LETTRE DE MO.NCIUF
NOTE IXTP.ODLCTIVt.
M. deiMoncrif, protégé du comte d'Argeiison et du comte de Clermont, lecteur de la reine Marie Leczinska, secrétaire général de l'administration des postes , et plus tard lecteur de M'»" la dauphine et secrétaire de M. le duc d'Orléans , se considérait essentiellement comme écrivain ou poète obligé de plaire. Il publia non-seulement des Essais sur la nécessité et tes moyens de Ptaire , il fit sans cesse tous ses eftbrts pour les pratiquer. Son aménité était à toute épreuve , son commerce charmant , sa prose coquette , son vers spirituel, et ses poésies, adressées à la reine et à d'autres personnages, annoncent les meilleures qualités du monde.
Mais tout cela ne put faire de Moncrif un écrivain ; tout cela dut l'empêcher forcément de le devenir. Monrrif était d'ailleurs homme de plaisir, et rien ne s'accordait moins que ses vulgaires habitudes avec la haute mission du littérateur , devenu philosophe et moraliste.
MONCRIF [A FORxVIEY].
[Autographe. — Même dépôt.]
A Versailles, ce 11 juin \'Wl.
Quoique je ne puisse. Monsieur, attribuer qu'a rhonneur que j'ai d'être votre confrère*, tout ce que
* L'orthographe de l'original est assez mauvaise. Moncrif néglige Ici; accents, les apostrophes, la ponctuation, les majuscules et rahncvt.
vous voulez bien me marquer d'obligeant sur le recueil de mes ouvrages , je serois bien fâché de n'avoir pas autant de grâces a vous rendre. Les éloges que je ne puis envisager comme étant mérités, je puis les regarder comme un témoignage que je suis assez heureux pour me rapprocher de vos principes sur les points de morale que j'ai touchés. Et je sens que , quelque flatteur qu'il soit de vous ressembler par quelques cotés de l'esprit, il l'est du moins autant de tenir de vous par le caractère.
Que ce commencement de liaison entre nous devienne, je vous en supplie, des engagemens d "amitié. Si les tourbillons différens où je vis, ne me laissent pas toujours le tems d'entretenir aussi exactement que je voudrois, des commerces qui me plaisent, le votre du moins sera un de ceux que je continuerai avec le plus de plaisir.
J'ai témoigné à M. Darget tout mon empressement à cet égard. J'ai été charmé de faire connoissance avec lui. Je n'ai pas été surpris de lui trouver, dans la conversation, toutes les grâces qui font valoir les autres cotés de l'esprit, et qui , dans ce pays cy , sont au moins aussi estimées que l'esprit même.
L'un et Tautre mérite règne [nt] à la cour qu'il habite, et le Roi qu'il a l'honneur d'approcher donne, chaque fois qu'il écrit ou qu'il cause, des leçons dans ces deux genres. On peut dire que Sa Majesté, quand elle créa l'ordre du mérite, eut
beau jeu pour en composer les titres. Elle traçoit sans s'en appercevoir l'enumération de ses qualités personnelles.
Une chose qui doit bien le flater, cest de jouir à la fois de sa renommée et de sa réputation. 11 peut, sans se tromper, viure dès à présent dans Tauenir. Les motifs de Tadmiration qu'il s'atire sont et seront stables.
Faites ma cour, je vous supplie, à Sa Majesté chaque fois que vous en pouvez saisir l'occasion.
J'apprends avec bien du déplaisir , par M. de Maupertuis, le mauvais état de sa santé. Je l'exhorte à songer a la rétablir, comme si c'étoit celle d'un autre. Car je l'ai veu souvent la regarder avec un désintéressement qui mène a faire, sans y songer, tout ce qui peut la détruire.
Celle de M. de Voltaire , à ce que m'a dit madame sa nièce, n'est pas meilleure. Mais il y a lieu de croire que , pour peu qu'il se départe de sa conduite ordinaire comme médecin de lui même, il poura se rétablir.
Madame de Rupelmonde vient de mourir sans auoir pu lui pardonner de lui auoir aualé , au cheuet de son lit, par belle gourmandise, une médecine qu'elle alloit prendre par nécessité.
La conuoitise de cette espèce est rare : M. de Voltaire ne put pas y résister. Il en est une d'une autre sorte, à laquelle un auteur périodique vient de succomber de manière à scandaliser tous les hon-
nêtes gens. Je lui ai conseillé de s'adresser à M. de Voltaire lui même, pour réparer cette faute et la faire oublier. Je souhaite qu'il m'en croye. Je suis sur que M. de Voltaire oublira tout, si M. Fréron se rend justice de bonne foi vis a vis le public et M. de Voltaire lui-même , qui seul peut le mettre dans le cas d'expier dans Tesprit du gouvernement l'abus qu'il a fait dans ses feuilles de la tolérance à la faueur de laquelle il les mettoit au jour.
Faites moi , je vous supplie , Thonneur et le plaisir de me donner quelquesfois de vos nouvelles comme à la personne qui vous a voué l'estime et l'attachement le plus sincère.
C'est auec ses (sic) sentimens que j'ai l'honneur d'être, Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur