D'AGUESSEAU A FORMEY
[Autographe.— GolleclioD des autographes de la bibliothèque Royale
de Berlin , lettre D.]
A Versaille», le 4 janvier 1749.
11 y a longtemps ^ Monsieur, que j'aurois deu vous témoigner avec combien de plaisir j'ay reçu de vos mains les profondes recherches que vous avez faites sur les élémens'. Mais j'ay voulu me mettre en estât de vous en faire mes remerciments avec plus de connoissance , après les avoir lues et relues avec toute Tattention qu'elles méritent , et au milieu d'une multitude d'occupations qui, quoique peu agréables, n'enméritent pas moins lapréférance.
Rien n'est plus difficile pour moy que de trouver le temps de lire les ouvrages qui sont le plus conformes a mon goust.
Le vôtre, sans doute, est de ce genre , Monsieur. J'ay esté charmé , non seulement de l'ordre et de la méthode qui y régnent, mais du choix et de l'énergie des expressions , qui ont esté le fruit de vos longues méditations sur une cause aussi difficile à soutenir, et même à faire entendre que celle dont vous vous estes déclaré le défenseur.
Je suis très éloigné de vouloir m'en rendre le
* Je conserve l'orthographe , mais je meu les accenu et lea alinéa , et je donne la ponctuation adoptée aujourd'hui , sauf une exception que j'indiquerai.
juge, et je me console, en quelque manière, de mon incapacité, quand je lis dans un endroit de vos recherches que les idées de l'existence réelle et de la force y ne sçauroient nous estre connues d^une manière distincte, et que quelque effort que fasse nostre esprit y de quelque pénétration qu^il soit doué, le voile de la chair nous dérobe constamment les idées qui n'ont aucune affinité avec nos sens.
11 y auroit, peutrétre, des philosophes de mauvaise humeur qui trou v croient qu'en parlant ainsi , vous humiliez un peu trop Tentendement humain.
Pour moy, si je me permettois de vous faire des questions , je me contenterois de vous demander, d'abord, si Ton peut dire que notre esprit est capable de découyrir la possibilité, la nécessité de choses qui ne sçauroient luy estre connues d^une manière distincte, et dont le voile de la chair luy dérobe constamment la connoissance.
Je vous prierois, ensuite, de vouloir bien nous donner une définition exacte des termes qui paroissent les plus simples , tels que ceux de puissance , de force , d'élément môme , et de plusieurs autres expressions, qui répandent des nuages sur une matière si abstraite , qu'il faut avoir une intelligence au dessus de Tordre commun, non seulement pour y décider, mais pour y savoir même bien douter.
Je crains quelques fois que les métaphysiciens
modernes ne soient sujets eux-mêmes , comme ils le reprochent aux géomètres, à vouloir réaliser les abstractions I et je ne sçaurois m'empescher de déplorer, en secret , le malheur de la philosophie humaine, quand je considère, qu'après tout le progrès qu'elle se flatte d'avoir fait depuis un siècle, nous sommes réduits à voir revivre les qualitez occultes, par Tattraction, et les formes substantielles , par les monades. Ne seroit-ce point la suite des efforts que plusieurs philosophes modernes semblent faire depuis quelque temps pour se passer, s'ils le pouvoient, de l'Estre Suprême dans l'explication de l'ordre qui règne dans TUnivers, comme s'ils vouloient. diviniser, en quelque manière, la nature^ nom aussy vuide de sens que celuy de fortune , et la substituer à la seule cause réelle et universelle dans laquelle réside le véritable pouvoir, outre la seule force motrice , dont l'existence et Tefiicacité ne puissent estre révoquées en doute ?
Vous pensez beaucoup mieux^ Monsieur, et vous estes bien capable d'approfondir des reflexions qu'il me suffit d'indiquer, mais, surtout, d'apprendre aux hommes la véritable manière de philosopher.
C'est de quoy ils paroissent avoir plus besoin que
* La ponctuation de d'Agneaieau est ai caractériatique que je ne puis m'ampécher d'en donner une idée. Je la consene , dam ce but , à partir de cet alinéa.
jamais. Vous rendrez, par là, un plus grand service à l'humanité, qu'en agitant des questions, sur lesquelles, il est plus facile, sans comparaison, de détruire, que d^ édifier, et qui, quelque bien traittées qu'elles soient, ne peuvent guères produire, que des disputes interminables.
Personne n'applaudira jamais plus volontiers que moy, au succès de vos travaux. Monsieur, et ne sçauroit estre avec plus d'estime parfaitement à vous.
D'ÂGUESSEAU.
REMARQUES SUR CETTE LETTRE
Tout entière de la main de Tauteiir; cette lettre est évidemment adressée à M. Formey.
Elle fut écrite en 1749, c'est-à-dire quand d'Aguesseau , né en 1668, avait Tàge de quatre-vingt-un ans.
C'est donc à cet âge que le ministre de la justice trouva le temps d'examiner sérieusement un livre de philosophie d'un académicien de Berlin. D'Aguesseau dit lui-même qu*il a lu et relu les profondes recherches de Formey sur les éléments. Il en a considéré l'ordre et la méthode; il en a pesé jusques aux expressions. Et il le prouve bien en s'attachant au point capital dans toute espèce de discussion philosophique , à savoir ce que sont et ce que valent nos idées, ce que valent aussi les termes et les définitions qu'on en fait. Formey avait disserté très-ingénieusement sur Vexislence et la force, et avait dit néanmoins que les idé^ de l'existence et de la force ne sauraient nous être connues d'une
manière distincte. Il avait fini par déclarer qu'en dépit de tous les. eiForts de Tintelligence, le voile de la chair nous dérobe constamment les idées qui n*ont aucune affinité avec nos sens.
C'est à ce sujet que d'Aguesseau le prend à partie avec une merveilleuse lucidité.
Il lui montre surtout, avec une merveilleuse politesse, que si les philosophes ne commencent pas par se rendre un compte sérieux de leurs idées et par mesurer exactement la valeur des termes qu'ils emploient, ils prendront le change sans le donner. Tantôt ils croiront avoir des idées réelles n'ayant que des abstractions; tantôt ils élèveront des abstractions, telles que les monades et les /ormes substantielles, vaines conceptions, au lieu et à la place des plus grandes réalités, et même de l'Être suprême.
On n'est pas mieux inspiré, on n'est pas plus vrai que d'Âguesseau.
J'ai produit sa lettre comme une preuve que l'esprit de la bonne philosophie, de la méditation véritable, était déjà entré dans les hautes classes de la société, et dans la région du gouvernement, quand le gouvernement croyait encore pouvoh* s'appuyer sur des mœurs anciennes et des institutions absolues.
Je passe à une autre série de documents de la nouvelle ère. Je commence par une lettre du plus spirituel et du plus réservé de nos libres penseurs.