CATALOGUE DES CODES MANUSCRITS DU CARDINAL DE RICHELIEU
Nous avons analysé plus haut le catalogue des manuscrits de la Sorbonne dressé de 1290 à 1338 , et nous avons dit à la suite de notre analyse qu'à partir de cette époque les manuscrits de la Sorbonne ont été augmentés tant qu'a sul}sisté la maison. Il en a été dressé de nouveaux catalogues plus d'une fois. Nous avons sous les yeux celui que rédigea Guedier de Saint-Aubin au dernier siècle , et dont la seconde partie embrasse les manuscrits transportés de la bibliothèque de Richelieu dans celle de la Sorbonne , en vertu d'une disposition testamentaire du célèbre cardinal.
Ce document est fort curieux.
Il est surtout fort important par le jour qu'il jette sur l'état de la littérature manuscrite au milieu du xvii* siècle. Je ne dis pas que la liste des livres imprimés que le savant ministre possédait dans sa bibliothèque u'oflHt pas également un haut degré d'intérêt. S'il s'agissait de politique , ce
serait même dans le choix des imprimés qu'on trouverait mieux la pensée du cardinal. Cela est entendu. Mais ici nous ne nous occupons que des lettres et des mœurs. Or, pour rhistoire des lettres et celle des mœurs, le tableau des manuscrits que se procura le célèbre homme d'État qui fonda l'Académie française , et qui prévit de si loin les futures nécessités de l'éducation publique ^ , est d'une importance spéciale. On le conçoit, a une époque donnée certains imprimés se trouvent dans toute bibliothèque d'un homme riche; comme chacun les acquiert à p^u de frais, ils ne caractérisent personne. 11 en est tout autrement des manuscrits ; acquis à grand prix, ils peignent le propriétaire et Tépoque. On va s'en convaincre en jetant avec nous un rapide coup d'œil sur les manuscrits de Richelieu donnés par ce prinpe de l'Bglise à la Horbonna.
Le nombre en est de cinq cent quatre-vingt-huit.
Sur ce chiffre il se trouve deux cent oinquante-deux codes en hébreu , c'est-à-dire presque la moitié.
Ce sont des Bibles, des livrei détachés de l'Ancien Testament, des traités talmudiques et des commentaires rabbi^i* niques sur la Bible, la Mi^chna et la Gemarrha, des rituels, des explications sur toutes les fêtes de l'année et toutes les cérémonies du culte , des livres de morale et de poli^ tique, plusieurs ouvrages sur la kab9l3» le dictionnaire du Kimchi, un dictionnaire du TaUnud« des traités de pby-r sique générale , d'astronomie , de botanique , d'hygiène , de prognostique , de médecine, de jurisprudence, un recueil de décisions, un calendrier perpétuel ( Epk^meridae per^ petuae)^ un formulaire de contrats.
On y remarque surtout des ouvrages de grammaire judiuloo^babyloqienne , de rhétorique et de poésie.
* V. Mattar, BUtoire des J)octrm99 moraêes et ^lUi^uM pta^at iMirèM 4trni«n tièoU». T. 1«% p. 43S.
On n'y rencontre paB de livres de philosophie autres que ceux de la kabale ; mais il y est fait mention de quel ques traités de logique, d'un livre sur la mort d'Aristote, et de l'ouvrage si commun de Boece.
k ces volumes écrits en hébreu sont joints quelques traités composés par des juifs d'Allemagne et de Pologne , écrits en caractères rabbiniques et en langue allemande , et d'autres dirigés par les juifs contre le christianisme, les chrétiens et la personne de Jésus-Christ ; enfin un herbarium ou un traité de botanique écrit en langue latine et en caractères rabbiniques.
Ce qui surprend un peu , dans toutes ces élucubrations hébraïques, c'est une instruction donnée en cette langue par un homme à une femme , sur fart de mettre le linge en cuve.
Les personnes étrangères à la connaissance de l'hébreu se font difficilement une idée d'une littérature aussi riche « et l'on aimerait à savoir comment il a été possible au xvu* siècle, même à un prince de l'Ëglise, même à un ministre tout*puissant, de réunir une telle quantilé d'ouvrages aussi rares et aussi précieux.
En efiet, non-seulement beaucoup de ces manuscrits étaient de la plus grande beauté et du plus haut prix, mais ils étaient anciens , du xni* et du xir siècle , ou du eommencement du xv^
Quand on se demande comment l'illustre possesseur de ce trésor, assurément unique dans son ensemble, a pu se le procurer, on est porté à croire que ce sont l'Allemagne, la Hongrie et la Pologne qui lui ont surtout fourni leur contingent. Rien n'indique que le midi de la France, lu Péninsule et l'Italie, où les livres hébraïques avaient été plusieiurs fois recueillis et brûlés par ordre de Tinquisi-* tion , ai^nt contribué k la bibliothèque des manuscrits de Bichalieu. ie le suppose néanmoina , car il ne oœ paraît
pas possible que le nord et rAiiemagne aient pu seuls fournir tant de richesses.
On reste également dans Tincertitude quand on se demande , s'il faut voir dans la collection du cardinal les tendances d'un théologien , celles d'un orientaliste , ou celles d'un riche amateur?
Les manuscrits hébraïques, arabes et turcs feraient supposer des études d'orientaliste.
Déjà nous avons parlé des premiers; les seconds ne sont pas aussi nombreux , il s'en faut de beaucoup ; il n'y en a même que quatre ou cinq.
Les codes arabes, au contraire, sont au nombre de treize, et ce sont en partie des manuels d'études , des grammaires et des dictionnaires , ce qui ferait supposer que Richelieu , qui aimait la polémique, aurait eu quelque désir d'apprendre celles des langues de l'Orient qui jettent le plus de jour sur les textes originaux de la Bible.
Cependant le cardinal ne parait jamais avoir donné suite à cette idée, si elle est entrée un instant dans son esprit. Ce ne sont donc ni les goûts d'un théologien curieux d'aller aux sources, ni ceux d'un orientaliste passionné, ce sont ceux d'un riche et puissant patron de ces études qu'il faut voir dans la pensée qui a présidé à cette collection.
C'est ce qu'attestent les autres manuscrits d'Orient.
Il y en a onze en langue turque, et qui roulent sur la religion , la morale, la piété, l'hygiène, la poésie, le commerce épistolaire , l'arithmétique et la magie.
On n'en trouve qu'un seul en langue syriaque , et c'est un ouvrage de liturgie. S'il fallait admettre que ce n'est pas en simple amateur , que c'est en qualité de théologien et de savant que l'évéque de Luçon ou le cardinal de Richelieu a réuni ces volumes , il y aurait là de quoi donner de sa science et de son génie une idée toute nouvelle.
Quoiqu'il en soit, quand on considère ses trésors de lit-
térature orientale, ou s'attend naturellement à trouver une richesse analogue en manuscrits grecs et latins, ot comme les difficultés de s'en procurer étaient beaucoup moindres, on compte nécessairement dans ces catégories sur un nombre de volumes beaucoup plus élevé.
Cependant, pour ce qui est des manuscrits grecs , il ne s'en rencontre que fort peu , si tant est qu'il y en ait. Le catalogue est obscur à cet égard. Il mentionne bien sous le numéro ceci un Claude Ptolémée du xir siècle, mais il ne dit pas si c'est le texte ou une version qu'il indiques et il faut aller à la Bibliothèque royale, pour s'assurer de l'alternative.
Il parait que Richelieu n'eut de Platon que les Ëpltres, d'Aristote que la Politique, quelques traités de physique ou de physiologie, et une Vie. Encore étaient-ce dans des traductions latines ou françaises. La version qu'il avait de la Politique était celle de Nicolas Oresme.
Ses manuscrits latins étaient nombreux , et ils étaient de grand prix , si l'on fait attention aux écrivains : Cicéron , Salluste, Suétone, Horace, Virgile, Plante, Tércnce , Ovide, Juvénal, les deux Sénèque, Macrobe, les grammairiens Priscien et Servius, Boethius.
Richelieu possédait même plusieurs exemplaires manuscrits de quelques-uns de ces auteurs.
Il avait beaucoup de Bibles; il possédait des Pères et des Scolastiques , un nombre considérable d'épttres, d'hymnes, de symboles, de confessions , de sermons, de bréviaires, de rituels, d'ouvrages de discipline ecclésiastique , d'histoire , de dogme , de politique religieuse.
Les relations avec la cour de Rome sont spécialement indiquées comme un des principaux objets de ces volumes.
* Codex membranacêui in-folio xii* »œeuli. Contmet Claudium Ptole^ maatm Alcxand, de Cosmographia , cum tabulis et deseriptione partinm toiiut orbis. Deêunt Hbri i , ii et quœdam nv Ce volume est coté , à la Bibliothèque royale, 1266, fonds Richelieu. (Teit une version latine.
Je signalerai parmi les Soolistiques , Vincent do Beitiivais , Jean de Geraon et Raimond LuUe ; et parmi les volumes d'église f les Collations des Pères latins [ in domo Aquis Palatii, Aix-la-Chapelle?] 817.
Je ferai remarquer aussi les Prophéties sibyllines, que je rapprocherai de quelques traités d'astronomie ou d'astrologie; quoique le cardinal n'ait point partagé à ce sujet toute la faiblesse de son contemporain le prince de Waldstein , il était plus crédule qu'il ne convenait.
Ce qui étonne un peu, c'est qu'on ne trouve dans la bibliothèque de Richelieu qu'un assez petit nombre de manuscrits italiens, encore moins d'allemands, et pas un seul en langue espagnole ou portugaise « quoique le cardinal eût des relations intimes avec plusieurs personnages de la Péninsule.
Ses manuscrits français sont d'abord des Bibles et des sermons, parmi lesquels on distingue ceux d'Olivier Maillard, si précieux pour l'histoire du langage.
Ce sont ensuite des traductions d'ouvrages latins, saint Augustin , Tite Live^ Valère ^ Maxime , Lucain , la Guerre punique , et des Fragments d'histoire romaine.
En général l'histoire et la politique prennent une place considérable dans les traductions d'ouvrages latins que le célèbre ministre mit dans sa collection.
Cependant la partie la plus curieuse de ses manuscrits c'est la littérature française antérieure à la renaissance. Cette partie est très-considérable. Richelieu possédait non-seulement quelques-uns des ouvrages — je ne dis pas des exemplaires — que la duchesse de Bourgogne avait mis dans sa bibliothèque , mais il en avait beaucoup dont cette princesse eût envié la possession. Il avait la Fleur des Vertus et dôs Coutumes , les Trois voles à Sapîence , le Livre des bonnes Mœurs, la Moralîlo des nobles hommes et des gens du peuple sur le jeu des échecs , les Cas des no^
blés hommes et femmes de Jean Bocace , le PolyerHtiqiii3 , (composé par maistre Jehan de Selisbery [sic] et traduit en 1372, le Livre de Sapience pour l'instruction d'une princesse à la piété et aux vertus chrétiennes.
Marguerite eût acquis, avec bonheur, Les dangers et rencontres de Chiermerciant, en prose française par Franco, si un ouvrage où figuraient Maximilien d'Autriche et Marie de Bourgogne avait pu apparaître de son temps.
Richelieu avait beaucoup de vieux romans français : le roman de la Rose, le roman en vers du duc Lyon de Bourges et de Huelin de Bordeaux , l'An des sept Dames , le roman de Tristan , le roman de Lancelot et d'Artus , le roman d'Olivier de Castille, le roman du roi de Blan- Chardin, le roman de maître Gossonin, l'Image du Monde, le roman de la Queste de Saint*Greal , le roman des Vœux du Paon , l'histoire de la Conqueste de la Toison d'Or et de la guerre et destruction de Troye la Grande, les EUstoires et Contes faits à plaisir, la Conqueste de Jérusalem par Godefroy de Bouillon.
Il avait en outre des recueils de rondeaux et de ballades d'amour, de ballades sur les rhétoriciens et les rimeurs.
En général , sa collection de manuscrits embrassait tous les genres de littérature, l'histoire, la philosophie, l'histoire naturelle , la médecine , l'astronomie , la jurisprudence et la politique, et la chasse même.
C'est naturellement sur les choix qu'il fit ou qu'on fit pour lui en fait d'ouvrages de politique, que se porte surtout notre attention , et l'on trouve tout d'abord , parmi ses manuscrits du xir et du xiii" siècle , un traité en latin sur la République de Platon comparée à celle de Cicéron.
Il avait, de plus , de la Politique d'Aristote , une traduction que nous avons déjà citée. Ces deux livres indiqueraient des goûts pour l'histoire et la philosophie de la politique. Mais après cela on ne trouve plus guère, dans
cette bibliothèque que des ouvrages d'histoire ; les coutumes deTempireTurc; les armoiries des pairs, princes, seigneurs et prélats; les généalogies de quelques grandes maisons; les statuts de plusieurs ordres.
On n*y rencontre pas môme les livres de politique qui avaient cours dans la littérature du temps. Ainsi Ton ne trouve, parmi tous ces codes, ni Gilles de Colonne, ni Machiavel, ni Érasme. On n*y trouve ni les instructions de Charles-Quint à Philippe 11 , ni celles de Jacques I*' à son cher fils Henry S et que le cardinal pratiquait si bien.
Cela se comprend de reste. Ce n'est pas dans le catalogue de ses manuscrits qu'il faut rechercher le manuel de la véritable politique , de la politique usuelle de Richelieu , politique qui n'est pas tout à fait celle qu'il prêche dans son fameux testament , que Voltaire a pris tant de peine à lui contester. Toutefois, si elle n'y est pas préchée tout entière, elle s'y révèle suffisamment'.
En général , la politique d'un tel personnage n'est ni dans ses livres, ni dans ses lettres, ni même dans ses instructions les plus intimes. Elle n'est que dans son âme, dans sa pensée la plus réservée. Elle y est si réservée que souvent elle demeure une sorte de mystère pour son auteur.
La bibliothèque des manuscrits de Richelieu est donc un des miroirs de la littérature du temps, plutôt que l'image de sa politique ou de ses goûts personnels. Elle représente, sauf les auteurs grecs, cette époque de transition qui sut si bien profiter des types retrouvés à la renaissance , pour créer la vraie littérature des nations et des temps modernes. Aussi , sauf les textes grecs, estrelle digne d'un prince de riiiglise, d'un premier ministre, du fondateur de l'Académie. Richelieu, lui-même, ne voulut y voir, dans ses
' Mailer, Histoire det Doctriws morales et politiques, t. I , p. 274. * Même volume , p. 420.
derniers temps , que la bibliothèque d'un ecclésiastique. Il ne rincorpora pas a celle du Roi ; il la légua à la Sorbonne , avec les imprimés dont elle faisait partie. Mais il paraît que Topinion savante ne sanctionna pas cette modestie, et que la Sorbonne n'eut pas le legs tout entier ^
Cependant le catalogue que j'ai sous les yeux atteste qu'elle eut au moins les manuscrits , et que si quelquesuns de ces derniers ne lui furent pas remis, ce fut une exception.
Au surplus, cette pi'écieuse collection existe encore.
Elle se trouve maintenant à la Bibliothèque royale , sous le titre qui lui convient, /ow^a* Biehplieu*,
Tels sont les documents généraux que nous tenions à faire connaître d'abord sur Tétai des lettres et des mœurs*
Maintenant nous passons aux pièces détachées, en remontant au XV* siècle.
' V. Ladvocat, Journal des Savants, mai 1788 , p. 293.
' M. lyAndecy, jeune bibliographe qui réalisera les belles espérances qu'il donne, en a fsil le relevé sous la savante direction de M. Varin, el Ta comparé avec le plus grand soin à Vancicn catalogue.