‹ Lettres et souvenirs d'enseignement d'Eugène GandarChapitre 14 sur 57 · DISCOURS D'OUVERTURE · texte numérisé non relu

DISCOURS D'OUVERTURE

Prononcé à la Sorbonne le 1 2 décen.bie f f)63.

Messieurs,

*^ tne propose d'arrêter, cette fois encore, vofre alteution sur le vaste sujet que nous étudions ensemble d^^s deux ans. J'ai mis sous vos yeux les principa^x traits de l'histoire de l'éloquence en France, d abord pendant la minorité et la première jeunesse d^ lH)uis XIV, puis durant le cours des plus belles an- D^s et jusque vers le déclin de son règne; il me res- ^^ donc à la reprendre au lendemain de la révocation * l*Édit de Nantes pour la conduire jusqu'à la mort du roi.

h ne changerai. Messieurs^ ni de sujet, ni de méthode. De même que j'ai rattaché à Pascal tout ce que j'avais à dire des lettres françaises sous l'administra-

tien de Mazarin (1643-1661), puis à Bossuet et aux œuvres de sa maturité, Thistoire littéraire des TÎngtcinq années qui s'écoulent depuis ses premières prédications au Louvre jusqu'à sa dernière oraison funèbre (1662-1687), l'étude de la vie et des œuvres de Fénelon nous fournira naturellement le cadre de nos entretiens sur les dernières années du dix-septième et les premières années du dix-huitième siècle (1687-1715),

CiOmme à point nommé pour justifier ce plan, le premier ouvrage que Fénelon ait publié [De l'éducation des filles) parut précisément en. 1687, la même année que l'oraison funèbre du prince de Condé. Il venait de publier sa Démonstration de l'existence de Dieu tirée de la connaissance de la nature et d'adresser à M. Dacier sa Lettre sur les occupations de r Académie française lorsqu'il mourut, le 7 janvier 1715, quelques mois seulement avant Louis XIY. Ainsi sa carrière littéraire commence et finit avec l'époque qui nous occupe ; elle se confond avec elle, tant Fénelon est mêlé étroitement à chacune des grandes questions religieuses, politiques, littéraires, qui passionnaient alors les esprits. Parmi les écrivains contemporains, il n'en est pas un qui ait été plus engagé de sa personne ou de sa pensée dans tous les événements de cette partie du règne, pas un qui en représente plus vivement dans ses ouvrages les idées vraies, les idées fausses, les regrets et les espérances.

Au sortir de Saint-Sulpice, il est reçu dans la familiarité de Bossuet, comme un disciple et conmie un iils; longtemps il se tient dans l'ombre, silencieux.

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modeste, docile, et achève de se former dans les entretiens du grand évêque, d'après ses exemples, un idéal de la prédication évangélique. Et, en effet. Messieurs, lorsque Fénelon écrivait les Dialogues sur r éloquence^ qui sont Touvrage de sa jeunesse, lorsqu'il faisait, avec tant de finesse et tant de force, la guerre k Taffectation du bel esprit, à la scolastique, à Tabus des dissions et des portraits, quelle était au fond sa pensée, sinon de prendre parti contre Fléchier, contre Mascaron et même contre Bourdaloue, pour le seul homme qui pût à côté d*eux prêcher véritablement de génie et d'inspiration , sans effort, sans monotonie, sans sécheresse, n'accordant rien toutefois au vain dés^ de plaire, uniquement occupé de convaincre, né enfin pour remplir cette belle idée de l'orateur véritable, qui ne se sert « de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu? »

Nous verrons Fénelon prêcher lui-même à côté de révoque de Meaux dans sa cathédrale (i68i); nous le verrons faire également, sous les auspices de Bossuet, 5es premières armes dans la controverse. Il avait trentequatre ans lorsque des circonstances impérieuses l'arrachèrent à l'obscurité où il semblait vouloir s'ensevelir pour mettre à l'épreuve, dans une mission diffi- -cile, son zèle, ses lumières et son éloquence.

On se ferait une idée fausse de Fénelon si l'on pensait qu'il a jugé autrement que n'a fait son siècle la révocation de TÉdit de Nantes. Malheureusement il ne s'est trouvé personne auprès de Louis XIV pour désapprouver, même en silence et au fond du cœur, un

acte que personne aujourd'hui n'oserait plus approu-* ver. Fénelon partagea la double illusion qui fut alors celle de tout le monde; il crut qu'il était juste, il crut qu'il serait facile, si le roi seulement faisait connaître sa volonté, de ramener les dissidents à l'unité de la croyance catholique; pas plus que Bossuet, ni que Bourdaloue, il ne vit bien nettement quelle atteinte portait à la charité, à la justice, et par conséquent à la religion elle-même, le fatal appui prêté à la controverse par les rigueurs de la loi civile et de la loi poli-^ tique. Comme eux. Messieurs, il eut seulement l'honneur de condamner les rigueurs excessives, et revint du Poitou, de la Saintonge, de la Rochelle, à demi dé* sabusé sans doute sur l'efficacité de ses efforts , mais touché et fier à bon droit des bénédictions d'un peuple que ses prières et le succès de sa parole avaient au moin& préservé de la barbare émulation des intendants et de la brutalité fanatique des soldats de Louvois (1686).

Il est à remarquer du reste que, malgré son attachement à ses devoirs, Fénelon regardait la Saintonge comme un exil, et d'une façon tout humaine souhaitait la fin d'une épreuve dont il sentait le poids accablant. Ses lettres sont pleines des regrets passionnés que lui inspirent le petit concile de Versailles, les jardins de l'évêque de Meaux, les jours heureux passés à écouter la parole de Bossuet ou à jouir avec lui des douceurs du printemps de Germigny. C'est là qu'il avait senti son esprit s'élever, mûrir; c'est là qu'il avait connu plusieurs des meilleurs écrivains de ce temps : Fléchier composant entre deux oraisons funèbres son

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Histoire de Théodose, Pellisson, qu'il devait louer ài rAcadémie, Fleury, qu'il choisit pour laider à diriger les études du duc de Bourgogne ; c'est là qu'il avait rencontré aussi La Bruyère.

.Avec le traité de Fénelon sur le Ministère des PaS'teurs parurent en 1688 V Histoire des Variations et le livre des Caractères. Ainsi se rencontraient, pour honorer la fin du dix-septième siècle, la verte vieillesse de Bossuet, la maturité de Fénelon et de La Bruyère. Il est impossible, Messieurs, de ne pas rapprocher l'un de l'autre, à cette époque, l'auteur des Caractères et l'auteur de Télémaqtie. Nés tous deux vers le milieu du siècle, accueillis presque à la même heure par la faveur publique, qui eut aussi à regretter, vers le même tempsy la mort de l'un et la disgrâce de l'autre, ils sont plus voisins encore par l'harmonie de leurs pensées que par la date de leurs ouvrages.

En ce qui touche la langue et le goût, tous deux ont laissé échapper des regrets à peu près semblables : regrets excessifs, qui trahissent peut-être cette crainte vague, assez ordinaire chez les derniers venus d'une époque féconde, de rester en arrière de leurs devanciers s'ils continuent à suivre les mêmes routes, ou cette lassitude plus généreuse que unissent par inspirer à un esprit indépendant les exigences toujours croissantes de la règle étroite. C'est ainsi qu'ils redemandent à ceux qui avaient poli et fixé la langue, même par des chefs-d'œuvre, les grâces ingénues du vieux langage; le goût de la simplicité les ramène aux Grecs, à Homère, à Sophocle et à Platon , tout au

moins à Lucien et à Théophraste; lorsqu'ils jugent leurs contemporains, tous deux ont eu Thonneur de replacer Bossuet à son rang parmi les orateurs de la chaire, et de rendre à la poésie originale de La Fontaine rhommage que de si bons juges inclinaient encore à lui refuser ; il s'accordent même dans leurs préventions, contre Molière, par exemple, qu'ils n'ont pas su mettre au-dessus de Térence, eux qui avaient senti toute la distance qui sépare La Fontaine de Phèdre. Ils se partagent aussi, malgré la diversité de leur style et de leur génie, des défauts qui appartiennent bien an même temps et servent à marquer le passage de la façon d'écrire, sobre, vigoureuse et fière, d'un PascJd et d'un Bossuet, à la concision étudiée et pittoresque de Montesquieu ou à la limpide facilité de Voltaire.

Mais leur grande affaire (je le dirai même du nouveau Théophraste) n'est pas de conquérir une place parmi les écrivains originaux ; c'est de connaître les mœurs, les usages, les passions, de démêler, sous les apparences, les secrets principes et la règle de nos actions. Fénelon nous a laissé, comme La Bruyère, une image Adèle des Caractères de ce siècle; il faut la tirer, pour ce moment du règne, de la comparaison de leurs ouvrages, comme on la cherchait auparavant dans les comédies de Molière, dans les portraits dont Bourdaloue remplit ses sermons, dans les récits familiers de madame de Sévigné. Sans la juger toujours de même, le moraliste profane et le prêtre ont vu souvent des mêmes yeux la société qui les entourait, avec des vices qui prenaient, sous l'influence des circonstances, des

formes particulières, mais gui n'étaient au fond (ni l'un ni Tautre ne l'oublie) que les vices attachés à notre nature et le malheureux héritage de toutes les générations humaines.

La Bruyère est peut-être celui qui a pénétré le plus avant dans ces entraînements de la mode, qui poussaient alors aux scrupules, aux défiances mutuelles, à la contrainte, à Thypocrisie, comme en d'autres temps à la frivolité, à la moquerie et à Tin différence. C'est qu'il est plus exempt de parti pris, plus désintéressé dans ses jugements. Non pas, Messieurs, qu'il borne son ambition à l'exacte ressemblance de ses portraits, et ne cherche dans l'observation des mœurs que le plaisir de les observer. Le dessein du philosophe est plus généreux : c'est l'espérance de rendre les hommes plus raisonnables et meilleurs, qui fait à ses propres yeux le principal mérite de ses efforts. Mais, décidé à n'y parvenir que par des voies « simples et communes , » il s'efface et laisse à leurs réflexions ceux qu'il a discrètement avertis de leurs erreurs.

Chez FéneloD, la sagacité du moraliste est mise au service de l'esprit de direction. Le besoin et l'art de diriger les volontés faisaient le fond de sa nature. Jeune encore, il avait pu s'éprouver lui-même comme supérieur des Nouvelles Catholiques (1678-1689); sa parole pressante et douce avait une vertu singuUère pour calmer des cœurs profondément troublés où les tendres souvenirs de l'enfance et des affections de la famille se mêlaient aux incertitudes d'une foi mal affermie.

Dès qu'il avait paru dans le monde, il avait eu prise

sur les âmes par Tattrait de sa personne , de sa doctrine, de son éloquence : plus éloquent encore lorsqu'il causait que lorsqu'il prêchait, unissant dans la sinhplicité des entretiens ordinaires l'enjouement à Tinspiration et une familiarité insinuante à l'ascendant du génie. Qui eût pu résister à ces yeux « dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent, » à cette parole enchanteresse? Les âmes se livraient à lui, d'ellesmêmes, complètement et pour toujours ; il n'essayait point de se défendre , séduit lui-même , en dépit de ses élans très-sincères de détachement et d'humilité, par les joies subtiles attachées à la domination.

Les expressions manquent à Saint-Simon pour dire à quel point il s'était rendu maître de toute la maison de Colbert, de ses trois filles, de ses gendres, de leurs enfants, de. ce « petit troupeau choisi dont il était le cœur, l'âme, la \ie et l'oracle. » C'est encore lui qui nous a peint au vif la nature rebelle de Louis, duc de Bourgogne, et presque compté les semaines qui suffirent à Fénelon pour plier ce caractère indocile, pour gagner ce cœur qui semblait incapable d'aimer : du jour où rélève fut attaché et assujetti à la personne du maître, rien ne fut assez fort pour « l'en déprendre. »

Nous suivrons, Messieurs, cette prise de possession d'une page à l'autre dans les Fables^ dans les Dialogues des morts, dans le Télémaque, plus admirable encore si on Tétudie de ce point de vue, entre le Traité de l'éducation des filles et VEmile, que si l'on continuait à l'opposer, comme le suprême effort du

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génie épique de la France, aux grandes épopées 4e Tantiquité classique ou du moyen âge. Ainsi nous accuserons moins souvent Mentor de tant gronder, de tant prêcher : c'est son rôle et Tunique dessein du liwe. Quelle que soit la valeur de la fietion, quel que i)0it le charme des souvenirs empruntés par une imagination brillante aux fables poétiques de la Grèce, le principal intérêt du Télémaque est dans les conseils donnés à un jeune prince qui doit régner; le plus rare mérite du livre est dans la force persuasive que ces conseils ont prise sur les lèvres d'un maître plus sage que la Minerve d'Homère, dans l'adresse prodigieuse avec laquelle Fénelon gravait en traits ineffaçables au fond du cœur d'un petit-fils de Louis XIV, parmi •quelques chimères un peu trop semblables à celles de Platon et de Rousseau, ces grandes maximes si vite oubliées, que les rois sont faits pour les peuples, et que ce n'est pas assez des calculs ou des caprices d'une ambition personnelle, ni de la gloire incertaine •des armes, pour justifia les guerres ruineuses, pour faire absoudre les guerres injustes.

Le changement profond qui s'était fait dans la nature morale du duc de Bourgogne semblait répondre de l'avenir, et, si tel était le dessein de Dieu, la France devait être gouvernée un jour selon les maximes de Fénelon. Il put se flatter même de changer la forme des choses présentes. Par les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse , il avait sa voix dans les conseils ; par madame de Maintenon, il fût arrivé jusqu'au cœur de Louis XI\ .

C*est madame de Main tenon qui était venue à lui la première ; des affinités naturelles rapprochaient du précepteur du duc de Bourgogne la gouvernante du duc du Maine, de Tautcur de Y Education des filles la fondatrice de Saint-Cyr, du plus habile des directeurs de consciences la femme qui mettait son étude et son devoir à prendre un salutaire empire sur la conscience du roi. Madame de Maintenon demandait sincèrement qu'on lui dît la vérité sur ses défauts r elle fut servie selon ses désirs, peut-être au delà; Fénelon lui parla d'elle-même et du roi avec une franchise qui n'était pas exempte de sécheresse ; il écrivit, peut-être d'accord avec elle, et mit sous ses yeux la lettre si hardie et si dure qu'il adressait à Louis XIV ; déjà il était le maître à Saint-Cyr et les courtisans annonçaient qu'il allait faire la loi à Versailles, quand cette liaison si étroite se brisa aussi brusquement qu'elle s'était nouée. Fénelon sentit que toutes ses espérances lui échappaient.

Sans soupçonner encore tout ce que lui apprendrait un jour le Télémaque^ Louis XIV éprouvait une répugnance instinctive pour un homme qui gardait auprès de lui l'esprit et le cœur assez libres pour le juger sans complaisance, et dont l'imagination aventureuse avait toujours sur toutes choses un plan de conduite à proposer. Contre les séduisantes témérités de ce a bel esprit chimérique, » le roi n'était pas moins défendu par son bon sens que par son orgueil.

L'illusion chez madame de Maintenon fut complète

et dura plusieurs années; le jour vint où elle ouvrit les yeux, s'effraya, rompit; c'était aussi pour toujours. La célèbre querelle du quiétisme mit en lumière, pour ceux du moms qui étaient restés capables de réfléchir, le double péril d'une âme livrée sans réserve à la conduite de Fénelon. Où aboutissait, en eftet, la doctrine élevée et séduisante de l'amour pur? Gardons-nous, Messieurs, de confondre, comme des adversaires ont pu le faire par prévention ou par tactique, Fénelon avec madame Guyon , ni madame Guyon elle-même avec ces mystiques grossiers qui, regardant la vie, l'action, le corps surtout comme des choses de peu de prix, usent dans les ivresses confuses de la contemplation et de l'extase toutes les forces de l'âme, et livrent ainsi au hasard des tentations les plus vulgaires une volonté affaiblie et indifférente. La mortification que Fénelon prêchait est une mortification réelle, complète, absolue; il faut vraiment mourir au monde , mourir surtout à soi-même, faire de son cœur un désert assez vide et assez large pour donner place à l'amour de Dieu : amour pur, désintéressé, brûlant, où l'âme pourrait se retremper, où l'on veut qu'elle s'anéantisse, où il est inévitable qu'en se détachant du sens propre, elle se détache des lumières naturelles de sa raison, du sentiment précis de sa responsabilité, aussi bien que de la sensualité de la chair et des séductions de l'orgueil.

Doctrine étrange et fatale, que le ferme esprit de Bossuet repoussait au nom de l'Église, et qu'il faut

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bien, Messieurs, que le boD sens combatte au nom de la liberté , puisqu'elle ne laisse aux âmes surprises d'autre alternative que de traverser la vie en tremblant comme un songe pénible, ou de se mettre à la merci d'un guide qui se charge d'y voir clair et de décider pour elle, et, parce qu'elle a besoin d'être soutenue , ne balance pas à la maîtriser et à l'asservir !

Elles sont à plaindre, sans doute , les âmes qui se dépouillent ainsi d'elles-mêmes et se laissent entièrement gouverner, même par un Fénelon. C'est le lot de chacun de nous d'aimer le bien avec son cœur, de chercher la vérité avec son esprit, de faire ce qu'il doit par le libre effort de sa propre volonté. Mais comment celui que l'on plie à se déûer de soi jusqu'à l'excès, à toujours consulter, à obéir toujours d'une obéissance aveugle et passive, comment pourrait-il retrouver dans l'action cette énergie, cette promptitude, cet esprit de décision que Fénelon lui-même, par une inconséquence de sa doctrine , ou par une contradiction singulière entre sa doctrine et ses instincts, exige sans cesse de ses amis , de son élève ? L'âme, accoutumée h recevoir du dehors l'élan qui la pousse, n'a plus de ressort, et il n'y a qu'un pas à faire pour descendre de la docilité d'enfant que Fénelon insinue à cette muette inertie du cadavre où d'autres n'ont pas hésité à reconnaître le terme de la perfection morale.

La bonne foi de Fénelon du moins ne saurait être mise en doute ; il est sincèrement, il veut être la a

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linelle de Dieu au milieu d'Israël, » pour a protéger tout le bien, » pour « réprimer tout le mal » au nom de Dieu : du reste faisant bon marché de sa personne, de ses opinions, de ses intérêts surtout ; détaché de toutes choses (il a pu le croire), si ce n'est d un invincible désir de plaire qui, pour le tromper lui-tnôme, se confondait avec Tardcur de son zèle et de sa charité. La règle entre ses mains ne sera qu'à son insu dangereuse et difficile à suivre. Fénelon la veut droite, il la rend aimable par la confiance aveugle et mêlée de tendresse qu'il inspire : les faibles et les affligés se jettent entre ses bras comme dans le sein de Dieu. Et pourtant, Messieurs, quelle aventure de se régler pour toutes choses, même pour ce qui touche au détail des petites afiiiires de ce monde, sur un esprit si ardent et si subtil, et que la sincérité même de son premier mouvement ne mettait pas assez en garde contre les illusions et l'effrayante mobilité de son esprit! Il entraînera dans toutes ses erreurs ceux qui croient en lui, puisqu'ils ne savent plus sans lui interroger leur conscience ni discerner la vérité. Mais quelles seront, je vous le demande, les angoisses de ces âmes délaissées , quelle est la destinée qui les attend, si la mort, rompant les liens que la disgrâce n'a pas rompus, les expose à passer dans des mains ou moins pures, ou moins aimées? Qui eût remplacé Fénelon auprès du dauphin devenu roi de France, et toujours incapable de se conduire? N'est-ce pas un des casuistes de Pascal? un La Chaise ou un Tellier? Fénelon travaillait à étendre encore l'autorité déjà

trop grande des confesseurs; sa doctrine et son exemple n'allaient à rien moins qu'à livrer aux jésuites, sous le nouveau règne, la direction des affaires avec le gouvernement des âmes.

Telle est. Messieurs, la raison secrète du brusque refroidissement de madame de Maintenon, des défiances croissantes de Louis XI Y, et d'une disgrâce qui précéda, ne l'oublions pas, l'inopportune apparition du Télérfiaque (1697-1699). Je n'approuverai pas sans restriction la vivacité de Bossuet à poursuivre la personne de Fénelon en même temps que sa doctrine : aussi bien, qui réussirait à dissimuler les torts de ces deux rivaux illustres dans une polémique que le souvenir même d'une amitié dont ils ne pouvaient accepter le sacrifice acheva d'aigrir et d'envenimer? Bossuet et Fénelon n'y furent pas exempts des fair blesses humaines. Mais quel spectacle extraordinaire de voir se mesurer, comme en champ clos, les deux plus grands esprits de ce temps! Avec quelle curiosité, mêlée bientôt de plus d'admiration que de tristesse, on finit par suivre toutes les vicissitudes d'une lutte qui parait terminée à chaque réponse qu'on vient de lire, tant la réponse est spécieuse ou décisive, et qui trois fois se renouvelle sans que jamais ni l'un ni l'autre des adversaires se sente aftaibli par des coups sous lesquels tout autre aurait succombe, acc;iblé, réduit à se taire, sinon convaincu !

Pour Fénelon, c'était garder l'avantage, du moins au tribunal de l'opinion, que d'avoir jusqu'au bout pu tenir tête à celui qui était son maître et le maître de

tout le monde daus la controverse théologique. Ceux qu'il avait fascinés par son esprit s'intéressèrent à sa disgrâce; ils furent touchés de sa soumission, et, par un dernier coup de surprise , au moment où il désavouait publiquement lui-même des erreurs frapj)ées de censure par TÉglise, plus que jamais on f aria de ses vertus, de son génie , et l'on oublia que <;'étaitlui qui s'était trompé (avril 1699).

Les circonstances faisaient ressortir encore une disgrâce que les allusions du Télémaque^ inutilement désavouées, avaient rendue irrévocable. La mort, frappant sans trêve, faisait le vide dans cette société polie qui Jusque-là n'avait cessé d'être l'ornement du règne de Louis XIV. Les dernières années du siècle avaient vu disparaître, pour ne nommer que les plus illustres, La Fontaine, madame de Sévigné, La Bruyère, Racine (1695-1699); Bossuet et Bourdaloue aiTivèrent presque en même temps au terme de leur vie pleine de jours et pleine d'œuvres (1704). Et c'était l'heure où l'exil, un exil qui n'eut pas de fin, tenait écarté de Paris et de Versailles le seul homme qui balançât encore dans l'estime publique la gloire des grands hommes qui n'étaient plus !

D'autres soucis absorbaient alors l'attention du roi et les préoccupations de la France. Nous touchons, Messieurs, à Tune des époques les plus tristes de notre histoire : une guerre, dont on ne prévoyait pas l'issue, nous faisait expier de rares victoires par des revers redoublés et accablants; la misère désolait les campagnes ; le pain manquait aux armées ; le dégoût du

I^réseat, Tincertitude de Tavenir se glissaient au fond de toutes les pensées.

Il ne faut point s'étonner, Messieurs, si Tinspiration languit chez un peuple qui n'a plus assez de toutes ses forces pour lutter contre ses malheurs. Rousseau» Crébillon, La Motte auront beau faire 2 Boileau s'en ira convaincu que la poésie française est descendue au tombeau avec Racine. Un temps si peu propice aux poètes semblait appartenir aux sceptiques : les sceptiques eux-mêmes se laissent oublier; le prudent Fontenelle, qui sait que l'avenir lui appartient, se mé-> nage pour la seconde carrière qu'il aura le temps de fournir; Bayle meurt en 1706, et Voltaire n'est pas encore sorti de l'enfance. Le frivole Regnard redoubla ses éclats de rire, mais le Légataire universel^ plus encore que les badinages de Chaulieu, a l'air d'un contre-sens parmi tant de graves sujets de tris^ tesse. La parole même de Massillon perd quelque chose à ce qu'on cherche à deviner ; tandis que le miel coule de ses lèvres, toutes les misères morales attendent au pied de la chaire une consolation ou un remède. A peine sait-on en France le nom de Saurin» qui trouvera quelquefois des accents plus mâles, recueillis par des oreilles françaises , mais sur la terre étrangère. Les cyniques peintures de Lesage, dans Turcaret^ dans le Diable boiteux, celles des Mémoires de Saint-Simon, si poignantes alors même qu'on se défie de la passion qui en a chargé les couleurs, sont l'expression la plus vivante et le souvenir le plus durable d'une société qu'elles accusent.

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Mm ce qui n'est guère moins triste que cette espèce de léthargie des intelligences, c'est l'agitation fiévreuse qui se produit dans TÉglise autour du Cas de conscience et du jansénisme ressuscité parQuesnel. Querelle irri-» tante où les simples se compromettent comme les habiles, dans Tun, dans Tautre et même en dehors des deux partis. Fénelon n'échappe pas entièrement au soupçon de faire des avances à la fortune ou de pour^ suivre des représailles ; on ne peut du moins se défendre de quelque tristesse en voyant celui qui naguère semblait combattre et souffrir pour le droit de soutenir ingénument ce que Ton croit la vérité, se signaler par l'emportement de son zèle : il n'accepte pas de compromis ; il veut que le parti soit abattu sans retour, et d'avance, par la vivacité de ses instances, se rend com* plice des violences qu'il désapprouva, mais trop tard, en apprenant qu'on avait profané les sépultures de Port-Royal. Inconséquence pareille, hélas! à celle du grand Amauld, qui justifiait ses propres malheurs en appelant, du fond de sa retraite, l'anathème sur les erreurs de Malebranche et la persécution sur les protestants.

Dira-tron que la même ardeur indiscrète se fait sentir dans la correspondance familière de Fénelon et dans ses mémoires politiques? Mais si, par moments, l'esprit de direction y tourne à l'esprit d'ingérence, j'ai failli dire à l'esprit d'intrigue, ici. Messieurs, les calamités appesanties sur la France justifiaient le prêtre de s'être senti citoyen, et le citoyen de laisser son imagination inquiète pénétrer, un peu au hasard, dans tous les

conseils, à Madrid et à La Haye comme à Paris, dans le cabinet où se débattent les conditions d'une paix nécessaire et jusque sous la tente où se dresse le plan d'une bataille qui peut tout sauver ou lout perdre.

A la distance où nous t^ommes, il nous sera facile. Messieurs, de soumettre à un examen rigoureux les idées de Fénelon ; de donner raison au vainqueur de Denain contre les défiances d'un spéculatif qui jugeait les généraux du fond de son oratoire ; de prendre parti pour Louis XI V, résolu à se faire porter sur la froatière et à mourir plutôt que de signer une paix déshonorante, contre Tévêque, accoutumé à courber la tête sous la justice de Dieu, qui eût fait trop vite la paix à tout prix et qui se résigne trop facilement à voir dans rhumiliation de son pays la juste expiation du passé et Tunique salut de Tavenir.

Fénelon trace-t-il, non plus pour le lendemain, les conditions de la paix, mais pour le règne qui s'appro-. che, un plan de gouvernement? Il nous est trop facile encore de signaler, à côté de quelques vues hai'dies et profondes qui annoncent Montesquieu ou Sieyës, tantôt des rêveries qui nous ramènent encore à Salente, tantôt de naïfs retours vers la tyrannie des privilèges qu*oa n'attendait pas d'un homme auquel échappait tout à l'heure un nom proscrit depuis la Fronde et que Retz avait prononcé le dernier, celui des États généraux. L'histoire, Messieurs, ne s'y trompe plus : non, cen'est pas encore l'esprit fécond de la Révolution française qui dicte V Examen des devoirs de la royauté^ et ceux môme qui, pour se soustraire au poids du jour, aiment

à tourner leurs regards vers le passé, ne sauraient plus aujourd'hui nous proposer, comme ud digne sujet d'envie y le règne entrevu par nos pères d*un prince qui aurait eu Fénelon pour conseiller, et Beau- Tilliers ou Saint-Simon pour ministres.

Ceux pour qui l'archevêque de Cambrai a rédigé ses Mémoires politiques, ne paraissent pas avoir été frappés, comme nous le sommes, du tour décisif et impérieux de son langage. Ils auraient pu l'être d^ailleurs sans rien perdre des espérances qu'ils avaient fondées sur lui pour Tavenir : et qui sait si l'événement leur eût donné tout à fait tort? On croit sentir, malgré ce ton d'oracle, sous la témérité même de la pensée dé Fénelon, qu'il avait assez de souplesse pour ne pas se roidir contre les leçons de l'expérience ; il était assez sincère pour avouer ses fautes ; il avait dans l'esprit assez de ressources pour les réparer. Mais ce qu'il faut surtout ne pas méconnaître, c'est le mouvement généreux qui inspirait Fénelon lorsqu'il reprenait sa plume pour écrire en fou (un tel aveu marque un reste de candeur), comme lorsqu'il faisait de son palais un hôpital pour les blessés ou lorsqu'il vidait ses greniers pour nourrir les héroïques soldats de Malplaquet. N'attendons, Messieurs, d'aucun homme en ce monde qu'il ne se fasse jamais une idée fausse du bien public, ni des meilleurs moyens de le servir, et continuons à honorer, malgré leurs erreurs, ceux qui n'ont eu pour le servir d'autre mobile que l'amour de leur pays et le désir de la justice.

A ce titre, nous verrons sans aucune surprise les

vœux se tourner vers Cambrai, lorsque la mort Idopinée de Monseigneur mit le duc de Bourgogne au premier rang sur les degrés d'un trftne d'où allait bieotAt descendre un roi de soixante-quatorze ans. Le triste élève de Bossuet avait pu mourir sans emporter dans la tombe aucun regret. Laissons à Fénelon cet honneur, dont il était digne, que la France entière pleura comme lui un prince d'un génie médiocre peut-être, qu'il avait pu contribuer lui-même à rendre timoré et irrésolu, mais dont il avait cherché à faire un honnête homme, et (}m du moins aurait voulu mettre sa gloire à être le père de son peuple.

Fénelon pouvait donc écrire, après la mort du dauphin (février 1712] : « Hélas !... Dieu nous a A té toute notre espérance pour l'Église et pour l'État. Il a formé ce jeune prince, il l'a orné, il l'a préparé pour les plus grands biens, il l'a montré au monde, et aussitôt il l'a détruit... 1» On n'est pas surpris qu'il ajoute : <c Je suis saisi d'horreur et malade de saisissement sans maladie, ï> et quelques jours plus tard : a Je ne puis résister à la volonté de Dieu qui nous écrase... 0 mon cher duc, mourons de bonne foi... d Les trois années qui suivirent ne devaient plus être pour lui que des années de deuil et d'angoisses sans espérance.

Et pourtant, Messieurs, tel était le trésor de vie caché sous cette complexion délicate et minée alors par tant d'épreuves, que ces dernières années, destinées en apparence à une sorte d'agonie morale, compteront parmi les plus fécondes dans la carrière littéraire de Fénelon. Détaché violemment de l'avenir, même du

présent, il laisse sa pensée remonter plus librement le coiurs d'une vie agitée, etrevient aux études de sa jeunesse qui pouvaient seules apporter un adoucissement à ses peines. En 1713, il laisse imprimer la première partie du Traité de r existence de Dieu^ qui excite l'admiration de Leibnitz ; en 171 4, pour répondre à l'appel de M. Dacier, il écrit en courant et pour ainsi dire d'abondance de cœur le dernier et le plus aimable de ses ouvrages : la Lettre sur les occupations de F Académie française.

Lorsqu'on relit cette lettre et les Dialogues sur fElo^ quence, et, dans l'intervalle qui les en sépare, quelques-uns des épisodes du Télémaque^ ceux qui sont de pure fiction, sans aucune arrière-pensée d'allusion ou d'allégorie, on oublie volontiers le quiétisme, le jansénisme, les plans de gouvernement, et malgré soi. Messieurs, on regrette que des controverses stériles et une politique imaginaire aient pris tant de place dans une vie qui semblait faite pour les paisibles entretiens des Muses. Les grands mouvements de l'éloquence, les hardiesses de la fiction, la critique môme qui ne perd pas trop à soutenir quelquefois des propositions douteuses, si, à ce prix, elle cesse d'être exclusive et jalouse, ouvraient sans péril une large carrière à cette imagination si vive dont la souplesse était un écueil en théologie et en politique, mais dont l'éclat aurait pu faire envie aux plus féconds de nos poètes.

La Lettre à AT. Dacier^ où Fénelon jette « au hasard » sur le papier ses idées et ses souvenirs, montre, aussi bien que le Télémaque^ un peu plus raturé pourtant

que Voltaire u'a cru le voir, jusqu'où allait cette facilité inouïe dont Texcès fut peut-être le seul obstacb qui ait empêché Fénelon d'atteindre à la perfection suprême de l'art d'écrire. Elle a ce mérite aussi d'indiquer l'une des deux sources principales où il a puis^ les agréments de son style.

Mais n*oublions pas, Messieurs, de faire encore h part de cet esprit de direction qui est toujours pourri quelque chose dans le secret du talent de Fénelon.^ comme dans le secret de sa conduite. C'est l'esprit de^ direction qui lui a fait trouver, sans l'avoir cherchée, ^ dans les Lettres spirituelles^ cette langue, si différente de celle de Pascal et de Bossuet, si supérieure à celle de François de Sales, parfois un peu diffuse et un peu traînante, tour à tour négligée ou fleurie, qui ne va pas tout droit au fait, qui ne se jpresse pas de mettre l'idée à nu en pleine lumière, mais plus propre que n*ayait jamais été la langue française sous la plume d'aucun écrivain à suivre tous les détours de la pensée qui s'insinue, à exprimer toutes les nuances d'un sentiment qui se communique ; assez pareille aux plis moelleux et flottants de la draperie qui tombe des épaules d'une statue antique.

Vous le voyez. Messieurs, de même que Bossuet rappelle incessamment les grandes images de TÉcriture, on revient, sans y prendre garde, aux anciens lorsqu'on parle de Fénelon ; c'est la seconde raison qui fait la supériorité, ou, pour mieux dire, le charme de ses ouvrages. Sa correspondance avec La Motte, avec le chevalier Destouches, et surtout cette lettre àDacier,qui est en quelque sorte son testament littéraire, nous font

*'oir à quel point les anciens lui étaient familiers et chers : 'antiquité, selon l'heureuse expression de M.Villemain, ^^i échappe de toutes parts; il cite de mémoire avec ^oniplaisance, avec émotion ; il cite les Latins surtout, ^* parmi eux jusqu'aux plus profanes, Térence, Catulle, Horace ; mais au delà de \irgile, dont il a senti si virement toutes les beautés, au delà de Cicéron, dont ^Ucun défaut ne lui échappe, on voit que ses préfé- ''ences remontent jusqu'à Démosthène et à Platon, J** s qu'à Homère. Au déclin de sa vie, la Grèce attire enciore sa pensée comme elle attirait ses yeux, sa cï*i*iosité, le double enthousiasme du poète et de l'a- P^t-Te, lorsqu'il sortait de l'adolescence. Il rêve encore c^ I^irée « où Socrate a fait le plan de sa république, » c^t Aréopage « où saint Paul annonçait aux sages du ^ï^oude le Dieu inconnu, » ces « beaux lieux » et « ces r^^iiies précieuses » où il aurait voulu recueillir comme ^ ^^ source « l'esprit de l'antiquité, d ces vallées dél^^^icuses, chantées par les nourrissons des Muses, où 'ï aurait pu, en récitant leurs vers, entrevoir de plus s cette « aimable simplicité du monde naissant » fut sa chimère en politique et son idéal en poésie. -Ainsi s'expliquent dans leur admirable diversité les fi^^'i^^ons du Télémaque^ les sanglantes mêlées où sucibent un Boccoris, un Hippias, la langueur passiond'Eucharis et l'amour ingénu d'Antiope, et le sage loclès dans sa grotte, et la descente du fils d'Ulysse is les Champs-Elysées, tant d'épisodes qui remuent dc>vicement le cœur, tant de vives peintures « à souhait 'ço^ le plaisir des yeux. »

i66 COURS D'ÉLOQUENCE FRANÇAISE.

On peut s'étonner qu'un théologien capable de se plaire aux subtilités des mystiques se soit laissé ravir par la naïveté d'Homère; qu'un prêtre, accoutumé aux obscurités mystérieuses du dogme, ait pu être si profondément pénétré du facile et limpide génie de la Grèce. Il fallait, Messieurs, cet harmonieux accord de l'esprit chrétien et du souvenir des fables antiques pour achever l'originalité de Fénelon. C'est ainsi que, longtemps après les efforts confus des poètes érudits de la Pléiade, entre Racine, qui parfois n'est pas assez Grec, et Chénier, qui parfois l'est trop, Fénelon seul devait réussir à marquer d'une façon précise dans quelle mesure une poésie faite pour les Français du dix-septième siècle, qui veut être de son temps et de son pays, peut s'approprier les vers de Sophocle et faire revivre les dieux de \ Iliade.

Après le chapitre sur les anciens et les modernes où Fénelon, sous la forme aunable d'une causerie, non d'une sentence, donnait à entendre le dernier mot d'une querelle épuisée en faisant sentir ce qu'il y avait d'excessif dans les opinions des deux partis, Fénelon n'a plus écrit que quelques lettres. La dernière, dictée sous l'atteinte même de la mort, fut, on le sait, l'expression de ses sentiments pour la personne de Louis XIY. Dirai-je ce que valait, à ce moment, sous l'œil de Dieu, l'hommage rendu au roi, vieilli et près de mourir lui-même, par le témoin le plus libre et quelquefois même le plus sévère de ses actions ?

Nous tâcherons de lire dans la dernière pensée de Fénelon, et cette pensée. Messieurs, sera la nôtre.

Comme lui, dous am^ons, en toute franchise, fait nos réserves sur le caractère et sur la politique du roi, sur les mœurs et sur les idées du siècle, sur ce qui a pu manquer, sous Tinfluence de ce$ idées et de cette politique, même à Tessor de la poésie et de Téloquence. C'est à la critique d'examiner ces questions dans sa pleine indépendance; c'est à la sincérité de les résoudre ; mais ici. Messieurs, la sincérité ne saurait aller sans le respect. Nous continuerons donc à parler avec respect d'un roi dont la vieillesse en proie à Tinfortune prouva d'une manière si éclatante qu'il était resté un fonds de grandeur véritable sous la majesté d'emprunt dont avaient fini par l'envelopper la flatterie, l'enivrement de ses victoires et le trop long usage de la puissance arbitraire. Nous parlerons avec respect d'un siècle où ont brillé, le plus souvent autour de son trAne et sous ses auspices, tant de beaux génies qui eurent le don de trouver une expression durable pour de grandes pensées. Je puis. Messieurs, vous prendre à témoin : non, de ce côté, les entraînements de l'admiration ne sont plus à craindre; la servilité et l'idolâtrie ne sont plus de saison ; où donc serait Texcuse de ceux qui appelleraient encore Tindifiérence ou le dédain sur des souvenirs que l'équité de l'histoire avait consacrés? A moins qu'on ne se glorifie d'éteindce chez les générations qui nous suivent ce sentiment impartial de la vérité et ce goût des choses de l'esprit, qui sont la tradition de la France et Tune des meilleures parts de sa gloire.

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