BIGOT A HEINSIUS
[Copie. — Bibliothèque de roniveraité de Munich, 488, B.]
De Rome, 27 avril 1660.
Monsieur,
Celle cy ' ayant à passer par la France , ne vous estonnez pas si elle est habillée à la Françoise. J'ay choysi ce langage comme m'estant plus naturel et avec lequel je vous déduiray plus précisément touttes les particularités de mon voyage, depuis Lion, où je m'arrestay dix ou douze jours*
Je vis là plusieurs fois le père Rainaud [Théo*phile], jésuite fameux par le grand nombre de livres qu il a composez* Je le trouvay fort en colère contre le cardinal Spada , qui avoit depuis peu censuré son livre de bonis et malts Libris , et me parla du dessein qu'il avoit d^escrire contre le procédé du cardinal de censurer des livres, et [du dessein d^] intituler son livre de Spadanatu librorum.
11 m'avoit pi*omis une chose qui m'eust plus satisfait que tout cela, s'il me l'eût donné. Cestoit un escrit du père Sirmond , intitulé Paradoaa ehristiana : qui estoit un dénombrement sans preuves de plusieurs choses que Ton croit s'estre tousjours observées en l'Église, qui ont esté néantmoins autres en la primitive Église* 11 le chercbea par plu*sieurft fois, pour me le communiquer, 8an« le pou*
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^ Je conserve Torlhagraphe car«cfcériiitique, mais Je suit obligé de pone-
tuor« de mettre îles accents cl des alinéa.
voir toutefois trouver, dont je demeure un peu mortifié. 11 m^a promis merveille à mon retour. Mais Dieu sçait qui vivra pour Ichts , luy [Rainaud] principalement, qui est si vieux.
On rimprimôit à Lyon la Bibliothèque des Pères selon l'édition de Cologne, les Annales de Baronius.
De Lyon je descendis à Avignon, où j'eus la curiosité d'aller voir ce qui restoit de la bibliothèque de Gerson, qu'il avoit léguée aux religieux Célestins. Je n y trouvay aucun manuscrit considérable , et le supérieur me dit que les Jésuites les leur avoient enlevés.
Je fus chex les Jésuites, qui n'ont auoun ma^ nuscrit. 11 faut que ces bons Pares ayent encore esté supplanté [dépossédés]. Quoy qu'il en soit, il ne reste plus rien de cette librairies car Gerson estant devant l'impression', il faut qu'elle fût composée de touts manuscrits.
D'Avignon je fus à Aix, où je vit quelques cabi** nets. J'eusse bien désiré d'y rencontrer M. le baron de Bras, qui en est président au mortier; mais il estoit en vos quartiers. SU y est encore, je vous prie de l'assurer de mes reipects quand vous le verrez. Je sçay qu'il vous honnore fort.
A Marseille je fus conduit par un aveugle, qui est fort scavant en toutes sortes de sciences , et quoy qu'il n'aye jamais veu touttes les raretés de la ville, il s^yt fort bien où elles sont. 11 me fist remarquer
* Bibliothèque.
' Étant antérieur à rimprimene.
plusieurs restes de Tantiquité qui sont en l'abbaye de Saint-Victor; et me fit voir quelques cabinets. H se nomme Maleval; il m'avoit esté indiqué à Aix par le P. Berret, jésuite, qui me dit avoir esté bibliothécaire de leur librairie de Lyon et vous Tavoir faict voir quand vous y passastes.
De Marseille je pris le chemin de Cannes par la Sainte-Baume et Saint-Maximin.
A Cannes je montay dans une chaloupe pour Gennes. La mer estoit douce et le vent assez bon : j'y arrivai le second jour. Pendant cinq ou six jours de séjour je visitay le palais et vis la bibliothèque des pères Théatins , qui est fort nombreuse. Celle des Jésuites n'est pas grand'chose.
A Gènes je merembarquay pour Ligoume^ et fis ce chemin en deux jours et demy avec beaucoup de satisfaction.
Ayant touché une fois la terre Toscane , je songeai a aller promptement à Florence , pour m'y reposer de jouir de la conversation de touts ces messieurs. Je passay par Pise, Lucques et Pistoie.
Estant arrivé a Florence je fus visiter M. Carlo Dati y qui me montra une lettre que vous luy avez escrite en ma faveur. Il faut que je vous avoue que jedemeuray fort surpris de voir qu'il m'attendoit, pensant luy devoir estre entièrement inconnu. Cy[?] me dit quelques jours ensuite que M. Cottellini estoit venu pour me voir, et qu'il estoit de vos
* Archaïsme , pour Livourne.
amys. Je ne manquay pas de Faller visiter aussitost. Ainsi je trouve que vostre civilité , vostre humeur généreuse m'avoit précédé et fait le chemin chez tous les vertueux de ce pays. Vostre bonté avoit faict espérer à ces messieurs de trouver en moy quelques qualités que je suis seur qu'ils n'ont pas rencontré. S'ils ont este decheus de leur espérance du costé de la doctrines ils ont reconnu au moins la passion que j'ay pour vostre vertu et vostre personne. J'ay demandé plusieurs fois à M. Carlo Dati, quand il vous escriroit, afin que je pusse accompagner les siennes d'un billet. Il m'a tousjours remis de semaine en semaine jusques a présent. C'est pourquoi je vous escris présentement par la voie de M. Ménage , que je prie de donner la présente ù M. Boillau f pour vous envoier.
Je ne puis trouver de termes assez significatifs pour vous remercier de toutes les bontés que vous avez pour moy, des honneurs que vous m'avez faits et de celuy que vous voulez encore me faire, de m'addresser* quelque partie de vos notes sur Ovide. C'est un honneur que je ne mérite point, et si vostre bonté n'excusoit vostre choix , vous vous exposeriez à quelque blâme. Je vous en advertis moy mesme, qui me dois mieux connoistre qu'aucun.
Dans celles que vous avez escrites à ces messieurs de Florence , vous leur avez mandé que feu
* La tci«nce.
* Dédier.
mon père estoit président. Il n^estoit que oonseiller, comme vous le pourrez voir au commencement d^Odericits Vitali$ , inter historicoa Kormannorump de feu M< du Chesne. Il est bien yray que le p^re de feue ma mère estoit premier préaident du parlement de Rouen , fort docte et grand amateur dep doctes ' de yostre pays. Bonaventura Vulcanius luy a dédié l'édition qu'il a faicte des Problèmes de C<imu$*.
Mail pour un voyageur^ je me suis bien eacarté de mon cbemin : retournons à Florence* ^'il vqup plaist. J'y ay séjourné cinq moi«, j'y ay connu particulièrement M. Cayalcanti , qui voua estime ipfinimentj et qui m*a prié de le renouveller dans vos bonnes grâces. Si vous ne le connoissiez mieux que moy, je vous dirois quel il est, et comme il n'est pas indigne de voptre amitié. J'ay fort baqté la librairie' de S. I^aurent , ay copié plusieurs traittés, conféré* d'autres. J'ay si bien fait que j'y gagnai une fiebvre tierce» dont je n'eus. Dieu meroy, que cinq accès. Je fus un mois sans aller a la bibliothèque. Pour faire insuit à la fiebvre , j'y retournai et copiai un traitté d'Alexander Aphrodisiacus, de la fièvre.
Je vis tous les manuscrits d'Ovide qui y sonti et y reconnus en tout vostre main» Quelle diligence, quelle exactitude ! Je ne vous parleray point des bibliothèques particulières et des doctes : voua les avez plus pratiquez que moy» et aurois mauvaise
* Les MvanU. — 'Il veut dire les Questions de Cassins» ' La bibliothèque. — * Collationné.
graoe de prétendre vous en apprendre quelque choie de nouveau.
De Florence je suis venu à Rome , après avoir reçu oelle que vous m'avez fait Thonneur de m'esorire* J'ay apporté a M« le eavalier del Pouo oelle que vous lui avez escrite , et luy ay donné comme il estoit prêt de monter en carrosse pour aller trou* ver le cardinal Antoine qui Tattendoit. Je n'eus pas
le temps de Tentretenir. J'y retourneray en bref.
Je vois souvent en cette ville M. HolsteniusS qui travaille et estudie tousjours« U a fait imprimer des règles des anciens religieux avecque des notes in^A""; un recueil d'epistres de quelques papes qui vivoient au ly* et t* siècle , in-8''; un formulaire» lequel les premiers papes avoient accoustumé d'escrire^ dont parle S» Grégoire le Grand, in-^% C'est comme Mar*culfe a fait des [pour les formules des ] Rois de France* Mais tous ces ouvrages ne se vendent point encore. U m'a monstre un recueil d'anciens conciles d'Afrique, qu'il veut envoier à M. de Marca, archc'veque de Toulouse, pour faire imprimer en France. Il a composé une notice des évesohés d'Afrique , pour y adjouster, qui est fort exacte et dix fois plus ample et correcte que celle de dographia ^acra. Je l'ay exhorté de donner ses Géographes au jeune
' triMlit Allemand dM plut di«iinsiiéi , oncle de LemMcioi, nuire érudtt qui, sur les conseils de Christiiift, quiiUi comme Holstcnius sa patrie et sa religion , pour se livrer aux études.
* Copier de lear main.
Blaeu I qui est ici , pour imprimer [être imprimés] en Hollande ; mais je vois bien qu'il n'y veut point entendre.
M. Âllatius a fait imprimer deux yolumes in-4* d'autheurs grecs qui ont escrit en faveur de TEglise romaine de questions controversées entre elle et la grecque. Us sont imprimez au dépens de la congrégation de propaganda Fide, et on n^en peut avoir ny par argent ny par amy. On les envoie touts en Grèce. Je feray neantmoins mon possible pour pouvoir rencontrer quelques uns.
M. Suarez, evesque de Yaison, a fait imprimer les Antiquités de Prenestine, en latin, in-V. On a imprimé un traicté dePrœfectisUrbis, de Cantelacio, in-V; de Jntiquo Theate, in-A""; Petrus Diaconus, de illustribt^Carsinensibus, in*8^. Ce livre est curieux.
Je vous porterai un exemplaire de tous ces livres et de quelques autres, si j'en puis avoir; mais obligez moy de m'envoier librement un catalogue de ceux que vous desirez. Parmi les vieux livres j^en pus rencontrer quelques uns que vous ne seriez peut estre fasché d'avoir, que je laisse passer parce que je ne sçais si vous les avez ou non.
M. Moroni , bibliothécaire de M. le cardinal Barberin, m'a prié de vous saluer de sa part. Il fait imprimer le cathalogue de la bibliothèque de ce cardinal. 11 a faict imprimer toutes les inscriptions qui sont à St.-Paul in via Ostiensi; un recueil, de Cyriacus Anconitanus, de plusieurs qui se trouvent
en lUyrie. 11 en veut adjouster une infinité d^ autres. Cette édition est fort belle , in-folio.
Je lisois Tautre jour dans Scottus : Inscriptionum Cyriaci Anconitani plerœque fictœ sunt\ Voila un mauvais préjugé ; j'en parlerai au Moroni.
L'édition de VEtymologicon d^Orion est allée a vaut [sic] Teau. L'abbé qui la faisoit a eu Tordre de quitter Rome, et d'aller en Sicile.
On rimprime le Ciacconius , de vitis Pontificum, avec des additions d^un jésuite.
On m'a escrit de Rouen qu^on avoit receu le Casl.... et les autres que vous aviez envoie , dont je vous remercie.
Je suis en peine de sçavoir si M. Vossius a receu ce que je luy ay envoie de [Flavius] Joseph.
Je sçaurois volontiers qu'est devenu sa dispute avec Hornius; si on imprime Hesychius, etc.
Je suis tout a vous et de tout mon cœur.
Votre très humble et obéissant serviteur ,
Bigot.
Je retourneray dans un moys à Florence , pour y passer l'esté. Â Tautomne j'yrai à Naples, et pas- • seray Thyverqui revient à Rome , si Dieu me conservera la vie. — Je vous prie de saluer tous ces Messieurs de ma part , et de leur offrir tout ce que je puis pour leur service en ce pais.
* « La plapvt des ioscriptions publiées par Cyriacus d'Ancôoe sont in* ventées. » On a prouvé le contraire.
BIGOT À HEINSICS.
[Copie. - Munich. - BibUatkèqiM de ri}iii««nllé. — Cod. 489, G.]
De Rome , ce 9« fébvrier 1961.
Monsieur^
Je n'ay peu encore riea conférer [coUationner] du Polycenus , à cause que le pauvre M» Holstein est malade et n'a peu trouver dUmprimé. Si celui du Vatican ne se trouve point , je prieray le S' Mo-* roni de m^en faire prester un.
Le dit sieur m'a baillé ce Lucrèce conféré cum codice Pomponiano. Il ne se peut voir d^édition plus fautive que celie^^là : elle est de Padoue 1 4S6. Je ne trouve pas que les corrections du manuscrit soient bien différentes des éditions postérieures : je les marque néanmoins diligemment sur une édition d^Àlde, qui me parois t fort bonne.
Je vous envoie quelques inscriptions qui se sont trouvées dans le jardin des religieux qui sont à St-Pierre ad Vincula , où étoient autrefois les bains de Tite et non loing du Colisée , comme vous scavez. Elles sont escrites en lettres majuscules , et les ay mises en lettres ordinaires > pour la commodité* Je
Y0U8 prie d'en faire passer à M. Vossius^ etmesmey s'il est encore en Angleterre, de les luy envoyer.
Le pauvre M. Holstenius mourust le second de ce mois, jour de la Purification, sur les trois [«te] de nuict« Il a laissé sa bibliothèque à S. Augustin , pour estre publique , excepté les livres qu'il a notez de sa main, qu'il désire qu'on mette à la librairie vaticane. De ses manuscrits, il en laisse partie au cardinal Barberin. Les italiens , il les a laissez au cardinal Ghisi. 11 est enterré à T Arrima , église des AUemans. M* le cardinal Balberin^ est exécuteur de son testament, qui lui a fait faire un fort bel enterrement et parle de faire imprimer tout ce qu'il trouvera des escrits de M. Holstenius, mesme jus-ques à ses notes marginales. Je luy en feray deman* der quelques uns, pour faire imprimer en France , et , s'il me veut croire , je vous en envoierois aussi quelques uns. A vostre absence je pense que M. Gronovius prendroit bien le seing de l'éditer, comme des ouvrages de Jamblique , traduits par M. Holstenius, ou de son Hierocles, et de quelques autres semblables. Si vous n'aves point de répugnance à cela, ny M. Gronovius, je vous prie de me le faire sçavoir, et seray plus hardy à les demander, sçachant votre résolution.
J'ay desia son Chronicon Alexandrinum ^ que je feray imprimer au Louvre.
* Ccfti Barberioi. Bigot écrit auisi tantAt Hoktein tantôt Holiteoios.
Si^ par hazard , voua trouvez Drusii QucBiita per epistolam^ je vous prie de le prendre pour moy^ et s'il y en avoit deux^ le S^. Moroni en desireroit bien avoir un.
Si vous avez quelque connoissanee à Ausbourg, je vous prie de me faire transcrire, de la bibliothèque de cette ville-là, un catalogue ancien ms. de tous les ouvrages de S. Chrysostome : Oê 6ûcn6&ç roû Xpuaoçr-
OffiJLOv yvincnoi Xàyoïy oi ii rouT6>v e^uGev ^euieïç, Fronto
Ducœus dit qu'il a esté imprimé en Angleterre. Je ne me souviens point neantmoins qu'il se trouve dans VeditiondeSavilliusS et aurois dessein, sil n'a point esté imprimé, ou qu'il ay t esté imprimé seulement en particulier en Angleterre , de le faire imprimer avec la Vie de ce Père, que je feray imprimer du plustost que je seray de retour en France. Excusez la libertéque je prens : devant d^escrireà Ausgbourg, je vous supplie de faire chercher dans l'édition de Sar.., si ce catalogue ne s y trouve, ou s'il est imprimé séparément, de voir si on n^en pourroit point avoir une copie imprimée.
Je suis de tout mon cœur,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Bigot.
* Le savant Savile dépensa 200,000 fr. pour son édition.
REMARQUES SUR CES DEUX LETTRES
Ce n'est pas comme écrivain qu'il faut juger Bigot. Le style du compatriote de Corneille est du genre de celui de Bochart. Ce n'est pas en général comme savant qu'il se fait remarquer : c'est comme amateur érudit et investigateur que rien ne lasse, ni le profane , ni le sacré.
Sous ce dernier rapport il caractérise une ère nouvelle, avec Thévenot et Brochart , que nous venons de lire , et avec Valois, que nous allons entendre.
C'est l'ère où l'on commence à se lasser un peu du culte exclusif de la renaissance, de l'antiquité profane, pour s'occuper un peu plus de l'antiquité sacrée et des pères de l'Église. La première lettre de Bigot est pleine de nouvelles qui se rapportent à ces études , et aussitôt que , dans la seconde , il a payé son tribut à la mémoire de Holstenius , qui a publié un Code de règles monastiques , il ne s'occupe plus guère que de travaux religieux ou ecclésiastiques.
Cette nouvelle tendance va être suivie. Elle va enfanter ou nourrir les plus grands écrivains de l'époque religieuse de la France. En effet , les œuvres des Pères , publiées par les Valois , les Sirmond , les frères Sainte-Marthe et d'autres bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, vont enfanter ou nourrir les Pascal , les d'Arnaud , les Malebranche , les Fénélon , les Bossuet , les Massillon.