‹ Lettres et souvenirs d'enseignement d'Eugène GandarChapitre 13 sur 57 · Sermon sur le$ Devoirt du RoU · texte numérisé non relu

Sermon sur le$ Devoirt du RoU

pressentait les jours funestes où, par l'éclat de ses désordres, Louis XIV jetterait le trouble et le deuil dans les âmes chrétiennes. Alors Bourdaloue ne consulte que l'ardeur de son zèle ; a à bride abattue » et les yeux fermés, il « va son chemin, » sauvant du moins par les écarts de sa franchise la dignité de la prédication évangélique. Tl a frappé a comme un sourd, » dit madame de Se vigne ; hélas ! il a pourtant frappé dans le vide. On l'écoute, et la cour s'étonne et s'amuse de ses paroles, tandis que le roi s'endurcit. Bossuet n'a pas moins de zèle, ni de pénétration, ni de franchise ; il cherche, pour satisfaire aux mêmes devoirs, des voies plus cachées et plus sûres; les ménagements qu'il garde, et qui nous ont semblé timides, ne lui sont pas inspirés seulement par l'affection, parle respect, mais par un vif sentiment de la double obligation attachée à son ministère ; il n'étale pas du haut de la chaire les honteuses faiblesses sur lesquelles il jetterait, s'il le pouvait faire, un voile épais; guidé et déçu peut-être par l'espoir d'obtenir du roi davantage en affaiblissant moins l'autorité royale, il craindrait également de manquer de prudence lorsque ses paroles peuvent servir de pâture à la curiosité indiscrète du monde, et de fenneté lorsque, sans témoins et sous l'œil de Dieu, il s'adresse à la conscience du roi et se flatte de toucher son cœur.

Louis XIV a trompé plus d'une fois les calculs de sa prudence ; les contemporains accusaient alors M. de Condom, non de faiblesse ou d'artifice, mais de candeur : il n'avait pas « l'esprit de la cour. » Nous ne

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prétendons pas nous-mêmes entrer toujours dans le secret de ses précautions oratoires, ni prendre à la lettre des éloges qui couvraient des leçons discrètes ou venaient d'un cœur prévenu. Mais dans le loyal langage des instructions secrètes adressées au roi ' comme dans les conseils donnés à Théritier du trône, ne nous refusons point à reconnaître l'esprit de droiture qui dictait à Bossuet les sermons de sa jeunesse. La stérilité de ses efforts n'en a pas effacé le prix, et lorsqu'il sortit de la cour, celui qui jadis avait du fond du cœur applaudi les hardiesses des Provinciales, n'avait point perdu le droit de poursuivre, comme il le faisait encore au bord de la tombe, les subtilités des casuistes et les honteuses complaisances de la morale relâchée.

Ainsi, Messieurs, les ouvrages de Bossuet que nous étudierons ensemble ont dû garder la trace des illusions où il s'est complu ; en livrant à une critique désintéressée le secret principe des erreurs involontaires ou systématiques dont il n'a pu se défendre, peut-être Font-ils aidée à reconnaître les bornes d'un grand esprit qui avait reçu de la nature plus de droiture que de souplesse et plus d'élévation que de profondeur. Mais l'élévation, la sincérité demeureront les traits distinctifs du caractère de Bossuet, comme elles étaient les sources ordinaires où il a puisé son éloquence. Jamais âme ne parut moins faite pour les lâchetés.

1 . Correspondance. Lettrea 33 el ZA, Instruction donnée ù Louis XI Y (en 1675),

Des hauteurs où elle aime à se tenir, elle écarte avec mépris les pensées vulgaires ; si la mansuétude et la grâce, que Bossuet n'a pas ignorées, ont pu l'abandonner lorsqu'il livrait son génie au souffle de l'esprit biblique, comment l'horreur de ce qui est bas et vil aurait-elle pu s'effacer dans un cœur qui essayait de se fermer à toutes les faiblesses humaines? Il semble que l'orateur ait alors les traits et la voix de Moïse : de rudes paroles échappent de ses lèvres ; le cœur frémit des arrêts de sang qu'il mêle aux divins oracles; mais l'épouvante est maîtrisée par une religieuse admiration; à la sérénité de ce front rigide, à l'accent impérieux de cette parole inspirée, on sent que le prophète descend du Sinaï et que, dans le nuage entr 'ouvert, ses yeux ont vu Dieu face à face.

n est impossible, Messieurs, de parler de Bossuet comme de Michel- Ange et de Milton, sans que les souvenirs de la Bible assiègent l'imagination : l'artiste, et le poëte, et l'orateur, tous trois ont emprunté à l'Ancien Testament leurs peintures les plus saisissantes ; tous trois étaient ramenés sans cesse, par une préférence instinctive ou réfléchie, au texte sacré qui avait le don d'affermir leur foi et de retremper leur génie. Jamais Bossuet, au temps de sa paisible retraite à Metz, n'avait relu plus assidûment qu'à Saint-Germain et à Versailles le Uvre qui avait arraché à son adolescence les premières larmes d'admiration. Les réunions du petit Concile où Fieury tenait la plume sous sa dictée, lui fournissaient des témoignages décisifs pour la contre verse, les éléments d'une Politique tirée tout entière

^ propres paroles de f Ecriture sainte^ et Vidée puissante du plus extraordinaire et du plus parfait de ses ouvrages, le Discours sur t Histoire universelle.

Sans dédaigner la science de Bossuet, ce n'est pas une œuvre de science que nous nous proposons d'admirer dans le Discours. A mesure que de nouvelles recherches, guidées par une méthode plus libre et plus rigoureuse, dissipent les ténèbres qui enveloppaient le passé, la critique oppose aux affirmations tranchantes <ie Bossuet des faits qu'il n'a pas connus, ou dont il n'a pas tenu compte, ou dont il a forcé l'interprétation ; et, par une discussion sévère qui ne se borne pas à relever le détail de la mise en œuvre, elle menace d'ébranler peu à peu jusqu'aux fondements sur lesquels repose l'édifice. Mais s'il est impossible à une saine philosophie* d'enfermer dans les annales d'un peuple les destinées du monde entier, s'il lui répugne d accepter les exemples tirés de l'Ancien Testament pour la solution définitive des problèmes qu'agitent incessamment la morale et la politique, le système qu'elle abandonne est cependant resté pour elle, dans sa simplicité, •dans sa profondeur, l'inépuisable sujet de méditations graves et fécondes. Elle fait son devoir en signalant à ceux qui écrivent et à ceux qui font l'histoire le danger de croire trop facilement qu'ils ont lu dans les conseils- de la Providence ; mais elle ne veut pas oublier que Bossuet, plus que pei;sonne. Ta affermie dans ses voies en accoutumant les espriis à chercher au-dessus de la môlée des intérêts et des agitations sans fin de l'espèce humaine, le secret du passé, le

mystère de Tavenir, et la claire vue de cette justice éternelle qui est la loi des jugements de l'histoire comme elle est la règle de nos actions.

Ce qui lait tort, dans le Discours sur f Histoire universelle^ à la critique, c'est l'enthousiasme. D'un seul regard, Bossue t embrasse la longue suite des siècles, il s'en empare, il en dispose et il l'ordonne avec la libre fougue du poète épique ; en établissant sur les ruines des empires qui s'élèvent et qui s'écroulent la religion chrétienne qui seule ne craint pas le changement et n'a de Umites ni dans le temps ni dans l'espace,, il impose aux annales confuses des nations l'unité d'une autre Iliade. Il lie le merveilleux à Taction plus étroitement que n'a fait Homère. Son Dieu pourtant est le Dieu caché des Psaumes, un pur esprit qui se dérobe môme à l'imagination, mais tellement a sensible par de continuels miracles, » que Bossuet pénètre avec une familiarité hardie dans le secret de ses volontés, le montre partout mêlé aux aventures du peuple qu'il s'est choisi, et rend la «sainte société de l'homme avec le Dieu invisible » aussi manifeste pour* le cœur et pour la raison que pouvaient l'être dans la fable les entretiens des divinités de TOlympe avec les héros du siège de Troie.

Ainsi Bossuet, tout plein de la Genèse et des cantiques, touche sans effort, dans les hardiesses de sonstyle, à ces régioas du subUme où se rencontrent la poésie et l'éloquence. Tantôt il semble qu'il ait voulu donnera notre langue, sous une forme imprévue, cette gloire de l'épopée que Tincorrigible ambition de nos

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poètes n'a pas cessé de poursuivre en Tain ; tautôl il cède à des transports lyriques que Malherbe et que Racine même n'ont pas connus; mais sa tâche propre était d'honorer la chaire chrétienne par des chefsd'œuvre qui n'eussent plus rien à envier aux harangues de Démosthène ni aux plaidoiries de Cicéron.

Il est dans l'histoire des arts, pour chaque art et pour chaque genre en particulier, des heures décisives qui répondent aux heures de l'épanouissement et de la maturilé dans la nature, et voient couronner le lent effort des siècles par des ouvrages dont la beauté harmonieuse marque le terme où les tâtonnements du passé n'avaient pu atteindre, où peut-être n'atteindra pas une seconde fois l'émulation laborieuse de l'avenir : ainsi Y Iliade pour l'épopée, les Dieux de Phidias pour la statuaire, et, pour la peinture, les Vierges de Raphaël. C'est réternel honneur d'un homme et d'un siècle d'avoir ainsi touché en quelque chose au plus haut degré de perfection, et donné son type étemel à 1 une des formes de la pensée humaine. La France, Messieurs, a dû cette gloire deux fois en môme temps et dans les directions les plus opposées à des hommes que Testime de Louis XIV avaient déjà réunis en dépit d'eux-mêmes comme les réunit à jamais l'impartiale postérité. Sur aucun théâtre, la poésie n'a rien à comparer aux comédies de Molière. Ni dans la chaire, ni à la tribune, l'éloquence n'a rien à mettre au-dessus des oraisons funèbres de Bossuet.

Pour arriver à l'exquise perfection des deux plus belles, celles de la duchesse d'Orléans et du prince de

€ondé, il a fallu quelque chose de plus que la vigueur naturelle de Tesprit de Bossuet, développée par de longues années d'expérience. Sa force, Messieurs, lui vient de plus loin : s'il égale ou surpasse les grands orateurs de Tantiquité, il en est redevable, pour une part, à l'influence de leurs exemples ; c'est Fonction pénétrante de saint Augustin qui se mêle à l'abondance de saint Chrysostome, c'est l'éclat de Cicéron qui s'unit à l'énergie de Démosthène pour faire le prix des œuvres où Bossuet concilie sans effort avec l'inspiration plus haute des lettres sacrées, la forme pi us achevée et plus pure qui étaitrestée le partage de l'éloquence profane. Les prédications de sa jeunesse avaient eu le mérite de ramener la parole é vangélique à des traditions trop oubliées ; dans le panégyrique et dans le sermon, Bossuet ouvrait la voie à ceux qui devaient le suivre : dans l'oraison funèbre, il semble la leur avoir fermée. Non-seulement il a pris et gardé comme son bien un genre dont les plus hardis sont détournés par son souvenir : à peine ose-t-on parler après lui, sans répéter ses paroles, des bornes de la raison humaine, du néant des grandeurs, de la courte durée et du véritable prix de la vie, des tristesses et des espérances qui accompagnent la mort; et le signe le plus manifeste de la supériorité dont il fut marqué au front dès le berceau est d'avoir pu s'approprier, par la façon dont il les sent et les exprime, des vérités qui sont dans le discours sacré le plus rebattu des lieux communs et dans la vie de tous les hommes l'inévitable fond de la pensée de chaque jour.

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£t pourtant vous savez , Messieurs , comment Bosquet lui-même voulut mettre fin a à tous ces discours. » Non, sa voix ne tombait pas encore, et son ardeur n'était pas près de s'éteindre. Mais des devoirs nouveaux le pressaient de quitter la cour ; à son tour, d'ailleurs, il sentait sa chaîne , et , au moment même où ses chefs-d'œuvre faisaient taire l'envie et forçaient l'admiration, il ouvrait avec douleur les yeux sur l'inutilité de ses efTorts. Où avaient abouti ses illusions sur les libertés d'une Église gallicane •^u'il s'était flatté de soustraire aux prétentions exces- ^vesde la cour de Rome sans la ployer en esclave sous fejoug de l'autorité royale? Quel prix pouvait-il en- <îOfe espérer de tant de soins prodigués pendant dix ^5 pour donner à la France un prince qui fût un jour ^e plus honnête homme de son royaume et l'idéal " uû roi chrétien? Le Discours sur l'Histoire univer- ^Ue c'avait pu secouer la torpeur stupide où s'engourdissaient l'esprit et le cœur du dauphin ; les orai- ^°s funèbres remplissaient-elles davantage l'unique désir du prêtre, celui d'arracher les âmes à ellesmêUies pour les rendre à Dieu? Elles excitaient l'attente universelle ; les délicats savaient en jouir; ceux qui Se piquaient encore de bel esprit en parlaient comiûe ils parlaient aussi des vers de Quinault et de la niusique de Lulli ; c'étaient les fêtes de l'éloquence. Elles passaient : avaient-elles laissé des traces profondes? Il tardait à Bossuet de briser un cadre où la iiberté évangélique est à la gêne, pour prêcher, ^mme prêchaient les apôtres, dans toute l'effusion

du cœur, et porter aux lèvres des simples le pain dévie,

Bossuet venait à peine de faire à la cour l'adieu solennel qui termine les oraisons funèbres, lorsque Fénelon entra en charge comme précepteur du duc de Bourgogne ; La Bruyère préparait à Técart la première édition de ses Caractères (1688), Vous le voyez, Messieurs, une autre époque avait commencé pour Versailles et pour la France. Celle-ci portera encore le nom de Louis XIV, mais elle ne s'inspire plus de sa pensée. Avec les premières splendeurs du règne, l'enchantement s'est évanoui. Alors les esprits se divisent : les uns, pour attacher au passé d'impuissants regrets ; d'autres, poui* chercher dans leurs rêves le secret ou la chimère de l'avenir. Le sentiment qui les réunit à leur insu, c'est une impatience du présent, invincible , toujours croissante , qui èe trahit môme sous la plume de ceux qui gardent la fidélité la plus étroite au roi vieilli et malheureux. Tandis qu'avec Bayle, avec Fontenelle, on s'accoutumait doucement au scepticisme et à l'ironie du dixhuitième siècle, la lassitude et la tristesse éclatent à chaque page, sous les formes les plus diverses, che^ Fénelon comme chez La Bruyère, dans la comédie de Lesage comme dans les Mémoires de Saint-Simon.

Tristesse contagieuse : Racine allait en mourir, madame de Mainteuon l'emportait avec elle dans la solitude de Saint-Cyr; Bossuet, retiré à Meaux, en fut obsédé. Il s'y déroba pourtant par l'étude, par la prédication, par la controverse. On croirait alors,

^lessieurs, que son génie se transforme encore une îois : il ne fait que se reconnaitre et rajeunir. V Histoire des variations ferme le cercle ouvert par la /fcfutation du Catéchisme de Paul Ferry; les Élevations sur les Mystères rejoignent le sermon sur la mort et le panégyrique de saint Paul ; et tandis que, dans ce déclin du règne, tout change et s'ébranle, les efforts suprêmes de cette verte vieillesse ne font que rendre plus sensible l'unité d'une vie pleine de jours, et dont chaque jour fut consacré à la poursuite de la vérité ; car il ne faut pas hésiter à reconnaître, sinon pour glorifier l'humaine raison, du moins pour être juste envers Bossuet, qu'il avait donné à la vérité ^on cœur sans partage, et ne s'en est jamais écarté qu'en la cherchant.

Toutefois, Messieurs, si c'est un beau spectacle de Wce grand homme conserver, jusque sous les menaces de la mort, et défendre ses croyances avec tant <Je fermeté, il nous serait, je l'avoue, pénible de l'en- '^odre porter dans la controverse , au lendemain des ^ûlences qui ont rendu la lutte inégale, ce ton hau- ^ et cette impassible sérénité. Dans le combat ^<^barné où la valeur des arguments n'était pas tour jours du même côté, les protestants avaient trouvé contre l'évêque de Meaux un incontestable avantage ^^s le prestige de leur malheur. Je veux tourner, ailleurs nos derniers regards. C'est dans les lettres adressées à de simples religieuses, dans les méditations composées pour les couvents de son diocèse, 4Îans le peu qui nous reste de sermons qu'il ne pre-

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Dwt plus la peine d'écrire, que nous aimerons à retrouver Bossuet tout entier, l'autorité tempérée par la douceur, l'accord de la raison qui subjugue avec l'onction qui touche et qui persuade. Déjà, dans l'intervalle de ces beaux discours,' prêches , non sans répugnance, à Saint-Denis et à Notre-Dame ^ l'église de Meaux avait entendu son pasteur l'entretenir des joies qui passent et des joies qui dureront dans Téter» nité, avec la familiarité sublime de la primitive homélie :«.... Je voudrais retourner sur mes pas : Marche ! marche! Un poids invincible, une force invincible nous entraînent; il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines. Encore si je pouvais éviter ce précipice affreux. Non, non, il faut marcher, il faut courir... Mais le fidèle... il méprise ce qu'il voit périr et échapper. Au bout, près de l'abîme, une main invisible le transportera, où plutôt il y entrera comme Jésus-Christ, il mourra comme Jésus-Christ pour triompher dans la mort... i» Ainsi, Messieurs, parlait Bossuet, rendu à lui-même, affranchi de toute contrainte , pur de tout soupçon de complaisance ou d'emportement, puisant dans la seule lecture des livres saints et dans le ravissement de la prière l'inspiration de son discours , fournissant enfin par ses entretiens, par son exemple, à La Bruyère ses réflexions sur la chaire, età Fénelonlaplus noble définition qu'on ait jamais donnée de l'éloquence.

1. La date mise en lÊte du manaicrit autographe nous apprend,, en effet, que ce magnifique ft*agment a été prêché à Meaux le jour de Pâques 168^.

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