MONTESQUIEU
DISCOURS D'OUVERTURE prononcé à la Sorbonne le iO décembre 1 864.
Messieurs ,
Nous avons consacré ensemble trois années d'études à passer en revue l'histoire de l'éloquence française au temps de Pascal, de Bossuet, de Fénelon. Les éditions successives du livre des Caractères^ les lettres datées deGrignan par madame de Se vigne quelques semaines avant sa mort, l'agitation que causèrent dans les esprits la querelle fameuse du Quiétisme et la publication du Télémaque^ nous ont fait atteindre la fin du dix-septième siècle; les ouvrages composés par Fénelon dans sa disgrâce et les Mémoires de Saint-Simon nous ont conduits jusqu'à la dernière heure de ce long règne signalé par tant de chefs-d'œuvre. Nous voici donc au début de la Régence, déjà engagés dans l'histoire du
Montesquieu et la critique littéraire. <C9
^-huitième siècle ; avec Œdipe^ le règne de Voltaire
^a commencer. Mais nous retrouverons Voltaire plus
^d, à l'apogée de son influence, et nous traverserons
^y^c lui le milieu du siècle. Je voudrais cette année
partir des Lettres persanes^ ne pas dépasser Y Esprit
^ /ois, et, dans cet intervalle (1721-1748), c'est au
''écit de la vie de Montesquieu, c'est à Texamen rai-
^'onné de ses œuvres que je me propose de rattacher
^e mouvement philosophique et littéraire dont elles ont
^^é l'expression la plus élevée et la plus durable.
Le sujet est vaste, et je ne prétends pas, Messieurs, ^n embrasser, dès le premier jour, toute l'étendue. J'y ^ fait d'avance deux parts : dans le semestre d'hiver, '^ou dessein est de vous raconter la jeunesse de Mon- ^squieu, le premier éveil de son esprit, son passage à * A^cadémie des sciences et au parlement de Bordeaux, ^^ "Vocation littéraire définitivement consacrée par l'éclatant succès des Lettres persanes^ sa réception à *- Académie française; puis ses voyages, ses lectures, et *^ l'etraite studieuse d'où sortit le livre des Co?i5it/^a • '*on5^ qui marque dans sa vie l'époque de la maturité. ^ous nous arrêterons à ce moment solennel où il sentit lui^ui^me m^ invincible besoin de se recueillir pour donner au monde, après quatorze années de silence et *^ labeur obstiné, ï Esprit des lois, ce livre si neuf et s^ Sage, si profond et si attachant, le plus surprenant ^^'il ait composé, le plus puissant et le plus fécond ^vie nous ait laissé le dix-huitième siècle.
Lorsque le moment sera venu de prendre dans 17î^5prit des lois le sujet de longs entretiens, j'essayerai^
no COURS D'ÉLOQUENCE FRANÇAISE.
Messieurs, de vous dire, mieux que je ne le pourrais fa en ce moment, quel est l'intérêt qui s'attache pour d à ces graves études et de quel point de vue je suis déci à les entreprendre. Permettez-moi de me borner p aujourd'hui aux Lettres persaneSy aux Considérati sur les causes de la grandeur des Romains et de L décadence^ et de vous indiquer d'avance, d'une faç=^ c sommaire, mais précise, a quel titre et dans qu^^I mesure le commentaire de ces deux ouvrages doit nc=:»i conduire successivement à étudier le mouvement ^^i
néral des esprits sous la Régence, à jeter un cc^u d'œil sur Thistoire romaine, et à comparer entre ^^u les grands écrivains qui en ont fait l'objet de le^^KU méditations ; comment enfin j 'espère suivre cette nimé thode sans que l'on m'accuse de perdre de vue l'okzvje propre de la critique littéraire ou d'en oublier les v^sri tables règles.
En ce qui touche les Lettres persanes^ la questi^^^' Messieurs, paraît tout d'abord facile à résoudre. ^ livre, publié en 1721, a pour objet principal d'of^f^ la peinture satirique des dernières années du règ^^ de Louis XIY et des premières années de la Régent (1712-1720). Pour replacer cette peinture en pleio^^ lumière et savoir à quel point elle s'écarte ou s'approche de la vérité, il n'est pas seulement légitime, il eçt nécessaire d'envisager l'époque qu'elle repré-
^nle, et de chercher à se faire une idée juste duchaugement qui se produit dans les mœurs et dans les idées, plutôt encore que des événements qui s'accomplissent à ce moment de notre histoire.
Ce ne fut pas le moindre des services rendus aux lettres par M. Villemain, alors que ses éloquentes leçons étaient les fêtes de la Sorbonne, de consacrer par un éclatant exemple cette loi de la critique moderne qui veut qu'on applique la méthode historique à l'étude des ouvrages de l'esprit, et que l'on considère la littérature comme l'expression de la vie morale des sociétés. Peu de livres portent d'une manière aussi sensible que les Lettres persanes les signes du temps auquel ils appartiennent.
Et d'abord on sait quelle faveur les accueillit dans leur nouveauté. L'auteur avait beau cacher par bienséance un nom que rien, d'ailleurs, n'avait encore signalé à la curiosité publique : en quelques semaines^ ^ nom caché et obscur fut populaire. Les libraires (<^'est Montesquieu lui-même qui prend plaisir à le conter) allaient tirant les écrivains par la manche et portant de l'un à l'autre cettte demande indiscrète : Faites-nous des Lettres persanes. Le Uvre surprit l'ad- ^^tion de ceux mêmes qu'il scandalisait par ses hardiesses, et l'Académie française, que Montesquieu, par la bouche du plus caustique de ses voyageurs, Accusait d'être a un corps bizarre », en proie à la «fureur du panégyrique », fait « pour parler et non pas pour voir » , vit si bien toutes les ressources de son esprit, qu'elle ferma volontairement les yeux sur l'abuç
n2 COURS D'ÉLOQUENCE FRANÇAISE.
qu il en avait fait ; et, de bonne grâce, elle lui p donna de s'être moqué d'elle, alors qu'il se moq de toutes choses.
Il peut sembler que la supériorité du talent de M(zzz> j tesquieu et que l'agrément du livre suffisent pour c expliquer la fortune ; comme il est juste, sans auc=^ u doute, de reporter au génie de Pascal et de FénelMc tout l'honneur de la surprise mêlée d'enthousias-^MX qui salua l'apparition des Provinciales et du T^^it maque. Et toutefois, Messieurs, quels que soient d^^^c ces chefs-d'œuvre le prix de la pensée et les beai^ t^ de la forme, il faut bien dire qu'aux yeux des cont^ xr porains, un des principaux titres de chacun d'eux^ ^ fut de venir à son heure et de répondre au vague !K3€ soin qui agitait confusément les esprits. De tels suc ^^ font époque dans l'histoire d^un peuple aussi bien dans la vie d'un homme.
Et certes j 'estime assez la raison humaine et ce sens dont chacun garde sa part, en dépit de rigc:»*^ rance et des préjugés, pour ne pas croire qu'à to^^*^ autre époque un Pascal aurait eu prise sur lés par sa dialectique et son éloquence incomparabl Mais les petites lettres n'ont pu devenir la lecture ^ tout le monde et rester pendant trente ans, pour meilleurs juges , le livre par excellence , que pa qu'elles parlaient de Jansénius, d'Arnauld, de grâce, c'est-à-dire des conditions de la destinée humaine et de la règle de nos devoirs, à une génëratiofl fatiguée des chimères romanesques, des formes vides de la rhétorique et des puérils raffinements du bel
esprit, impatieute de brûler « ce qu'elle avait adoré »,
pour se reprendre aux réalités les plus sérieuses de la
^e, et faire son plaisir, à la comédie comme au ser-
oaon et dans les livres, de la vive peinture des mœurs
^t des sévères leçons de l'expérience.
L'émotion causée par le Télémaque atteste un autre état social, d'autres sentiments dans les âmes. Yenait- ^Ue des emprunts faits par le poète aux fictions de ^'antique Olympe, du souvenir d'Homère, de Sophocle et de Virgile, mêlé avec tant de grâce aux plus pures inspirations du christianisme? Non, Messieurs, la poésie n'était plus guère de saison, et la prose enchan- ^resse de Fénelon aurait pu laisser dans leur nonchalante indifférence ceux qu'avaient si peu touchés les ^ers à'Athalie et le suprême effort du génie de Racine. Mais Fénelon mettait la main sur les blessures qui ^^ignaient au fond des cœurs; les épisodes de son poême offraient, comme dans un rêve, aux imagina- ^ons attristées par la monotonie solennelle de Ver- ^îUes, l'air limpide et le ciel bleu de la Grèce, la sioiplicité des mœurs primitives et les délices de l'âge ^'ûr ; à la voix de Mentor qui commande sans cesse ^^x rois d'être sans fasle, d'aimer la paix, d'obéir aux 'ois , de se sacrifier au bien des peuples, la France se '^ciciit compte de l'invincible lassitude et du morne âb^trtement qui achevaient de la gagner, tandis que Louis XIV, accoutumé à regarder ses volontés comme la Voi vivante, étendait sur les consciences le droit du sceptre et le droit de l'épée, et achevait d'épuiser son TO>faume pour servh*, jusque sous la main.de la mort,
iU COURS D'ELOQUENCE FRANÇAISE.
l'intérêt d'une vaine gloire et la folle passion des ^r^oo* quêtes.
Passer de Fénelon à Montesquieu, ce n'est pas ciéchoir; mais quel changement, Messieurs, dan^ ks idées, dans le tour d'esprit, dans le langage I la Bruyère avait pu écrire en 1688 ces paroles expressives qui donnent tant à réfléchir : <( Un homme né chrétien et Français se trouve contraint dans la satire : les grands sujets lui sont défendus; il les entaxne quelquefois et se détourne ensuite sur de petites choses qu'il relève par la beauté de son génie et de son style. » Avec les Lettres persanes, on est loin des réticences de La Bruyère et des insinuations du Télimaque. On sent bien que Louis XIV a cessé de régner, et que sa mort a émancipé l'opinion publi^ï*"*^- La satire peut user de représailles ; désormais son d^' maine n'a plus de limites ; elles ne craint pas de viol*^ même l'arche mystérieuse où Descartes avait pris s^>^° d'enfermer les croyances qui se dérobent par J^^^ nature au libre examen de la raison.
Le mal n'est pas, selon moi, Messieurs, que la di^ cussion, à laquelle on avait si longtemps défendu ï *^ grands sujets, mette à les revendiquer tous une ard^ ^^ excitée par tant d'années d'injuste contrainte : c'^^^ qu'elle touche aux questions les plus graves sans g'^^^" vite. Sans un très-vif désir de les résoudre, ell^ ^ cherche un jeu pour l'esprit, un sujet de paradoxe ^ de bravade. Montesquieu en fait l'aveu : une ^^ choses qui scandalisent Usbek, c'est qu'en France badine partout, a on badine au conseil, on badine
tète d*une année ». Était-ce, comme il le dit, le « caractère général de la nation »? Il est certain que e'était Thumeur du jour, et que Montesquieu n'avait fait aucun effort pour s'en défendre.
Non-seulement la pensée est audacieuse et le ton frivole, la règle était de ne s'appesantir sur rien ; plus que jamais les longs ouvrages faisaient peur; c'était trop des vingt-quatre chants du Télémaque^ des huit pages que Pascal, alors même qu'il a le temps d'être court, s*accordait pour la moindre des Provinciales. Dès qu'une lettre a quatre pages, si elle entame une question grave, Montesquieu a peur qu'elle n'exige de ses lecteurs une attention et une persévérance dont la plupart ne sont pas capables. Il faut qu'on puisse à tout instant fermer le livre, afin d'y revenir sans préméditation, sans fatigue, et que le sujet se renouvelle avec autant de caprice que dans les conversations du soir auxquelles préside l'enjouement d'une femme d'esprit.
La forme de lettres avait précisément cet avantage d'Ater à un livre qui semblait fait uniquement pour amuser les désœuvrés, l'apparence même d'un dessein sérieux, la régularité du plan et cette fâcheuse nécessité des transitions. On passait ainsi sans motif d'une épigramme à une scène de mœurs, d'une anecdote à la discussion d'un point de philosophie ou de politique. Si c'est Usbek qui parle, on sent dans ses jugements sur les hommes et sur les choses im fond naturel de gravité mélancolique. Rica est jeune, d'humeur légère ; ses impressions les plus vives sont peu pro-
fondes et peu durables ; les moindres détails suffisent pour éveiller sa curiosité comme pour la satisfaire ; il* jouit sans arrière-pensée du jour qui s*éeoule et du spectacle changeant qui se renouvelle incessamment sous ses yeux : lorsqu'il a quitté la Perse pour accompagner un ami , c'était le plaisir qu'il cherchait, ce n'était pas la sagesse.
Viennent-ils vraiment du fond de l'Asie, ces Persans qui prennent si vite notre esprit et nos usages? Montesquieu ne tient guère à rendre l'illusion complète ; la couleur locale est un élément d'intérêt dont il use et qu'il néglige à son choix, pure affaire ou de fantaisie ou de politique : a-t-il risqué des traits qui peuvent alarmer des esprits prudents, qui l'auraient alarmé lui-même dix ans plus tard? « N'oubliez. pas, semble-t-il dire, que ce sont des barbares venus de loin ; on est, à Ispahan, de la reUgion de Mahomet. » Et, du même coup, sur les lèvres de ces voyageurs fantastiques, la satire est plus piquante, et l'on aurait mauvaise grâce à lui refuser la liberté de tout dire. Puis, cette satire est devenue une espèce de roman ; et c'était là, Montesquieu ne l'ignorait pas, un dernier moyen de plaire, le plus sûr de tous.
Veut-on mesurer une fois encore la disUnce qui le sépare de Pascal? Li comédie, dans les Provinciales^ est au début : si vraie et si fine, qu'elle rappelle les Dialogues de Platon, et que Molière en fit son étude. Mais à mesure que le débat s'échauffe, Pascal est le premier qui se lasse de ce reste de fiction, mêlé, comme un agrément profane,aux idées sérieuses dont
MONTESQUIEU ET LA CRITIQUE LITTÉRAIRE. Ml
il a pris en main la défense. Il laisse là ces personnages qu'il faisait si bien mouvoir et parler, prend la parole à son tour pour mettre à néant les objections dont on cherche à l'embarrasser. Peu à peu l'ironie même est une arme qu'il dédaigne ; pour porter le dîrnier coup à ses adversaires, il ne veut plus leur opposer que l'inébranlable fermeté de sa conviction et les accents pathétiques arrachés à son noble cœur par l'indignation et par la pitié.
Montesquieu fait tout autrement. Il n'aurait garde de perdre de vue l'intrigue romanesque dont les péripéties rompraient au besoin la monotonie de son livre, et dont le dénoûment seul peut le faire finir par une catastrophe inattendue et touchante. Il y a huit ans qu'Usbek a quitté la Perse. A-t-il assez vécu parmi les étrangers pour se guérir des préjugés de sa nation? Montesquieu permet qu'on en doute. Ce qui est certain, c'est qu'il a laissé trop longtemps ses femmes prisonnières dans le sérail de Fatmé, sous la garde de leurs eunuques. D'abord elles accusaient une absence qui prouvait trop que celui dont elles se partagent Tamour est jaloux de leur tendresse sans y répondre. Puis l'ennui pénètre dans leur solitude, et la captivité leur devient odieuse. Zélis, en allant à la mosquée, laisse tomber son voile ; Zachi s'est donné une compagne ; la belle Roxane a reçu un jeune homme dans les lieux inaccessibles où des yeux toujours ouverts, mais qui ne voient pas toujours, veillent sur l'honneur du maître absent. Dès lors il faut oublier Paris, les débats du jansénisme, le système de La^^, les remon*
trances et la disgrâce du parlement : Usbek n'est plus occupé que de sa honte et de sa vengeance. Elle est vrdment trop complète : le sérail lest baigné de sang, et Roxane , que le poison va réunir à celui qu'elle aimait, meurt en exhalant son fier courroux conmie une héroïne de tragédie.
Je ne sais, messieurs, si ce coup de théâtre a jamais fait verser beaucoup de larmes; aujourd'hui, les pleurs de Roxane ne nous touchent pas plus que la jalousie d* Usbek; on passe les lettres qui vont au sérail ou qui en viennent. Elles ont vieilli comme vieillissent les modes. En 1721, il paraissait tout simple qu'un écrivain déjà très-sérieux, bien qu'il ait tout fait pour qu'on en doutât, ne perdit pas une aussi belle occasion de donner à son ouvrage l'attrait de la singularité, et de jeter parmi tant de propos un peu sérieux, qui sentent l'école et le cabinet, une pointe de sensualité et de libertinage. Montesquieu agit peut-être moins par calcul que par entraînement; il est pourtant de sangfroid, mais c'est un des caractères du siècle : il a passé quelque chose des habitudes licencieuses de la Régence dans le tour d'esprit, sinon dans les mœurs, des hommes mêmes qui n'avaient à se rejeter, pour leur excuse, ni sur l'enivrement de la jeunesse, ni sur la fougue d une imagination déréglée. Montesquieu a glissé plus d'une fois sur cette pente : le Temple de Gnide est une peinture de la volupté ; à propos des climats ou de la forme des mariages, on trouvera jusque dans V Esprit des lots des propos qui feraient rougir une honnête femme.
Mais c'ijtt^ assez dire à quels imdices se reconnaît la date des lettres persanes; je craindrais de n*en demander qu'à l'histoire le commentaire. L'histoire jette sur l'étude des œuvres de Tesprit de vives lumières ; il ne lui appartient pas, messieurs, d'y tout expliquer. Parvenez, en l'interrogeant, à connaître la physionomie générale du temps où l'écrivain est destiné à naître et à vivre, le courant des mœurs, les changements du goût public et le hasard des circonstances ; tenez compte des premières impressions de l'enfance, de l'éducation reiçue dans la famille, au sein de l'école, et dans les livres et dans le monde ; appelez encore au secours de l'histoire la science délicate qui observe les conditions apparentes de la vie morale et se flatte de saisir les secrets rapports du développement de lapen* Bée avec le jeu des organes, la santé du corps et tous les phénomènes du monde extérieur : il est, dans les profondeurs de l'àme, quelque chose qui échappe aux prétentions d'une critique moins ambitieuse qu'elle n'est étroite. Essayerez-vous de définir le je ne sais quoiy la naïveté, la grâce ? Emprisonnerez-vous dans vos arides formules le don de l'imagination créatrice, Tinspiration qui surprend ceux qu'elle élève au-dessus d'eux-mêmes et la libre originalité du génie?
Montrer à quel point Montesquieu était de son temps, c'est la partie de notre tâche la plus facile, mais c'est la moindre. Sans chercher désormais à expliquer ce qui ne s'explique pas, l'objet propre de la critique littéraire est de saisir chez l'écrivain, dès son coup d'essai, les traits qui commencent à lui donner une
physionomie personnelle , ce qui fait qpjfil est ]yîmême, qu'il s'appartient, qu'il se distingue du milieu qui l'entoure aussi bien qu'il s'affranchit de rinfluence du passé.
L'auteur des Lettres persanes a beau faire, il est froid dans la peinture des passions ; il est emprunté dans le badinage. Mais s'agit-il de découvrir, après La Bruyère, la clef d'un caractère ; arrive-t-il qu'Usbek, pour tromper l'ennui des heures vides, médite sur les principes des lois et sur les changements des empires, alors, messieurs, on ne sent plus d'effort : toute affectation a disparu ; le cours limpide de la pensée et l'extrême justesse de l'expression nous avertissent que nous n'avons plus affaire à un auteur préoccupé de l'effet qu'il veut produire , mais à l'homme même, rentré, par un heureux oubli, dans son naturel, et qui peut, sans étude et sans artifice, nous entretenir de l'objet habituel de ses réflexions.
Là on commence à entrevoir quelques-uns des principes les plus féconds de Y Esprit des lois, à démêler les qualités essentielles et distinctives du beau génie qui, déjà, conçoit le dessein de cette grande œuvre avec le pressentiment qu'il y peut suffire. Doué d'une promptitude et d'une mobilité singulières, il parait d'abord tout effleurer ; une application trop soutenue l'effraye, l'uniformité « le tue » ; il excelle à renouer le fil d'un raisonnement, mais il aime à le rompre ; peu fait pour s'attacher à une idée avec une constance opiniâtre, mais capable d'en creuser le fond du premier regard, s'il est rare qu'il s'arrête sur un
sujet et qu'il Tépuise, il n'arrive guère qu'il y ait touché sans y porter la lumière. Son goût pour le changement, pour la nouveauté, l'exposait à manquer de mesure et de justesse; il était permis de soupçonner, sous les témérités de toutes sortes où il se joue, quelque chose de plus que l'ardeur indiscrète de la jeunesse, et, dans la suite, on put vraiment témoigner quelque surprise en voyant tant de prudence régler, sans le comprimer, l'essor d'une pensée si libre. C'était alors un esprit sans frein, mais curieux, pénétrant, hardi, sincère, en garde contre toute apparence trompeuse et contre ses propres illusions ; au fond, malgré des entrainements passagers, il n'avait point de parti pris, il était sans passion. Je sais, messieurs, qu'on lui en a fait un reproche, et il est vrai que la passion est le ressort de la vie, qu'elle est une des sources vives de l'éloquence; mais combien elle est dangereuse dans une existence vouée à la recherche désintéressée de la vérité ! et telle était désormais l'unique ambition de Montesquieu. Du reste, il est aisé de reconnaître que cette âme sereine, étrangère à toutes les ivresses qui exaltent ou qui aveuglent, s'ouvre sans peine à tous les sentiments généreux : Montesquieu est humain, compatissant, zélé pour le bien public et pour les progrès de la raison; il n'a pas la flamme de Rousseau, ni les transports fiévreux qui se mêlent à ses élans d'enthousiasme ; mais il ne garde pas non plus, en observant le train de ce monde et les infirmités de notre espèce, l'étemel sourire, la moqueuse indifTérence et la paresse de cœur de Fonienelle.
Treize années séparent les Lettres persanes des C sidérations sur les causes de la grandeur des Ramai et de leur décadence (1734). Cette fois, Montesqui avait choisi un sujet bien fait pour exercer sa hau rai3on ; il a eu le courage et la sagesse de s'y te sans y mêler aucun hors-d'œuvre pour Tégayer. faudra donc, pour apprécier le mérite de cette nouveU composition, entrer avec Montesquieu au cœur mêm» de son sujet, en examiner les difficultés et les ressources, reconnaître s'il Favait choisi à propos et selo ses forces ; suivre sa pensée à tous les degrés de 1 mise en œuvre, dans sa façon d'interpréter les textes^dans la mesure et la forme qu'il donne à ses jug ments.
Je reculerais, messieurs, devant cette tâche si j'étai tenu, moi aussi, de reprendre l'histoire romaine p le détail, de produire sur chaque point mes preuv pour décider si Montesquieu a tort ou raison, s'il a s tout ce qu'on pouvait savoir de son temps, et si les progrès de la science ont, depuis un siècle, démenti ses affirmations, affaibli ou confirmé ses conjectures. Heureusement, il doit nous suffire de prêter l'oreille aux discussions qui se poursuivent entre les doctes sur la valeur des témoignages que Montesquieu a suivis de bonne foi, et de faire, à notre tour, sommairement, sans trop de timidité, sans trop d'audace, la part de
Montesquieu et la critique littéraire. «83
* ignorance, celle de la prévention, celle de la poésie ^* du roman dans les récits qui ont servi de matière ^•Ux considérations du philosophe • Il ne convient pas ^ la critique littéraire de s'aventurer davantage sur le terrain épineux de l'érudition historique. Ce qui est pour elle d'un sérieux intérêt, c'est de bien savoir oomment Montesquieu se représente, comment il peint, comment il juge les faits et les honmaes, tels que les tiraditions accréditées les offraient à sa vue perçante. On a souvent parlé à ce propos du Discours de Bossur r histoire universelle^ et aussi des Réflexions Saint-Évremond sur les divers génies du peuple T^éMnain. Le rapprochement est légitime, inévitable. A^vant de le faire à notre tour, il ne sera pas inutile de rerDonter plus haut pour suivre à travers les siècles, xion pas seulement les idées que Montesquieu emprunte à. ses devanciers, mais l'espèce de fascination que le génie de Rome et le souvenir de sa grandeur ont exercée sur les phis fermes esprits du moyen âge et de la ^Renaissance. Vous jugerez, messieurs, par vousmômes, s'il n'en est pas resté quelque trace, après ^ïotàtesquieu, jusqu'à nos jours.
r^enez la Comédie de Dante et son Traité de la mo' ^^r^cJiie : Rome y apparaît comme un colosse, je dirai Pïus^ comme une idole. Entre toutes les villes, elle est *a ville unique et prédestinée, la capitale étemelle et nec^ggaîre. C'est le rêve du poëte, c'est le besoin des ^^^i^Ds, c'est l'immuable décret de la Providence, que ^^*^*^e possède le successeur de César et le successeur ^ ï^ierre; il est temps de lui rendre, pour consoler
son veuvage, ces deux flambeaux de la monarchie universelle.
Le patriotisme généreux, mais chimérique, de Pétrarque ne se contente pas de renouveler pour la poésie les triomphes du Capitole. Rome est pour lui Tobjet d'un amour mystique, aussi ardent que son amour pour Laure, plus durable encore, car il a usé sa vie entière à la servir. Pétrarque veut fixer sur les bords du Tibre, tour à tour ou tout à la fois, Etienne Colouna et Rienzi, Urbain V, revenu de la nouvelle Babylone où il est captif, et Charles IV, tiré de l'exil où il languit, chez les Germains, sur une terre sauvage et brumeuse. Pour rendre à Tltalie ses splendeurs perdues, rien ne parait impossible au poète citoyen, pas même de concilier le Sacerdoce avec TEmpire, ni le pouvoir arbitraire d'un seul avec les vertus républicaines et la liberté.
Le temps des rêves et des symboles était passé quand Machiavel entreprit de commenter Tite-Live : son livre est triste, il devait l'être ; car, en lisant le récit des premiers exploits et des premiers triomphes d'un peuple qui se préparait à de si hautes destinées, l'Italien du seizième siècle ne pouvait se défendre d'un perpétuel retour sur l'abaissement et les souffrances de sa patrie. Pensée amère et bieutôt malsaine : Machiavel voudrait à tout prix ramener les anciens jours ; et, de même que , dans le Prince^ il pardonne d'avance à celui qui chasserait la tyrannie étrangère de cacher sous la cautèle du renard l'orgueil et la cruauté du lion, il emprunterait sans remords à la politique ro-
maine tous les moyens qui ont servi à la conquête de l'univers.
Le prestige se renouvelait avec les progrès de l'érudition; nous touchons à une époque où l'antiquité classique est devenue à son tour l'objet d'un culte qui De permet plus guère le libre examen, et Rome surtout garde ce privilège, qu'on l'admire et ne la juge plus. Pour des yeux éblouis, tout est bien près de se confondre : les rois, les consuls, les tribuns, les empereurs, la grandeur et la décadence, le bien et le mal ; on a toujours affaire au peuple-roi, placé dès son origine en dehors des conditions communes de l'humaoité, et l'histoire romaine prend pour les imaginations troublées les formes vagues d'un Panthéon idéal où se dressent pêle-mêle les statues de César et des assassins de César, des triumvirs et de leurs victimes ; toutes les sortes de fanatisme y viendront chercher l'autorité d'un exemple et la vision de l'apothéose.
L'entraînement est irrésistible ; il n'est donné à personne de s'en défendre entièrement. Montaigne peut bien, même en parlant des demi-dieux, garder sur les lèvres le sourire de l'ironie : les Romains sont pour Montaigne des demi-dieux. Us ont gardé le colhurnc jusque sur le théâtre de Shakspeare ; en vain la suite de laction les montre-t-elle faibles comme nous le sommes, avilis ou criminels ; au dénoùment, le poëte fait amende honorable aux héros de Plutarque : les piques s'abaissent en signe de deuil, les clairons sonnent la marche funèbre, et, dans l'adieu suprême, c'est le pire ennemi du vaincu qui invite la Nature elle-
i86 COURS D'ÉLOQUENCE FRANÇAISE.
même à se redresser avec orgueil pour dire au mo^K^cfe entier : « C'était un homme ! » Corneille saura t^ieo un jour, par la bouche de Nicomède, venger la xm^moire d'Annibal et relever les rois humiliés pair les menaces du sénat. Mais lorsqu'il mettait sur la scène Horace, Emilie et la « veuve du grand Pompée, -» h candeur de son enthousiasme ne lui permettait pas d'observer toujours les nuances : dans cette perspective lointaine qui les transfigure, les maîtres du monde ont toujours quelque chose d'héroïque, de surhumain ; ils parlent le langage qui convient à leurs desseins gigantesques, et parfois on sent que Corneille, pour se tenir à leur hauteur. Corneille, si grand lorsqu'il reste dans son naturel, est naïvement allé apprendre le sublime à l'école de Lucain et de Balzac.
A Dieu ne plaise, messieurs, que je laisse tonabcr un seul instant sur Bossuet le soupçon d'avoir cédé, comme les poètes, au désir d'embellir la vérité pour rehausser le prix de leurs fictions ! Sans juger les B^' mains en toute rigueur, d'après la sévérité desmaxîïU^s évangéliques, l'historien chrétien n'a déguisé aucuï'^ de leurs fautes. Après les avoir montrés tels qu'île étaient, ambitieux, perfides, cruels par instinct et p^ politique, il s'écriait, pour laisser, s'il était possible» une impression vive dans le cœur de son royal élève • u Faut-il dominer à ce prix? et le commandement es^' il si doux, que les hommes le veuillent acheter par à^^ actions si inhumaines? » Mais quelle que soit l'éner^^*^ de tels reproches, Bossuet les fait en passant, coi on fait, dans une apologie loyale, les concessions
le
cessaires, sans les affaiblir, sans y insister. Les Romains sont les héros de Bossuet comme ils étaient ceux de Corneille ; entraîné vers eux par un élan maguanime, il s'exalte au souvenir de leurs vertus ; il applaudit à leurs succès ; sa foi même est intéressée aux progrès du peuple qui prépare, en réunissant Tunivers sous ses lois, le merveilleux établissement du christianisme et de rÉglise.
Nous pouvons maintenant ouvrir au hasard le livre des Considérations : à chaque page et dès les premières lignes éclatera, messieurs, Toriginalité de Montesquieu. Il a dissipé cette nuée transparente et lumineuse dont la vénération des siècles avait enveloppé Rome, comme ces divinités de la Fable qui laissaient à peine entrevoir aux hommes la beauté céleste dont un ceil mortel n'aurait pu supporter Féclat. Tout aussitôt elle est redescendue des cimes vagues où flottent les poétiques illusions dans l'atmosphère commune où s'agitent les réalités vivantes ; elle est rentrée dans le domaine de l'histoire pour y être placée à son rang et jugée d'après les règles de la justice ordinaire.
Sa part, messieurs, reste assez belle. L'auteur des Lettres persanes abordait l'histoire romaine avec une entière liberté d'esprit ; mais les années et les réflexions I avaient guéri de l'amour du paradoxe ; ayant désormais aussi peu de goût pour les nouveautés téméraires que pour les redites banales de la superstition scolastique, il se piquait uniquement d'être impartial, et il avait senti qu'une des marques les plus certaines de Timpartialité, c'est le respect des grandes choses. Il
n'était donc point tenté de rapetisser lui-même son sujet : pour lui aussi, le peuple romain était, « de tous les peuples du monde, le plus fier, le plus hardi, le plus réglé dans ses conseils, le plus constant dans ses maximes » , le peuple auquel « on ne se lasse pas de revenir » , pour tirer de sa fortune et de sa conduite des leçons plutôt que des exemples.
Montesquieu expliquera donc à son tour les progrès de cette fortune, admirable à ses yeux, surtout parce qu'elle n'est pas l'œuvre capricieuse du hasard, mais la conséquence naturelle et juste de causes qui n'échappent entièrement, ni aux lumières de la raison, ni à l'efTort de la volonté humaine. Il est vrai que Bossuet, sur ce point, lui avait laissé peu de chose à faire; mais je sais gré à Montesquieu d'avoir marqué plus fortement, parmi les maximes de la politique romaine, celles que le succès n'a pas justifiées, et appelé de leurs noms les crimes qui ont pu contribuer à la victoire, mais qui l'ont souillée.
Il montre la même clairvoyance, la même sûreté de sens moral dans l'appréciation des luttes intérieures qui ont d'abord entretenu l'émulation entre les ordres, puis allumé les guerres civiles, et enfin ruiné la république. On lui a reproché de confondre les destinées de la république avec celles de Rome ; de faire commencer trop tôt la décadence ; de porter d'iniques sentences sur César et sur Auguste. Pour moi, j'admire qu'il ait eu l'esprit assez ferme pour ne point balancer à dire que Rome est déchue, malgré les conquêtes qui doublent l'étendue de son empire, du jour où ce n'est
plas pour la patrie que les armées combattent, où la loi n'est plus respectée, où la corruption des mœurs privées suit laffaiblissement de Tesprit public ; et je lui pardonne sans peine d'avoir rêvé pour César un rôle plus digne de son génie, ou laissé peser sur Auguste, malgré la douceur de son règne et des bienfaits célébrés par tant de beaux vers, le souvenir trop vite effacé d'Octave, de son hypocrite ambition et de ses froides cruautés.
Pour traverser le règne des Césars qui ont succédé à Auguste, Montesquieu rencontre un guide qu'il devait aimer à sume : c'est Tacite, plus passionné que lui, plus amer, trop amer peut-être, et, sous l'impression douloureuse des horreurs qu'il avait vues de ses propres yeux, naturellement porté à trop mépriser les hommes. On a pu plaider contre lui la cause, non de Tibère, mais de l'administration impériale ; qui voudrait prendre la défense d'un Caligula et d'un Néron ? Montesquieu n'a pas connu ces tentations d'un cerveau malade. Il juge comme Tacite, cette « épouvantable tyrannie » ; c'est en parlant de Caligula, qui était « un vrai sophiste dans sa cruauté », qu'il s'interrompt, pour considérer avec une si poignante éloquence la déplorable fin où devait aboutir <c tant de sang répandu, tant de peuples détruits, tant de grandes actions », et il se hâte, car il lui en coûte d'arrêter longtemps sa pensée sur des attentats qui ODt déshonoré Rome et qui avilissent l'humanité. Heureux lorsqu'il retrouve, dans la longue suite des empereurs, une âme « noble, grande et belle »,
comme celle de Trajan, un sage tel que Marc-Aurèle, dont il puisse parler a avec un secret plaisir ï>, dont les belles actions Tattendrissent, et lui rendent une meilleure opinion des hommes et de lui-même.
Mais les stoïciens, c( secte admirable v>, dit Montesquieu, n'étaient qu'une secte ; la religion chrétienne venait régénérer le monde, mais non cette cité de la terre, qui allait céder la place à la cité de Dieu. Le philosophe suit a avec une curiosité triste » les accidents qui retardent ou les causes qui précipitent la chute d'un empire condamné à périr pour s'être écarté des règles de conduite qui avaient servi à le fonder. Voici Rome à la merci des barbares, humiliée devant la « grandeur d'Attila d ; l'empire d'Occident tombe après quatre siècles de convulsions; celui d'Orient traîna pendant des siècles sa lente agonie. On dirait que Montesquieu a repris des forces, qu'il est à l'aise pour traiter cette partie de son sujet, où il n'est ni soutenu ni gêné par le souvenir de Polybe ou de Tacite, de Machiavel ou de Bossuet. Il excelle à caractériser les vices de ces Grecs abâtardis, « grands parleurs, grands disputeurs, naturellement sophistes», attentifs à poursuivre des querelles théologiques plus frivoles qu'elles n'étaient obscures, livrés misérablement en proie « au petit esprit » , tandis que les Turcs envahissent, et que déjà Mahomet menace d'effacer les derniers restes de la grandeur romaine.
Ainsi Montesquieu a retracé jusqu'au bout, demain de maître, la décadence de l'un et de l'autre empire. J'hésiterais, messieurs, à lui en faire honneur, s'il
-^lONTESQUIEU ET LA CRITIQUE LITTÉRAIRE. i9l
'ïléritait qu'on l'accusât de se complaire dans ce lamentable spectacle. Mais un tel soupçon ne peut tomber sur l'écrivain véridique, qui laisse échapper à (ant de reprises, dans les derniers chapitres de son livre, l'aveu de sa lassitude et de son dégoût. Cependant il ne faut pas que Thistorien recule devant les amertumes de sa tâche: si ce n'est pas la fortune qui g'ouverne le monde (ainsi que Montesquieu se glorifiait de le croire et de le prouver); si chacun de nous a, daxis le cercle étroit de son action et dans l'humble mesure de ses forces, quelque chose à faire pour seconder les progrès du bien, pour arrêter les progrès du mal, il serait insensé, sans doute, .de laisser tomber dans l'oubli les exemples faits pour soutenir une aixiibition généreuse et pour ranimer l'espérance. Mais peut-être n'est-il pas moins indispensable de nous accoutumer à discerner, malgré le prestige de la gloire, dans les exemples les plus éclatants, la part de rinoprudence ou de l'injustice, et d'étaler à nos yeux la longue suite d'épreuves terribles et nécessaires où toute société politique est entraînée par l'insensible corruption de son principe, l'abandon des sages maxiïûes et l'affaiblissement des caractères.
Ou a pu discuter, dans les Considérations j l'exactitude des faits et même la vérité des jugements; il ^ y a qu'une voix, messieurs, sur la beauté des peint*^s de Montesquieu. C'est une merveille qu'il ait pu ï^serrer un sujet immense dans un cadre aussi étroit, sans rien sacrifier d'essentiel, sans tomber dans la confusioQ, dans l'obscurité. Il abrège tout, mais il fait
tout voir ; un trait lui suffit pour résumer un caractère et une époque. Veut-il rappeler l'avènement de Claude? « Caligula ayant été tué, le sénat s'assembla pour établir une forme de gouvernement. Dans le temps qu'ils délibéraient, quelques soldats entrèrent dans le palais pour piller ; ils trouvèrent dans un lieu obscur un homme tremblant de peur: c'était Claude; ils le saluèrent empereur. » Trois lignes ont suffi pour laisser de Tignominie du nouveau César, du règne de la soldatesque et de Tirrémédiable humiliation de l'empire, une de ces fortes images qui obsèdent la mémoire et font naître une suite sans fin de réflexions viriles.
S'agit-il de représenter, non plus la physionomie d'un personnage et une scène particulière, mais deux siècles pris dans les annales du monde entier? Voici les rois saisis, à la seule pensée de Rome, d'un respect mêlé d'épouvante, a Elle mit d'abord les rois dans le silence, et les rendit comme stupides... Ainsi des rois qui vivaient dans le faste et dans les délices n'osaient jeter des regards fixes sur le peuple romain, et, perdant te courage, ils attendaient de leurs bassesses quelque délai aux misères dont ils étaient menacés. 9 Et, sur cette foule sans nom de princes « vaincus d'avance par les délices et l'orgueil, ou par la crainte », se détache la Gère attitude de Mithridate, k un roi magnanime qui, dans les adversités, tel qu'un lion qui regarde ses blessures, n'en était que plus indigné ».
Mais l'admiration redouble, lorsque Montesquieu, par un dernier effort de celte concision lumineuse et
MONTESQUIEU ET LA CRITIQUE LITTERAIRE. i93
pittoresque, donne la vie à de pures conceptions de l'esprit. Telle est cette réflexion sur Tibère, et l'exécrable abus qu'il savait faire d'une mensongère légalité : a II n'y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l'on exerce à l'ombre des lois, et avec les couleurs de la justice, lorsqu'on va, pour ainsi dire, noyer des malheureux sur la planche même sur laquelle ils s'étaient sauvés. » Pour définir l'union dans un corps politique, Montesquieu oppose à Tagitation féconde, qui est le signe et l'une des conditions de la vie chez les peuples libres, l'accord apparent du despotisme asiatique, qui cache toujours une division réelle : « Le laboureur, l'homme de guerre, le négociant, le magistrat, le noble, ne sont joints que parce que les uns oppriment les autres sans résistance, et si Ton y voit de l'union, ce ne sont pas des citoyens qui sont unis, mais des corps morts ensevelis les uns auprès des autres, v
Ces peintures saisissantes, où l'énergique brièveté du dessin est relevée par la puissance de la couleur et la magie du clair-obscur, nous rappelleraient au besoin que Montesquieu revenait de Rome ; que, sous la chaude lumière du ciel d'Italie, il avait pris plaisir à contempler, comme Poussin, le relief vigoureux et sobre des bas-reliefs antiques, et que, à côté des chefsd'œuvre échappés à l'idéal pinceau de Raphaël, il avait aussi fait ses délices des tableaux du Corrége et de Michel-Ange.
Mais nous n'étudierons pas la perfection du style de Montesquieu comme une chose à part, étrangère au
sujet qu'il traite et facile à détacher des idées qu'il exprime ; nous n'y chercherons pas des beautés apparentes, superficielles, tirées d'une application ingénieuse des vains |)rocédés de l'école. Si ces belles pages ont à nos yeux Un si grand prix, c'est que nous refusons d'y voir un leurre jeté par un art perfide sur les affirmations inconsidérées d'un historien mal informé ou prévenu. Non, Messieurs, l'imagination n'est point sortie du seul rôle qui lui convienne dans le sévère domaine de la philosophie et de l'histoire ; elle a aidé la science à pénétrer dans les ténèbres du passé ; elle a prêté ses pinceaux à la critique pour rendre sensibles la vraisemblance des conjectures^ la rigueur des principes, la solidité des raisonnements : presque autant que la raison même, elle était au service de la vérité.
I DISCOURS d'ouverture
Prononeé le 16 décembre 1865.
Après Montesquieu, Tordre naturel de nos études me conduit à vous entretenir cette année de Voltaire. Mais lorsqu'U s'agit d'un écrivain dont les œuvres sont une véritable encyclopédie et dont la vie résume Thistoire d*un siècle^ il est nécessaire de faire un choii. D'ailleurs, en abordant un sujet qui passionne les esprits et qui les divise, il ne suffit pas de se tenir en garde contre les préventions irréfléchies^ il faut les soumettre à Tépreuve d*une discussion sérieuse; il faut entrer à loisir dans le détail des questions, examiner de près les textes^ afin de substituer, s*il est possible, aux affirmations tranchantes qui sont le propre de rignorance aussi bien que de la passion, ces
190 COURS D'ÉLOQUENCE I^RANÇAISK.
jugements équitables dont une conviction désintéressée donne en même temps la mesure et les raisons. Je m'attacherai donc de préférence, parmi les ouvrages de Voltaire, à ses ouvrages historiques. C'est daiLs Yllistoirede Charles XII^ dans le Siècle de Louis XIV ^ dans Y Essai sur les mœurs et F esprit des nations que je chercherai à saisir les caractères de ce génie multiple et mobile, la diversité de ses maximes, les principes et les caprices de sa méthode, le secret et la nature propre de Finiluence que ses exemples devaient exercer sur une science dont il a renouvelé Tesprit, sur un art dont il a rajeuni les formes.