JEUNESSE DE VOLTAIRE. HISTOIRE DE CHARLES XH
Voltaire avait trente-sept ans lorsqu'on imprima Y Histoire de Charles XII ^ et le seul titre de l'ouvrage était fait d'abord pour surprendre. Les Lettres anglaises que Voltaire rapportait de Londres n'avaient pas encore paru, et, dans tout ce qu'il avait jusque-là donné au public, nous aurions, même aujourd'hui, quelque peine à démêler le moindre indice qui annonçât la vocation d'un historien. En vain place-t-il en tête de la Benriade un Essai sur les guerres civiles de France^ un Abrégé des événements sur lesquels est fondée la fable du poëme : ces deux morceaux ne pouvaient être que des esquisses légères, et il est tout
simple que le poêle soit moins touché des faits qu'il rapporte que de la beauté de ses iictions. Après a\oir pris dans Thistoire de France le sujet d'une épopée, il cherche dans l'histoire romaine des sujets de tragédie ; mais, bien qu'il se rencontre dans Bruius des traits que Corneille n'aurait pas désavoués et que la Mort de César eût gardé quelque chose des fortes peintures de Shakspeare, on sent trop que, pour l'auteur tragique, la grande affaire n'est pas d'expliquer les maximes de la politique romaine, ou les lois qui président aux destinées des empires : il a engagé son honneur à faire accepter sur la scène française deux nouveautés qui effrayaient alors les plus hardis : pour la première fois, les Parisiens voyaient de leurs yeux des sénateurs en robe rouge allant aux suffrages, et toute une tragédie (il est vrai qu'elle élait prudemment réduite à trois actes) sans une intrigue amoureuse et sans un personnage de femme.
Quel que soit d'ailleurs le succès de ces gageures, elles ne suffisent pas longtemps à l'ardeur qui consume Voltaire, à la prodigieuse souplesse de son esprit. Il va rêvant sans cesse quelque témérité nouvelle pour étonner le monde et saisir la gloire, cette chimère dont il proclamera, si l'on veut, la vanité, mais en avouant qu'il la trouve a nécessaire à l'&me comme la nourriture l'est au corps ' » . — « Courage, disaient à Ronsard les amis qui croyaient tout possible pour son génie : Vous êtes Anacréon et Pindare, Callimaque et Théocrite ; soyez encore Aristophane, soyez Homère. »