‹ Lettres et pièces rares ou inédites publiées et accompagnées d'introductions et de notesChapitre 89 sur 137 · BOCHART A GRONOVIUS · texte numérisé non relu

BOCHART A GRONOVIUS

[Autographe. — Rihiîothèque de l'université de Munich. J

Caen, 20 septembre 1G59.

Monsieur,

Des trois a qui vous aviés confié vos lettres , les deux ont pris le chemin d'Orléans , et n'est venu icy que M. Stogers de Deventer, que j'ay reçu avec grand plaisir, et pour ce qu'il me paroît estre d'un très bon naturel, et qu'il tesmoigne aimer les lettres, et y est déjà fort avancé^ et parce qu'avec vos lettres il m'a apporté des nouvelles très particulières de vostre estât. Duquel je me suis toujours enquis de temps en temps, comme ayant un interest bien grand à vostre conservation. N'y ayant aujourd'huy au monde gueres de gens faits comme vous, et vix totidem [quam] Thebanim portœ , veîdivitis ostia Nili\

Car, encore que je sache bien que vostre modestie ne souffre pas qu'on vous donne les louanges qui vous sont deues , la force de la vérité m'oblige

' « A peine autant que Thèbes compte do portes , ou m«îme le Nil d'embouchureg. »

à vous dire qu'en tout ce que vous avés mis au jour, je ne puis assés admirer vostre exactitude, qui est sans pareille; d'où vient qu'il ne vous arrive gueres, et peut-estre point, de vous tromper es choses dont vous entreprenés la preuve. Et si je ra'estois astreint à jurer in tierba magistri\ vous séries celuy que je choisirois. Ne croyes donc pas que j'entrepreine de censurer vos ouvrages, et particulièrement le livre de Sestertiis, auquel vous vous estes surpassé vous mesme. Car l'ayant leu avec tout le soin que mes continuelles distractions m'ont pu permettre , j'en ay trouvé les raisons et autorités si fortes, que je croy que les Scaligeri et les Saumaises, s'ils revivoyent, seroyent obligés de s'y rendre, encore qu'il ne leur soit arrivé que bien rarement de démordre de leur première opinion.

Vous p'avez donc pas grand sujet de craindre celuy qui vous veut entreprendre. Vous vous devés plus tost resjouir de ce qu'il vous donnera sujet de vous expliquer encore plus clairement, pour achever de convaincre ceux qui sont tardifs a comprendre et v(ùQpo\ T<xïç àKooûç*. Et quoy qu'il fait pour de^crier votre monnoye, elle passera toujours pour monnoye de mise et de bon alloy , et marquée sur le vray coin des anciens; et au lieu de vostre monnaye, il SQ descriera lui mesme.

* « Sur les paroles d'un maître. •

• « Qui ont l'ouïo pnressouse. »

Il est vrai que vostre adversaire m* est tout a fait incognu. Mais cela mesme qu'il entreprend de renverser une vérité que je tiens désormais si claire , me donne sujet d'avoir mauvaise opinion , ou de sa suffisance ou de sa sincérité.

Je suis extrêmement estonné de ce que vous n'avés point receu les lettres que je vous escrivy de remercîment do ce merveilluex ouvrage, bientost après l'avoir parcouru, par lesquelles je vous en rendois un conte bien plus exact que je ne pourrois faire a présent, pour ce qne j'en avois la mémoire plus récente.

J'ai veu le premier escrit de celuy que vous me désignez comme vostre excellent ami. 11 devoit tenture prius quid ferre recuse}\t , quid valeant humeri^y et s'il avoit eu une démangeaison d'escrire, s'attaquer a ses pareils; mais Dieu a voulu qu'il se soil fait batre par un homme qui, en faisant voir son impertinence , la chastie pour luy et pour moy, qui n'ay point creu jusqu'icy que je me dusse remuer pour un si foible adversaire, qui se contente dinjurier, et n'a pas allégué contre moy la moindre raison.

J'ay entrepris un ouvrage qui est de plus d'importance. C'est d'expliquer tout ce que dit l'Escriture, des animaux. Et au lieu que je croyois que ce ne seroit qu'un livret , j'en ay fait un bien gros vo-

* « Essayer ce que ses épaules sont capables de porter, et ce qui en excède les forces. » (Hor.)

lume, et qui passera de beaucoup le Phalcg, ayant eu à disputer en mille endroits, contre tous les interprètes, vieux et nouveaux, qui me semblent avoir esté aussi aveugles en cette matière qu'en la géographie sacrée. Car il y a nombre d'animaux dont on n'entend pas les noms et d'autres qu'on cognoist fort bien; maison prend a contre sens ce qu'en ont escrit les prophètes, et on leur fait dire quantité de choses contraires à la nature et à leur dessein.

M. Yossius m'a fait la grâce de me procurer des imprimeurs en Hollande, et très excellens. Cependant je doute encore [si] je ne me servirois point plus tost de ceux qui ont imprimé la grande Bible en Angleterre, pour ce qu'ils sont fort corrects pour les langues orientales.

Les uns et les autres veulent avoir l'ouvrage entier entre leurs mains, avant que de rien commencer, ce qui ne pourra estre sitost, pource qu'il me faut tout quitter pour faire un voyage à Paris , ce mois prochain, et de la a Loudun, au synode national, ou je suis député et que nous travaillons a obtenir depuis quatorze ans.

Je n'en crois pas revenir plus tost qu'en janvier 1560, [sic, pour 1060], pource que nous y aurons grand nombre d'affaires.

Ces affaires générales retardent les miennes particulières , tandis que Dieu vous donne un plein loisir pour travailler sans interruption. Non equidem

invideo , miror nuujis ', et le [Dieu] prie de tout mon cœur qu'il vous continue ses bénédictions, demeurant pour jamais,

Monsieur ,

Votre très humble et très obéissant serviteur ,

BoCHAUf.

De Caeu , ce 29 siîplciubrc 1G69.

« A Monsieur Monsieur (rronovius, protosseur on rAcadcmie de Leiden, a Leiden. »

La lellre esl tout enlicrc de la main irès-lisible et asseiJ élégante quoique peu Jïséurée , de Bochart.

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

Gronovius étant en correspondance avec tous les hommes les plus émrnents dans l'éruditiori et avec tous ceux qui honoraient la science, n'écrivait pas fréquemment à Bochart. Aussi ce dernier est-il enchanté d'avoir reçii de ses lettres , et lui rend-il en louanges la joie qu'il en éprouve. Ces louanges , jetées en face et à pleines mains , choquent un peu notre délicatesse , et aujourd'hui rien ne saurait plus les excuser dans la vie savante. Mais à cette époque les érudlts étaient encore trop habitués au latin de la renaissance et à ses froides exagérations pour n'avoir pas la permission de forcer un peu leur voix en français. Bochart sait d'ailleurs tempérer la sienne et ajouter à ses compliments l'assertion, que c'est à peine s'il y a cent hommes, ou s'il y a sept hommes comme Gronovius.

' « Je ne vous porte pas envie ; j'admire cela, au contraire.» ( Virg.)

Ce dernier a peut-être trouvé faible ce que nous trouvons fort. Dans tous les cas, il a dû sourire en voyant Bochart l'accabler d'éloges depuis que Scaliger et Saumaise ont disparu de la scène. En effet , le dernier venait de mourir , et sa mort était si récente qu'il eût été plus convenable de ne pas en dire de mal. Mais Saumaise s'était fait beaucoup d'ennemis par beaucoup de querelles , et Bochart , qui est attaqué conjointement avec Gronovius par un adversaire qu'il ne nomme pas , est trop irrité contre les querelleurs pour n'avoir pas envie de décocher quelques traits à ceux qui les ont formés par leurs mauvais exemples.

Une fois sur ce chapitre , il ne peut plus s'en détacher, si ce n'est pour parler de ses ouvrages , de Phaleg , qu'il a publié, et du Hierozoicon, qu'il fait en ce moment. Cet ouvrage, il est vrai, sera son chef-d'œuvre; il lui fera pardonner les hypothèses ultra-phéniciennes du premier.

Mais qu'est-ce qui lui fera pardonner les dernières lignes de sa lettre ? Ministre de la religion , il est délégué par son consistoire au synode de Loudun. Les fidèles qu'il est chargé de diriger avec ses collègues , ont sollicité depuis quatorze ans la faveur d'un synode. Ils l'ont enfin obtenue. De graves affaires seront débattues. On le conçoit. L'Église réformée est une minorité divisée , désorganisée : il faudra une longue session pour en assurer le salut. Mais aux yeux de ses ministres il ne peut pas y avoir de plus grandes affaires. Et cependant Bochart, un de ses ministres, n'hésite pas d'écrire à Gronovius : Ces affaires générales retardent les miennes particulières î

Les affaires particulières de Bochart , c'était la rédaction (le son Hierozoicon. C'est là le travail qu'il regrette d'avoir il retarder pour accomplir la grande mission dont il est ( hargé. L'amour de l'érudition a donc affaibli en lui jusques a l'amour de son auguste ministère , et il ne méritait pas de mourir autrement qu'il n'a ftiit, au service de l'érudition,

au clianip de bataille de la dispute , au sortir rrmio séance académique.

Je ne parlerai du style d<r Bochart rpie pour faire remarquer qu'il y a, dans sa lettre, absence complète de tout ce qui constitue le goût de son temps, et qu'il faut avoir la raison forcée par la chronologie pour admettre que cet auteur fut contemporain de M"' de Scudéry, de Ménage et de Chapelain.

Le style de Thévenot, qui est allé explorer l'Orient comme poiu' éclairer les travaux de Bochart , est au contraire d'une pureté remarquable.

LETTUE DE THÉVENOT A GllONOVlUS.

NOTE INTRODUCTIVE.

Nous avons vu tout à l'heure dans une lettre de Chapelain une recommandation animée en faveur de Thévenot visitant la Hollande. Gronovius a été pour l'illustre voyai^eur, pour le meilleur ami de Chapelain , d'une grâce parfaite. Les deux savants se sont liés d'amitié , et, le fds de Gronovius devant faire le voyage d'Italie , on l'a naturellement adressé à Thévenot, qui a souvent été envoyé en Italie par Louis XIV , et qui a conservé dans ce pays les relations les plus utiles. Thévenot a été si satisfait du fils de son ami qu'il voudrait le voir longtemps, et à sa campagne, à Issy. Mais il faudrait pour cela un ordre de Gronovius , car son fils ne veut se séparer de Paris que pour aller en Italie. Thévenot marque tout cela au père avec quelques nouvelles , et à la fin comme au commencement de sa lettre il insiste avec une bienveillance de bon goût sur ce qui en forme réellement l'objet principal.

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