OBSERVATIONS
Quand on compare cette bibliothèque à celle de Charles V, roi de France , à celle du duc de Beri7, son frère , ou à celle que Philippe le Hardi , le mari de Marguerite , avait à Paris, et dont rinventairc fut dressé par maître Richart , le barbier du prince, en 1404, après le décès de ce dernier, on la trouve inférieure , assurément , à chacune de ces collections. Et non-seulement elle est beaucoup moins nom-
breuse, mais elle est moins savante. Mais aussi faut-il considérer que ce n'est ni une bibliothèque publique ni une bibliothèque encyclopédique de Tépoque. C'est la collection privée d'une femme du grand monde.
Sous ce point de vue , ce trésor caractérise les goûts et l'éducation des grands ou des gens du monde du temps.
En effet , on y voit ce singulier mélange de frivolité et do recueillement , tout cet esprit de curiosité et d'amour sin* cère de la science qui distinguent le mouvement de la renaissance ; on y voit cette piété véritable et cette grossière crédulité qui , héritage du passé y tranchent si vivement avec les idées nouvelles.
Afin de pouvoir nourrir des sentiments de religion et se rendre raison de sa foi , la princesse a reçu de ses pères , ou bien acheté de ses deniers, en un mot elle possède nonseulement des bréviaires, des oraisons, des heures, des évangiles , des concordes , mais des bibles entières et des expositions sur les évangiles.
On ne trouve pas chez elle de théologie proprement dite , mais elle a des ouvrages de philosophie; elle a Boêce, et d'autres livres de morale.
Elle a des traités de politique et même des recueils de jurisprudence.
Elle s'est entourée de chroniques et de livres d'histoire.
Elle a été curieuse d'avoir, sinon des livres d'histoire naturelle , du moins quelques traités sur les propriétés des choses , et spécialement la nature des pierres.
Voilà qui caractérise la femme pieuse et instruite de la renaissance. Mais ce qui tranche d'une manière bien firappante avec ces goftts si élevés, ce sont les affections et les habitudes qui datent d'un autre temps, l'amour du roman, la passion du merveilleux , l'attachement aux superstitions de l'astrologie et de la magie. Je ne veux pas inférer d'une manière rigoureuse de la présence de certains volumes
dans cette bibliothèque , que Marguerite en a partagé les tendances ; mais , en général , si le style est Thomme , les livres aussi sont Thounne. Or, il y a dans la collection de la duchesse de Bourgogne un bien grand nombre de romans, plusieurs volumes de fabliaux, de ballades et de virelais, toute sorte de légendes et deux traités d'une astronomie fort suspecte. Serait-on trop sévère , sinon pour Marguerite , du moins pour les grandes dames de son siècle , ses égales, si Ton admettait, d'après ce document, qu'en dépit de la grave restauration qui se faisait jour dans les études et dans toute l'éducation , aux approches de la renaissance et de la réforme, elles tenaient encore beaucoup aux frivolités et aux superstitions de l'ancien temps , et feuilletaient infiniment moins les évangiles et les chroniques que les bal* lades et les virelais , moins le Boëce et l'Égidius que les Merlin et le Lancelot?
Telle qu'elle était , la bibliothèque qui donne lieu à ces inductions avait dû coûter des sommes considérables, et les contemporains , la postérité , ont dû la surveiller avec jalousie. Plusieurs générations de princes ou de princesses riches et passionnés pour les livres s'étaient appliqués à la former : que devint-elle après la mort de Marguerite ?
Nous voyons, dans l'inventaire dressé et signé par un évé* que , le haut prix qu'on attachait à ces joyaux. Et cependant ils ne furent pas conservés dans la maison de Bourgogne. Ces princes , aussi passionnés pour le faste que pour les arts , firent souvent des dépenses qui dépassaient leurs ressources , et furent obligés de céder, à d'impatients créanciers , leur mobilier le plus précieux. Marguerite de Flandre avait partagé les goûts généreux et prodigues de Philippe le Hardi. A la mort du duc , ses meubles furent saisis et vendus par une foule de créanciers ; ceux de la duchesse n'auront pas été à l'abri de ce malheur ; sa bibliothèque se sera dispersée. Une note qu'on lit dans le préambule de l'io-
ventaire des joyaux et livres de Bourgogne , dressé en H8ô, peut mettre la conjecture sur la voie des destinées de notre collection.
« Lesquels (livres et joyaux , dit la note) sont les aucuns engaigez , les aultres vendus et distribuez ^ » Il paraît que les livres de Marguerite ont eu le même sort.
Quand on rédigea, à Bruxelles, Tan 1545, l'inventaire du mobilier de Charles-Quiût, ce fortuné héritier des ducs de Bourgogne et des duchesses de Flandre , il ne se trouva plus que vingt-huit volumes de manuscrits.
Pareille destinée a été commune aux bibliothèques plus sérieuses et aux bibliothèques plus frivoles.
Nous allons, maintenant, pour donner une idée plus complète de Fétat des lettres dans leurs rapports avec les mœurs , faire suivre le catalogue de la bibliothèque d'une fenune du monde du catalogue de la bibliothèque d'une maison religieuse , dressé , soixante ans plus tard , dans une autre province depuis acquise par la France.
Ces deux documents compléteront les deux précédents , et nous feront voir ainsi , d'une manière authentique , ce qu'il y avait dans le commerce de la vie lettrée , un peu avant et un peu après la découverte de Fust , laquelle ne fut d*ftbord que Tart de multiplier les copies à moins de frais.
* Barroîs, Bibiiothèquê protypographique , p. ix.