à M"^ de Montattiier iur le sujet du doa qui luy a esté fait par le Roy de U duebé de Vaajours, avec la réponse de M*^ de Mmnâusier, du 34 H 35 may 1667. »

Au premier feuillet de la copie de la lettre de M"^ de Vaujours on lit Oês mots t « Parnphé, novembre, le 31 , année 1010. De La ftKT5iir. , M, Tfit'Btup. •

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

Celle lettre est-elle authentique?

Les signatures qui en ont paraphé la copie ne sont pas de la main du copiste, et sonl au moins de deux mains différentes. Elles semblent avoir eu pour but de constater rauthenticilé. Mais au fond tout ce qu'elles prouvent, c'est que la personne qui a soigné la copie a voulu faire certi-

fier l'authenticité de son travail par deux témoins oompé- * tente.

Ces témoins n'attestent rien de plus que la fidélité du copiste. C'est en oe sens qu'ils se bornent à mettre le mot paraphé, la date et leurs noms. Encore ont*ils fiEiit tout cela fort légèrement et sans relire la copie , qui est fautive et faite avec une négligence évidente.

L'authenticité du document ne doit être appréciée que par des moyens de critique interne i et pour dire en un mot notre jugement à cet égard , nous la mettons au moins en doute.

U est très-vrai que la lettre est dans le caractère, dans les habitudes de cœur et d'esprit du personnage; qu'il ne s'y trouve rien que M^^'de La Vallière n'eût pu écrire; que, par la délicatesse des sentiments qui y régnent, par l'excès même de ces sentiments , elle lui convient parfaitement.

Cependant, je n'y remarque pas sa pudeur alarmée, son repentir; il s'y rencontre des termes qui ne semblent pas être d'une femme , et de la duchesse de La Vallière moins que' de toute autre. Il s'y trouve des tournures de phrases, des raisonnements, des périodes entières, des hypothèses et des théories, qui paraissent le fait d'un auteur qui s'exerce sur un thème donné plutôt que celui d'une femme qui tremble à l'idée d'être sacrifiée par le prince auquel elle s'est immolée.

Mais une fois ce système admis, et à considérer cette lettre comme un morceau d'éloquence épistolaire , ce n'est plus seulement une pièce remarquable , c'est un véritable chef-d'œuvre de style et de pensée. On n'entre pas plus habilement dans une situation difficile ; on ne la discute pas avec plus de finesse et de profondeur; on ne la décrit pas avec plus de souplesse et d'éclat. Si la pièce a été faite pour M^^* de La Vallière , elle l'a été assurément par un de ses amis, et il n'est pas dans sa correspondance de docii-

ment qui ne soit éclipsé par le 8tyle*de celui-là. Je n*ex.cepte pas même ce qu'elle a pu écrire elle-même à son meilleur ami, le maréchal de Bellefonds, dont l'indulgente piété a exercé enfin sur ses déterminations longtemps vacillantes une influence encore plus salutaire que les fécondes mortifications qu'elle essuya à la vue des succès de H"" de Montespan.

Nous passons sous silence cette seconde phase de la période d'émancipation de Louis XIV, égaré par de folles et scandaleuses erreurs.

Nous avons hâte d'arriver à cette ère de réaction qu'amenèrent en lui l'âge , la société de M"^ de Maintenon et les progrès de la littérature religieuse, encouragée à son tour, il ne fout pas le nier, par le dévot monarque et sa dévote compagne.

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