HENRI IV A
[Autographe. — Bibliothèque impériale de Vienne.]
Abbeville, 2Cjuin 1596.
Mon cousin,
J'ay grand regret de ne vous auoir depesché pour Home, dès quant je vous en parlay, car mes affaires sen fussent mieulx portées. Mais j'ay esté et suis encore si occuppc en ceste frontière, que je n'ay pu vacquer à aultre chose.
Sur cela le Légat de notre Saint Père s'est achemyné, et est si aduancé qu'il doibt estre de présentement (ou, depuis) à Lyon.
Cela estant je suis conseillé de le veoir, devant que de depesclierà Rome. Partant je vous prye ne vous lasser de vous tenir prest pour me faire ce service, quand je le vous manderay, et je ne me lasseray jamais de vous aymer, priant Dieu, mon cousin , qu'il vous tienne en sa saincte garde.
Escrit à Abbeville ce 26^ jour de juing 1 596.
He>ry.
REMARQUES SUR CETTE LETTRE
Elle ne porte pas d'adresse , son enveloppe ne s'y trouvant plus jointe. A qui est-elle écrite? C'est ce qa'il est difficile de dire d'une manière précise. Au maréchal de Biron , qui fut gouverneur de Lyon en 1596? Je le suppose. Dans tous les cas elle n'est adressée ni à Dossat ni à Duperron , qui étaient alors à Rome, et qui , n'étant pas encore cardinaux , n'avaient pas droit au titre de cousin.
La mission a-t-elle eu lieu ou s'est-elle trouvée inutile ? C'est ce que j'ignore encore, mais cela est probable.
Le légat qu'il s'agissait de voir, avant d'écrire à Rome, était le cardinal Alexandre de Médicis. Or Henri IV, qui attendait ce prince avec une vive impatience , voulut à ce point lui faire politesse en personne , qu'il courut en posté à sa rencontre jusqu'à Chartres, amenant avec lui le duc de Mayenne , en lui disant : « Allons, mon cousin , voir le Légat; car vous avez aussi bon besoin que moi d'une absolution. » Cette démarche du roi a sans doute tenu Heu de la mission qu'il avait eu le projet de confier à un ami , selon la lettre que nous examinons. Au moment où Henri écrivit cette lettre, les choses n'étaient pas si avancées. Tout n'était pas terminé à Rome , où tout marchait trop lentement au gré d'un prince trop impatient. H regrette de ne pas y avoir envoyé un ambassadeur de plus. Ses affaires s'en seraient mieux portées. Maintenant il faut gagner le légat, avant que de dépécher à Rome. W faut que cela se fasse au moment opportun. Ne vous lassez pas de vous tenir prêt, et je ne me lasserai jamais de vous aimer, dit le spirituel Béarnais. Car ces mots sont réellement de lui-même. Ce n'est pas ainsi (ju'écrit un secrétaire. Et ces mots sont charmants. Or, comme ils sont intimes, ils pourraient fort bien aller à l'adresse de Biron.
Sous le rapport du langage, le progrès depuis la reine Marguerite jusqu'à son petit-fiIs n'est pas très-sensible, dans ces lettres. Et cependant elles sont contemporaines des Essais de Montaigne et de la Satire Menippée, cette spirituelle oraison funèbre de la Ligue. Les qualités essentielles du style épistolairc , la simplicité , l'élégance et les grâces de l'abandon, ne sont pas précisément celles qu'on prisait à cette époque.
Ce qui retarda le plus l'émancipation de la langue française , comme celle des autres langues du Nord , ce fut l'emploi trop fréquent du latin dans la correspondance du temps.
En effet , c'est en cette langue que s'écrivent les savants. C'est dans la langue de Cicéron que veulent se parler les hommes les plus éminents du xvi' siècle , les réformateurs des doctrines religieuses, les fondateurs du nouvel enseignement philosophique, les promoteurs des nouvelles doctrines politiques. Les coryphées de la renaissance auraient rougi d'employer dans leurs lettres les langues vulgaires. Ils traitaient même de langue vulgaire le latin reçu avant eux , le latin des scolastiques , le latin de l'Église. Je rappelle à cet égard l'élégance un peu affectée et singulièrement profane de Bembo , qui ne voulait parler que dans les termes les plus classiques de Rome ancienne. On n'alla pas aussi loin dans tous les pays d'Occident. Mais dans toutes les correspondances littéraires des chefs de la renaissance se voit le même culte pour les langues, les écrivains, les mœurs de l'antiquité. Je viens d'examiner sous ce point de vue la très-curieuse correspondance d'un de ces maîtres, celle de Béatus Rhénanus, que la ville de Schélestadt conserve avec orgueil, en attendant qu'elle la fasse publier. Or je ne saurais dire combien j'ai été surpris de ces trois faits.
D'abord de toutes ces lettres écrites de France , d'Italie , de Suisse , d'Allemagne , de Hongrie , de Suède et de Hollande, il n'en est pas une en langue vulgaire.
En second lieu , il n'en est pas une où il ne se trouve (les nouvelles sur les deux grandes affaires du temps , soit la renaissance, soit la réforme, et il n'en est pas une où ne perce avant tout le désir de bien écrire , c'est-à-dire d'écrire le latin de Rome ancienne.
En troisième lieu , la chose à laquelle on attache le plus d'importance, ce n'est pas la révolution religieuse, c'est la révolution littéraire et philosophique. On n'aime celle-là et l'on n'en parle qu'autant qu'elle affranchit les esprits pour celle-ci.
Je ne puis m'empêcher de donner deux lettres de ce précieux trésor, que j'aime à signaler à l'attention renouvelée du public, comme je l'ai fait à celle de l'autorité. Je ne choisis pas ce qu'il y a de plus brillant ni de plus piquant ; je prends ce qui me paraît le plus curieux sous les trois points de vue que je viens d'indiquer.
LETTRE DE XYLOTECTUS A BÉATUS RHÉNANUS.
NOTI INTRODUCTIVE.
L'auteur de la lettre qu'on va lire est un homme obscur; car ce n'est pas Xylander [Holzmann] , le célèbre secrétaire de l'électeur palatin Frédéric 111 , dont de Thou et Huet font l'éloge; c'est au contraire un auteur aussi inconnu sous son nom grécisé que sous son nom allemand [Holzdacher].
C'est aussi d'une cité peu fameuse dans l'histoire des lettres ressuscitées que vient ce document. Lucerne , en effet, ne s'y est pas associée au même degré que d'autres villes de Suisse et d'Allemagne. Ce document n'en est que plus remarquable ; car il atteste que , même dans une ville qui ne veut point faire un pas au xvi" siècle et qui semble se croire encore sous l'empire de l'abbé de Murbach [v. ci-dessus p. 40] , le goût de la belle littérature règne comme à Rome, à Paris , à Bàle et à Rotterdam.
Cette lettre , dont la latinité est trop belle pour que je n'en donne pas le texte *, révèle quelque chose de plus.
* M. Dorlan, habile historien de Schélesladt, et dont le riche médaillcr, exclusivement alsatique, mérite d'être vu de tous les numismates, a bien voulu transcrire lui-même, pour mon travail, cette lettre et la suivante.
C'est que la réforme a des partisans à Lucerne comme la renaissance , et que ce qu'on en aime le plus , c'est l'esprit de liberté qui l'a mise au monde et qu'elle y doit propager. Cela s'y révèle avec quelque timidité , mais cela s'y révèle clairement.
XYLOTECTUS A BÉATUS RHÉNANUS*.
[Autographe. —Manuscrits de la Bibliothèque publique de Schélestadt.]
Lucerne, 17 juillet 1521.
Jean Xylotectus à Béatus Rhénanus , salut.
11 m'est venu un enfant de saint Dominique , qui m'a remis de ta part une lettre toute charmante , mais qui m'a appris une fort triste nouvelle. Tu t'es fait, m'a-t-il dit, une blessure grave à la jambe. 11 m'a d'ailleurs trouvé à peu près dans le même état. Huit jours avant son arrivée je m'étais cassé la jambe; mais me voilà déjà devenu quadrupède (marchant avec des béquilles?) et bientôt, Dieu aidant, je recouvrerai mon ancienne
• Johannes Xylotectus Beato Rhenano salutem ,
Venit ad me dominicaster quidam qui Ijueras a te Bâtis jucundas , at nro nuntium nimis triste detulit : te cnini in cruce graviter laesum relulit \ Âilcctum me quoque parum secus inveoit. Octavo etenim die antecjuani ad nos adveqtaret crus confregeram, et jan) quadrupes cH'ectus, brève pristinœ, Deo propilia, sanitati restituar. Quod fraolum erat plane adglu«
' La ponctuation de l'original a demandé quelques modifications pour nus lecteurs.
santé. La fracture est parfaitement consolidée, et je ne souffre plus que lorsque je bouge les talons. Plût à Dieu que tu fusses aussi bien î
Le moine que tu m'adressas m'a ouvert son cœur, me demandant la façon d'aborder l'affaire . Je Fai aidé, autant que je Tai pu , de mes conseils. Au bout de quelques jours il est parti, incertain encore sur la route qu'il prendrait : tous les légats du pape s'étaient retirés en Italie, et il n'avait pas de quoi acheter sa liberté chrétienne. Mais maintenant il m'écrit, à mi-chemin de Rome, qu'il a pu emprunter de l'argent, et qu'il espère bientôt quitter le capuchon et venir nous voir. Je n'ai pas voulu te laisser ignorer ces détails sur un homme que tu me recommandes dans ta lettre.
Erhard est réconcilié avec le conseil [le sénat] et il vit sans crainte au milieu de nous.
Quant à Luther, il règne à son sujetun silence qui étonne. Mais il faut se taire ou se faire un mauvais parti. C'est ainsi que notre curé dispose la multitude
tinatum est, nec mihi jam nisi talorum motus tnolestus est. Utinam le quoque bene haberes.
Monachus ille mentem suam mihi aperuit , modum quo rem adgrederetur quœrens. Gonsilio hominem, quantum potui, juvi. Post paucos die* abiit, incerlus quo se verterel, cum pontificii legati oranes ad Italiam se recepissent, et ipse pecunia, qua christianam libertalem emeret, careret. At nunc demum, medio ad Rhomam itinore permenso, ad nos scripsit, se îes alicnuin confiasse, sperarequc se brevi rejccla cuculla nos visurura. Hicc nolui ncscires, cum primum hominem mihi litteris commendaveris.
Erhardus senatui reconciliatus secure apud nos dcgil.
De Luihero mirum est quam silealur. At nobis silendum est , aul maie
contre nous. Tu me diras qu'il faut tout souffrir pour Christ, même la mort. Je le sais, mais la seule voix d'un curé a plus d'autorité que celle de six cents docteurs , fussent-ils des plus érudits; et Ton enseignerait les vérités les plus chrétiennes qu'il n'en serait pas autrement, tant le peuple est ouvert à la superstition et crédule à son pasteur.
Du reste , je n'ai plus rien , et voilà déjà assez longtemps que je t'ennuie; je n'ai plus rien, dis-je, qui soit digne de toi, si ce n'est quelques élucubrations d'Antoine Tylésius, poëte qui ne manque pas de charme. Elles uront été tout récemment apportées d'Italie et données par Rodolphe Collinus, jeune compatriote très-versé dans les belleslettres grecques, et surtout latines. Si tu veux les donner à l'imprimeur, tu feras plaisir non-seulement à l'auteur et à moi, mais au public, pour qui ce sera chose utile.
habciiduip. Ita in nos omnem plebem inslruit plebeianut» iiosler. Dices f'orsun , i>ro Christo adversa oinnia subounda , ellain mortem. Scio equidem , plus tanien valet una plebeiani auciorilas quam sexcenioruiu aliururn eisi doclissiniorum. llidein fulurum furet si quis vcruiu christianisiuuiu docerel , adeo est populus religionis capax , et paslori credulus.
Celerum iiihil habeo , nihil inquam, quui» te plus aequo obluseriiii , quod te dignum sit, prêter lucubrationes quasdam Anthonii Tylesii poetai non invcnusti, quas nuper ex Italia Rodulphus CoUinus noslras , adolescens grece et latine prcsertim in lilteris huinanioribus prube doctus , attulit. Quas si calcographis cxcudendas dederis , nec mihi nec auctori rem ingralain , nec alioqui inulilem feceris.
Lu atteiulaiit, que le Dieu très-graud et très-bon te rende la santé et te maintienne sain et heureux.
Au trèfi-«avant et très-aimable Béatus Rhénanus.
Intérim Deus Opi. Max. saoituii te restituât, sanumque et foelicent servci, Ëx Lucerna xvi kalendis Augusli anni salutiferi mdxxi.
boctissimo pariter et humanissimo viro D. Bealo Khcnano.
REMARQUES SUR CETTE LETTRE
Sur les premières nouvelles qu'elle donne , je ne ferai que ce simple rapprochement. Écrite par un homme qui s'est cassé la jambe à un second qui se trouve dans le même cas , elle a été traduite pour cet ouvrage par une troisième victime du même accident ^
Le reste de la lettre a deux objets : l'un a trait au mouvement religieux , l'autre au mouvement littéraire.
Béatus Rhénanus , qui n'a jamais fait profession pubUque des principes de la réforme , pas plus qu'Érasme, qui vivait dans son voisinage [à Bàle], a recommandé à Xylotectus, qui vivait à Lucerne , un religieux qui voulait professer ces principes. Béatus portait à ce religieux un intérêt empressé et sincère. C'est pour cela qu'il l'avait recommandé à son ami ; mais il l'avait fait assurément dans les termes les plus réservés.
C'est dans les mêmes termes que lui répond son ami,
* L'élégante version que jo public de celle loUre et de la suivante est de la plume de mou cxcellcul neveu, Emile Saigcy, dont les brillants succès ont été remarqués au dernier concours général
aussi timide , aussi soigneux que lui de ne pas se compromettre. Ses sentiments intimes ne sont pas douteux. Il est pour la réforme , niais il ne la professe pas. Il l'aime. Un dominicain n'est pour lui qu'un dominicaster. Mais celui qu'on lui a recommandé lui inspire de l'intérêt, parce qu'il cherche sa liberté chrétienne. Xylotectus l'a aidé de ses conseils ; il est heureux d'apprendre qu'il a trouvé l'argent nécessaire pour pouvoir jeter le capuchon. Cela est un peu obscur , car on ne voit pas comment il faut de l'argent pour pouvoir quitter l'ordre de Saint-Dominique. Il n'en a pas fallu à d'autres pour quitter celui de Saint-Augustin. Le dominicaster , pour parler avec son patron , voulait donc s'assurer un sort avant de se séparer de son couvent? Mais dans ce cas , pourquoi se diriger vers Rome , quand d'autres fuyaient l'Italie pour chercher un asile en deçà des Alpes, et précisément dans les villes de Suisse auxquelles ce moine, incertain d'abord où porter ses pas, tourna enfin le dos, et où cependant il devait revenir aussitôt qu'il aurait jeté le capuchon ?
Tout cela est un peu obscur , mais c'est une obscurité étudiée. Xylotectus ne veut ni se compromettre, ni exposer son correspondant, ni nuire à son protégé dans le cas où sa lettre viendrait à tomber entre des mains infidèles.
C'est aussi pour cela qu'il parle de Luther avec tant de réserve. Il n'aborde ce sujet qu'avec un air d'indifférence , comme on aborde les nouvelles du jour. « C'est chose étonnante que le silence qu'on garde au sujet de Luther, >» dit-il. Que demandait-il donc? On était après la conférence de Worms , à la suite de laquelle l'électeur de Saxe avait fait enlever et cacher au château de Wartbourg le chef dii la réforme. Il était donc tout simple qu'on gardât le silence sur son compte. On ne savait rien. Mais cela ne faisait pas le compte de Xylotectus. Il aurait voulu qu'on pût parler à Luceme. « Pour nous , dit-il , il faut garder le si-
loiicc, «le ju'iir (le nous fain; un mauvais parti. •> Toute li- Wvlv (îst ùU'h) aux savants. Le cure de Lucerne ne veut pas ((u'ils parlent n'fornie , et son autorité est plus jurande que celle de cent docteurs. Elle est telle , qu'en vain ceux-ci y professeraient le pur christianisme ; le peuple, crédule à son pasteur, leur tournerait le dos!
Voilà pour la réforme , et si voilé que soit tout c<;la, c'est frès-clair. Aussi Xylotcetus fera-t-il à Lucerne comme Érasmus à Bàle, comme Béatus à Sélestat : il en restera à la renaissance. Il n'ira pas jusqu'à la réforme.
Le voici maintenant sur la renaissance. Un jeune Lucernois qui était allé à Rome chercher du j?rec et du latin, lui a envoyé les poésies de Telesio de Cosenza , professeur de belles-lettres au Collef/io romano. Quelles étaient les élucubrations decelittérateur?Étaient-ce les poésies latines qu'on a injprimées à Rome en 1533, in-4°, ou les notes sur les odes d'Horace , publiées la première fois sans date? Étaientce d'autres travaux poétiques? Le moi d'élucubrations nous laisse dans le doute. Mais ce qui est évident, c'est que le correspondant de Béatus est heureux de lui faire ce cadeau. C'est là ce qu'ils aiment l'un et l'autre, et cette passion, ils peuvent la manifester avec toute la franchise qu'ils y veulent apporter.
Mais comment le savant de Lucerne peut-il autoriser celui de Sélestat à faire imprimer le manuscrit qu'il lui adresse? ïelesio le lui a-t-il permis , ou l'en a-t-il chargé pour éviter quelques difficultés qu'il aurait pu rencontrer au delà des Alpes? C'est ce que le rusé correspondant laisse complètement dans l'obscurité , et il souhaite , de la part du Dieu très-grand et très-bon [Jupiter Maximiis et Opthnus^, à son ami , de se bien porter, comme s'il n'avait pas abordé dans sa lettre les plus grosses affaires du monde , une intrigue de couvent, ou ta liberté chrétienne d'un dominicain, la retraite de Luther à la Wartbourg, sa propre position , l'au-
torité du curé et la crédulité du peuple de Lucerne, et enfin la publication par la voie de la presse des poésies d'un autre.
Je ne parle pas des jambes cassées des deux correspondants.
La seconde lettre que je prends dans la correspondance de Béatus n'est pas moins caractéristique, et elle est encore plus pleine de choses.
LETTRE DE CONRAD PEUTIXGER A BÉATUS RHÉNANUS.
NOTE INTRODUCTIVE.
Au correspondant obscur de Béatus nous faisons succéder le correspondant illustre , Peutinger, le célèbre secrétaire du sénat d'Augsbourg , en son temps le plus ardent amateur des choses de l'antiquité et le plus illustre éditeur de monuments. Cet homme si éminent à la fois et si modeste , cet habile diplomate que Charles-Quint aimait tant à voir auprès de sa personne et qu'il nomma son conseiller, sans pouvoir le disputer à la ville libre impériale d'Augsbourg , ce modeste citoyen qui ne voulut jamais se décorer d'un titre aussi gracieusement conféré , et qui trouva bientôt que c'était trop s'attacher aux honneurs que d'être secrétaire d'un sénat, qu'il était plus sage de donner aux lettres ses jours de maturité sans partage, Peutinger, né en 1465, mort en 1547, avait trouvé un biographe enthousiaste , Lotter. Il n'était connu pourtant que par ses travaux d'érudition , et quoique son nom fût prononcé sans cesse , à l'occasion d'une carte exécutée à Constantinople , en 393, et qu'il a possédée ^ , on ne savait que d'une manière géné-
' Tabula pentingeriana , publiée par Mordus en 1598, par Scheyb, en 1753 , par Podo Calharus en 1809.
raie les immenses services qu'il a rendus à la science. Sur la fin du dernier siècle , la publication de cinquante et une lettres inédites , répandit sur cette belle vie un jour nouveau. Je crois que celle qui m'est tombée entre les mains complétera ce jour de la manière la plus éclatante. Toutefois ce n'est pas pour cela'seulement que je la publie, c'est parce qu'elle éclaire une époque entière.
CONRAD PEUTINGER A BÉATUS RHÉNANUS.
[Autographe. — • Manuscrit» de la Bibliothèque publique deSchélesiadi.]
Augsbourg, 23 octobre 1636*
Salut en Christ Sauveur, très-cher, très-excellent et très-érudit Béatus.
Hier, 22 octobre, on m'a remis ta lettre datée du 14, qui m'a fait le plus grand plaisir; elle m'a fait connaître d'abord que je n'ai rien perdu de la bienveillance et de l'amitié d'un savant aussi distingué , et ensuite que tu te livres encore à l'étude de la bonne littérature.
Ne me remercie pas d'avoir voulu t'envoyer Cassiodore; je l'aurais fait bien volontiers; car ton érudition et ton zèle à rendre au public les bons auteurs sont d'une grande utilité aux gens qui s'occupent d'études. C'est là le vrai moyen de se faire, chez nos descendants, un nom distingué en renouvelant pour eux l'érudition des anciens. Depuis longtemps tous ces ouvrages, entre les mains d'hommes paresseux et indifférents, seraient dé-
laissés et même tomberaient en lambeaux, sans Tactivité que tu as mise jusqu'à ce jour à les recueillir, ainsi que le reconnaissent tous ceux qui s'occupent de littérature et de livres.
Notre ami commun, Jacob Spiegel, m'a dernièrement appris que tu as publié un Origène qu'a revu , corrigé et épuré le plus savant et le plus zélé de tous ceux qui remettent les bons auteurs en état, Érasme de Rotterdam, d'beureuse mémoire. Je m'en suis fort réjoui, et j'ai même mandé à Francfort qu'on me l'envoyât, ce que Ton a fait; néanmoins, j'avais , comme les années précédentes , acheté ce qui a paru à l'imprimerie ascérisienne[?]. C'est de ces livraisons que je me suis servi jusqu'aujourd'hui. Cette année surtout, entre autres ouvrages d'Origène, j'ai lu et relu avec la plus grande attention ses huit livres contre Celse ; car ma vieillesse (j'ai maintenant soixante-dix ans sonnés) m'éloigne des affaires publiques; et c'est dans ce loisir littéraire que je me complais et que je veux passer le temps que Dieu me laissera encore à vivre ; car, ainsi que le dit Cicéron , dans son Caton r>ancien, si la vieillesse apporte à notre esprit un nouvel aliment d'études et de connaissances , rien de plus délicieux qu'une vieillesse oisive.
On venait donc (j'y reviens encore) de me remettre cet Origène nouvellement publié, quand j'ai reçu ton aimable lettre. Sa lecture m'a été fuit agréable ; mais j'ai éprouvé un vif déplaisir en ap-
prenant qu'il n'y a pas de critique d'Érasme sur cet ouvrage contre Celse, et seulement parce qu'il a plu à Dieu de mettre fin à sa vie avant qu'il pût la faire. Mais plutôt parlons avec Platon : (( Ceux « qui ont mené une vie excellemment sainte ; ceux « qui sont délivrés de cette terre comme d'une pri- (( son et qui se sont purifiés par la philosophie, (( s'envolent sans travail pour Téternité, et entrent « dans des demeures délicieuses que mes paroles « ne sauraient exprimer et que d'ailleurs je n'au- « rais jamais le temps de décrire. Ainsi donc , ô « Simmias, embrasser de toutes nos forces l'amour (( de la vertu, voilà ce que nous avons de mieux à « nous proposer sur cette terre et ce qui donne les « plus douces espérances. »
Ici finit le passage de Platon, comme le rapporte Eusèbe, ami de Pamphile, au livre XII de sa Préparation évangélique.
Mais je regrette vivement cette critique d'Érasme pour plusieurs raisons, et surtout pour celle que tu vas voir. Marsilius Ficinus de Florence, dans une lettre qu'il écrit à Braccius Montellus sur la concordance de Moïse et de Platon, commence par ces mots : « Numénius le pythagoricien, qu'Ori- « gène préfère à tous les philosophes de son école « et presque à ceux de toutes les sectes, après avoir « lu les livres de Moïse et ceux de Platon , dit qu'il « a reconnu Moïse dans Platon, et que celui-ci n'est « qu'un second Moïse parlant la langue attique. »
J'ai d'abord pensé que cette opinion sur Platon et Moïse était rapportée dans Origène, en conséquence j'ai lu et relu tout son ouvrage contre Celse ; mais je n'y ai pas trouvé ce que je cherchais ; et quoiqu'il parle de Numénius, une fois dans le premier livre, une fois dans le quatrième et deux fois dans le cinquième , j'ai remarqué que Marsilius, à propos de ce jugement sur Numénius, se contente de citer Origène. Or, voici ce qu'Origène dit dans son quatrième livre : « Pour ce qui est de « Numénius le pythagoricien , qui sur presque « tous les sujets parle beaucoup mieux que Platon « lui-même, et qui était alors le chef de l'école (( pythagoricienne, il a souvent dans ses ouvrages (( raconté des actions de Moïse et interprété, non « sans quelque apparence de vérité , les paroles des « prophètes , comme dans son traité de l'Évêque
i( et dans ses ouvrages sur et le lieu; dans le
(( troisième livre du Bien ^ il a en partie exposé la f( vie de Jésus et le sens de ce nom, et expliqué par « des figures les actes du Sauveur. »
Ainsi parle Origène. Voici maintenant ce que dit Eusèbe, dans l'ouvrage cité plus haut, livre IX,