‹ Lettres et pièces rares ou inédites publiées et accompagnées d'introductions et de notesChapitre 54 sur 137 · chapitre : « Numénius le pythagoricien dit · texte numérisé non relu

chapitre : « Numénius le pythagoricien dit

t( avec raison que Platon n'est autre chose qu'un c( Moïse parlant la langue attique. » Et livre XI, chapitre vi , après avoir parlé de l'opinion de Numénius sur Platon, il ajoute : « Ce Numénius, à « ce qu'on rapporte, a dit, et cela avec justice :

« Qu'est-ce que Platon , si ce n'est un Moïse qui i( parle la langue attique? »

Théodoret, évêque de Cyr, dans son traité de la Guérison des affections grecques ^ au livre II, où il traite des principes, dit ceci entre autres choses : « Quand on aura découvert les cachettes des vols, (( il ajoutera foi aux paroles du pythagoricien Nu- (( ménius, qui dit : Ti y dp iaxi nAaVwv yj Mwayjç aTTivJç ; « Qu'est-ce que Platon qu'un Moïse attique? Or « par ces paroles, Numénius montre évidemment « que toutes les opinions vraiment religieuses de (( Platon sont empruntées à la théologie de Moïse. » Tels sont les termes de Théodoret.

Jean Pic de La Mirandole dit de même, dans le préambule de son Heptaphis sur le récit des six jours.

Je t'écris toutes ces choses au plus juste, non pas que tu les ignores ; mais si tu avais par hasard lu dans Origène cette opinion ci-dessus extraite d'Eusèbe et de Théodoret, je te prierais de m'en informer.

Mais en voilà assez sur Platon, Numénius et Origène.

Pendant que je t'écrivais, on m'a remis une lettre de mon fils, Jean Chrysostome, qui me raconte les négociations d'Anvers, et qui m'envoie une oraison funèbre d'Érasme de Rotterdam, faite par Guillaume Insulan Ménape, préfet des eaux. Elle est assez bien. Je te l'aurais envoyée, mais je n'en

ai qu'un exemplaire , et je ne sais pas où elle est imprimée.

Quant au diacre de Saint-Florentin sur la vie des apôtres, je t'en envoie, comme tu me l'as demandé, le manuscrit sur parchemin et relié; quand tu Tauras vu, extrait et collationné avec les feuilles que tu dois donner à l'imprimeur, je te prie de me le renvoyer. Je me réjouis de te voir publier les poètes chrétiens, revus et corrigés, et donner ainsi à ton nom un éclat durable.

Mon fils m'écrit aussi qu'en Angleterre le clerjié et le peuple se sont soulevés contre le roi à Toccasion d'un nouvel impôt fort lourd, et qu'ils ont rassemblé une grande armée pour assiéger le monarque dans Londres. Que de choses étonnantes! Comment cela (inira-t-il? Dieu le sait.

Ma femme te dit mille et mille choses. Que Dieu très-bon et très-grand conserve la santé à toi et à nous tous. Mes amitiés, je te prie, à Jacob Spiegel.

Écrit en courant.

Ton ami ,

Conrad Peitinger.

« Au trÔ£-p\coll<»nl et tr«'s-snvant Réatiis Rhénnniis , mon meilleur ami. »

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

DansXylotectus nous avons vu un écrivain moins savant , mais plus élégant. Ici , point d'élégance, pas de style, rien que de Térudition : absorption complète dans les anciens. L'ancien secrétaire de la ville libre la plus agitée , l'ancien conseiller de l'empire, ne songe plus qu'à une seule chose : jouir du plus beau privilège de la vieillesse , de celui que Cicéron a tant célébré, du loisir dans la dignité.

Mais ce loisir, pour Peutinger, est ce qu'il fut pour Cicéron , le travail libre , l'étude affranchie de toute autre considération que celle du charme qu'elle oftre.

Ce loisir, Peutinger le consacre à la lecture d'Origène , le plus savant des philosophes et la gloire des chrétiens d'Alexandrie, le plus spirituel, le plus laborieux, le plus admiré et le plus méconnu des docteurs du Didascalée '. Kt ce n'est pas à des questions secondaires débattues entre Origène et Celse , ce terrible adversaire du christianisme , c'est à la plus haute question de philosophie religieuse que s'attache le vieillard. Il a trouvé dans Marsile Ficin, ce savant de la renaissance qui a passé sa vie à étudier Platon et les nouveaux platoniciens, une opinion qui l'étonné, c'est celle , que Platon a consulté Moïse , qu'il l'a volé , qu'il lui a pris ses doctrines sans le citer. C'est en mêlant ensemble les noms de Numénius et d'Origène que Marsile Ficin a jeté en avant cette opinion. Peutinger, qui en est frappé et qui la croit d'Origène , veut en avoir le cœur net ; il achète l'Origène qu'avait préparé Érasme , que la mort , qui l'a surpris à Bàle , ne lui avait pas permis de mettre en vente , et que vient de publier Béatus , son voisin de Sélestat. L'ouvrage esta peine paru.

* Mallcr, Histoire du christianisme , de ses itisliltitions et de ses doc~ tiines, 2* édit., 1. 1, p. 1^0.

En effet, il est de 1536, et ce n'est qu'une traduction latine. Mais elle est d'Érasme, et Peutinger, qui a voulu l'avoir, la lit et la relit. Il n'y trouve pas ce qu'il cherche , mais il y trouve un passage sur ce môme Numénius d'Apamée qu- Marsile a nommé conjointement avec Origène. Il s'attache désormais à Numénius. 11 consulte sur luiEusèbeetThéodoret : il consulte l'Encyclopédie du temps , Jean Pic de La Mirandole. Il y trouve enfin le texte de la fameuse assertion. Le mot est de Numénius , et dès lors tout est dit pour le savant. Il a son texte si longtemps cherché.

Ce qu'il y a de bizarre , et ce qui caractérise l'érudition de la renaissance , c'est que , le texte trouvé , tout soit dit. L'opinion qu'il contient , Peutinger ne l'examine pas. 11 ne se demande pas si elle est vraie ou non , probable ou non ; si Platon , pour être à même de voler Moïse , a voyagé en Palestine et appris l'hébreu ou non. C'est là, pour Peutinger, la question secondaire. La question essentielle pour lui, c'est de savoir où Marsile a pris ce qu'il dit. La question essentielle , est surtout de savoir si Origène y est pour quelque chose. « Mais si tu avais, par hasard, lu dans Origène l'opinion ci-dessus , je te prierais de m'en faire part. »

Il ne faut pas se le dissimuler, c'est là le véritable objet de la lettre ; le reste n'est que de la broderie. Que le parlement d'Angleterre , le peuple et le clergé se soient insurgés contre Henri VllI , couvert du sang de Morus et d'Anne de Boulen , c'est là pour Peutinger si peu de chose qu'il daigne à peine en mander la nouvelle à son ami. N'était la lettre de son fils Jean Chrysostome , qu'on vient de lui apporter, il n'en parlerait pas. En etfet , c'est si peu de chose à ses yeux qu'il en parle entre un compliment de sa femme pour son cher Béatus et des nouvelles sur un manuscrit du diacre de Saint-Florentin. Des mouvements religieux du temps , pas un mot. Le Dens Optimus et Maximus fera tout aller pour le mieux. C'est là la grande formule

(le l'homme de la renaissance , et du Français comme de l'Italien et de l'Allemand. Nous en aurons la preuve tout à l'heure.

J'ai compté dans la correspondance de Béatus Rhénanus des lettres de cent trois personnages plus ou moins illustres , et il en est peu qui aient obtenu la même renommée que lui ; mais il en est plusieurs d'une assez grande célébrité. Outre Zuingle , Bucer, Spalatin , Oecolampadius , Hutten , Jérôme de Lasco et OssAvald Myconius , qui se sont fait un nom dans la réforme , on remarque , parmi les amis du célèbre littérateur que Charles-Quint honora de lettres de noblesse, le géographe Sébastien Munster, l'historien Jean Aventinus, un gentilhomme bibliophile, Jean GroUier, de Paris, et un financier, fondateur d'une grande maison , Antoine Fugger, d'Augsbourg. Tous ces correspondants ne sont pas absorbés, sans doute , dans les idées de la renaissance et les préoccupations de l'érudition classique au même degré que Peutinger ; mais tous préfèrent le latin à leur langue maternelle, et tous lui écrivent en latin.

Le latin scolastique était déjà la langue de la religion ; le latin classique faillit un instant devenir celle de la politique. Plusieurs princes , quelques princesses même , Jeanne Gray, Marguerite d'Angpulême , Elisabeth d'Angleterre , Christine de Suède , écrivaient dans la langue de Cicéron. Quand François P' et sa sœur Marguerite visitaient l'imprimerie de Robert Estienne , la conversation générale s'engageait en latin , langue plus usuelle que le français dans la maison du célèbre imprimeur ^ Des écrivains illustres par leur naissance ou leui-s talents choisirent cette langue pour des ouvrages d'histoire et de politique appelés à jouer un grand rôle. Machiavel tenait trop à être compris de son élève pour lecourir à un voile de ce genre ; mais Morus , Érasme , La

* Voy. Robert Estienne , par M. Crapelel, p. i).

Boôtie , Bodin et do Thou écriviient en latin les théories (]< gouvernement, les préceptes de politique et les annales d'histoire qui les ont rendus célèbres. Ce que nous avons en français de quelques-uns de ces auteurs , est traduit.

Quelques savants du règne de Henri IV écrivirent dans hur langue maternelle, mais le grec et le latin les dominaient au point qu'ils turent obligés sans cesse de recourir à ces langues pour parvenir à rendre les nuances de leur pensée.

Nous prendrons pour type îi cet égard un savant de Paris, Isaac de Casaubon , dont les lettres sont plus propres que celles d'aucun autre à nous introduire au milieu de ce monde savant qui , sous le règne de Henri IV, suspendit un instant le progrès des littératures modernes par le culte qu'il professait pour les écrivains de l'antiquité , culte imposé encore une fois à l'Europe , non plus par la renaissance , mais par ses plus habiles interprètes , les Casaubon , les Heinsius, les Graevius, les Gronovius, les Scaliger, U Salmasius, les Grotius, etc. Aussi malgré les écrits de tout genre que publièrent, dans les langues modernes, les contemporains de ces hommes illustres, ce furent ceux-ci qui régnèrent dans le monde littéraire, soit par la supériorité de leur génie, soit par celle de leur science, de leur critique, de leurs théories si magnifiquement empreintes des types anciens.

Hs avaient pour régner un autre droit , une mission spéciale. Hs enseignaient, et depuis longtemps l'enseignement est l'empire de l'intelligence.

Casaubon est encore, sous ce rapport, le représentant naturel des savants de son siècle ; mais il est peut-être plus curieux à étudier sous un autre: il estle continuateur naturel d'Érasme , de Béatus Rhénanus et de quelques-uns de ses correspondants, sous le pointde vue des doctrines réservées.

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