REMARQUES SUR LÀ LETTRE DE LÀ REINE MARGUERITE
On ne saurait lire cette lettre sans être frappé d'une foule de traits caractéristiques qu'elle offre sur le goût et les mœurs du temps.
C'est d'abord une tournure d'esprit tout à fait romanesque, nourrie par les contes de chevalerie d'un câté , exaltée de l'autre par la connaissance qu'a fait le moyen ftge avec l'antiquité grecque et romaine, avec ses héros, ses merveilles, ses chefs-d'œuvre d'art, d'éloquence , de poésie.
C'est ensuite une faconde un peu ambitieuse , et qui a trop évidemment la prétention de rivaliser avec les trois classes de modèles qu'on a sans cesse sous les yeux, les chevalierspoètes , les écrivains de l'antiquité , les chefs de la renaissance italienne.
Le désir de faire briller un peu d'esprit à l'imitation de ces modèles altère singulièrement le goût du xvi* siècle , et
* Marguerite ne met qu'un seul t k son nom. Il faut se défier, en recourant k l'original , de la transcription moderne qui se trouve i côté et qui est d'une infidélité rare. Elle donne deux t au nom de la reine , et change toute l'orthographe , la vieillissant ou la rajeunissant à son gré.
change beiiucoiip la vérité des fuii$ dauâ» lu con*ei»pouiIani'e de lilarguerite.
Ainsi le camp d'Avignon est la place la plus nette [élégante] que la trèft-eoquette princesse ait jamais vue, fût-ce même un cabinet.
Les gens qu'elle y a trouvés sont leu plus beaux liommes (lu m&ntle.
Leur chef, Montmorency, que les contemporains nous dépeignent en termes formels comme un « homme dur, cupide et grossier, qui se croit du talent pour la guerre et qui n'en a pas, »» est tel que dans le monde entier le roi n'en eût pu trouver un autre qui approchât au même degré de ses propres perfections. Anne de Montmorency est fiiit de la main du Roi, et il a pris une large part de toutes les vertus que Dieu t données à François 1''.
I^as capilaioos da louteê les $orle$ et de toutes les nations vivent ensemble comme des frères.
I^'aimée tout entière est telld que la reine ne vou4rait , jnmr Ums les biens de ce monde, ne pas l'avoir vue et qu elle samit tipop haureusa de mourir avec tant de vertueuses per^ sonnas.
On le voit bien , ce n'est plus là de la vérité , de la réalit<'^ ; c'art du roman, de la poésie. Ce n'e«t P9« seuleioent de Texafimtion ou de la ebevalerie , c'est da la flatterie et de la bUe.
La prkieaiie nous donne, m restai ^ll^-mémo le «ficrot de ^ narration amphigourique , en se compwmt nfifl pas à queiiiw guerrière 4u moyen iga , buûi à la reine da« Amalonei eawpéa aoua les iBurs de Troie, et nous assurant que jamais Pantazillée ne fut reçue en tel honneur.
Et là-dessus sa tête s'exaltant de plus en plus , elle ne demande qu'à en venir aux mains avec l'empereur. Qu'il essuyé d^ franchir hi Rhône, elle l'en cn^pécb.efA bi^- |I n'y aurait au 4uonde que son seigneur et frère qui pût lui ioter*
dire de le battre. De plus Cbarles-Quint u'oseiait s'attaquer à François I*% et c'est un grand honneur pour le roi qu*il suffise d'un de ses serviteurs pour faire mourir de faim son puissant adversaire.
Quand il s'agit du premier moniu*qua de TEurope , c'est là évidemment, non pas de la poésie, mais de l'art orar toire à la manière du temps, c'est-à-dire de la déclamation plus ou moins spirituelle et en tout cas trop verbeuse.
Cependant Marguerite d'Aiigouléme n'est pas seulement un écrivain qui se complaît dans une phraséologie pleine de réminiscences, elle est, dans toutes ses lettres, une amie affectueuse et caressante. Dans celles qu'elle adresse au Roi elle est un serviteur fidèle , un cpurtisan empressé. Elle est le courtisan le plus flatteur et le {dus dévoué que son firère, qui «ime tant la flatterie, compte dans toute sa cour* Nul ne sait comme elle présenter toute chose sous sa face la plus riante ; nul ne déguise mieux toute peine et ne pare plus savanuneat à tout^ diffleulté. C'est ce qu'elle sait prouver àsoo frère dans toutes les situations. Non-seulement son attachement pour lui est infini et inaltérable, il est mallieureusement exagéré, et elle en exagère encore l'expression ; aussi quand elle parle eomme sœur, on dirait qu'elle dissimule une aff&ction moins belle.
Mai|[uer)te a donc deux genres d'hypocrisie à se repro^ cher. Sile en dit trop en un sen3 et trop peu dans l'autre. B y a pourtant en elle un fond excellent.
Elle a toutes sortes de motifs pour exprimer sa teudr<*sse de sœur avec abondanee, car elle attend de François I*^ le r^ tablissenoent de son mari , I^ri d'Âlbret , dans son royaume nominal de Navarre. Mais cet attachement est si vrai qu'il survit à toutes les négligences, à toute Tingratitude de son frère, et même au profond désenchantementqui les saisit enfin , elle et son mari , quand ils ont vu l'incorrigible égoï«ne de François ^^ Ce désillusionnement les conduit, en fin de
compte , dans leurs domaines de Béarn , loin de la cour et de celui qui trahit sans cesse leur pieuse fidélité ; mais leur fidélité demeure entière.
Cette fidélité ne rend que plus belles l'aifection caressante et la flatteuse déférence de Marguerite pour le roi son frère.
Nous avons dit que nous produisons sa lettre précisément comme un des documents les plus propres à peindre sous ce rapport les mœurs de Tépoque.
Et, en efiSet, son langage, pour être celui d'une sœur, est d'une soumission extrême, d'un respect qui va jusqu'à l'exagération. Dès qu'elle écrit à son frère, qui lui doit tant et qui n'a jamais rien fait pour elle, qui l'a refusée non-seulement au connétable de Bourbon, pour qui on lui supposait du penchant, mais à Charles-Quint, dont il se montra luimême si impatient d'épouser la sœur [ce qui eut lieu , grâce à Marguerite qui brassa ce mariage, pour nous servir de ses termes] , et peut-être à Henri YIII, qui paraît avoir eu des desseins sur cette princesse si renommée ; — dès qu'elle écrit à ce frère qui a trahi ses vœux les plus chers et se montre insensible à sa plus légitime ambition ', il n'est ni hommage ni respect qu'elle ne lui prodigue.
Ses lettres, adressées Au Roi mon souverain, l'appellent toujours Monseigneur. Elle se recommande tant et si trèshumblement qu'il luy est possible à sa bonne grâce. Elle est sa subjectê et mignonne; sa plus que bonne sœur.
Et qu'on ne dise pas que c'est là de l'étiquette qui ne tire pas à conséquence. Ces paroles de déférence flatteuse et d'affection caressante sont, au contraire, ce qui caractérise le style épistolaire de la Marguerite des Marguerites.
Ces paroles, si caractéristiques de l'époque, se retrouvent
* Celle de voir son mari rentrer dans la possession du- royaume de Navarre.
partout, dans ses autres lettres comme dans celle-là. C'est ainsi qu'elle appelle Montmorency son cousin, quand il ne Test pas encore ; son neveu, quand il est devenu son cousin ; et enfin son fils ^ quand il n'est plus son ami et quoiqu'il soit plus âgé qu'elle. C'est ainsi que le doyen du chapitre de Strasbourg y le comte de Hohenlohe , qu'elle appelle sérieusement H. de Hauteflamme, faisant d'une sorte de jeu de mot un véritable nom propre, est son cousin aussi. C'est ainsi que Tévéque de Meaux, le mystique Briçonnet , est son fils, quoiqu'elle ait quinze ans de moins que lui. C'est ainsi qu'elle se nomme sa trop mut if e mère, sa bonne cou» sine, sa mauvaise mère.
Ce langage de prétentieuse et mystique afféterie est si bien à elle qu'elle s'en sert à tout propos et qu'elle appelle 1^ femme d'un de ses conseillers , votre bonne partie, ce qui l'aurait mise naturellement dans l'obligation d'appeler le mari y votre mauvaise partie, si jamais elle avait écrit à la femme.
Il y a dans tout cela quelque chose d'original qui platt et quelque chose d'affectueux qui séduit; mais il y a bien aussi quelque chose de faux et d'adulateur qui choque.
Cela choque surtout dans une personne retirée de la cour à la suite d'un désenchantement complet. Car de deux choses l'une, ou il faut vivre dans le monde ou se séparer de ses vices quand on se sépare de lui à cause de ses vices. Ainsi personne ne peut approuver la spirituelle et aimable Marguerite , lorsque, si mécontente qu'elle soit d'Anne de Montmorency , qui l'avait désignée aux colères d'un roi intolérant en dépit de ses alliances protestantes et mahomctanes, comme suspecte d'hérésie et qui l'avait trahie sans cesse , elle lui écrit ces mots si tendres : « Vous avez eu beaucoup d'amys, mais souvenés vous que vous n'avés eu qu'une mère. >»
Cette mère, c'est elle. Au premier aspect, eela est su-
blime. Mais, ftu fond, cela n'est que ikux, et cela n*est dit que par la mison que la princesse a besoin du connétable.
Il y a cependant infiniment plus d'hypocrisie encore dans la seconde lettre que nous donnerons dé cette époque, comme un document de déférence llatteiise et d'affection caressante.
Cette lettre est du plus puissant des princes qui aspirèrent à la main de Marguerite.
LETTRE DE CHARLES-QCINT A FRANÇOIS l«».
KOTE I!IT1I0M:CTIVF..
Charles-Quint avait besoin de se rendre aux Pays-Biis poiiry apeiier une révolte. It pouvait prendre par la voie (le mer. Mais c'était le plus long. Il préféra la voie de terre et traversa la France avec un sauf-conduit de son ancien prisonnier, devenu son beau-frère , comme nous Tavon's dit, par le mariage que brassa Marguerite d'Angoulémc entre François l*' et £léonorc de Portugal.
A l^aris , on combla Thôte impérial de fêtes et de démonstrations non pas d*étiquette , mais d'amitié , et non-seule mëUt on rejeta irès-loiU toute idée d'abuser de sa position « œ qui n'eût été qu'un acte de traîtrise^ mate oh lui fit à ce gi^t d'étranges confidences, qu'il accueillit avec tout le dédain qu^elles méritaient. Son apparition fut courte. Arrivé à la frontière du Nord , il écrivit do sa main la lettre que nous allons publier, et qui est sans date, mais qui doit être de la fin de janvier 1540.
11 est nécesêail^, pour l'intelligence de ce document, que nous rappelions quelques fidts.
Les princes de France étaient allée a la rencoiltt^ de ienr oncle, jusqu'à Bayonne, et l'avaient i^conduit jusqu'à Yalenciennes. A Paris, il avait promis, car on l'avait mis dahà Ia cas de payor son passage, d'investir du Milanais
celui d'entre ses neigeux que lui désignerait leur père ; et pour que cette grâce demandée mal à propos parût librement concédée, on était convenu qu'il ne l'accorderait qu'au moment où il serait sorti du royaume. Lorsque la . lettre, que nous allons lire, fut remise aux princes, pour être portée par eux à leur père , car je présume qu'elle fut mise entre leurs mains, c'était le cas, pour Charles-Quint, de s'acquitter de sa promesse , ou du moins d'y faire quelque allusion. Il s'en donna de garde.
CHARLESK}UINT A FRANÇOIS I".
[Autographe. — Manuscrit de la Bibliothèque du Roi, i Parif , n* 8&46.]
[Fcfricr 1540?]
Monsieur mon bon frère,
Si le département devers vous m'a esté grief pour tant d'amitié, honneur et bon traictement recéu de vous et vostre royaulme , aussy est celuy d*auec messieurs vos enfants, mes bons nepueux et cousins, lesquelz ont tousjours tenu le respect enuers moy qu'ils eussent pu à vostre propre personne.
Et aussy ne trouveront-ils jamais la volonté moindre de mon côté , selon que m'y oblige[nt] leur honnesteté et la parfaicte amitié d'entre nous.
Je me remets à eux et à mon cousin monsieur le connestable , lesquelz vous diront Tennuy de notre département et de mes nouvelles, desquelles ay* bien intention de vous faire sçavoir souvent; avec
gros désir d'entendre des vostres , et surtout de vostre bonne sapté , laquelle vous recommande et désire autant que la sienne propre.
Vostre meilleur frère,
Charles.
Au dos : « A Moosieur mon bon frère le Roy très chresticn. » La lettre est écrite tout entière de la main de l'empereur.