Lettre H Cideville (S février
4. Lettre de Mme de Simiane au marquis de Caumont (6 février i732), publié par M. Ad. Régnier (Mme de S4vignéy tome XI, p. 106).
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coup pensaient comme Mme de Simiane, et Voltaire apparemment ne dédaignait pas d'entrer dans la pensée du plus grand nombre. Pénétrez, en effet, dans cette retraite de Rouen où il a cherché, loin du monde, le recueillemept et Tinspiration. Il y achève son Bis-^ /ofr«,eteu même temps qu*il met la dernière main à une tragédie, il en a commencé une autre. Charles XII lui tient moins à cœur qu'Éryphile, une Argienne cou* pable de la mort de son époux, qui aime son fils sans le connaître, que son fils tue sans le vouloir, et surtout que Tombre d'Amphiaraûs, qu'il prétend bieq faire paraître sur la scène, plaintive et sanglante, à la façon du père d'Hamlet et des victimes de Richard III. Que devait attendre de cette imagination obsédée par de tragiques fantômes la science austère qui fait revivre le passé pour qu'il serve à l'enseignement de l'avenir? Voltaire riait volontiers des gros volumes où les bénédictins trop scrupuleux surchargeaient de preuves la minutieuse exactitude de leurs récits. Pour se mettre en haleine, il venait précisément de relire Quinte- Curce * ; il parlait avec passion de Saint-Réal, conteur aimable à qui Mme de la Fayette avait servi de modèle autant que Salluste, et plus fait pour fournir à Otway et à Schiller des sujets de tragédie que des leçons aux politiques. La Conspiration des Espagnols contre Venise^ le Don Carlos étaient encore à la mode, aussi bien que les Révolutions de Vertot; et ce n'eût pas été un mauvais calcul de continuer Vertot
I 1. UUre û Thhriol (7 a?ril 1738).
OU Saînt-Réal, ni une vulgaire satisfaction d'amourpropre, même pour Voltaire, de les surpasser l'un et l'autre dans ce genre équivoque où les faits réels ne sont parfois que le canevas complaisant sur lequel un art ingénieux sème en se jouant les épisodes romanesques ou les fleurs de rhétorique.
De ce côté, il n'y eut plus de mécompte, et VEistoire de Charles XII renouvela le succès des Lettres persanes^ balança celui de Manon Lescaut. Elle avait Tunité, la variété, tous les agréments d'une fiction : à ce point que le pédantisme y fut pris. Pour composer un récit où Ton ne surprend aucune trace de confusion, ni de langueur. Voltaire s'était affranchi sans doute des conditions trop rigoureuses de la science ; il avait dû tirer de son propre fonds ce que l'insuffisance ou l'obscurité des témoignages ne lui avait pas fourni, et, même là où il savait exactement comment les choses s'étaient passées, user du droit que l'art s'arroge de simplifier la réalité et de l'embellir dans ses peintures. — « On voit bien que vous n'étiez pasà Bender, dit La Motraye ; moi, j'y étais. » — <( Votre Charles XII est un personnage imaginaire, dit le chapelain Nordberg; on peut m'en croire, moi, qui ai suivi le roi partout, connu les moindres particularités de sa vie et jusqu'aux secrets de son cœur et de sa conscience. » Que pouvait opposer Voltaire à de pareils témoignages ? L'épreuve devait tourner à sa confusion : elle ne fit que consacrer le succès de son livre, en prouvant, à ceux mêmes qui se contentaient d'y trouver l'amusement des heures perdues.
que cet écrivain charmant était, par surcroît, un historien très-véridique, plus sûrement informé que La Motraye des faits que celui-ci croyait avoir yus, et mieux instruit que le confesseur de Charles XII des sentiments et du génie du roi son maître. Voltaire donna une nouvelle preuve de sa sincérité en rétablissant sur la foi de ses contradicteurs des détails peu nombreux d*ailleurs et sans importance ; pour tout le reste, il n'eut qu'à produire ses autorités ; on sut avec quel zèle il avait recherché les témoins et les acteurs de ce drame étrange, avec quelle pénétration il avait choisi parmi les incertitudes et les contradictions de leurs récits. Les garants de sa fidélité, ce n'étaient point des subalternes à courte vue : c'étaient des ambassadeurs du roi de France, des agents et des amis du roi de Suède, un Fierville, un Villelongue, un Fabrice, un Poniatowski ' ; c'étaient, au besoin, un Schulembourg, un Stanislas, roi de Pologne. De tels noms étaient tout crédit à de mesquines chicanes, et Voltaire, qui gagnait sa cause avec éclat même devant les juges graves, eut trop facilement les rieurs pour lui, lorsqu'il leur livra en proie ces malencontreux adversaires et les petitesses de leurs critiques^.
Comment Voltaire attiré d'abord vers l'histoire, à ce qu'il semblait, par un calcul d'ambition ou par un ca-
!• Voyet à la Bibl. impër. la correspondance ms., très-curieuse, ilgnalée par M. Geiïroy dans la préface de son édiUon de V Histoire de Chartet XII.
2. Utnrt à Jf. Nordberg (1744). Préface de rodiUon do V Histoire deCkarleilII^ donnée en 1748.
%Q% COURS d'êloqu£:nce française.
pricieui besoin de nouveauté, avait-il pris tellement SQR œuvre au sérieus, et d'où lui élaieut veaqs toqt & coup ces scrupules d'exactitude sur lesquels personae n'avait compté? Il faut commencer par reconnaître dans cette soudaine évolution de son esprit Tinfluepce du long séjour qu'il venait de faire dans un ps^ys étranger. L'exil, pour prix de ses amertumes, et précisé* ment parce qu'il rompt les habitudes alors même qu'il ne brise pas les affections, ranime l'activité de Te^prit; il l'affranchit du joug des préjugés héréditaires; ilTarrache à cette paresseuse indifférence où l'entraînait à son insu la monotomie de la coutume, et, par uoe brusque secousse, l'oblige à considérer avec d'autres yeux ce grand spectacle du monde dont il arrive û souvent qu'on se croit las sans le connaître.
Jusque-là, Voltaire ne s'était guère attaché qu'aux côtés plaisants et frivoles de la comédie humaine; il y avait choisi son rôle, qui était d'observer et surt&ut de dire les ridicules. Cette humeur badine, qui aiguisait la pointe de ses épigrammes, l'avait suivi en Angleterre (où ne le suivra-t-elle pas jusqu'à la fin?) c'est elle qui lui inspire les lettres mordantes où il s'amuse de la diversité des religions, accoutumées sur une terre libre à tolérer mutuellement leurs extravagances. Mais ici déjà sous les sarcasnies se dégage une pensée sérieuse : Voltaire se souvient d'un pays où les droits de la conscience ne sont garantis ni par les lois ni par les mœurs. En m^me temps, il se plaît à faire comprendre les services rendus par Newton à l'esprit bumain; il devance Montesquieu en parlant avec une
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admiration mêlée d'envie de ce « gouvernement sage, où le prince, tout-puissant pour faire du bien, a lea mains liées pour faire du mal, où les seigneurs sont grands sans insolence et sans vassaux, et où le peuple partage le gouvernement sans confusion ^» On sent que Voltaire, tour à tour enfermé à Wandswortb avec ses livres ou arraché k ses rêves par les bruits de Londres, s'est pris à regarder plus volontiers dans les profondeurs de sa pensée et dans les secrets de la destinée humaine. Il apprenait dès lors à concilier deux tendances qui ne s'excluent pas dans un grand esprit, et tandis que le poète tournait vers un monde idéal Télan d'une imagination échauffée par la solitude, rhistorien, le philosophe, ne dédaignait pas de porter âur les réalités de la vie tout l'effort d'une raison mûrie par l'expérience.
Pour passer de l'épopée qui a se soutient par la fable, » à l'histoire qui ne veut nous intéresser qu'à des personnages et à des faits réels, il eût été malaisé d'imaginer une transition plus commode que l'histoire de Charles XII. Supposons qu'il en dût coûter beaucoup à l'auteur de la Benriade pour renoncer aux droits et aux ressources de la poésie : à quoi bon tourmenter sa verve, pour faire agir ou parler ce personnage extraordinaire dont une mort mystérieuse avait couronné les aventures romanesques et les exploits fabuleux? C'était une légende héroïque, faite ppur exciter la surprise^ car elle allait de toute façon a bien au