BIGOT A HEINSIUS
[Copie. — Munich. — Bibliothèque de rUnivcrsilé. — Cud. 483, G.]
De Rome, ce U* febvrier 1661.
Monsieur,
Je n'ay peu encore rien conférer [coUationner] du Polyœnus , à cause que le pauvre M. Holstein est malade et n'a peu trouver d'imprimé. Si celui du Vatican ne se trouve point, je prieray le S' Moroni de m'en faire prester un.
Le dit sieur m'a baillé ce Lucrèce conféré cum codîce Pomponiano, 11 ne se peut voir d'édition plus fautive que celle-là : elle est de Padoue 1 486. Je ne trouve pas que les corrections du manuscrit soient bien différentes des éditions postérieures : je les marque néanmoins diligemment sur une édition d'Aide, qui me parois t fort bonne.
Je vous envoie quelques inscriptions qui se sont trouvées dans le jardin des religieux qui sont à 8t-Pierre acJ Vincula , où étoient autrefois les bains de Tite et non loing du Colisée , comme vous scavez. Elles sont escrites en lettres majuscules, et les ay mises en lettres ordinaires , pour la commodité. Je
vous prie d'en faire passera M. Vossius, et mesme, s'il est encore en Angleterre, de les luy envoyer.
Le pauvre M. Holstenius mourust le second de ce mois, jour de la Purification, sur les trois [sic] de nuict. Il a laissé sa bibliothèque à S. Augustin , pour estre publique , excepté les livres qu'il a notez de sa main , qu'il désire qu'on mette à la librairie vaticane. De ses manuscrits, il en laisse partie au cardinal Barberin. Les italiens , il les a laissez au cardinal Ghisi. 11 est enterré à l'Arrima, église des AUemans. M. le cardinal Balberin^ est exécuteur de son testament, qui lui a fait faire un fort bel enterrement et parle de faire imprimer tout ce qu'il trouvera des escrits de M. Holstenius, mesme jusques à ses notes marginales. Je luy en feray demander quelques uns, pour faire imprimer en France , et, s'il me veut croire, je vous en envoierois aussi quelques uns. A vostre absence je pense que M. Gronovius prendroit bien le soing de l'éditer, comme des ouvrages de Jamblique, traduits par M. Holstenius, ou de son HierocleSf et de quelques autres semblables. Si vous n'aves point de répugnance à cela, ny M. Gronovius, je vous prie de me le faire sçavoir, et seray plus hardy à les demander, sçachant votre résolution.
J'ay desia son Clironicon Aleœandrinum ^ que je feray imprimer au Louvre.
* C'e»t Barbcrioi. Bigol ccril aussi lanlOl Uobteia lanl6t Holstenius.
Si, parhazard, vous trouvez Drusii Quœsitaper cphlolam^ je vous prie de le prendre pourmoy, el s'il y en avoit deux, le S'. Moroni en desireroit bien avoir un.
Si vous avez quelque connoissance à Ausbourg, je vous prie de me faire transcrire, de la bibliothèque de cette ville-là, un catalogue ancien ms. de tous les ouvrages de S. Chrysostome : Ot à/TjQwç toO Xp-jo-orrôdu.o'j yvnfjioi \6yoiy oi àï zo-jtwj éçwGev ^fo^dq. Fronto Duca3us dit qu'il a esté imprimé en Angleterre. Je ne me souviens point neantmoins qu'il se trouve dans l'édition de Savillius*, et aurois dessein, sil n'a point esté imprimé, ou qu'il aytesté imprimé seulement en particulier en Angleterre, de le faire imprimer avec la Vie de ce Père, que je feray imprimer du plustost que je seray de retour en France. Excusez lalibertéquejeprens:devantd'escrireàAusgbourg, je vous supplie de faire chercher dans l'édition de Sar.., si ce catalogue ne s'y trouve, ou s'il est inq)nmé séparément, de voir si on n'en pourroit point avoir une copie imprimée.
Je suis de tout mon cœur.
Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur.
Bigot.
' Le savaiil Savile dôpeubu 200,000 fr. pour son édilion.
REMARQUES SUR CES DEUX LETIRES
Ce n'est pas comme écrivain qu'il faut juger Bigot. Le 0 style du compatriote de Corneille est du genre de celui de Bochart. Ce n'est pas en général comme savant qu'il se tait remarquer : c'est comme amateur érudit et investigateur que rien ne lasse, ni le profane , ni le sacré.
Sous ce dernier rapport il caractérise une ère nouvelle, avec Thévenot et Brochart , que nous venons de lire , et avec Valois, que nous allons entendre.
C'est l'ère où l'on commence à se lasser un peu du culte exclusif de la renaissance, de l'antiquité profane, pour s'occuper un peu plus de l'antiquité sacrée et des pères de l'Église. La première lettre de Bigot est pleine de nouvelles qui se rapportent à ces études , et aussitôt que , dans la seconde , il a payé son tribut à la mémoire de Holstenius , qui a publié un Code de règles monastiques , il ne s'occupe plus guère que de travaux religieux ou ecclésiastiques.
Cette nouvelle tendance va être suivie. Elle va enfanter ou nourrir les plus grands écrivains de l'époque religieuse de la France. En effet , les œuvres des Pères , publiées par les Valois, les Sirmond, les frères Sainte-Marthe et d'autres bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, vont enfanter ou nourrir les Pascal , les d'Arnaud , les Malebranche , les Fénélon , les Bossuet , les Massillon.
IJXniE D'ADlllEN DE VALOIS A NUBLE
NOTE IJITRODUCTIfE.
Déjà le goût de l'érudition religieuse était si vif qu'on se disputait sur ce terrain avec autant de violence que sur celui de l'érudition profane. La lettre que nous allons publier fournira la preuve d'une animosité effroyable. Pour comprendre cette pièce , il faut se rappeler qu'Adrien de Valois , un des hommes les plus savants et les plus graves de son temps, en était aussi un des plus considérés. Dans toute l'Europe on était flatté de recevoir de ses lettres. Les jours où Burmann et Heinsius en recevaient, étaient pour eux des jours de fête K Le roi nomma Valois son historiographe et lui fit un traitement de douze cents livres et une pension. Le duc de Montausier le proposa pour la place, si recherchable , de sous-précepteur du dauphin, qu'il n'accepta pas. C'était à qui lui donnerait le plus de témoignages d'estime et de déférence. Un critique que rien ne faisait reculer , Jean de Launoy, l'attaqua à l'endroit le plus sensible , sur sa dissertation des plus anciennes églises bâties par les rois de France [Disceptatio de Basllicis guas primi Franciœ Keges voïKh'denoif ,165S^ in-8°].
* On en liuuvc dans lîurnianni SijUoge Epistolarum , \* vulume.
II s'ensuivit une guerre de plume vive à ee point qu'on ne rougit plus de se servir d'aucune espèce d'armes.
Nous allons entendre Adrien de Valois se plaindre amèrement des calomnies de son adversaire , et y répondre par des insinuations et des calomnies non moins blâmables. Abstraction faite de cette faute si grossière, aggravée par un mot plein de réticence : « Je lui pardonne de bon cœur; » mot démenti dans la phrase suivante , on n'imaginerait rien de plus touchant , de plus émouvant que cette lettre.
11 ne faut pas d'ailleurs que la faute de Valois nous rende indulgents pour celle de Launoy , encore moins pour celle de Ménage , qui n'était pas offensé comme lui , et que rien n'excuse d'avoir fait de son cercle l'écho d'une calonuiie aussi terrible pour la généreuse famille des Valois. En effet , les Valois étaient une famille noble , originaire de Normandie. Adrien, né en 1607, mort en 1692, était seigneur de la Mare , son frère, seigneur d'une autre terrC: