‹ Lettres et pièces rares ou inédites publiées et accompagnées d'introductions et de notesChapitre 90 sur 137 · THÉVENOT A GRONOVIUS · texte numérisé non relu

THÉVENOT A GRONOVIUS

[Autographe. — Uibliolbèque de ruiiiversilé de Munich, cod. 100.]

Pari«, 1671 [?].

Monsieur, Lu saison est bien avancée pour passer les Alpes et faire le voyage d'Italie. Ainsi Monsieur vostre lils

ferait mieux de venir passer avec moy le mauvais tems, comme vous lui escrivez, que de s'aller enfoncer dans les neiges du mont Seni, ou de Barba gelaia : mais à moins que vous ne lui envoies un ordre en forme , je ne puis pas espérer qu'il me fasse cette grâce.

Je plains bien la mauvaise fortune de M. Heinsius et je ne croyois pas que, dans une république comme la vôtre, un homme de son mérite pût manquer de protecteurs. J'avois pris la liberté, pendant qu'il estoit en Moscovie, de lui écrire. Je m'imagine que ma lettre se sera perdue*; c'estoit principalement sur le sujet de quelques oraisons de Photius et de quelques autres manuscrits qu'il avoit espéré de trouver à Moscou; et aussi pour sçavoir, s'il n'auroit point de copie d'une relation de voyage qu'un Moscovite a fait dans ces derniers temps, par terre, de son pays iusques à la Chine, et entendu parler de quelques autres découvertes qui se sont faites dans la Tartarie. Car ces relations acheveroient fort un recueil que i'ay de beaucoup d'autres pièces sur le mesme sujet.

Je me charge de vous choisir des greffes des meilleurs fruits de nos quartiers; je vous en aurois déia envoie , si le temps y avoit esté propre.

Tout de bon, Monsieur, vous deuriez envoier à Monsieur vostre lils l'ordre dont je vous solicite ici ;

* Je laisse subsister ce (|ui caraclérisc l'orlhogrophc , mais je ponctue el jti mels des alinéa.

cela ne changera point ses mesures, et j'en aurai le plus grand plaisir du monde.

Je suis, Monsieur,

Vostre très humble et très obéissant serviteur.

Thevenot.

A Paris , ce

« Monsieur Monsieur Grouovius , à Leyde. »

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

Cette lettre n'est pas datée. Thevenot avait bien l'intention d'y mettre le jour du mois , mais ne le sachant pas, il ^'abstint. 11 est d'ailleurs aisé de suppléer à son ignorance. Le tils de Gronovius dont il s'agit, Jacques, vint à Paris peu (le temps après la publication de son Polybe , qui est de 1 an 1670. Or, il y resta assez peu de temps , la mort de son père l'ayant bientôt rappelé à Leyde. Cette lettre est donc probablement de 167 1 .

Ce qui s'y rapporte à Heinsius n'est en apparence qu'une incidente, qu'une phrase retournée de la lettre de Gronovius sur l'infortune de son ami.

Cependant on y voit percer la passion dominante de Thevenot, son amour pour les relations de voyage, dont il publiait alors même un recueil , qu'il a pu achever définitivement en 1672, en quatre parties in-folio.

Il sait cependant se détacher de cette passion pour satisfaire les goûts pomologiques de son savant ami , et il lui promet des greffes de bons fruits «« de nos quartiers. » Nos quartiers, dans sa bouche, étaient Issy. Mais Gronovius, qui avait fini par aimer les fruits et les fleurs comme un vcri-

lable Hollandais , apivs avoir longtemps aimé les lettres de change de Paris et les chefs-d'œuvre de Rome et d'Athènes, et après avoir répandu sur l'histoire du Musée d'Alexandrie plus de jour qu'aucun de ses prédécesseurs, flronovius , dis-je, ne profita pas pour lui des greffes de son ami. C'est à peine si la mort lui laissa le temps de les recevoir. Elle l'enleva en décembre 1671.

Son ami Thévenot lui survécut vingt ans, heureux garde de la Bibliothèque du roi , mais heureux aussi de quitte)' à la lin cette charge pour aller mourir dans sa retraite d'issy.

Thévenot est un des savants qui ont le plus contribue à la fondation de l'Académie des Sciences.

Jacques Gronovius eut à peine rendu les derniers devoirs à son père qu'il revint à Paris , pour passer de là en Espagne et en Italie, et en visiter les bibliothèques. A cette époque on n'était pas un véritable érudit à moins. L'Italie était pour les savants de ce temps une sorte d'Académie des inscriptions. Deux lettres de Bigot à Heinsius vont nous faire voir ce que les érudits de iM-ancc et de Hollande cherchaient alors chez ceux d'Italie.

LETTRR DE BIGOT A IIEINSIUS.

NOTE INTROBOCTIVE.

Si Chapelain est un des types de l'homme de lettres du temps , Bigot , né et mort les mêmes années que la reine Christine , est un\les types du véritable érudit , du philolofçue cherchant dans toutes les bibliothèques de précieux inédits, et les publiant avec des notes propres à les mettre en relief et en lumière. Bigot, d'une famille de robe assez distinguée deBouen, avait reçu de son père une bibliothèque de six mille volumes , dont cinq cents manuscrits. Il visita la Hollande, l'Angleterre et l'Italie, et laissa une collection de quarante mille volumes, dont le catalogue est estimé encore. Il était en correspondance avec tous les savants de l'Europe, et il réunissait dans sa bibliothèque les hommes les plus distingués de sa ville natale.

La lettre si riche que nous publions de lui n'est qu'une copie , mais elle est faite sur l'original et d'une si admirable netteté, que je la crois de la main de Gronovius môme. Klle est dans tous les cas d'un de ces savants hollandais qui aimaient à se distinguer par la beauté [de leur écriture autant que par l'excellence de leur style. On comprend que la lettre de Bigot , qui est une véritable gazette , ait été recherchée et copiée plus d'une fois dans les savantes villes do Uollande.

BIGOT A HEINSIU?.

[Copie. — Bibliothèque do l'universitô de Munich, 483, B.]

Do Rome, 37 avril 1660.

Monsieur,

Celle cy^ ayant à passer par la France , ne vous estonnez pas si elle est habillée à la françoise. J'ay clioysi ce langage comme m'estant plus naturel et avec lequel je vous déduiray plus précisément touttes les particularités de mon voyage, depuis Lion, où je m'arrestay dix ou douze jours.

Je vis là plusieurs fois le père Rainaud [Théophile] , jésuite fameux par le grand nombre de livres qu'il a composez. Je le trouvay fort en colère contre le cardinal Spada , qui avoit depuis peu censuré son livre de bonis et malis Libris , et me parla du dessein qu'il avoit d'escrire contre le procédé du cardinal de censurer des livres, et [du dessein d'] intituler son livre de Spadanatu librorum.

Il m'avoit promis une chose qui m'eust plus satisfait que tout cela, s'il me l'eût donné. Cestoit un escrit du père Sirmond , intitulé Paradoxa christiana : qui estoit un dénombrement sans preuves de plusieurs choses que Ton croit s'estre tousjours observées en l'Église, qui ont esté néantmoins autres en la primitive Église. Il le cherchea par plusieurs fois, pour me le communiquer, sans le pou-

* Je conserve l'orthographe caractéristique, mais je suis obligé de ponctuer, de mettre Aos. .•terrnts el des rdinén.

voir toutefois trouver, dont je demeure un peu mortifié. Il m'a promis merveille à mon retour. Mais Dieu sçait qui vivra pour lors , luy [Rainaud] principalement, qui est si vieux.

On rimprimoit à Lyon la Bibliothèque des Pères selon l'édition de Cologne, les Annales de Baronius.

De Lyon je descendis à Avignon, où j'eus la curiosité d'aller voir ce qui restoit de la bibliothèque de Gerson , qu'il avoit léguée aux religieux Célestins. Je n'y trouvay aucun manuscrit considérable , et le supérieur me dit que les Jésuites les leur avoient enlevés.

Je fus chez les Jésuites, qui n'ont aucun manuscrit. Il faut que ces bons Pères ayent encore esté supplanté [dépossédés]. Quoy qu'il en soit, il ne reste plus rien de cette librairie', car Gerson estant devant l'impression^, il faut qu'elle fût composée de touts manuscrits.

D'Avignon je fus à Aix, où je vis quelques cabinets. J'eusse bien désiré d'y rencontrer M. le baron de Bras, qui en est président au mortier; mais il estoit en vos quartiers. S'il y est encore, je vous prie de l'assurer de mes respects quand vous le verrez. Jesçay qu'il vous honnore fort.

A Marseille je fus conduit par un aveugle, qui est fort sçavant en toutes sortes de sciences, et quoy qu'il n'aye jamais veu touttes les raretés de la ville, il sçayt fort bien où elles sont. H me fist remarquer

Bibliolhôquo.

Éiant antérieur à rimprimerie.

plusieurs restes de Tantiquité qui sont en l'abbaye (le Saint-Victor, et me fit voir quelques cabinets. 11 se nomme Maleval; il m'avoit esté indiqué à Aix par le P. Berret, jésuite, qui me dit avoir esté bibliothécaire de leur librairie de Lyon et vous l'avoir faict voir quand vous y passastes.

De Marseille je pris le chemin de Cannes par la Sainte-Baume et Saint-Maximin.

A Cannes je montay dans une chaloupe pour Genncs. La mer estoit douce et le vent assez bon : j'y arrivai le second jour. Pendant cinq ou six jours de séjour je visitay le palais et vis la bibliothèque des pères Théatins , qui est fort nombreuse. Celle des Jésuites n'est pas grand'chose.

A Gènes je merembarquay pour Ligourne', et fis ce chemin en deux jours et demy avec beaucoup de satisfaction.

Ayant touché une fois la terre Toscane , je songeai a aller promptement à Florence, pour m'y reposer de jouir de la conversation de touts ces messieurs. Je passay par Pise, Lucques et Pistoie.

Estant arrivé a Florence je fus visiter M. Carlo Dati , qui me montra une lettre que vous luy avez escrite en ma faveur. 11 faut que je vous avoue que je demeuray fort surpris de voir qu'il m'attendoit, pensant luy devoir estre entièrement inconnu. Cy[?] me dit quelques jours ensuite que M. Cottellini estoit venu pour me voir, et qu'il estoit de vos

* Archoïsmc, pour Livourno.

amys. Je ne manquay pas de Taller visiter aussitost. Ainsi je trouve que vostre civilité, vostre humeur généreuse m'avoit précédé et fait le chemin chez tous les vertueux de ce pays. Vostre bonté avoit faict espérer à ces messieurs de trouver en moy quelques qualités que je suis seur qu'ils n'ont pas rencontré. S'ils ont este decheus de leur espérance du costé de la doctrine ^ ils ont reconnu au moins la passion que j'ay pour vostre vertu et vostre personne. J'ay demandé plusieurs fois à M. Carlo Dati, quand il vous escriroit, afin que je pusse accompagner les siennes d'un billet. Il m'a tousjours remis de semaine en semaine jusques a présent. C'est pourquoi je vous escris présentement par la voie de M. Ménage, que je prie de donner la présente à M. Boillau , pour vous envoler.

Je ne puis trouver de termes assez significatifs pour vous remercier de toutes les bontés que vous avez pour moy, des honneurs que vous m'avez faits et de celuy que vous voulez encore me faire, de m'addresser^ quelque partie de vos notes sur Ovide. C'est un honneur que je ne mérite point, et si vostre bonté n'excusoit vostre choix, vous vous exposeriez à quelque blâme. Je vous en advertis moy mesme, qui me dois mieux connoistre qu'aucun.

Dans celles que vous avez escriles à ces messieurs de Florence , vous leur avez mandé que feu

* ha scienco.

' !)«'•( lior.

mon pere estoit président. H n'estoit que conseiller, comme vous le pourrez voir au commencement àOdericus Vitalis , inter liistoricos Normannoruin, de feu M. du Cliesne. 11 est bien vray que le pere de feue ma mère estoit premier président du parlement de Rouen, fort docte et grand amateur des doctes' de vostre pays. Bonaventura Vulcanius luy a dédié rédition qu'il a faicte des Problèmes de Cassnis\

Mais pour un voyageur, je me suis bien escarté de mon chemin : retournons à Florence, s'il vous plaist. J'y ay séjourné cinq mois, j'y ay connu particulièrement M. Cavalcanti , qui vous estime infiniment, et qui m'a prié de le renouveller dans vos bonnes grâces. Si vous ne le connoissiez mieux que moy, je vous dirois quel il est, et comme il n'est pas indigne de vostre amitié. J'ay fort hanté la librairie^ de S. Laurent, ay copié plusieurs traittés, conféréM'autres. J'ay si bien fait quej'y gagnai une fiebvre tierce, dont je n'eus, Dieu mercy, que cinq accès. Je fus un mois sans aller a la bibliothèque. Pour faire insulta la liebvre, j'y retournai et copiai un traitté d'Alexander Aphrodisiacus, de la fièvre.

Je vis tous les manuscrits d'Ovide qui y sont, et y reconnus en tout vostre main. Quelle diligence, quelle exactitude ! Je ne vous parleray point des bibliothèques particulières et des doctes : vous les avez plus pratiquez que moy, et aurois mauvaise

* Les savants. — * 11 veut dire les Questions de Cossins. ■^ La bibliothôffue. — * Collatlonné.

grâce de prétendre vous en apprendre quelque chose de nouveau.

De Florence je suis venu à Rome, après avoir reçu celle que vous m'avez fait Thonneur de m'escrire. J'ay apporté a M. le cavalier del Pozzo celle que vous lui avez escrite , et luy ay donné comme il estoit prêt de monter en carrosse pour aller trouver le cardinal Antoine qui Tattendoit. Je n'eus pas le temps de l'entretenir. J'y retourneray en bref.

Je vois souvent en cette ville M. Holstenius*, qui travaille et estudie tousjours. Il a fait imprimer des règles des anciens religieux avecque des notes in-V; un recueil d'epistres de quelques papes qui vivoient au IV* et v^ siècle, in-8"; un formulaire, lequel les premiers papes avoient accoustumé d^escrire-, dont parle S. Grégoire le Grand, in-8". C'est comme Marculfe a fait des [pour les formules des ] Rois de France. Mais tous ces ouvrages ne se vendent point encore. 11 m'a monstre un recueil d'anciens conciles d'Afrique, qu'il veut envoler à M. de Marca, archevêque de Toulouse, pour faire imprimer en France. Il a composé une notice des éveschés d'Afrique , pour y adjouster, qui est fort exacte et dix fois plus ample et correcte que celle de Geographia sacra. Je l'ay exhorté de donner ses Géographes au jeune

* Érudit Allemand de» plus distinguéi , oncle de Lamliécius , autre érudit qui, sur les conseils de Chrisline, quitta comme Hulstenius sa patrie et sa religion , pour se livrer aux «''ln<les.

* Copier de leur main.

Blaeu , qui est ici , pour imprimer [être imprimés] en Hollande; mais je vois bien qu'il n'y veut point entendre.

M. Allatius a fait imprimer deux volumes in-4** d'autheurs grecs qui ont escriten faveur de l'Eglise romaine de questions controversées entre elle et la grecque. Ils sont imprimez au dépens de la congrégation (le propaganda Fidc, et on n^en peut avoir ny par argent ny par amy. On les envoie touts en Grèce. Je feray neantmoins mon possible pour pouvoir rencontrer quelques uns.

M. Suarez, evesque de Vaison, a fait imprimer les Antiquités de Prenestine, en latin, in-4". On a imprimé un Iraicté dePrœfectisVrhisy de Cantelacio, in-4"; de Aniiquo Theate, in-/i% Petrus Diaconus, de illiistribus Carsinensibus , in-8". Ce livre est curieux. Je vous porterai un exemplaire de tous ces livres et de quelques autres, si j'en puis avoir; mais obligez moy de m'envoier librement un catalogue de ceux que vous desirez. Parmi les vieux livres j'en pus rencontrer quelques uns que vous ne seriez peut estre fasché d'avoir, que je laisse passer parce que je ne sçais si vous les avez ou non.

M. Moroni, bibliothécaire de M. le cardinal Barberin , m'a prié de vous saluer de sa part. 11 fait imprimer le cathalogue de la bibliothèque de ce cardinal. Il a faict imprimer toutes les inscriptions qui sont à St.-Paul in via Ostiensi^' un recueil, de Cyriacus Anoonitanus, de plusieurs qui se trouvent

en lllyrie. Il en veut adjouster une infinité d'autres. Cette édition est fort belle , in-folio.

Je lisois l'autre jour dans Scottus : Inscriptionum Cyriaci Anconitani plerœqiie fictœ sunV, Voila un mauvais préjugé ; j'en parlerai au Moroni.

L'édition de VEtymologicon d'Orion est allée a vaut [sic] l'eau. L'abbé qui la faisoit a eu l'ordre de quitter Rome, et d'aller en Sicile.

On rimprime le Ciacconius , de vitis Pontificum, avec des additions d'un jésuite.

On m'a escrit de Rouen qu'on avoit receu le Cast,... et les autres que vous aviez envoie, dont je vous remercie.

Je suis en peine de sçavoir si M. Vossius a receu ce que je luy ay envoie de [Flavius] Joseph.

Je sçaurois volontiers qu'est devenu sa dispute avec Hornius; si on imprime Hesychius, etc.

Je suis tout a vous et de tout mon cœur.

Votre Ires humble et obéissant serviteur ,

Bigot.

Je retourneray dans un moys à Florence, pour y passer l'esté. A Tautomne j'yrai à Naples, et passcray l'hyver qui revient à Rome, si Dieu me conservera la vie. — Je vous prie de saluer tous ces Messieurs de ma part , et de leur offrir tout ce que je puis pour leur service en ce pais.

' • La plupart des inscriptions publiées par C^^riacus d'Ancônc sont inventées. » Oo a prouve le contraire.

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