ISAAC VOSSIUS A ISMAEL BOULLIAU
[Autographe. » Bibliolhèque impériale de Vienne. Manuscrits Hohendurf ,
135,in-fo1. 2.]
Anmlerdam , 24 février lUi5.
A lâuiacl BouUiau, illustre savant , santé perpé* tuelle !
Me voici enfin revenu à moi-même et à mes études , illustre BouUiau.
« Comment, direz-vous, vous venez seulement d'être rendu à vous-même, et il y a déjà si longtemps que vous êtes de retour dans votre patrie ! «
Mais vous n'êtes pas sans savoir combien de temps on perd^ lorsqu'après de longs et lointains voyages,- on vient revoir ses amis, leur faire part de sa joie et renouer les liaisons interrompues avec
eux. Cest en allant revoir tous les miens que mon voyage s'est allongé et qu'il m'a pris presque autant de mois au dedans que d'années au dehors.
J'ai appris que votre traité sur l'astronomie est paru , et que Saumaise en a déjà un exemplaire ; je compte bientôt voir cet ouvrage, parce que j'ai résolu de faire, dès que je le pourrai, une excursion à Leyde. Aussi n'en dirai-je rien maintenant; je ne veux pas avoir Pair de juger ce que je n'ai pas vu. Qu'il vous sufiGise de savoir que j'aime et que j'admire tout ce qui vient de vous, comme vous-même.
Mais quand aurons-nous la seconde partie de Théon de Smyrne? Quand votre histoire de Constantinople ?
Et moi aussi, depuis quelques jours, je suis tout entier aux études, que j'ai eu bien de la peine à reprendre après une si longue absence.
J^ai commencé à mettre en ordre mes inscriptions, qui dépasseront trois mille.
Quant à Martial, je l'ai quitté pour quelque temps, à cause de certaines raisons; en attendant, c'est Tillustre Schryver qui l'a repris.
Je voudrois savoir s'il y a à la Bibliothèque royale une traduction, faite par Sophronius, du catalogue des écrivains ecclésiastiques de saint Jérôme; et, si elle y est, de quel temps en est l'exemplaire. Je suis sûr que cette traduction n'est pas ancienne, et j'oserois dire qu'elle ne date pas de plus de cent cinquante ans. On pourrait être tenté d'admettre
qu'elle a été supposée par Érasme ; mais je croirois plutôt qu'il a été trompé par quelque imposteur. J'ai beaucoup de. raisons de penser ainsi; mais, pour plus de certitude^ je veux avoir votre opinion.
Je félicite les deux nobles Dupuy d'avoir été chargés de la Bibliothèque royale , mais je félicite davantage tous lesérudits^ pour qui c'est un véritable bienfait. Us ont reçu , je pense ; la lettre que je leur ai écrite^ il y a déjà quelque temps. Faitesleur mes compliments, ainsi qu'à l'illustre Guyet, leur ami et le vôtre.
Adieu 9 savant illustre ,
Tout à vous,
ISAAC Vossius.
AoMterdMi , 24 férrier 1645.
REMARQUES SUR CETTE LETTRE
Le début en est gracieux et décrit parfaitement la perte de temps qu'éprouve au retour un homme qui a longtemps été absent , et qui est obligé de conter à tous ceux qu'il visite ce qu'il a vu et ce qu'il a Cait en pays étranger. Isaac Yossius [né en 1618], le plus illustre des cinq fils de Gérard-Jean , était très-sensible à cette perte de temps. Il revenait d'Italie , où il avait recueilli des Inedita, et il aimait son indépendance au point de refuser de belles chaires et de gros traitements. A cet égard , il changea un peu plus tard , et abdiqua sa liberté pour l'honneur de diriger la biblio-
thèque de Christine. Mais au fond c'était là une chaîne fort douce et fort attrayante pour un amateur de livres tel que Vossius.
Ce goût« qui le domina trop et qui Taveugla, comme font tous les penchants exclusib , perce vivement dans sa lettre. Il est avide d'avoir le bel ouvrage de Boulliau, Astnmomia pkilolaïea. Ce livre , si important pour This^ toire ancienne, vient de paraître^ [il a paru en eflbt en 1645]. M. de Saamaise , professeur à Leyde, le tient déjà , et Vossius ne l'a pas encore ! Il sera obligé de dire le voyage de Leyde pour pouvoir admirer cette nouveauté , et il se propose de le faire. Il n'en veut pas dire davantage. 11 lyoute cependant qu'il aime et qu'il admire tout ce qui lui arrive de BouUiau , et notre savant compatriote a eu l'ànie aussi dure que l'oreille , s'il ne s'est pas hâté d'expédier un exemplaire de son livre à Vossius , à Vossius qui avait déjà tant de motib de jalousie à l'égard de M. de Saumaise , et qui devait rompre avec lui d'une manière si fâcheuse, non à propos de livres , mais à propos d'un peu d'argent qu'il avait prêté au fils prodigue de son illustre rival.
De Philolaûs , le savant d'Amsterdam passe à Théon de Smyme , autre astronome, que BouUiau a publié en 1644, mais dont il n'a pas tout donné encore ; et enfin , à l'édition de Y Histoire byzantine de Ducas , travail qu'on appelle ici tout simplement une histoire de Constantinople , et que BouUiau n'a publié que quatre ans plus tard.
Vossius sent qu'après avoir tant pressé son ami sur ses travaux , il convient de lui laisser entrevoir quelque chose des siens propres. Il a d'abord recueilli environ trois mille inscriptions , qu'U met en ordre. Il a laissé là, pour des raisons qu'il ne dit pas, les Épigrammes de Martial, qui occupaient alors tant d'érudits; mais il a du temps à donner aux
' Matteo BitiQire de tÉcolc ttàUxandrie , V édition, t. II, p. 76.
questions historiques , et il aborde immédiatement une de ces questions, pour démontrer avec une joie qui se comprend qu'un fripon {nehulo) s'est joué de la finesse du f[rand Érasme au sujet d'une version grecque de saint Jérôme. Vossius a des doutes sur Sophronius , et Boulliau est allé sans doute à la Bibliothèque royale, comme moi, pour y chercher la confirmation de ces doutes. Il y est certainement allé faire les compliments que l'ami des frères Dupuy leur adressait sur leur récente nomination à la Bibliothèque, où bientôt ils reçurent tous les jours leurs intimes, et surtout l'abbé Guyet, l'ami de Vossius.
En efiet, les Dupuy furent visités de tout le monde savant , et ils montrèrent leur reconnaissance en rendant aux lettres des services considérables , dans le gouvernement de la précieuse collection qui leur était confiée.
Les relations de Vossius à Paris ne se bornaient pas à ces deux frères et à Boulliau. II était lié également avec Guyet, latiniste passionné, qu'il avait vu sans doute à Rome, ainsi que son élève, qui fut depuis lecardinal de la Valette. Vossius le fait saluer ici avec d'autant plus de soin que l'amitié de MM. Ménage , de Thou , de Balzac et d'autres hommes de mérite lui donnait plus de considération à Paris.
On le voit , les savants de cette époque sont à ce point associés dans leurs travaux que chacune de leurs lettres, faites d'ailleurs avec grand soin , nous conduit au milieu des choses les plus curieuses et des personnages les plus remarquables de l'époque.
Un fiut nouveau surprend , au premier moment, dans ces correspondances savantes. L'érudit de cette époque paraît moins désintéressé que celui des générations précédentes, n aime l'argent , et non-seulement il accepte des pensions , mais il en cherche.