‹ Lettres et pièces rares ou inédites publiées et accompagnées d'introductions et de notesChapitre 117 sur 137 · LETTRE DE MONTESQUIEU A FORMEY · texte numérisé non relu

LETTRE DE MONTESQUIEU A FORMEY

NOTE INTRODCCTIYE.

Montesquieu , celui de tous les écrivains du dernier siècle qui exerça sur les idées générales , les mœurs et les institutions , l'influence la plus profonde , était un esprit réservé aussi. M'ais cette réserve était celle de la gravité, de la profondeur ; ce n'était pas celle du calcul personnel.

Montesquieu a manqué deux fois à son génie, car il a deux fois manqué à cette réserve ; il a deux fois payé son tribut à la frivolité du sjècle ; n^ais l'Esprit des Lois et la Grandeur des Romains ont couvert de leur éclat les Lettres Persannes et le Temple de Gnide.

C'est la gloire de Formey d'avoir laissé cela de côté, d'avoir été un des premiers à comprendre le livre de l'Esprit ^es Lois, et ^ le faire classer dans l'opinion. Et Montesquieu sent bien , on va le voir, le service qu'on lui a rendu.

[ Autographe. — Collection d'autographes de la bibliothèque roynl© de Berlin , lettre M.]

Bordeaux , 30 octobre 1751 .

Je n'ay, Monsieur, lu que très tard le bel extrait de lEsprit des lois qui est dans la Bibliothèque im-

pariialle\ que j'ay fait venir de Hollande sur la seule réputation de votre nom, ayant toûtjours recherché vos écrits comme Ton a coutume de chercher la lumière.

Il y a longtems que je desirois l'honneur de vôtre amitié, et ce n'étoit pas assés pour moy que celuy d'être votre confrère.

Or, Monsieur, j'ay cru voir dans cet extrait que vous aviés de la bonté pour moy; et je me suis senti flatté de l'idée que vous n'auriés pas dit tant de bien du livre, si vous n'aviés pas eu quelque sentiment de bienveillance pour l'auteur.

Voila, Monsieur, ce qui me détermine à vous écrire. Les grand-hommes [sic] comme vous sont recherchés, on se jette à leur tête.

J'ay l'honneur d'être. Monsieur, avec les sentiments de la plus parfaite estime,

Vôtre très humble et très obéissant serviteur.

Montesquieu.

A Bordeaux , ce 30 septembre 1731 .

« Monsieur Monsieur Formey, secrétaire de la Société royalle de Prusse, à Berlin. »

^ Autant il est naturel que, dans un ouvrage, on donne à Montesquieu l'orthographe qui a prévalu, autant je crois (lu'il osr olilitrntoire (juo dans ses lettres on lui laisse la sienne.

REiMARQUES SUR CETTE LETTRE.

Montesquieu sait mieux que personne que Formey n'est pas un grand homme , qu'il n'est pas même un grand écrivain , malgré le nombre de ses ouvrages. Mais Formey est un philosophe * et il a rendu un compte favorable du livre de r Esprit des Lois. Or les auteurs ont toujours bonne opinion de ceux qui apprécient bien leurs ouvrages. D'ailleurs Formey est pour Montesquieu le représentant d'une institution fondée par un grand roi, l'Académie de BerHn. Il est enfin pour lui l'ami d'un prince célèbre , d'un admirateur éminent de toute œuvre de génie. A tous ces titres, Formey est un grand homme, même pour Montesquieu, dont le livre est proscrit en Autriche pendant qu'il est applaudi en Prusse.

En effet, on tenait singulièrement en France à être apprécié àBeriin.

Voici du moins une lettre d'un des hommes les plus éminents de l'époque , d'un homme qui n'aimait que la science et la retraite, et qui se montre aussi familier avec ce qui se fait à Berlin qu'avec ce qui se passe à Paris.

' H est auteur de la belle Wolfienm, ou d'un Abrégé de la philosophie de Wulf ( 0 vol. in -S** , Amslerdam , 1741-53), cl d'une foule d'autres ouvrages.

LETTRE DE RÉAÛMUK A FORMEV.

NOTE 1NTRÔDUCTIVE.

11 nous faut rappeler, pour faciliter l'intelligence de celte lettre , que le réformateur du baromètre ne cessait de réformer et de perfectionner les arts les plus utiles , celui de faire éclore les œufs des oiseaux , comme celui de fabriquer la porcelaine, et celui de forger le fer, qui lui avait valu, de la part du Régent, une pension de 12,000 francs.

Il nous faut dire un mot aussi pour faire comprendre ce qui se rapporte à la douleur de Koenig , ce même académicien dont Voltaire nous parle si souvent.

Koenig , esprit distingué , était à }^ fois élève de Wolf en jphilosophie et de BernouUi en physique. Sa haute capacité lui valut des places et des distinctions flatteuses. Le prince stathouder le nomma conseiller et bibliothécaire ; les États l'appelèrent à la chaire de philosophie de l'Académie militaire à La Haye. C'est le stathouder qu'il eut à pleurer.

RÉAUiMUR A FORMEY.

[Autographe. — Bibliothèque royale de Berlin. CoUcclioû d'autographes, vol. 6.]

A Paris, ce 3 décembre 1751.

Ce n'est pas, Monsieur, pour vous procurer une lecture amusante que je vous envoyé un exemplaire

de la nouvelle édition de rjrt de faire eclorre et iV élever les oiseaux domestiques ^ et un de la Pra^ tique de cet art'.

Je n'exige pas mesme que vous lisiez ces petits volumes: Il doit vous être très indiffèrent de scavoir comment on peut faire naître et élever des poulets et d'autres oiseaux ; mais il ne me l'est pas de saisir une occasion de me rappeller dans votre souvenir et de vous montrer le désir que j'aurois d'avoir a vous offrir un ouvrage plus agréable.

Notre pauvre ami Koenig ne peut revenir de raccâblement dans lequel l'a jette la perte d'un prince si estimable et si cher a toUts les gents dé letrês. 11 en étoit véritablement aimé. L'état dahs lequel cette peVte l'a mis fait grand honneur à son cœur. J'aime bien qu'on ne soit pas philosophe dans de pareils événements; mais je suis fâché d'avoir lieu d'être allarmé pour sa santé. Je suis plus tranquille pour sa fortune, qui probablement restera telle qu'elle étoit. H rèûst volontiers sacrifiée pour sauver un prince si chéri et que j'ai aussi (les raisons de regretter qui me sont particulières.

Je scais l'espèce de compliment qu'il faudroit faire à la Société royale des sciences sur la mort de la Métrie. Ce n'eust pas ete dans son lit qu'eust du périr ce tnoiistré en horteur à loUls lés honnestei gents , et l'opprobre de la nature humaine.

* Je conserve Vorthographe caraclérisliquc , mais je mets les accents et les apostrophes, (^tit négligcaft tlc^daïUtt*, tom en t)ôncta^t aviec sx>ith-

Heureusement qu elle a a se glorifier d'avoir des hommes qui comme vous , Monsieur, sont également estimables par les qualités du cœur et par celles de Tesprit.

Aussi me fais-je gloire d'être avec un parfait et respectueux attachement , Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur.

De Reaumur.

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

C'est, sous tous les rapports, une pièce d'une singulière importance. Le savant Réaumur, qui n'est plus connu parmi nous qu'en sa qualité de physicien , s'y montre écrivain distingué, brillant, gracieux. Il n'est rien de plus ingénieux, de mieux dit que ce qu'il écrit au secrétaire de l'Académie de Berlin, à propos des ouvrages qu'il lui adresse.

Mais cette lettre fait autant d'honneur à son cœur qu'à son esprit. Son affection pour Koenig est pure, sincère, profonde ; et rien n'est plus beau que ce mot : «< J'aime bien qu'en pareille circonstance on ne soit pas trop philosophe. »

Toutefois , ce qui étonne le plus dans cette lettre , c'est le jugement porté sur La Mettrie; c'est cette appréciation si énergique qu'elle en paraît violente , et si forte qu'elle semble inspirée par quelque ressentiment personnel plutôt que par une haute raison .

M. de Réaumur était élève des jésuites de Poitiers, et appartenait à un ordre d'idées très-hostile aux exagérations du pauvre et ignorant La Mettrie : mais n'était-ce piis là un motif de plus pour s'exprimer sur son compte avec plus de réserve , et ne valait-il pas mieux garder le silence que de jeter l'injure sur une tombe à peine fermée?

LEïTRt; DE DALEMBERT A l-OllMi:\.

NOTE INTRODl'CTIVi;.

Voici encore une pièce qui atteste l'intimité des relations de Berlin et de Paris au milieu du dernier siècle. Ce n'est pas une lettre de politesse, une sorte de discours de réception par forme épistolaire ; c'est un billet pour affaires , mais un billet qui touche à l'une des plus grandes entreprises de l'esprit philosophique du dernier siècle.

Ce qui étonne un peu dans ces lignes , c'est le découragement si prompt, la renonciation si rapide et si absolue à toute participation aux travaux de V Encyclopédie qu'annonce le célèbre philosophe. On sait que d'Alembert aimait singulièrement la paix ; mais on n'avait pas de lui l'idée qu'il sacrifiait à ce penchant, si peu digne d'un philosophe , ses amitiés les plus intimes et ses principes les plus invariables. Or ici il recule dès qu'il se présente des difficultés ; et cependant, moins la presse avait alors de liberté , plus il était du devoir de ceux qui en demandaient davantage de combattre avec quelque persistance.

L.Vulographe. — Collection d'autographes de la bibliothèque Royale de Berlin, vol. 3.]

Oserois-je vous supplier de remettre à M. de Maupertuis cette lettre ? J'ay uies raisons pour ne pas la luy envoyer en droiture.

Vous aurez sans doute appris la suppression de V Encyclopédie. Je ne sçai si l'ouvrage sera continué ; ce que je puis vous assurer, cest que ce ne sera point par moy.

J'ay l'honneur d'être avec la plus grande considération, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

d'Alembert.

Paris, ce !•' mars 1762.

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

Je m'empresse de le dire , le découragement si peu digne de d'Alembert ne fut que la faiblesse d'un instant. Le penseur éminent, le savant géomètre, l'écrivain le plus distingué d'entre les encyclopédistes proprement dits , n'abandonna pas ses confrères. Il garda, au contraire , la direction de toute la partie mathématique de Y Encyclopédie .

Sa désertion eût été pour cette œuvre une perte irréparable. D'Alembert excellait par la sagesse et la convenance autant que par la science, et il marcha après Voltaire, dont il fut toujours l'ami , soit comme écrivain , soit connue honmic de goût. Il lui fut peut-être supérieur comme appréciateur de la situation générale des lettres , et du rôle qu'elles avaient à jouer au milieu du conflit des opinions ou dc^ crises du temps.

D'Alembert est un des plus beaux types de l'homme de lettres en son temps , de l'homme de lettres recherché et fêté par toutes les puissances , conseiller des nations en vertu de sa mission intime et de la conscience de ses lumières.

C'est en même temps un des beaux types de l'homme de lettres indépendant , empressé de faire part de ses vues , plus empressé de garder sa liberté. En effet , d'Alembert refusa les sollicitations dé l'impératrice de Russie, qui voulait l'avoir près d'elle , comme les propositions du roi de Prusse, qui lui offrait la présidence de son Académie.

En général l'homme de lettres du dernier siècle ressemble peu à celui du seizième et du dix-septième. Il accepte des pensions et des honneurs avec un air de gracieuse supériorité ; il ne les recherche plus avec l'empressement soumis et l'obséquieuse adulation des Casaubon , des Heinsius , des Gronovius. Il sait qu'il est à la fois le juge des mœui*s anciennes et le prophète d'institutions nouvelles, et le sentiment de sa supériorité lui donne une attitude nouvelle.

L'écrivain secondaire prend lui-même quelque chose de cette dignité.

L'homme de lettres protégé , pensionné , dévoué au service d'un prince ou d'une cour existait encore ; mais entre lui et son confrère de l'ère nouvelle, qui n'avait d'autre maître que sa conscience , sa raison , sa nation , l'humanité , il y avait une telle différence, que c'est à peine s'il existait quelques rapports entre leurs vœux les plus intimes.

Voici un document d'un honune de lettres pensionné et dévoué au service de la cour, professant des principes bien opposés à ceux de ses confrères.

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