‹ Lettres et souvenirs d'enseignement d'Eugène GandarChapitre 11 sur 57 · Discoun à V ÂeadémU française (I67t · texte numérisé non relu

Discoun à V ÂeadémU française (I67t

quence. Ce qui ramène à T unité des œuvres où des esprits si différents ont librement donné la pleine mesure de leur originalité, c'est leur tendance commune à prendre dans la nature humaine le sujet de leurs peintures réelles ou imaginaires; c'est leur accord pour reconnaître jusque dans le domaine de Tinspiration ou de la fantaisie l'autorité souveraine du sens commun, leur besoin de tirer de la justesse de la pensée, non le seul agrément, mais le principal mérite de l'expression ; c'est le profond dégoût que leur inspirent les idées vagues, les termes ambigus, les paroles inutiles, et cette doctrine toute française que la pensée se cherche encore et n'est pas digne qu'on s'étudie à la comprendre lorsque le style n'est point parvenu au dernier degré de précision et de clarlé. Du reste, ni La Fontaine, ni MoUère, ni Bossuet n'avaient subi le joug de la règle étroite; et si d'autres, dès cette époque, ont pu sembler moins hardis, c'est que la règle étroite, acceptée par choix, convenait à la nature harmonieuse et docile de Racine , à la rectitude instinctive de Boileau, qui ne voulait pas d'autre muse que la raison* à la logique serrée de Bourdaloue, qui prétendait bien faire de la suite de ses sermons un traité méthodique de morale chrétienne.

Le péril toutefois allait venir de ce côté. Publié quelques mois après la mort de Molière, Y Art poétique fait voir l'écueil où commençait à se heurter une société portée à tout ranger sous une discipline uniforme. Comparé non-seulement à l'épître d'Horace, mais à ce qui nous reste jiu traité d'Aristote, l'excel-

BOSSOET. 123

leDt poëme où Boileau a exprimé, sous une forme durable, des idées qui furent celles de toute la dernière partie du siècle, parait avoir quelque chose d'impérieux et d'exclusif. Trop préoccupé du souvenir des poètes étranges dont il lui avait fallu dix années d'efforts pour désenchanter la France , Boileau oublie que son rôle n*est pas seulement de décourager à jamais l'ambitieuse médiocrité ; il continue à se tenir en garde, plus qu'il n'était alors nécessaire, contre les témérités où le génie peut se hasarder, et se laisse insensiblement conduire à enfermer la poésie dans un cercle si étroit que, même dans le passé, sans compter les espérances de l'avenir, Dante n y trouvait point sa place à côté d'Homère ni Shakspeare entre Sophocle et Racine. Sévère d'ailleurs pour son temps, ce confident des pensées de Molière, si dévoué à sa personne, si fidèle à sa mémoire, quia rendu jusqu'à la fin de si éclatants hommages à son génie , hésite pourtant lorsqu'il s'agit de porter sur lui un dernier jugement, et n'ose mettre les beautés hardies de ses ouvrages au-dessus des peintures plus discrètes et plus achevées de Téreuce ; trompé par une sorte d'afGnité naturelle et par son culte pour l'antiquité classique, il lui a manqué de sentir combien les grâces négligées de La Fontaine l'emportaient sur la précision étudiée de Phèdre.

Ainsi, Messieurs, la naïveté n'était plus de saison; l'imagination devenait suspecte dans son propre domaine : pour avoir été longtemps indocile aux conseils de la raison, on voulait désormais qu'elle aecep-

tât, non des conseils, maïs des ordres rigoureux. Un changement analogue s'était, d'une façon rapide, accompli en toutes choses. Depuis la guerre de Hollande, la France se sentait entraînée vers des abîmes inconnus par une ambition personnelle, insatiable et chimérique, qui ne voulait plus connaître ni de limite à ses droits ni de bornes à sa puissance. Madame de Sévigné a comparé la monarchie de Louis XIV à un pressoir trop tendu, si tendu en effet qu'il allait se rompre ou briser tout ce qui suspendrait le redoutable jeu de de ses rouages. On touchait aux plus grandes fautes du règne, aux malheurs qui furent l'expiation de ces fautes. Le vague malaise qui s'emparait des esprits a laissé des traces profondes dans l'histoire de la poésie et des arts. Peu à peu, la vie se retire. A cette belle simplicité qui unissait sans effort la noblesse et le naturel, succèdent des beautés apprêtées et convenues, une majesté d'emprunt, une emphase qui, par moments, se glisse jusque dans les tragédies de Racine, jusque dans les oraisons funèbres de Bossuet, malgré le souvenir d'Euripide et de la Bible. Mais, dans les arts surtout, quelle solennelle monotonie! La nature s'accoutume à subir partout, comme à Versailles, sans le même succès, sans la même excuse, l'inflexible compas de Lenôtre ; architectes , sculpteurs et peintres^ toute l'école finit par ployer sous les ordres de Lebrun^ qui prend le théâtral pour le sublime ; et, dix ans après la mort du Poussin, la France n'avait plus que deux artistes originaux, tous deux exilés volontaires : Claude Lorrain, dont la destinée était de peindre jus-

qu'à la dernière heure le soleil de Tltalie, et Puget, qui avait fui pour se soustraire à la servitude.

Ces commencements de décadence furent bientôt suivis d'une stérilité singulière. Par un étroit accord, dont je doute, Messieurs, que l'histoire ait jamais offert un exemple plus frappant, l'inspiration des poètes languit à mesure que la confiance publique est ébranlée. Rien de plus décisif sur ce sujet ni de plus triste que le sinaple rapprochement des dates. Molière meurt en 1673; Racine, découragé avant le temps, abandonne une première fois le théâtre en 1677; Boileau, après avoir tenté d'inutiles efforts pour l'y ramener, fait comme lui et cesse d'écrire; le second recueil des fables, publié l'année suivante, termine, à proprement parler, la carrière de La Fontaine. Après un intervalle où Ouinault règne paisiblement sur la scène française, Esthefj Athalie^ la satire sur les femmes, les dernières épltres feront espérer le réveil de la poésie; mais presque aussitôt elle retombe dans sa langueur, et, sur la limite des deux siècles, entre At halte et les tragédies de Voltaire, l'admiration est réduite à se partager entre Regnard, Crébillon, J.-B. Rousseau, tous trois si inférieurs aux maîtres dont ils essayent de tenir la place.

Il s'est trouvé un homme assez grand pour remplir ce vide et dissimuler, par la fécondité croissante de son génie , la stérilité qui gagnait de toutes parts autour de lui. Au moment où Racine et Boileau se taisent ((677-1689), Bossuet couronne, par le Dis^

fW COURS D'ÉLOQUENCE FRANÇAISE.

cours sur F Histoire universelle (168i), la longue suite d'ouvrages qu'il a composés pour Téducation du Dauphin ; après le sermon pour la profession de foi de madame de LaVallière (I67f5), il prononce le Discours sur Vunité de l'Eglise (1681), les oraisons funèbres de la princesse Palatine (1685) et du grand Condé (1687); et ces chefs-d'œuvre tiennent une si grande place dans les souvenirs attachés au seul nom de Louis XIV qu'ils ont suffi à donner longtemps le change sur le véritable moment où commence le déclin du règne en même temps que sur les raisons qui le précipitent. Ils ont, en effet, ce double caractère qu'il aurait suffi à Bossuet d'y atteindre à la perfection suprême de l'art d'écrire pour en faire l'un des plus beaux ornements d'une grande époque, mais qu'il a voulu, d'une manière plus directe et de dessein prémédité, les consacrer presque tous à la défense de la monarchie et à l'apologie du roi.

J'aborde sans détour et sans embarras, vous le voyez, Messieurs, lune des principales difficultés de notre sujet. Je sais et vous savez tous à quelles discussions passionnées donnent lieu, pour ainsi dire chaque jour, les ouvrages de Bossuet qui appartiennent à ce moment de sa vie. Jadis, c'étaient ceux qu'on admirait sans réserve et même d'une manière exclusive ; car on ne s'avisait guère de remonter des oraisons funèbres aux sermons, ni de descendre du Discours sur lllisfoire universelle aux Méditations sur FEvangile. De nos jours, c'est là qu'on cherche des arguments, non-seulement pour faire la part de l'erreur dans les opinions

de Bossuet, mais pour mettre sa sincérité en doute, et, du même coup, s'il était possible, déshonorer son caractère et avilir son éloquence. Nous pèserons, Mesâeurs, tous ces griefs, non pas toujours sans quelque tristesse, mais, j'ose le dire pour vous et pour moi, avec une entière liberté d'esprit. La mesure, dans des éludes de cette nature, est-elle donc si difficile à garder? Serait-il nécessaire de partager toutes les idées de Bossuet, d'être de son temps, pour le comprendre? et ne saurait-on penser autrement que lui sur Louis XIV, sur la monarchie de droit divin, sur la liberté de conscience, sans flétrir sa mémoire du reproche de servilité ou de déraison?

Bossuet i^int à la cour assez tard ; je ne dirai pas qu'il y soit venu malgré lui, mais, de bonne heure, il avait appréhendé ces « doux attraits qui ont corrompu tant d'innocents » et ce « breuvage charmé qui enivre les plus sobres. » A-t-il subi la loi commune, et, dès qu'il eut goûté cette eau trompeuse, senti son âme « toute changée par une espèce' d'enchantement *?» Il est certain que dans son langage on finit par sentir quelque contrainte et des ménagements qui dépassent la juste mesure qu'il s'était d'abord imposée lui-même, celle où le respect d'un sujet ne nuit point à la liberté d'un prédicateur *. Fatal respect, dira-t-on, qui met la flatterie sur dçs lèvres aussi austères, et fait tenir dans

1. Panégyrique de saint François de Paufe^ prêché à Metz, de 1653 à 165S.

2. Panégyrique de sainte Thérèse , prêché à Metz devant la Reine- Mère (1657).

la chaire évaugélique un langage qui ressemble à celui des courtisans I Les courtisans. Messieurs , trahissent leur propre pensée par calcul et par intérêt. Bossuet cédait à Tentralnement de la sienne, et plus d'une fois il a été poussé à l'erreur par le scrupule même de sa conscience et par l'ardeur de sa conviction.

Il faut chercher à la source des sentiments les plus profonds et les plus purs, dans le sang même de Bossuet et dans sa foi, le prindipe secret de son attachement pour Louis XIV. Petit-fils d'un de ces magistrats intègres qui, à la fin du seizième siècle, refusèrent de courber la tête sous les menaces de la sédition, et d*un avocat intrépide qui prit le mousquet et rallia le panache blanc aux grandes journées d'Arqués et d'Ivry, il avait, sur le seuil même de la vie, recueilli dans les entretiens du foyer domestique les paroles qui servirent de texte à son premier discours, et qui lui échappèrent, en pleine Fronde*, comme un cri du cœur: Craignez Dieii^ honorez le roi. N'avaient-elles pas dû s'oôrir d'elles-mêmes à sa mémoire, ces paroles où il exprimait en même temps la pensée de ses pères, le vœu de la France et la doctrine de l'Église?

A ceux qui poursuivaient les lugubres souvenirs de la Ligue, provoqués à tout instant par les témérités de la Fronde , la raison semblait dire, avec les Juges et les Prophètes, avec les apôtres et les docteurs, qu'il n'y a point « de pire état que l'anarchie, » et, pour un État que l'anarchie a désolé, point de salut en dehors

1. En tesi. Cf. Floquet, Etudtt sur la Vie de de Bostuei , l. I

«tu.

d'une soumission volontaire à une autorité immuable, -dont les droits s'appuient et dont les conseils se rëglent sur les ordres de la Providence. Tel est le caractèje et tel est le rôle que Bossuet assigne à l'autorité royale. Mais il n'invoque pas seulement les traditions -de notre histoire et la nécessité manifeste du temps présent. En dépit des réserves que son bon sens lui avait dictées, il ne balance pas à mettre sa maxime au-dessus de toute discussion , parce que c'est Dieu même qui a prononcé dans rÉcriture que les rois sont parmi les peuples sa vivante image, et que la puissance qu'il leur communique est absolue et sacrée par son essence aussi bien qu'elle doit être paternelle et soumise à la raison * .

La logique est inexorable dans ses déductions comme la foi est inflexible dans ses principes. Bossuet devait tirer des siens toutes leurs conséquences. Ainsi le voulaient le tour absolu de son esprit, la rigoureuse méthode que les théologiens ont empruntée aux géomètres, et (pourquoi ne le dirions-nous pas?) cette pente naturelle à suivre, au delà même de leur pensée, le •courant de leur parole, qui est la tentation ordinaire des oraleurs et le péril de toutes les heures pour leur bonne foi. Insensiblement, pour mieux affermir, selon les ordres de Dieu, le fondement du repos public, Bossuet fait taire les répugnances de sa propre raison jusqu'à reconnaître dans la personne du prince le plus indigne de régner une « sainteté inhérente au carac-

1. rol.ti(jtc tirée des jnoprrs paroles de VEcri'.ure ^ainte^ L. lll.

tère royal qui ne peut être effacée par aucun crime *, »► faire d'une aveugle obéissance Tétroite obligation dessujets et la vertu civile par excellence, enfin livrer toutes choses, et les biens, et les personnes, et Thonneur (s'il le fallait) avec la vie, comme une proie assignée d'avance par un arrêt mystérieux à cette, autorité redoutable qui peut être à son gré le salut ou le pire fléau des nations.

La misérable condition faite à l'espèce humaine par l'exagération d'une telle doctrine n'eût pas ef&ayéBossuet moins que nous-mêmes, j'en suis certain, s'il n'avait cru trouver, en dehors des garanties douteuses d'une loi politique et des périls de la rébellion, un remède assuré aux excès de la tyrannie. Mais la seule^ pensée du rôle que Dieu s'est réservé dans la conduite de nos affaires suffit à ses yeux pour raffermir dans lésâmes le sentiment de la justice et leur faire envisager sans trouble les profondes obscurités de l'histoire. Dieu institue les rois ; Dieu veille sur eux ; il tient en ses mains leur peine ou leur récompense. A ceux qui n'ont pas le cœur assez pur pour entendre sa voix dans lesilence de la prière, il envoie ses prophètes pour secouer leur ivresse par des menaces et avertir la terrede l'approche du châtiment.

Bossuet traçait ainsi ses propres devoirs. 11 avait, eor effet, reçu lui-même de l'Église le privilège que les prophètes n'hésitaient pas à sceller du plus pur de leur i»ang, celui de rendre témoignage pour le Seigneur de-

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