‹ Lettres et pièces rares ou inédites publiées et accompagnées d'introductions et de notesChapitre 61 sur 137 · EX-REINE DE SUÈDE · texte numérisé non relu

EX-REINE DE SUÈDE

AU CARDINAL AZZELINL

NOTE INTRODCCTIVE.

La reine Christine, née le 18 décembre 1626, fut élevée sur le trône de Gustave-Adolphe à l'âge de sept ans, le 14 mars 1633. Elle l'occupa pendant vingt-trois ans [jusqu'au 16 juin 1654]. Mais avant même, comme après son abdication , elle donna aux lettres et aux sciences tout le temps qu'il lui fut possible de dérober aux affaires. Dès l'âge de huit ans elle lisait Thucydide et Polybe. Bientôt, de cette étude des plus grands historiens , elle passa à celle des plus grands philosophes. Elle lut Platon: Cette habitude de s'en tretenir avec les plus beaux génies de l'antiquité lui donna le désir de s'entourer de ceux des temps modernes. Elle attira près d'elle ou consulta par ses lettres les hommes les plus distingués de son temps , Français , Allemands , Hollandais, Espagnols, ItaHens. Elle écrivit ou fit écrire à Descartes, Heinsius, Vossius, Freinshemius , Lambecius, Huet, Bochart , M™" Dacier, M"*' de Scudéry, à une foule d'autres littérateurs moins illustres.

De même qu'elle se nommait Christine-roi , on peut l'appeler un homme de lettres, un homme de sciences.

En effet, elle cultivait les unes et les autres avec une égale ardeur et sans aucune nuance de cette mollesse ni de

cette rléférence pour l'autorité d'autrui qu'on trouve d'ordinaire chez les femmes. Quand elle fit venir Descartes à Stockholm , ce fut pour travailler avec lui , dans sa bibliothèque , dès cinq heures du matin , et plusieurs mois de suite. Quand elle chargea les savants de la Suède ou de l'étranger d'acheter en France , en Hollande et en Italie des livres , des manuscrits , des médailles , des statues , c'était afin d'en profiter pour ses propres recherches. Quand enfin elle quitta le trône et la Suède , à l'âge de vingt-huit ans, pour se livrer à tous ses penchants pour les sciences , les lettres , les arts , l'Italie et la religion des peuples du Midi , elle se fit suivre par ses trésors littéraires. Elle visita partout les académies les plus célèbres et les savants les plus distingués. Elle fut partout à son aise, à l'Académie française, f[ui lui fit les honneurs d'une séance , comme à l'académie qu'elle avait fondée à Rome. Elle surprit les Français comme les Italiens par la brillante pureté avec laquelle elle s'exprimait dans leur langue. M. le duc de Guise , qui eut l'honneur de l'accompagner en France , exagère un peu quand il dit : «< Elle en sait plus que notre Académie jointe à la Sorbonne; » mais il n'invente pas.

De grandes aberrations et de profonds regrets pour la couronne abandonnée ont signalé cette carrière littéraire (pii devait être purement politique; mais Christine ne faillit pas un instant à la magnanimité dont elle s'était fait une habitude ou un rôle.

Ce rôle , elle le joua , c'est-à-dire qu'elle l'outra dans une des situations les plus difficiles de sa vie, celle où elle écrivit la lettre suivante , qu'on a voulu donner pour un monument de grandeur d'âme et qui n'est qu'un monument de vanité. Je la qualifierais plus sévèrement, si j'étais moins indulgent pour les efforts que fait l'auteur, pour cacher un peu, sous les apparences d'une piété exaltée, les sentiments véritables qui agitent son ùme.

Qu'on en juge.

Cliristine, qui avait stipulé avec grand soin le diittio cie» revenus que lui payerait la couronne de Suède, et qui dépensait beaucoup , ne recevait que très-irrégulièpement ce qui lui était promis et ne cassait de le réclamer. La cour do Rome, qui la savait dans la j^^êne , lui avait donné une pension annuelle de douze mille acudi et un intendant, le cardinal Azzolini. Mais à la suite d'une querelle qu'elle s'était faite à Ronie , et d'une lettre inqualifiable qu'elle avait écrite à un officier de justice du pape, à qui elle disait : «< Vous déshonorer, vous et votre maître, cela s'appelle aujourd'hui faire justice dans votre tribunal; vous me faites assez de pitié, mais vous m'en ferez davantage quand vous serez cardinal ; » à la suite de ce billet plein d'orgueil et de \nenaces, le pape supprima sa pension et chargea le ciirdinal Azzolini de le lui faire savoir.

C'est à cette communication assurément adoucie dans les formes, mais empreinte, dans le fond, de tout ce qu'un châtiment avait d'amer et provoquée par tout ce que la vanité d'une femme avait pu dicter d'insolent, que Christine répondit la lettre qui suit.

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