‹ Lettres et pièces rares ou inéditesChapitre 99 sur 142 · TENU PAR LOUIS XIV · texte numérisé non relu

TENU PAR LOUIS XIV

HOTE IIITRDDUCTIVB.

Je regrette de ne pouvoir émettre aucune opinion précise sur l'auteur de cette communication , mais je suppose que c'est un membre du parlement : c'est du premier président qu'il tient sa nouvelle ; c'est sur sa parole qu'il jure.

Dans tous les cas, le correspondant se trouvait bien instruit , et s'il n'a pas vécu lui-même à la cour de France , il a du moins su assez directement ce qui s'y passait. Sa lettre le prouve.

J'indique la source où j'en ai pris copie, et qui m'inspire toute confiance.

[Copie.— BibliothèqiM impériale de Viennf!, manuicrits Hobendorf, ISS, 7.]

Paris, le 12 mars 1661.

Avant hier, &ur les trois ou quattre heures du soir, il se tint un grand conseil^ auquel tous les ministres assistèrent et qui n^ aboutit qu'a un honneste licencieiDent : le roy leur ayant témoigné qu'il se seruiroit d'eux en particulier, lorsqu'il le jugeroit neces-

saire, estant résolu de gouverner luy mesme ses affaires et d'en prendre une entière cognoissance.

Ce qu41 a confirmé à monsieur le premier président, qui le fut voir dernièrement , lui ayant dit qu'il vouloit mesme que Ton interrompît son sommeil toutes les fois qu'il étoit arrivé quelqu'un qui requist célérité, son intention estant que tout le monde Fabordast pour luy parler, et mesme [qu'] il prendroit tous les mémoires et toutes les requesles que l'on luy présenteroit lorsqu'il va à la messe ou qu'il en sort.

11 se levé à sept heures tous les jours et il se renferme a neuf, précisément jusqu'à onze, avecque MM. le procureur gênerai Le Tellier et Lyonne.

H dit aussy à monsieur le premier président, lorsqu'il le vit, qu'il diminueroit les tailles a ses peuples considérablement , et que plus on iroit en avant, plus ils se ressentiroient de beaucoup de descharges.

L'on a ouvert le corps de M. le cardinal, auquel l'on a trouvé le foy un peu gasté et le poulmon nageant dans de l'eaiie.

On le laisse en despot de la sainte chapelle de Vincennes jusques a ce que le collège qu'il a ordonné par son testament pour les Allemands, Espagnols, Italiens et Anglois, soit basty.

On attend des nouvelles de M. le prince de Conty pour ouvrir son testament.

M. (le Gadague^ au lieu d'un gouveruemenlj a eu la lieuteDauce de Berry et dix mille escus.

M. de Colbert est intendant des finances; et on dist qu'il a le comptant de Tespargne.

Hier il se fit un service à Yincennes; ou tous les parants^ et beaucoup de gens de la cour se trouvoient, et mesme les trois ministres. Aujourd'huy il s'en est faict un fort solitairement à Saint-Gervais, pour le repos de Tame de M. de Brissac.

Je m'estois oublié de vous mander que M. Joly me vint liyer trouver pour me dire que feu M. le cardinal Tauoit chargé de m'asseurer qu'il mouroit mon serviteur, lequel compliment il a fait faire aussy à MM. les presidens de la cour.

L'evesque d^Éureux mourut hyer, et il court un bruit que l'on donne cet evesché à M. Joly.

La grossesse de la reine continue tousiours.

On parle de Fonteinebleau des le lendemain de Pasque.

Je suis tousiours à vous plus que je ne sçaurois dire.

Ce n'est pas une lettre , c'est une gazette. Elle n'a pas de but spécial, elle donne des nouvelles générales. Mais comme gazette elle a du mérite. L'auteur sait , et il

' Dtt cardinal Maxario.

u un tour de phrase très-piquant , ce qu'on appelle du irait dans l'esprit. Rien , tous sa plume , ne demeure commun.

« Le Roi se lève à sept heures tous les jours. » Cela est un peu vulgaire, mais l'auteur le relève en ajoutant : m H se renferme à neuf heures précisément jusqu'à onze avec le procureur général Le Tellier et Lyonne. » Il fait de même pour le service funèbre du cardinal : « Il y eut beaucoup de personnes de la cour, et même trois ministres. Aujourd'hui il s'en est fait un fort solitairement pour le repos de l'âme de M. de Rrissac. »

Les détails sur l'état du corps de Mazarin , sur la partie de son testament relative au Collège des Quatre-Nations (aujourd'hui le palais de l'Institut) , ont le mérite d'une grande exactitude et d'une convenance parfaite, malgré l'absence de toute sympathie pour l'illustre défunt.

Tout est dit en style de gazette , mais en style piquant , assaisonné avec autant de goût que de réserve. Pas un mot sur l'audacieuse entreprise du jeune monarque , qui saisit si brusquement le gouvernail d'un vaisseau conduit jusqu'ici par le génie de deux hommes d'Ëtat vieillis et consommés dans les affaires. L'auteur trouve assurément l'entreprise téméraire ; mais il se garde bien de laisser entrevoir sa pensée ; s'il est gazetier, il est monarchique.

Il est d'ailleurs trop haut placé pour mal parler de son maître. Il est un personnage. Le cardinal expirant l'a fait assurer qu'il mourait très son ami.

Pas un mot sur la vie privée du jeune souverain. C'était un point qu'un homme sensé ne devait pas aborder, ne trouvant qu'à blâmer , s'il aimait la vertu ; ne pouvant que compromettre son honneur , s'il était assez peu vertueux pour avoir Tâîr d'excuser ce qui n'avait pas d'excuse.

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