DIDEROT
DIDEROT'S LEBEN UND WERK, VON KARL ROSBNKRANZ (Leipiig, Brookatf»! 1866) 2 toU ia-8*.)
Diderot D'à jamais eu à se plaindre de TÂllemagne. Les premier8 essais de sa plume passèrent le Rhin, dans leur nouveauté, un peu avant le séjour de Voltaire à la cour du roi de Prusse. Ce n'étaient pas des chefs-d'œuvre, mais ils arrivaient de Paris, et Paris jouissait encore du privilège de faire la mode en toutes choses, dans les villes d'universités comme dans les résidences princières. On y retrouvait d'ailleurs Tesprit du jour, dans la pleine liberté de son essor, passant volontiers des hardiesses du scepticisme philoso^ phique aux propos effrontés de la chronique scanda* leusG, ou aux cyniques peintures du roman libertin. Frédéric II s'en amusa ; Lessing a pris soin de nous
apprendre quel souvenir il avait gardé de ces lectures de sa jeunesse.
Frédéric se montra, dans la suite, assez froid pour Diderot; Lessing Taima toujours davantage. Il est facile d'expliquer ce dissentiment. Le héros de la guerre de Sept ans est toujours resté, malgré les vicissitudes de ses relations avec la France, fidèlement attaché à Tesprit français ; il n*aimait à parler et ne savait écrire que notre langue ; notre pays était à ses yeux le seul pays au monde où Ton eût de Timagination avec du goût. D'ailleurs, en France même, le goût n'avait eu qu'une saison : c'était le siècle de Louis XIV, continué par Voltaire ; après Voltaire, la France, épuisée par une si longue fécondité, allait retomber dans l'indigence et la barbarie ; le temps d'en sortir n'était pas venu pour l'Allemagne. Telle était la ferme conviction de Frédéric II, celle qu il exprimait encore à la veille de mourir, sans se laisser émouvoir par les reproches qu'on lui adressait de toutes parts, au nom de la patrie allemande, de ne tenir aucun compte de la popularité de Klopstock et de Lessing, ni de la jeune gloire de Gœthe. Diderot ne pouvait occuper une grande place dans Testime de ce prince ; par la nature de son talent comme par ses vues sur la poésie et sur les arts, il s'écartait trop des exemples et de la doctrine littéraire du dix-septième siècle. Frédéric, alors même qu'il offirait un asile à l'Encyclopédie menacée, n'a jamais noué de corres* pondance familière avec Diderot, ni cherché à se l'attacher comme le faisait Catherine II. Le philosophe,
en revenant de Saint-Pétersbourg, où il était allé rendre hommage à sa bienfaitrice, a passé bien près de Berlin sans y entrer. Si j'en crois ses lettres, c'est lui qui aurait froidement recules avances du roi; mais l'invitation n'a pas dû être très-pressante, car le roi ne cache pas à d'Alembert son éloignement pour un homme qui avait si peu de suite dans ses idées et si peu de simplicité dans son langage. Tranchons le mot : Diderot n'était pas assez français pour Frédéric II.
La même raison suffirait pour rendre compte des sympathies de Lessing. Admirateur passionné de Frédéric, toujours négligé par lui, Lessing se piquait d'être plus conséquent dans son patriotisme : il revendiquait dans les choses de l'esprit ces libertés germaniques dont le roi de Prusse aimait à parler dans ses manifestes, et prétendait bien mettre son pays hors de tutelle, en poésie comme en politique. Sur ce terrain, Lessing fait à la France une guerre acharnée ; lorsqu'il s'agit de nos poètes, ce grand esprit, si pénétrant et d'ailleurs si équitable, ne garde plus de mesure ; ce ne sont pas des jugements qu'il exprime sur eux, ce sont des coups qu'il leur porte ; il leur fait subir la peine de la lourde tyrannie que l'autorité de leur nom a fait peser longtemps sur les scènes de l'Allemagne. Dans l'ardeur de la lutte, Lessing prend ses armes où il les trouve ; il met Aristote aux prises avec Boileau ; après avoir accablé Voltaire du souvenir de Sophocle et de Shakspeare, il trouve commode de l'appeler à son aide pour ravaler Corneille. Diderot
aSa DIDEROT ET LA CRITIQUE ALLEMANDE.
s'offrait comme un allié naturel à cet intraitable ennemi de la tragédie classique, Allié dangereux pourtant : c'était bien la peine de renvoyer dédaigneuse^ ment à la France des règles, trop étroites, sans doute, mais consacrées par tant de chefs-d'œuvre, pour emprunter à la France encore la théorie douteuse et Tébauche imparfaite d'un drame nouveau! Ne sembler t-il pas que I^essing expie par ce penchant qui l'entraîne vers Diderot, son mépris pour Corneille, et son indifférence pour Molière ?
Diderot se plaisait à observer que Hichardson avait été plus admiré en France qu'en Angleterre; Lessing aime à dire que le Père de famille aura en Allemagne plus de succès qu'à Paris. Pour sa part, il reconnaît loyalement qu'il a trouvé à vingt ans, dans un chapitre des Bijoux indiscrets^ le fond de ses griefs et de ses arguments contre la tragédie française ; il tira volontiers du Discours sur la poésie dramatique j les principes qu'il développe dans sa Dramaturgie. C'est la pensée de Diderot qu'il reprend, dans ce qu'elle a de plus spécieux, pour l'exposer sous une forme plus rigoureuse ; en même temps il supplée à ce que Diderot n'a pas su faire, et s'apprête à donner dans Emilia Galotti^ dans Nathan le sage^ les modèles d'un genre que le maître s'était borné à ébaucher ou à définir.
Il est assurément remarquable que le drame bourgeois, imaginé en Angleterre, qui avait reçu de la France sa poétique, n'ait pu s'acclimater, pour ain^ dire, et fleurir qu'en Angleterre. Beaumarchais, Mer*
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cier I ont achevé de perdre la cause que Diderot n'avait pas gagnée, et de toutes ces tentatives plus ou moins heureuses qui se succédèrent sur notre scène à la fin du dix-huitième siècle, il n'est resté qu'un seul ouvrage qu'on puisse jouer et qui se lise encore, c'est le Philosophe sans le savoir^ de Sedaine. Au contraire, ce pathétique familier, dont nos pères ont ri peut* être un peu plus qu'ils n'en ont pleuré, s'est trouvé en harmonie étroite avec la bonhomie et la sentimentalité allemandes ; c'est de l'autre côté du Rhin que Diderot, comme Greuze, n'a jamais cessé de faire école. Schlegel s'en prend à lui avec humeur, de ces flots de larmes qui ont inondé la scène allemande : Bine itiœ lacrymœl Les larmes coulent encore et le drame bourgeois est en honneur aujourd'hui comme au temps d'Iffland et de Rotzebue. Môme sur la scène française, il a fallu que l'Allemagne vint en aide à Diderot: il a eu enfin son jour de triomphe: ce fut quand Talma et Mlle Mars jouèrent à Parfs le chef-^ d'œuvre de Kotzebue : Misanthropie et repentir I
J'ai parlé du théâtre : il s'en faut bien que Diderot soit là tout entier ; et nos voisins le savent aussi bien que nous. On les a vus d'abord attirés par une sympathie instinctive vers sa personne. Quels ont été, à Paris même. Ses amis les plus passionnés? Le baron d'Holbach et le baron Grimm : deux Allemands, Diderot parle quelque part dans ses lettres de deux petits Allemands qu'il a charmés et qui lui plaisent; il va souper avec eux, il prête une oreille indulgente à leurs essais, il se fait traduire par eux Miss Sara Sampson.
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Lorsqu'il mourut, en 1784, les esprits étaient occu ailleurs ; le public montra beaucoup d'indiffëren personne encore n'avait réclamé, lorsque Grimm sera dans sa correspondance un Hommage rendu mânes de Diderot^ quelques pages émues et chantes, où respire une tendresse mêlée d'entb siasme. On voudrait qu'elles fussent de Grimm, eL sont de Meister, un Suisse allemand, né à Zurich, a traduit Gessner en français, et qui comptait com les deux joies de sa vie, l'amitié de Lavater et commerce avec Diderot.
Meister a glissé, parmi ses éloges, des restrictio il n'estime pas que les œuvres de Diderot donnent;^ mesure de ce qu'on pouvait attendre de la fécon<lnaturelle de son génie ; mais il fait ressortir avec co plaisance la diversité des genres où s'est essayée ce ardente intelligence, la plus encyclopédique et la pi souple qui fut jamais. L'Allemagne a, comme lui, te compte à Diderot de tous ses titres. Elle profes déjà la plus haute estime, non-seulement pour 1* teur dramatique, mais pour le philosophe, pour le c tique éloquent qui parlait si bien des beautés de 1' et des beautés de la nature, pour le romancier, arti lui-même, si habile à varier la suite du récit par l formes animées du dialogue. Les Salons^ compo pour Grimm, les contes, les romans, les dialogues, Diderot, pendant les vingt dernières années de sa vi avait donné carrière à son imagination, étaient enco inédits; on en recherchait les copies en Allemag avec une ardente curiosité ; Mylius publia une tradu
la
kion allemande de Jacques le fataliste^ avant que Ton songeât à en donner une édition française ; le Neveu de Rameau^ dont le manuscrit original s'était égaré, n'a été connu d'abord que par la traduction de Gœthe.
De toutes façons , Gœthe doit être mis au premier rang de ces Allemands qui ont montré tant de zèle pour la gloire de Diderot. Il est facile de relever les témoignages de son admiration, depuis les drames de sa jeunesse où il semble hésiter entre Diderot et Shakspeare, jusqu'à ses Entretiens avec Eckermann. Pendant soixante ans, il ne s'est pas démenti ; quelques mois avant de mourir il fut des premiers à lire les lettres à Mlle Voland et à Falconet ; il fut transporté de cette lecture : « Diderot, écrivait-il à Zelter (le 9 mars 1831), c'est Diderot, une individualité sans pareille. Celui qui fait fl de lui et de ses œuvres, est un Philistin... » Et il déplore l'ingratitude des hommes toujours portés à méconnaître les biens sans prix qu'ils reçoivent ou de Dieu, ou de la nature, ou de leurs semblables.
L'auteur d'un livre très-estimé sur Gœthe, M. Kosenkranz, a naturellement donné ces paroles pour épigraphe aux deux volumes qu'il vient de publier sur la vie et sur les œuvres de Diderot. De l'un à l'autre de ces ouvrages entre lesquels le savant critique a partagé les loisirs de son âge mûr, il n'y avait pas si loin qu'on aurait pu être tenté de le croire, et M. Rosenkranz ne se sentiit pas trop dépaysé , lorsque dans ses promenades solitaires sur la jetée de Kœnigsberg, il songeait au Père de Famille , au Neveu de Hameau^ à la Cor-
respondance de Grimm ou au salon du baron d'Hdbach. Pour couronner digement la curieuse histoire des hommages rendus à Diderot par nos voisins, il ne fallait rien moins que cette dernière surprise de voir un panégyriste de Gœthe lui consacrer amoureusement dans sa retraite dix ans d'études, entrer dans le détail de ses sentiments et de ses pensées, remettre patiem*ment en lumière les côtés les plus obscurs ou les plus méconnus de son talent, et nous envoyer des plus lointaines extrémités de TAllemagne une apologie dont nous n'avions encore en France que la promesse. Le rapprochement serré de plus près offre un contraste assez piquant. Et d'ailleurs comment parler du livre de M. Rosenkranz sans penser aussitôt à l'homme de ce temps-ci qui a le plus vécu dans l'intimité de Diderot? M. Walferdin raconte lui-même qu'il est né à Langres, et presque sur la place où naquit le philosophe ; il a connu sa fille, Mme de Yandeul ; très-jeune encore, c'est lui qui, sans se nommer, a donné ses soins à la grande édition des Œuvres de Diderot, pubUée chez Brière, la seule qui fasse encore autorité. Trente ans plus tard, M. Walferdin communiquait à la Revue de Paris cinq salons inédits : il annonçait alors que le succès de ses longues recherches lui permettrait de pubUer prochainement une nouvelle édition vraiment complète, dont on doit croire que l'introduction, les notices et les commentaires auraient tenu lieu de la monographie la plus scrupuleuse. Dix ans déjà se sont écoulés ; M. Walferdin poursuit son œuvre en silence.
1. M. Walferdin ne verra dans nos réflexions rien qui ressemble à
M. Rûsenkranz a fini la sienne, Diderot n'a pas de monument paralt-il, à Langres, il n'en a pas à Paris; il en a un à Kœnigsberg et à Leipzig !
M. Rosenkranz a d'abord ce mérite rare de n'ignorer et de ne laisser dans l'ombre aucun de ceux qui ont touché avant lui au sujet qu'il traite; d'indiquer sur<tout lui-même avec l'équité la plus scrupuleuse ce qu'il a pu leur emprunter • Il se plaît, par exemple, à dire que c'est le vivant portrait publié en 1831 par M. Sainte-Beuve qui lui a suggéré la première idée de son ouvrage. On jugera de sa modestie en le voyant traduire pour sa conclusion le jugement de Meister, auquel il a beaucoup ajouté, mais sans y rien changer. Il n'a pas plus l'ambition de contredire et d'effacer ses devanciers que de faire oublier l'auteur dont il parle ; la chose dont il se pique, c'est d'être ou plus exact ou plus complet : double promesse qu'il a strictement remplie. Du reste, alors même qu'il se range à l'opinion des autres, c'est toujours en recourant aux textes originaux qu'il a formé la sienne. On peut dire que M. Rosenkranz sait par cœur Diderot (ce qui est déjà quelque chose), et tout l'entourage de Diderot. Lorsque
an reproche; tout au plus l'expression d'un regret et d'un désir. Nous voodrloDS qu'il reprît son projet de publier d'abord et h part la ooUecUoQ des Salons, telle qu'il a réussi à en rétablir le tente et à les compléter. II serait assez naturel de donner pour suite aux salons la correspondance de Diderot avec Falconet, publiée par Paulin en 1831 et récemment enrichie de vingt-deux lettres inédites par M. Ch. Cournault, de Nancy. On aurait ainsi le Diderot des artistes^ un livre curieux de tout point, qui serait accueilli avec faveur, sans aucun doute, et qui grandirait singulièrement la renommée de Diderot comme critique et comme écrivain.
le critique remonte à une époque plus reculée ou lorsqu'il descend jusqu'à nos jours, il lui arrive de se tromper, par exemple, de rapporter au dix-septième siècle les tragédies de Gamier, ou de donner comme une preuve du retour de l'opinion en France aux idées de Diderot sur le drame, l'éclatant et durable succès de je ne sais quel Bomme de Fer d'Octave Feuillet. Mais pour l'histoire de la littérature et de la société française au dix-huitième siècle, il serait difficile de trouver un point essentiel sur lequel M. Rosenkranz n'ait pas fait toutes les recherches nécessaires ou se soit trop hâté de conclure. Même sur des fait*; oubliés, comme un premier essai de <( tristes drames » écrit par Diderot en 1749 et intitulé le Tableau de Hindigence^ ou sur des questions très-controversées, comme cuUe de la rupture de Diderot avec Rousseau, son témoignage mérite de faire autorité. Il prononce en parfaite connaissance de cause, avec la souveraine impartialité d'un juge.
Le plan adopté par M. Rosenkranz est fort simple : il mène de front, d'année en année , le récit de la vie de Diderot et l'examen de ses ouvrages. C'est la marche la plus naturelle, à ce qu'il semble, et je la crois excellente, lorsqu'il s'agit, par exemple, de suivre dans le cours uni d'une vie réglée, comme celle de Montesquieu, le développement d'un esprit constamment
occupé du même objet, dont chaque effort nouveau est un progrès vers la maturité et la perfection ; ou de ressaisir, comme pour Rousseau , à travers les vicissitudes d'une existence tourmentée le lien des paradoxes du philosophe et des inégalités de Técrivain avec les passions de Thomme et ses souffrances ; ou surtout lorsque la vie et l'œuvre, unies étroitement entre elles, sont encore tellement mêlées à la pensée et à l'événement de chaque jour que Thistoire d*un seul homme (et c'est le cas pour Voltaire,) peut servir aisément de cadre à l'histoire de tout un siècle. M. Rosenkranz est trop porté à mettre Diderot de pair avec ces grands hommes ; il est pourtant forcé de reconnaître lui-même après coup, mais très-nettement, dans la conclusion de ses études, que ni la vie, d'ailleurs assez commune, de son héros, ni son œuvre quel qu'en soit le prix, ne peuvent offrir rien qui ressemble au progrès continu d'une pensée maltresse d'eUe-même et d'une volonté réfléchie.
Meister et Grimm, avant lui, c'est-à-dire deux des hommes qui ont le mieux connu Diderot, et qui l'ont jugé avec le plus de complaisance, observaient déjà que, dans cette riche et puissante organisation, le côté faible, c'était la volonté. Ne criera- t-on pas au paradoxe, en songeant aux élans impétueux de Diderot, à son audace, à son incroyable activité? Mais au milieu de cette fièvre de pensée et de cette fureur de travail dont il paraissait dévoré, Diderot n'a jamais eu ni dans sa vie, ni dans ses œuvres, Tesprit de suite et de mesure qui ne va guère sans la pleine possession
de soi-même. Faut-il, sur son propre témoignage, en accuser Tair du pays natal, et personnifier en lui ces enfants de Langres dont il a dit qu'ils avaient, avec beaucoup d'esprit, c< trop de vivacité, une inconstance de girouette ? v> Il est certain qu'il a de bonne heure^ et plus tard encore, et jusqu'à la fin^ livré à la merci des vents son inspiration comme sa destinée.
Qu'il ait montré tour à tour la même ardeur pour le jeu et pour l'étude ; qu'il ait voulu à douze ans quitter le collège pour être coutelier comme son père, et, à seize ans, s'enfuir de la maison paternelle, pour entrer au noviciat des jésuites, cette vivacité de désir et ces brusques changements sont le privilège du premier âge, même pour des natures moins passionnées. Mais d'où nous viennent ces jolies anecdotes que M. Rosenkranz raconte après tant d'autres ? Des récits que Diderot lui-même répétait volontiers à Mme de Vandeul, sa fille, à son amie, Mlle Yoland; il était fier d'avoir été, môme avant de se connaître, incapable de tout calcul, ennemi de toute discipline; tel il se glorifiait d'être resté, sans que le penchant de sa nature se fût laissé comprimer par l'expérience de la vie ou par la réflexion. Quand vint l'heure de prendre un état, Diderot put bien hésiter en apparence. Quelques mois passés dans l'étude d'un procureur raffermirent dans son dessein ; en vain son père lui laissait-il la liberté la plus entière, pourvu qu'il fit un choix ; Diderot ne songeait plus à l'habit monastique, il avait pris la chicane en horreur ; par instants, sa pensée s'était portée vers la médecine et vers le théâtre ; mais
ces yeiléités passagères s'étaient dissipées bientôt ; de tous côtés, n'eût-il pas fallu restreindre l'horizon illimité qui s'offrait à son imagination et faire le sacrifice de son indépendance ? Et Diderot, avec cette insouciance des privations et des obstacles, qui est une des vertus de la jeunesse , déclara qu'il n'entendait avoir d'autre occupation dans le monde que l'amusement et la culture de son esprit.
La résolution était magnanime ; il eût fallu seulement trouver en soi-même la règle qu'on n'acceptait pas des autres et ne point user au hasard de cette liberté où Diderot mettait la dignité de la nature humaine en même temps que la félicité de la vie. Les jours et les années s'écoulèrent sans que Diderot y prit garde ; il vit de très-près la misère, sans que jamais elle ait pu ni l'aigrir ni l'effrayer ; il garda son courage, sa belle humeur, sa naïve confiance dans l'avenir comme en lui-même. Est-ce à dire qu'il fût soutenu, aux heures de détresse, par une ambition précise et l'espoir prochain d'atteindre un but poursuivi avec une conviction ardente ? Diderot vivait sans compter les heures, prenant son plaisir où il le trouvait, oubliant volontiers toutes choses, le projet de la veille comme les besoins du lendemain, pour satisfaire à l'aventure le caprice de sa fantaisie. A trente ans, il avait tout vu, tout étudié : que savait-il? se connaissait-il lui-même ? Il en était réduit à compter sur le hasard des circonstances pour lui assigner sa tâche et lui apprendre la mesure de ses forces.
Jusque^à, du moins, Diderot pouvait porter légè«
rement les épreuves de la condition précaire qu'il s'était faite, il en souffrait à peine et il n'en faisait souffrir personne, si ce n'est pourtant son père, ce bon homme d'un cœur si tendre, d'un sens si droit, dont M. Rosenkranz dit joliment qu'on serait tenté, chaque fois qu'on le retrouve en racontant l'histoire de son fils, de courir à lui et de l'embrasser.
Le mariage, auquel Diderot ne songeait guère, vint, par une brusque surprise, changer toutes les conditions de son existence. Sans fortune et sans état, il épousait une femme pauvre, acceptant ainsi la double obligation de mettre de l'ordre dans son travail comme dans ses mœurs. Ses promesses étaient tout à fait sincères ; il les tint d'abord sans qu'il parût lui en coûter, résigné à vivre de sa plume comme sa femme avait longtemps vécu de son aiguille, acceptant sans murmurer les besognes les plus ingrates, pourvu qu'à ce prix rien ne troublât la sécurité du foyer domestique. Le voilà aux gages des libraires, traduisant de l'anglais tantôt une Histoire de la Grèce, tantôt un Dictionnaire de médecine.
L'épreuve était décisive pour le caractère de Diderot : on sait qu'il y succomba. C'est encore un roman, mais vulgaire, où le héros s'amoindrit à ses propres yeux. Une étrange contradiction achève de metti'e à nu la faiblesse du cœur de Diderot. Il semblait ne manquer plus qu'une seule chose à sa félicité intérieure : c'était d'obtenir que son vieux père lui pardonnât son mariage. Par une témérité apparente, qui était un double hommage, à cet excellent vieillard et
à la jeune femme qu'il ne connaissait pas encore, Diderot ne balance pas à envoyer celle-ci à Langres : ne suffisait-il pas qu'on la vît pour lui faire grâce et pour l'aimer? L'événement donna raison à Diderot : il n'avait pas trop compté sur les autres, il avait trop compté sur lui-même. Pendant ce voyage à Langres, il eut le temps de s'ennuyer, de se dire qu'il lui manquait à son foyer ce mélange des plaisirs de l'esprit avec les plaisirs des sens que cherchaient avec une ardeur singulière les heureux de ce temps -là ; et lorsque Mme. Diderot revint toute joyeuse d'avoir réconcilié deux familles, quelques mois d'absence avaient troublé pour toujours la paix du ménage ; c'est pour Mme de Puisieux que Diderot avait cette fois perdu la raison, c'est à une maltresse que ce père de famille porte le prix des Pensées philosophiques ; c'est pour répondre à son défi que ce philosophe salit sa plume en écrivant les Bijoux indiscrets.
Il suffit de parcourir les titres des premiers ouvrages de Diderot pour reconnaître que son esprit n'était pas plus capable de se fixer sur une idée que son cœur de s'enfermer dans une seule affection. De la Géométrie, il passe à la Morale, pour revenir aux contes grivois ; c'est vraiment le coq du clocher qui s'agite et tourne sans cesse. Et cependant, si ÏOiseau bleu, dont on parle trop, et les hardiesses semées dans la Lettre sur les aveugles font jeter à Vincennes cet écrivain qui se joue avec le péril comme avec ses pensées, la persécution ne l'émeut pas; ce commencement de disgrâce semble avoir été pour lui une bonne fortune ;
à Vincennes, il devient un personnage, non-seulement parce que la curiosité publique s'attache à lui, niais parce qu'il trouve le temps de se replier sur lui-même, et tout à la fois de se recueillir et de s'exalter. C'est à Vincennes qu'il brise avec Mme de Puisieux, qu'il enflamme l'imagination de Rousseau, qu'il inédite et commence l'Encyclopédie.
N'est-ce pas un coup de surprise de voir cet homme léger, changeant, s'engager résolument dans une si pénible et si hasardeuse entreprise? Il semble qu'il aurait dû être le premier à se lasser d'une telle sujétion. Au contraire, dès le début, lorsqu'on assignait à chacun sa tâche, il ne s'est pas épargné, il a gardé pour sa part, avec l'histoire de la philosophie, une chose nouvelle alors pour lui comme pour tout le monde, les arts et métiers, les applications de la science à l'industrie ; en dehors de son propre travail, il dirige avec d'Alembert le travail des autres. Puis d'Alembert prend en dégoût une œuvre qui n'est pas la sienne et dont il désespère de voir la fin : Diderot lui prêche en vain la constance ; abandonné à lui-même, il porte seul tout le fardeau. En vain multiplie-t-on sur son chemin les difficultés et les chagrins de toutes sortes : il persévère; au bout de quinze ans, il publie le vingt-deuxième volume, huit ans plus tard les dernières planches, achevant ainsi, presque sans secours, un des monuments les plus considérables que le dixhuilième siècle ait vu s'élever entre Y Esprit des lois et ï Histoire naturelle de Buffon.
Comment accorder une telle preuve d'énergie et de
persévérance avec cette mobilité d'humeur et cette inconstance de volonté qui semblent être le fond du caractère de Diderot? Écartons la nécessité, bien que Diderot lui-même ait parlé plus d'ime fois du sacrifice qu'il avait fait à sa femme et à sa &Ile, en donnant vingt ans de sa vie à un labeur qui était leur pain. Parlons plutôt de cette générosité naturelle qui ne lui permettait pas de reprendre la parole donnée, comme d'autres l'avaient fait, ni de se retirer du combat où il avait engagé son honneur à la face du monde entier, en laissant des doutes sur son courage. Mais la principale raison qui rallume son zèle incessamment et finit par lui tenir lieu d'esprit de suite, c'est le caractère môme de l'entreprise, la part faite à l'imprévu et au mystère dans les vicissitudes qu'elle traversa, et surtout l'étendue du cadre, l'extrême diversité des sujets qu'il fallait traiter, l'occasion chaque jour renouvelée de donner l'essor à sa pensée dans une autre direction; soit que, pour son propre compte, Diderot passât d'un point de doctrine à un point d'histoire, soit qu'un article vainement attendu à la dernière heure le mit en demeure de prendre sur le champ la plume et de faire en dehors de son domaine ordinaire une de ces excursions où d'autres auraient achevé de perdre haleine, où Diderot retrouvait le scptiment de sa liberté et de sa force.
D'ailleurs, en revenant sans cesse à cet atelier où il a passé tant de journées et souvent une partie des nuits, ne donnait-il pas une preuve de celte facilité de caractère qui la toujours livré en proie h tout le monde?
Diderot fait rarement ce qu'il voulait; il fait ce que les autres veulent de lui. Ce sont les libraires qui le ramènent, lorsque, par hasard, il se fatigue ou se dépite : est-ce en lui offrant les avantages qu'il n'avait point stipulés, ou en lui rappelant les engagements qui le lient? Ils avaient un moyen plus simple et plus sûr : c'était de se mettre à sa merci ; il savait bien que leur fortune était entre ses mains et qu'ils ne pouvaient pas se passer de lui.
Or Diderot n'a jamais su se défendre ; son temps ne lui appartenait pas plus que son argent; il se laissait dépouiller sans résistance par tous ceux qui frappaient à sa porte ou qui l'arrêtaient sur son chemin. Que de gens ont vécu ainsi à ses dépens ! De qui n'a*t-il pas pris le tablier^ comme il prenait celui de Grimm, toujours prêt à s'interrompre au milieu d'une page commencée et à s'oublier lui-même pour mettre au service des autres le meilleur de son esprit? Nous n'avons pas toujours perdu au change, et peu importe la page que Diderot a laissée là pour aider Rousseau à écrire ses Discours ou à corriger la Nouvelle Héloîse. Les exigences de Grimm ne l'ont pas trop mal servi en arrachant de lui les Salons : c'est son titre de gloire le moins contesté. Mais que pouvait-il gagner à blanchir le linge du baron d'Holbach, à semer dans le livre trop fameux de l'abbé Raynal de belles phrases, à mettre en français l'économie politique de l'abbé Galiani ou les Principes d'Harmonie de Bemetzrieder? On sait l'histoire de ce charlatan qui monte avec confiance les cinq étages de la rue Taranne et demande
un Avis au public pour uue pommade de son invention. Diderot se fâcha d'abord, puis se prit à rire, et trouva l'aventure si plaisante qu'il rédigea en effet y Avis, tt On ne me vole point ma vie, disait-il, je la donne, v Et encore : a Je n'ai jamais regretté le temps que j'ai donné aux autres; je n'en dirai pas autant de celui que j'ai employé pour moi. »
Le désintéressement est une chose si belle et si rare qu'il ne faut pas se défendre de Tadmirer, même chez les prodigues qui sèment au hasard leurs largesses et qui savent rarement la valeur de ce qu'ils donnent. Et pourtant Diderot lui-même ouvrait quelquefois les yeux; il se demandait par boutades si cette facilité excessive de son caractère était un signe de bonté ou de faiblesse ; en repassant ce ses jours et ses années » avec Sénèque, il se reprochait d'avoir laissé mettre sa vie au pillage j et sans trop sentir ce qu'il perdait. Diderot touchait au déclin : il avait fait le travail des autres : n'était-ce pas au détriment du sien ? Après tant d'efforts, serait-il content de son œuvre? aurait-il rempli la mesure de ses espérances? Parfois il lui échappait de nobles plaintes, au souvenir de tout le temps qu'on lui avait dérobé ; il prenait en dégoût tous ses ouvrages ; TEncyclopédie même lui paraissait peu de chose au prix de ce qu'il aurait fait s'il avait suivi «la vocation de sa nature. » Mais cette vocation n'avait jamais parlé clairement ; au moment même où il s'accusait ainsi, il hésitait entre la géométrie et le drame philosophique. L'heure vint de faire un choix à son gré, et de se livrer sans obstacle au génie qui le possé-
dait. V Encyclopédie était terminée; par une sorte de coup de théâtre, Catherine II l'avait fait riche. Diderot a bien joui de la liberté qui lui était rendue : mais quel usage en a-t-il fait? où sont ces théorèmes qu'il entrevoyait? ces beaux drames dont il avait esquissé le plan? La vieillesse n'avait pas refroidi sa verve ; elle ne l'avait point réglée. Dans la carrière sans limites qui lui est désormais ouverte, elle déborde, plus effrénée que jamais. Voici des lettres, qui sont des volumes, des dialogues, où foisonne le paradoxe, des contes, qui faisaient rire aux éclats la société de Grandval, où Tonne se piquait pas de pruderie ; puis, çà et là, sans trop de raison, des prédications philosophiques dont le fond ne varie guère moins que la forme. La dissipation de l'esprit n'a fait que croître avec les années; Diderot n'en pouvait plus rejeter la faute sur les rigueurs de la fortune.
Dépendait-il de lui de faire autrement? On en peut douter, lorsqu'on voit où ses dernières illusions devaient aboutir. De pm'ssants motifs avaient pourlanl aiguillonné son ambition : la pensée de périr tout entier l'avait troublé, et il rêvait quelque grande cBUvre qui frappât les imaginations et défendît sa méïnoïïe devant la postérité; il voulait aussi, comme il TécnU Falconet, payer sa dette et élever une pyramide ^ bienfaitrice. Au moment de se mettre à l'œuvre^ ^^ ^' tombe dans ses perpétuelles incertitudes. D'abo^^* croit avoir mis la main sur une idée féconde, et rien moins que d'achever l'œuvre de Pierre le et de civiliser un peuple en composant pour 1
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Dictionnaire. Puis, il revient à son Juge^ qui fera suite au Père de Famille. Pour le Dictionnaire, il s'en est tenu au projet; du drame, il n'a tracé que Fébauche ; les longs ouvrages lui faisaient peur. Par une inconséquence singulière, il en commence un pourtant, et il Tachève : c'est un roman dont le ton ne convenait guère à son âge et à son manteau de philosophe. Il retrouve enfin une belle occasion de ressaisir sa gravité et de parler en sage ; le hasard y est encore pour quelque chose : c'est Naigeon qui lui demande une Vie de Senèque. A la lecture de Senèque et de Tacite, son esprit s'échauffe ; à mesure qu'il avance dans son ouvrage, il en rompt le cadre ; ce n'est plus un simple récit de la vie du philosophe, ni une analyse de ses ouvrages, ni une histoire du temps où il a vécu : c'est une sorte de testament où Diderot enferme, avec le dernier mot de ses méditations sur la vie et sur les hommes, son Apologie, provoquée, il est vrai, par les Confessions de Rousseau. Tel a été l'effort suprême de sa pensée ; était-ce bien là cette pyramide dont la masse gigantesque devait attirer de loin les regards et braver les injures des siècles? Je ne vois rien qu un cercle qui se ferme : d'une part, les Bijoux indiscrets^ après VEssai sur le Mérite et la Vertu; de l'autre, après Jacques le fataliste, V Essai sur les règnes de Claude et de Néron. Ni les historiens, ni les philosophes n'ont pris ce livre pour un chef-d'œuvre ; ce n'était pas même une œu\Te originale : Diderot finit par une déclamation sur Senèque comme il avait commencé par une paraphrase de Shaftesbury,
On ne doit pas être surpris de trouver, dans less)[>éculations philosophiques de Diderot, la même inconsistance et les mêmes entraînements que dans la conduite de sa vie. C'est la philosophie pourtant qui a été sa grande affaire, et, au jugement de ses contemporains, il avait tant fait pour elle, qu'on n'hésitait pas à la personnifier en lui. Quand les initiés disaient d'un mot le Philosophe, ce philosophe par excellence, le Locke de la France, le Socrate ou le Platon du dixhuitième siècle, ce n'était pas Voltaire, ni d'Alembert, ni Rousseau : c'était Diderot. Peu de gens s'y seraient trompés, et Diderot lui-même ne songeait guère à s'étonner d'un tel hommage. Il y avait bien quelques titres: personne autour de lui n'a professé plus hautement son zèle pour la vérité, ni, dans la recherche de la vérité, revendiqué avec plus d'audace les droits de la raison humaine. Les abus de l'autorité, en matière de doctrine, lui avaient rendu l'autorité odieuse, quelle que fût la forme sous laquelle elle s'impose à la pensée. Il l'attaquait résolument dans les censures de rÉglise, dans les arrêts du Conseil ou du Parlement, dans la tradition de l'école, dans la coutume et les préjugés; en toutes choses et en tout lieu, il rejetait la tyrannie des idées reçues. Il avait si peur de traîner un bout de chaiue, qu'il lui eu coûtait peu de se
démentir lui-même, et qu'il prenait plaisir à contredire ouvertement le sens commun.
Le Philosophe a-t-il laissé une philosophie, et que vaut-elle? Question délicate, et sur laquelle nous pourrions bien voir se ranimer tout à l'heure le double fanatisme deNaigeon, qui élevait Diderot aux nues, et de La Harpe qui l'a traîné dans la boue. Heureusement, il s'est formé dans l'intervalle une opinion moyenne qui prévaudra. On la retrouve avec des nuances dans la scrupuleuse analyse de M. Damiron, et dans la belle, étude de M. Bersot : l'un, plus occupé de montrer Tinsuffisance ou le péril des idées de Diderot, l'autre, plus porté à en faire ressortir l'originalité. M. Vacherot en avait d'avance indiqué la mesure dans un substantiel et lumineux article du Dictionnaire des Sciences phi^ losophiques ; M. Barni s'y rallie dans ses Éludes sur la Philosophie morale et politique au dix^huitième siècle. Ce sont là des juges dont on ne contestera guère, dans la question qui nous occupe, ni l'impartialité, ni les lumières. M. Rosenkranz reprend par le détail, et il confirme en somme leur jugement. Sur ce point, il était nécessaire de suivre, comme il l'a fait, d'année en année, et, pour chacun des ouvrages de Diderot, d'une page à l'autre, le progrès, ouplutAt les variations et les incertitudes de sa pensée. M. Rosenkranz remplit cette tâche avec une entière bonne foi : son dessein n'est pas de faire la leçon à Diderot, ni de la faire à sa place ; il le laisse parler et il l'expliqu(\ en homme qui a bien ses réserves à faire et qui les fait en temps utile, mais sans l'ombre de pédan-
terie. Je ne sais si Ton a jamais porté plus» loin dans la critique l'oubli de soi-même , l'esprit d'eïaclitude et ]a tolérance philosophique.
Diderot s'est piqué de logique aussi bien que de hardiesse et de profondeur; mais la logique a des entraves trop incommodes pour les yives saillies d'une imagination passionnée. Comment Diderot les auraitil subies? Il n'a jamais obéi qu'à l'inspiration du moment ; d'une heure à l'autre, pour d'autres auditeurs, dans le feu de la controverse, il changeait de point de vue, d'argument, de conclusion, et la critique, lorsqu'elle y veut regarder de près, sans parti pris, est fort en peine de ressaisir, dans ces perpétuelles vicissitudes, les éléments d'une doctrine qui puisse être définie ou former l'objet d'un examen rigoureux. Il ne faudrait pas exagérer toutefois l'incohérence des idées de Diderot, ni abuser contre lui des inconséquences qui lui échappent. Cette fougue de tempérament, qui le rend incapable d'un dessein suivi, réussit à y suppléer elle-même, dans quelque mesure ; au fond, dans ce pêle-mêle d'opinions qui se succèdent ou qui se croisent, il y a pourtant une tendance qui l'emporte sur toutes les autres, et peu à peu subordonne à une sorte d'unité les efforts confus de cet esprit si peu maître de lui-même. D'un seul mot, on peut caractériser ce qu'il y a de plus nouveau, de plus spécieux et de plus constant dans ses principes : en métaphysique , en esthétique, en morale, Diderot a voulu être, et il a été le philosophe de la nature.
Diderot a commencé par la morale, et il devait flm'r par là. Prêcher sur les mœurs, c'était sa vocation avouée, sa manie, a-t-on pu dire, tant il le faisait quelquefois hors de propos et de mesure. Dans les Pensées philosophiques^ imprimées en 1746, et qui sont, à proprement parler, son premier ouvrage, il débute par une chaleureuse apologie des passions. Il est las d'entendre déclamer sans fin contre elles : on leur impute toutes les peines de V homme : pourquoi oublie-t'K)D qu'elles sont aussi la source de tous ses plaisirs ? Diderot va plus loin, et il déclare hautement qu'il n'y a « que les passions, et les grandes passions, qui puissent élever l'âme aux grandes choses. » On n'atteint que par elles au sublime, dans les mœurs comme dans les beaux-arts. « Les passions sobres, s'écrie-t-il, font les hommes communs. » Et encore : « Les passions amorties dégradent les hommes extraordinaires. La contrainte anéantit la grandeur et l'énergie de la nature. »
Il faut bien pourtant ouvrir les yeux à l'évidence et considérer aussi le mauvais côté des choses. Diderot ne saurait méconnaître qu'il y a des passions dont les excès n'émeuvent que le dégoût ou l'épouvante. Il en prend aisément son parti. Parfois il raisonne en artiste, et se platt aux émotions fortes, quelle qu'en puisse être ou la nature, ou l'origine; et c'est alors qu'il laisse échapper cette sentence : « Tout ce que la passion inspire, je le pardonne. » Tantôt il lui suffit de trouver une compensation aux actions atroces que la passion fait commettre dans les grandes actions, dont
rhumanité n'aurait pas eu le spectacle, si les philosophes qui la traitent en ennemie avaient réussi à Tétouffer. Tantôt il a la simplicité de croire que le mal porte avec lui son remède, que le conflit des passions contraires peut suffire pour les balancer l'une par l'autre, .les ramener toutes à l'unisson, et du fracas môme des dissonances tirer l'harmonie. Ainsi, c'est aux passions elles-mêmes qu'il s'en remet du soin de modérer les passions ; par une sorte de défi à la doctrine rigide qui, dans son mépris pour la nature, avait trop cherché à la comprimer, Diderot pousse la confiance en elle jusqu'à l'affranchir de toute règle.
Livrée ainsi à elle-même, la nature peut s'égarer : mais son penchant la porte au bien, si le bien n'est pas au Ire chose que le libre développement des facultés que l'homme a reçues en naissant, que la satisfaction des besoins qui sont la condition de son existence présente ; si le bien n'est en d'autres termes que le plaisir, mais le plaisir sous des formes variées, que Diderot distingue avec soin, non sans placer au-dessus des plaisirs des sens, qui touchent vite à la satiété et dont le moindre excès peut être funeste, les plaisirs de l'esprit, les plaisirs du cœur, et, parmi ceux-ci, le plus doux de tous, le plaisir d'aimer, d'être aimé, de faire le bien. Ainsi la vertu trouve sa place dans cette doctrine du plaisir, comme le principe le plus assuré du bonheur et sa forme la plus accomplie. Dès lors, il semble qu'on puisse épargner à la faiblesse humaine toutes ces pénibles idées d'obligation, de responsabilité, de mérite et de démérite : la voie de la perfection
n'est plus cette voie étroite, ardue, où les meilleurs n'avancent qu'à pas lents, au prix d'efforts douloureux ; c'est une pente aisée où l'on n'a qu'à se laisser conduire, comme au fil d'une eau courante, par les besoins de son cœur, et je ne sais quel sentiment confus de sa destinée.
On comprend que Diderot se soit fait illusion sur la force de ce penchant naturel qui pousse les hommes à faire le bien. Il faut souger à tous les dons qu'il avait lui-même reçus de la nature, et précisément rien ne fait mieux sentir Terreur où il est tombé que les inégalités de sa conduite et les faiblesses étranges auxquelles un si excellent homme s'abandonnait sans résistance, en dépit de sa bonté naturelle et des promesses fastueuses de sa philosophie. Demandez-lui son bien, son temps, le sacrifice de sa liberté ou de sa gloire : dans la chaleur du premier mouvement, les résolutions les plus magnanimes ne lui coûteront aucun effort ; mais dans le train ordinaire de la vie, il perd l'idée nette de ses devoirs, et n'a jamais appris à se contraindre. C'est à peine s'il y a jamais songé, peut-être l'essayerait-il en vain , il ne l'essaye pas. Il est ce que son tempérament l'a fait, prodigue, gourmand, libertin; aux soupers de Grandval, chez madame de Puisieux et ailleurs encore, on rougit quelquefois pour lui des exemples que donne ce réformateur des mœurs pubUques. Il en parait lui-même un peu embarrassé, et par instants on surprend sur ses lèvres les mots de mauvais mari, de mauvais père; le sentiment de son infirmité lui persuadera sans doute de soumettre
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à un examen plus rigoureux ses actions et ses maximes, et il reconnaîtra la nécessité d'une règle étroite en morale. Non ; tout à coup le remords qui commençait h poindre est étouffé, il s'étourdit par des sopbismes. Est-ce que la continence et la pudeur, la chasteté, le respect des lois du mariage sont quelque chose? est-ce que la nature n'autorise pas tous les plaisirs auxquels elle peut suffire? Et l'auteur du Père de Famille ne craint pas de ruiner le principe des affections domestiques; ce moraliste pris en défaut aime mieux justifier ses faiblesses que d'en rougir, et nier Texistence de la règle que d'y sacrifier le caprice de sa fantaisie, le besoin de la nature et ce que l'on commençait à appeler les droits de la passion.
Que Diderot dans les plus tristes de ses paradoxes essaye de tourner en ridicule telle ou telle loi dont il a parlé ailleurs avec respect, le mal ne serait pas sans ressource : on en serait quitte pour attendre que le philosophe eût repris sa gravité; mais c'est le fondement même de toute morale qu'il ébranle et qu'il finit par renverser, lorsqu'il met en question le libre arbitre. Déjà, dans l'Encyclopédie, où l'on sait qu'il pèse toutes ses paroles, il laisse percer quelques incertitudes ; il a de la peine à marquer la différence qui sépare la volonté du désir; la volonté, qui dispose d'elle-même, en apparence cède à des impulsions irréfléchies, ou elle obéit à la nécessité. Écoutez maintenant Diderot dans le secret des épanchements intimes : son parti est pris ; il 'dira que la liberté est un mot vide de sens, et que la diversité de nos actions
de la diversité des motifs qui disposent de nous iïx^nciblement. Heureux donc ceux qui sont bien xiéSy et que le goût de la vertu ou le hasard des ciroonstances poussent à faire le bien! Les autres sont des êtres malheureux, funestes ; il faut les plaindre et veiller sur eux ; Diderot arme la société du droit de se défendre contre leurs fureurs, de les détruire pour n'être pas détruite par eux ; mais il les dégage euxmêmes de la responsabilité de leurs actions et les dispense de repentir.
Mettons qu'en [parlant ainsi Diderot se laisse em« porter au delà de sa pensée , et qu'un tel langage aurait allumé sa colère s'il l'avait surpris sur les lèvres d'un autre ; mais comment prendre encore au sérieux ks austères leçons que Diderot sème à pleines mains dans tous ses ouvrages? Quel prix auront pour nous <?es beaux discours, quand le sage lui-même est resté ^ns défense contre les faiblesses de sa nature, et si cest l'aveugle destin qui dispose des choses humaines et fait ployer à son gré les volontés?
La métaphysique apparaît comme par surprise, dans ^ livre qui semblait d'abord dirigé contre elle. Au moment où Diderot jeta sur le papier ses Pensées sur t^^terprétation de la nature (1754), il venait de lire B^xion, auquel il demandait une classification des sciences, et qui lui donna par surcroît les principes de ' l^ Hiéthode expérimentale. Un brusque changement ^ ^taUfait dans l'esprit de Diderot; il enveloppe dans ^B dédain pour les spéculations purement rationpelles même la géométrie, dont il s'était occupé avec
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passion. Désormais il n'attachera de prix qu'aux données positives de l'observation ; et non-seulement il ne veut plus estimer, parmi les sciences, que celles qui ont la réalité pour objet, mais sa pensée retourne avecardeur vers les résultats sensibles que l'art appuyé sur la science peut tirer d'une connaissance plus exacte de la nature. Les arts mécaniques auront une place dans Y Encyclopédie ; Diderot se réserve la tâche de les tirer de l'avilissement où le préjugé s'obstine à les maintenir. Il appelle sur l'agriculture et sur l'industrie lattention des contemplateurs oisifs ; il s'étudie à rapprocher de la routine où languissent les ateliers la science trop dédaigneuse et souvent stérile qui s'enferme dans les académies; il intéresse la philosophie, comme la politique, au travail utile en montrant que ses progrès n'importent pas moins à l'honneur de Tesprit humain qu'à l'accroissement de la richesse des nations.
Toutefois, son génie, porté vers l'affirmation et les conjectures, se trouva bien vite à l'étroit même dans le cercle immense des expériences particulières; à peine engagé dans ces recherches où l'opiniâtre application de l'esprit s'attache aux détails, déjà il aspire à relier ensemble les faits isolés, à concevoir une loi qui résume et concentre en elle toutes les lois, à ressaisir, dans l'infinie diversité des phénomènes, l'unité qui fait de l'univers un tout et de ce tout le seul objet ' possible d'une philosophie véritable. Par cette idée de l'unité, Diderot se trouvait ramené à la métaphysique; une thèse de Maupertuis sur l'unité des formes et des
espèces chez les animaux le fit remontera la théorie de Leibnitz sur les monades, à cette conception puissante qui substitue aux parcelles inertes de la matière inanimée la molécule organisée, sensible, active, mettant ainsi partout dans l'univers la force, écoulement mystérieux ou principe insaisissable de lavieuniverselle.il faut remonter aux poétiques élans de Lucrèce pour retrouver un enthousiasme pareil à celui qui s'empare de Diderot, lorsque son ardente imagination dépasse hardiment les limites imposées par la méthode de Bacon à Fceil de l'observateur, et par l'exemple de Leibnitz à la raison du philosophe, pour entrevoir la source inépuisable d'où la vie déborde et ce tourbillon éternel où s^agite et se renouvelle le nombre inBni des êtres qui remplit les immensités de l'espace.
En présence de ce spectacle et sur les hauteurs d'où il le contemple, Diderot n'échappe pas toujours à Téblouissement, au vertige, à ce qu'il appelle quelque part, d'un mot expressif, le délire philosophique. Les paroles montent à ses lèvres, inégales et tumultueuses: à voir ce flux et reflux de maximes, de problèmes, de conjectures, dont les unes ont si peu de poids, dont les autres saisissent par leur nouveauté, par leur profondeur, et sur lesquelles il glisse avec une égale insouciance on dirait qu'il n'en sait pas au juste le prix. L'esprit prophétique s'est emparé de la Sibylle ; elle rend au hasard des oracles, dont le sens, quelquefois obscur pour elle-même, contient le secret de l'avenir. Je ne dis rien que Diderot n'ait dit lui-môme. Dès que l'enthousiasme se refroidit, il redescend sur la terre, rit des
futiles questions qu'il vient d'agiter au sein des nuages, et invite les hommes à ne rien perdre, pour en chercher la solution, du peu de temps qui leur est donné pour vivre et pour être heureux. Plus tard, lorsqu'il reviendra sur cette grande vision d'une matière sensible, infinie et nécessaire, qui trouve en elle-même le principe de la vie, et à laquelle il suffit de passer de la puissance à l'acte pour produire toutes les parties de l'univers, «depuis la pierre jusqu'à l'homme, » il s'applaudira lui-même d'avoir mis dans la bouche d'un homme qui rêve un mélange (ce sont ses termes) de folie et de sagesse, d'extravagance et de profondeur. Par ce culte pour la nature et cette ardeur impatiente qui de toutes parts provoque les découvertes utiles, Diderot a donné à la philosophie expérimentale une impulsion puissante et féconde. Il est regrettable que, par une erreur de méthode, il ait cru sa logique et sa bonne foi engagées à en associer les progrès avec les progrès de l'athéisme. On peut croire que la morale ne l'aurait pas conduit à de telles conséquences. Dans la préface qui précède sa paraphrase ' de V Essai sur le mérite et la vertu (1746), il était parti de ces deux axiomes empruntés à Shaftesbury, qui semblaient unis entre eux par un lien nécessaire. Point de bonheur sans vertu. — Point de vertu sans croyance en Dieu. Et M. Damiron observe, avec une grande justesse, que Diderot n'a incliné vers Tathéisme que du jour où, perdant de vue les preuves morales de l'existence de Dieu, il a cherché Dieu hors de lui, dans le monde visible. D'abord, il lui suffira de l'aile
d^uD papillon pour lui montrer Dieu aussi clairement qu il voit la pensée dans les ouvrages de Newton. Plus on connaît les merveilles de Tunivers, plus on est porté à répéter comme le psaume que les cieux cé^ lèbrent la gloire du Créateur. Insensiblement Diderot se plaindra des théologiens qui enferment Dieu dans Tenceinte étroite du sanctuaire, puis des philosophes qui recourent à lui hors de propos pour expliquer les mystères de la nature. Tantôt il voudra qu'on élargisse Dieu, qu'on le voie «partoutoùilest; » tantôt, que Dieu soit mis hors de question, dans des problèmes qu'on se flatte d'éclaircir, et qu'on rend insolubles en l'y mêlant* Déjà il se demande si le moyen le plus simple de comprendre les rapports de l'esprit et de la matière ne serait pas de les confondre en une seule substance et de confondre Dieu avec l'univers ; dans l'étrange prière qu'il avait écrite pour servir de conclusion aux Pensées sur l'in* ierprétation de la nature^ il l'invoque et ne sait pas s'il existe ; il se promet d'agir comme s*il était en sa présence et déclare presque aussitôt qu'il laisse le mal et suit le bien sans penser à lui. « Me voilà, s^oute-t-il, <c tel que je suis, portion nécessairement organisée a d'une matière éternelle et nécessaire, ou peut-être « ta créature. » Du moment que sa foi est incertaine, et que Dieu ne lui est plus nécessaire, ni pour s'attacher au bien, ni pour expliquer l'existence du monde et son harmonie, Dieu est une pure hypothèse, et, par degrés, cette hypothèse d'abord spécieuse, devient indifférente, et, après l'avoir négligée comme inutile, le
philosophe est conduit logiquement à la rejeter comme importune. A quoi bon deux substances distinctes ou confondues? Dieu n'existe pas plus dans le monde que hors du monde, et tout s'explique, ou, du moins, rien n*a plus besoin d'être expliqué, pas même Texistence du mal physique et du mal moral : problème insoluble où la raison se perd, si c'est la Providence qui a ordonné le monde ; simple phénomène que l'observation reconnaît sans être eu peine de sa cause, si le monde, à tous les moments de la durée, n'est qu'une des formes passagères que la matière organisée traverse dans son mouvement éternel.
La raison de Diderot a pu se croire satisfaite par l'apparente simplicité d'un système où l'on se flatte de supprimer la plupart des problèmes qui sont le tourment de l'intelligence humaine. Sa logique en a triomphé ; mais Tinconstance et la sincérité du philosophe nous permettent d'opposer à ses affirmations, à ses bravades, les incertitudes où son bon sens le replonge et les plaintes qu'arrache à son cœur la dure nécessité de ne plus chercher en dehors et au-dessus de la nature l'idéal vivant de son amour. Diderot a beau fermer le cercle de sa démonstration ; sa foi se réveille, comme celle de Rousseau, avec le lever du soleil ; l'aile du papillon le fait encore songer comme au temps où il était jeune ; il suffit du bluet et de l'épi qu'il vient de cueillir au bord du sillon pour le plonger dans de muettes rêveries. « Que faites-vous là? demande Grimm, plus fait pour raisonner que pour sentir. — J'écoute. — Oui est-ce qui vous parle ? — Dieu.
—Eh! bien? — C'est de Fhébreu : le cœur comprend, mais l'esprit n'est pas assez haut placé. » Ne suffit-il pas que le cœur comprenne ? et Diderot n'avoue-t-il pas lui-même à Falconet que « les vérités du sentiment sont plus inébranlables dans son àme que les vérités de démonstration rigoureuse ? »
Là où le sentiment domine et fait taire l'esprit de système, le philosophe oublie volontiers qu'il est athée, il ne peut plus l'ôtre ; il a sans cesse le nom de Dieu sur les lèvres, non par un reste de prudence, ni par un pur artifice de rhétorique, mais parce que Dieu attire, à son insu, le libre élan de son Ame. C'est pourquoi l'esthétique de Diderot est presque exempte des excès où il se laisse entraîner en morale comme en métaphysique. Et toutefois lorsqu'il disserte sur les règles de la poésie, lorsqu'il juge un tableau ou une statue, son instinct le porte aussi à combattre les conventions arbitraires et la fausse noblesse où se guiode le style académique, pour ramener tous les arts aux réalités du monde extérieur et de la vie. C'est à la nature qu'il en appelle, lorsqu'il veut renouveler le drame et substituer dans la tragédie aux solennelles infortunes des héros de la fable et de l'histoire, des caractères, des aventures, une façon de sentir et de parler qui se rapprochent des conditions ordinaires de la vie de chaque jour, ou lorsqu'il éprouve une admiration si vive à la vue des scènes domestiques de Greuze, à la vue d'un raisin et d'un mouchoir peints par Chardin. Diderot est plus sensible que personne à la fidélité de Timitation, mais comme il se récrie à la
seule idée d'une imitation servile et d'une vérité triviale ! Quel prix il attache au choix des objets, à la noblesse des formes, à l'expression dans le coloris. Il veut qu'on étudie de près la nature, mais qu'en la prenant sur le vif on la relève par la magie du faire et par la poésie de la pensée. S'il a tant aimé Vernet, c'est que Vernet ne prend pas au hasard les sites, c'est qu'il excelle à les embellir, c'est qu'il fait sentir plus fortement que la nature même a la grandeur, la puissance, la majesté de la nature. » Il crée, en un mot, et les créations de l'artiste, ce reflet de la beauté suprême qu'il met dans ses œuvres, rappelle involontairement au philosophe la création de Dieu et la pensée souveraine qui préside à l'harmonie de l'univers.
Comment cet invincible besoin du cœur, qui cherche en Dieu l'idéal de la beauté, n'y chercherait-il pas aussi l'idéal de la justice? Diderot met volontiers dans la pratique des vertus les plus difficiles la dignité de la nature humaine. Pour y atteindre, il ne lui suffit pas toujours de compter sur les bons penchants, ui même sur l'effort de la raison. Il sent, lui aussi, combien il « nous est doux d'imaginer, à côté de nous, au-dessus de notre tête, un être grand et puissant, qui nous voit marcher sur la terre. » Il a soif d'une récompense immortelle pour le bien qu'il aura fait à la sueur de son front, sans en recueillir d'autres prix que l'ingratitude. Il se révolte surtout à la pensée que le méchant puisse, sans craindre aucun châtiment, finir une vie souillée de crimes et trempée des larmes de l'innocence : «Ils nous auront fait pleurer, dit-il,
et ils ne pleureront point ! » Condamné à se débattre . en vain contre les conséquences fatales de ses principes, il ajoute cette parole doublement sincère et doublement triste : « Je souffre mortellement de ne pouvoir croire en Dieu. »
Diderot a souffert jusqu^à la fin de cette impossibilité d'accorder son cœur avec sa raison ; il a pu regretter le temps où il avait été, comme Voltaire, un des apôtres les plus convaincus de la religion naturelle. Mais le regret de ne plus croire ne rend pas la foi à une âme loyale qui, pour croire, a besoin d'être convaincue; il ne restait à Diderot d'autre refuge contre l'insuffisance de sa propre doctrine que le scepticisme, oreiller moins fait pour sa tête que pour celle de Montaigne. On sait les dernières paroles que sa flUe ait recueillies sur ses lèvres au lit de mort : a Mes amis, disait-il, le premier pas vers la philosophie, c'est l'incertitude. » Ainsi après quarante ans d'une si grande activité, Diderot en était, de son propre aveu, au premier pas, à la négation, au doute, qui ne sont pour la philosophie qu*un passage des opinions qu'on a reçues à des convictions personnelles et réfléchies, que la raison accepte sur le seul témoignage de l'évidence ; Diderot finissait par où Descartes avait commencé. Sur cette table rase où il n'avait laissé debout ni les croyances que la prudence de Descartes enfermait dans Tarche sainte, ni les principes que le bon sens de Voltaire n'a jamais consenti à répudier, il s'était flatté de relever le gigantesque et ruineux édifice des connaissances humaines, de léguer, lui
aussi, à Favenir, uq système et une méthode. Il fallut bien ouvrir les yeux et reconnaître que la tâche était trop lourde pour ses forces. Diderot n'est pas un de ces génies souverains qui s'emparent des intelligences et les guident par des voies nouvelles et sûres à la conquête de la vérité. Il n'exerce pas sur les progrès de la science cette action paisible et féconde. Le propre de sa nature est d'agiter les questions sans les résoudre et les esprits sans les conduire ; il leur communique comme un levain qui fermente, l'ardeur inquiète où sa vie s'est consumée ; puis il les abandonne à leurs propres forces et au hasard de leur destinée. Où seront-ils emportés par leur élan ? Vers les ténèbres ou vers la lumière? C'est une aventure à courir. Il y faudrait porter avec l'audace de Diderot la sagesse dont il était incapable. Et pourtant préf(}rons l'audace qui se joue avec les périls à la sagesse pusillanime toujours prête à se replier sur elle-même. Comptons assez sur la force de la vérité pour espérer qu'elle prévaudra dans ce chaos d'idées où elle paraît prête à se perdre. Le pire, dans cette confuse et pénible histoire des efforts de la pensée humaine, ce n'est pas la témérité qui s'égare, c'est l'indifférence qui s'engourdit, c'est l'inertie, stérile et froide comme la mort.
La mobilité d'impression et la fougue de tempérament qui ont jeté plus de désordre dans les systèmes
de Diderot que dans la conduite de sa vie, pouvaient tourner au profit de son originalité dans le domaine de la pure critique ou de la fiction. Ce n'est point là une simple présomption pour M. Rosenkranz, et le savant professeur qui pèse les titres de Diderot, comme philosophe, avec une si grande impartialité, l'apprécie, comme écrivain, avec une extrême complaisance. Il y aurait trop de mauvaise grâce à contester sur ce point, Fautorité de son jugement. M. Rosenkranz parait savoir très-bien notre langue; j'ai souvent rapproché du texte original les citations qu'il multiplie à dessein dans ses analyses, et je crois pouvoir dire que ses traductions reproduisent avec une égale fidélité la pensée de l'auteur et le mouvement de son style. S'il lui arrive de fermer les yeux ou s'il passe légèrement sur des taches que nous relèverions à notre tour avec quelque sévérité, ce n'est pas qu'elles lui échappent; c'est que l'esprit qui préside à la critique n'est pas tout à fait le même dans les deux pays, et que, par une singularité reraarqimble, les défauts de Diderot qu'on traite en France avec le plus de rigueur sont peut-être ceux qu'on pardonne le plus volontiers en Allemagne.
Et d'abord c'est presque un lieu commun pour la critique française que Diderot a laissé de belles pages, mais qu'il n'a pas fait un livre. M. Rosenkranz ne peut pas admettre, il ne peut pas comprendre un arrêt aussi rigoureux ; là où tant d'autres se sont accordés à trouver disette, il n'aurait eu, lui, que l'embarras du choix. Évidemment on a, de part et d'autre, sur ce qui fait l'essence d'un livre des idées assez différentes. Laissons
de côté les mérites de la forme et ne chicanons pas un auteur sur l'étendue de son ouvrage. Le sens commun est d'accord avec les règles de l'école pour exiger du moins qu'il se soutienne par l'intérêt du sujet, comme par l'enchaînement et la proportion des parties qui le composent. M. Hosenkranz est véritablement débonnaire lorsqu'il examine, de ce double point de vue, les drames ou les romans de Diderot. Il y fait gravement la part du génie qui a créé et celle de l'art qui or* donne. Oui, le génie et l'art ont laissé là des traces de leur passage; ils ont semé sur la trame complaisante des beautés neuves dont l'éclat saisit; mais la fécondité d'invention chez Diderot s'arrête au détail ; elle ne suffît pas pour combiner et pour animer un tout. En voyant M. Rosenkranz suivre de scène en scène, avec une attention scrupuleuse, le progrès de l'action et le développement des caractères, on est tenté de sourire, et malgré soi l'on songe au plaisant éloge que l'Arioste a fait de cette bête magnanime, si fidèle, si prompte, si intrépide : elle avait toutes les vertus, et ..• elle était morte ! Diderot a beau s'inspirer du souvenir de ses lectures et des leçons de l'expérience, mêler à ses fictions le récit d'infortunes trop véritables, arranger pour le théâtre une intrigue de Goldoni ou l'histoire de sa propre jeunesse; il n'a pas eu l'heureuse fortune d'inventer une de ces fables bientôt populaires, ni un de ces types immortels, qui se perpétuent dans la mémoire des hommes, je ne dirai pas même comme les héros d'un Shakspeare ou d'un Molière, mais comme ceux de Lesage, de Richardson, comme Manon Les-
caut, Candide et Pangloss ou Figaro. Garde-l-on une idée nette de Dorval, de Ctairville et de Constance, de Saint-ÂIbin et de Sophie, ou même de Jacques et de son maître? Je vois bien là des noms, des marques et des rôles, des formes plus ou moins expressives dont le philosophe a revêtu des idées qu'il voulait rendre sensibles : c'est le Fils naturel^ le Père de famille, le Schériff, la Religieuse, des abstractions, mais nulle part une physionomie animée, distincte; nulle part cette illusion que la vérité poétique produit avec autant de force que les réalités de l'histoire.
Le même calcul se fait sentir dans la conduite de l'intrigue : les péripéties sont forcées ou communes, le dénoùment facile à prévoir, comme dans une morale en action. Les épreuves que traversera la jeune fille jetée dans un couvent sans vocation offriront la 8uite marquée d'avance de tous les griefs que la philosophie peut faire valoir contre le principe ou contre les abus des vœux monastiques. Le plan est, en ce cas, froidement didactique ; ou si le romancier rend à sa fantaisie un plus libre essor, il n'y a plus de plan ; les épisodes se succèdent, le récit en passant sur d'autres lèvres change de sujet; et le fil qui relie ce tissu d'anecdotes de toute origine et de toute nature est si léger que, sous l'apparence d'un roman, les deux plus longues fictions de Diderot ne sont réellement qu'un recueil de contes, où l'on voudrait prendre la fleur et laisser le reste, sans que le cadre de la fiction méritât beaucoup de regrets, .
D'ailleurs, ne sait- on pas d'avance que ce qui man-
quera dans les compositions de Diderot, celles mêi où Toriginalité des idées ne fait pas défaut, c'est Y\ nité, c'est la suite. Ses ouvrages philosophiques soi plus décousus que ses romans. Il donne au hasard, mesure qu'elles se pressent sous sa plume, ses Pensét philosophiques, ses Pensées sur t interprétation de^^ 4 nature^ ses Principes de politique^ rédigés sous titre de Notes écrites de la main dun souverain à^ à marge de Tacite^ ou bien encore ses Pensées détaché^^séit sur la peinture, la sculpture, l'architecture et la poésU ^Bi€ Dans ÏEssai sur les règnes de Claude et de Néron, « prend un à un les ouvrages de Senèque dans l'ord où l'édition les lui donne, comme dans la descripti d'un salon de peinture il suit l'ordre des numéros catalogue, ou'dans V Encyclopédie celui des lettres l'alphabet; sans se mettre en peine, alors mêmequ le pourrait, de rapprocher les objets qui ont entre e des rapports plus réels et plus étroits. Ou si, par h sard, il a un plan nettement indiqué par la nature d choses, comme dans la Lettre sur les aveugles ou da les Discours siir la poésie dramatique^ il réclame sa: détours à tout instant le droit d'ouvrir des parenthèse de quitter son sujet sans trop s'engager à y reven et de s'abandonner sans scrupule à ce qu'il a lui-mê appelé le libertinage de son esprit.
Ainsi les seuls ouvrages de Diderot qui soient d^H^^ compositions achevées sont des ouvrages de courte h=ialeine, ceux où il n'a pas eu le temps de prendre l^^mimôme en dégoût l'uniformité de sa tâche, ceux oi^Ei // a pu rester d'un bout à l'autre sous l'empire d'^fc^we
DIDEROT ET LA CRITIQUE ALLEMANDE. 2f)9
seule pensée, et où la force de rémotion a tenu lieu, pendant quelques heures, du recueillement dont il était incapable. Le meilleur de ses traités, c'est le petit Essai sur la Peinture^ qui sert de conclusion au salon de 176o. Ses drames en cinq actes et ses longs romans pâlissent à côté des vingt pages où il raconte, d'une voix entrecoupée par les larmes, les misères de cette a bonne et honnête La Chaux, » qu'il avait consolée et secourue ; on les oublie volontiers pour les Deux amis de Bourbonne ou pour le Neveu de Rameau. Étaient-ce là des chefs-d'œuvre? J'y consens. Mais ce ne sont pas des livres.
J'ai hésité pour le Neveu de Rameau : de tous les petits ouvrages de Diderot c'est le plus saillant, par son étendue comme par son originalité. Gœthe en a précisément admiré l'ingénieuse et savante ordonnance, et M. Rosenkranz en veut un peu à M. Sainte- Beuve de n'avoir pas souscrit aux éloges de Gœthe sans restriction. Pour moi, j'en rabattrais peu de chose, et prends plaisir à reconnaître que ce dialogue étrange et charmant n'a pas le décousu des conversations ordinaires, qu'on peut sans trop d'effort ressaisir sous le désordre apparent des propos qui se croisent cette suite de raisonnements que l'auteur de Faust^ compare à une chaîne d'acier « cachée sous une guirlande de fleurs. » L'image est gracieuse, et n'est pas trop inexacte. Tenons compte des privilèges du dialogue et de la singularité du principal interlocuteur : la vraisemblance permet, elle exige que cette espèce de gueux famélique interrompe à tout instant le récit de ses
aventures, qu'il mêle à des paradoxes sur la morale et à la satire du temps présent des réflexions sur la musique et les musiciens; qu'il paraisse se perdre dans une confusion d'idées qui tient de l'ivresse et de la folie. C'est le trait distinctif de cette organisation nerveuse, maladive et dégradée, de mêler à la dépravation du cœur les délicatesses d'un goût raffiné, de [laisser entrevoir sous la cynique effronterie de ses aveux je ne sais quoi dont l'éducation, les circonstances ou l'effort de la volonté auraient pu faire un honnête homme et un grand artiste. Ces brusques passages du faux au vrai, du bien au mal et du sublime au grotesque, font la vérité du portrait; ils achèvent de mettre en relief le contraste des boutades incohérentes échappées à une pauvre cervelle malade avec le cordial et ferme langage du philosophe, attaché à la vertu par instinct et par conviction, qui essaye en vain de ranimer, au fond de cet abîme de corruption, l'idée du devoir et le sentiment de la dignité humaine. Pourquoi donc la pensée de l'auteur, qui parait si claire à distance, echappe-t-elle presque toujours à une première lecture î Pourquoi l'unité de la composition n'est-elle pas aussi sensible pour M. Sainte-Beuve que pour M. Hoseakranz? Pourquoi celui-ci, qui en est frappé comme Gœthe, n'accepte-t-il pas de tout point l'explication que Gœthe en avait donnée? Ce n'est pas que le dialogue soit composé sans art; c'est qu'il est trop long de moitié; c'est que Diderot s'appesantit trop sur chacun des incidents qui tour à tour laissent entrevoir et reculent la conclusion ; c'est que la diffusion se glisse
i les détours de rentretien, et que, tout en admi- Ja richesse de détails, le relief et l'ardent coloris cette vive peinture, on regrette parfois la touche re du pinceau de Lesage ou la manière piquante sobre de Voltaire.
Ite style de Diderot ne manque assurément ni de solidité, ni d'éclat, mais il est négligé et inégal ; on sent civa^il a écrit comme il causait. 11 est vrai que c'était ^n causeur prodigieux : siir aucun sujet, il n'était pris <^u. dépourvu; les idées jaillissaient de ce puits sans fond, comme dirait Grimm ; vraies ou fausses, il leur donnait tout d'abord un air de nouveauté et de pro* fondeur. Pour les soutenir, il savait manier tous les *^>ns, passant avec une facilité extraordinaire de la granité à l'enjouement, de l'ironie à la véhémence ; il était naïvement surprix de toutes les choses douces, Pa^thétiques, hardies, sublimes, quejui suggérait sa ^erve ; lorsque l'enthousiasme s'emparait de lui, on cessait de le contredire, et ceux dont la raison résis- ^ît encore, étaient sous le charme de son génie : « J'ai éprouvé, dit Morellet, peu de plaisirs de l'esprit au- *^»stis de celui-là » ; et tous les contemporains , à 1 envi, ont confirmé ce témoignage.
Comment s'étonner que Diderot, la plume à la main, ^*^ ^limé encore ces formes du dialogue qui lui permettaient de retourner une question sous toutes ses ^^Oes, et d'exercef, en plaidant quelquefois le pour et
Contre, la fécondité et la souplesse de son talent? Il ^ nciet volontiers en scène : c'est lui-même qui cause ^^^c des interlocuteurs imaginaires, comme son Uor-
val, OU réels, comme son père, et d'Alembert, et maréchale de Broglie. Ailleurs, même lorsqu'il a p uu tour moins dramatique, il vient un moment où n'y tient plus et rompt la suite du discours, pour i troduire un personnage épisodique ou tout au moi passer parole à ses lecteurs. Dans les Salons, il pre à partie Grimm, et se fait donner par lui la répliqu il rapporte ce que Chardin lui a dit, ce qu'il a dit lui: même à Naigeon; il interpelle ou le spectateur, qui n voit pas ce qu'il faut voir, ou l'amateur qui manque •son rôle, ou le peintre qui entend mal les règles de so art ; il apprend à Julliard ce que c'est qu'un paysage^ et à La Grenée comment il faut traiter l'allégorie ; iC arrache Loutherbourg à son sommeil pour le mener tremper son pinceau dans la lumière du jour naissant; ou c'est aux personnages du tableau qu'il s'adresse, et, avec l'apparence d'une bonhomie toute paternelle, il s'approche de la Jeune Fille de Greuze, pour la consoler de la mort de son oiseau, et peu à peu il lui dérobe le véritable secret de ses larmes.
On sent tout ce que ces entretiens, écrits d'inspiration ou de souvenir, jettent de variété et de mouvement sur la monotonie des analyses. Par moments, ils font illusion : on croit voir Diderot, tel que ses amis l'ont dépeint, avec son vaste front, ses yeux doux et vifs, avec cette physionomie qui changeait cent fois en une journée et qui tout à coup dans Je feu de Taolion prenait une expression singulière a de noblesse, d'énergie et de dignité ». Il faut avoir ainsi Diderot sous les yeux en le lisant, et rendre à la page muette
Taccent de sa voix pour avoir une idée juste de son éloquence. Mais, il Ta bien senti lui-même, la plume essaye en vain de rendre le prestige de la parole vivante ; les étincelles qui jaillissaient du choc de la discussion se sont dissipées ; la promptitude qui donnait à l'expression trouvée sur l'heure un air de justesse et de furce, n'est plus là pour en faire le prix ; et le lecteur de sens rassis exige plus de rigueur dans les pensées, plus de précision et de rapidité dans le style. Diderot n'a pas eu au même degré le don de causer et l'art d'écrire ; mais dans la conversation même il n'était pas exempt de défauts. Amoureux de la digression, comme du paradoxe, il s'est comparé lui-même à ces chiens mal disciplinés qui courent indistinctement tout le gibier qui se lève devant eux. On avait peine à le suivre dans ses perpétuels écarts, d'autant plus que, sur chacun des propos où il se laissait entraîner, il avait beaucoup à dire et le disait longuement. C'était toujours le même homme qui écrivait des billets doux a de quatre pages, » et des articles longs comme des traités. Insensiblement la surprise et l'admiration faisaient place à la lassitude, a Vous n'avez plus rien à dire ? » hasardait timidement un des auditeurs, comme dans le Paradoxe sur le cornédien. Et Diderot recommençait au risque de gâter ce qu'il répétait, jusqu'à ce qu'il s'ennuyât lui-même et s'interrompit enfin sans conclure, parce qu'il était l'heure de souper ou de dormir. Faut-il ajouter qu'il parlait seul depuis longtemps? « Cet homme-là, dit un jour Voltaire, est fait pour le monologue. » Ivre de sa
propre parole, il n'écoutait plus les autres, et pérorait. Diderot ne sait pas plus garder le ton lorsqu'il écrit. Ces dissonances et ce défaut de mesure peuvent avoir pour des étrangers peu d'importance. On Toit que^ Voltaire en était choqué. Ainsi Texige apparemmen le tour propre de notre esprit et de notre langue, génie le plus brillant, le plus fécond, s*il ne sait pa^
se défendre de la diffusion et de Tenflure, ne sera ja~^ mais compté en France ni pour un causeur accompli ml. ni pour un écrivain de premier ordre*
Cet homme, « fait pour le monologue, » dont la par.^ rôle improvisée captivait un auditoire, avait-il en Iul^- Tétoffe d'un orateur ? et ne lui a-t^il manqué qu'unes tribune pour déployer dans leur plénitude les dons^ qu'il tenait de la prodigalité de la nature ? Peut-être ^ avait-il lui-même cette idée, lorsqu'il refaisait son portrait manqué par Michel Yanloo et se donnait, avec un air de bonhomie, quelque chose de simple et de grand, et la tête (ce sont ses termes) « tout à fait d'un ancien orateur. » Génin regrette que le hasard de sa destinée ne l'ait pas fait naître un peu plus tard : il aurait pu éclairer de ses lumières nos Assemblées, égaler Mirabeau, l'éclipser peut-être. C'est gâter par une exagération trop sensible une conjecture séduisante et spécieuse. L'imagination peut aisément reculer de dix uns la décrépitude et la mort de Diderot et le mêler à toutes les péripéties de la Révolution française, où son rôle assurément n'aurait pas été celui d'un a contemplateur oisif. » La voix publique aurait désigné le PhiloBophe pour siéger parmi les élus du
tiers état. Je le cherche des yeux dans cette vivante peinture que David nous a laissée du Serment du jeu de paume. Voilà bien son costume, ses grands gestes et ses airs de tôte, ses lèvres qui frémissent, sa voix passionnée qui proteste d'un ardent amour pour la liberté, d'un zèle à toute épreuve pour la chose publique. S'agit-ii d'entraîner les irrésolus, de ranimer Tardeur prête à s'éteindre, d'inspirer la vertu du sacrifice ? J'aurais compté sur la parole de Diderot et sur ses exemples. Mais dans ces jours difficiles où les plus fermes raisons s'obscurcirent, aurait-il eu la sagesse comme il avait l'enthousiasme? N'aurait-il pas manqué à son éloquence ces clartés soudaines qui font luire la vérité dans les ténèbres, cette prudence qui échappe aux entraînements de la passion pour les contenir ^ et cet accent d'autorité qui, dans les discussions orageuses, maîtrise l'émotion des assemblées ?
On traite Diderot avec moins de complaisance, on lui fait plus d'honneur en somme, lorsqu'on s'accorde à reconnaître en lui le précurseur et le maître de ces écrivains toujours en alerte, prompts à tout voir et à tout juger, dont l'épineux métier est de retracer presque sur l'heure dans les journaux, à côté des vicissitudes de la politique, l'histoire plus confuse encore des idées et des mœurs, celle de la philosophie, de la littérature et des arts. Les Réflexions sur Térence^ Y Éloge de Richardson^ le célèbre morceau Sur les femmes^ d'ailleurs plus facile à citer qu'à lire, étaient des articles de journal. Les Salons en ont la forme et passent encore aujourd'hui pour le modèle d'un genre que
Diderot créait et qu'il a porté du premier coup à sa perfection. C'est bien pour le journal, et non pour la tribune, que Diderot semblait né. Là, son originalité aurait brillé dans tout son lustre; là, ses défauts mêmes auraient trouvé une excuse et pu tourner encore à son honneur. Si le paradoxe peut quelque part trouver grâce devant les amis de la vérité les plus sévères, c'est dans ces écrits fugitifs dont on n'attend pas qu'ils règlent les esprits, pourvu qu'ils en réveillent l'activité. Les négligences de l'improvisation peuvent être une des grâces de ces pages légères où l'on n'aimerait pas à soupçonner l'effort laborieux de l'esprit. Y relève-ton çà et là des disparates, et presque sans transition, à côté d'une familiarité excessive, un peu d'emphase ? Ces inégalités, qui déplairaient dans un discours comme dans une composition étudiée, se pardonnent plus aisément dans une causerie, où celui qui tient la plume est fort à l'aise, parce qu'il ne semble avoir affaire qu'à son papier, et cependant élève le ton par intervalles, parce qu'il parle pour le public et veut être entendu de tout le monde.