LBS ANDELYS ET MANCHESTER
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Si la chronique est digne de foi, un Anglais serait venu naguëres aux Andelys pour voir la maison de Poussin ; et, comme il priait un habitant de la lui montrer, celui-ci, après réflexion, aurait dit à l'étranger : « La maison de Poussin ? Nicolas Poussin ? Il y a quarante ans que je suis établi dans le pays, et je n'y connais personne de ce nom-là. »
L'anecdote n'est-elle pas controuvée ? Fût-elle exacte, je me demande si c'est bien à la ville des Andelys qu'elle ferait tort. Quel est donc cet habitant qu'on
interroge? Le premier venu? Peut-être un artisan qui ne sait pas lire ? Et on lui reproche de ne point connaître un personnage qui appartient à l'histoire, et une maison qui n'existe pas ! Mais le plaisant voyageur, qui s'aventure à demander aux échos de la roule ce qu'il n'a point songé à demander aux livres avant de partir, et compte sur la véracité, que dis-je ! sur l'érudition des passants, pour lui apprendre ce qui pourrait encore, après de longues recherches, mettre en peine les savants de profession !
Aujourd'hui, l'admirateur de Poussin le plus mal informé peut descendre sans crainte aux Andelys : les enfants qui jouent sur le quai le renverront du Petit- Andely au (Irand, si c'est la statue de Poussin qu'il veut voir; du Grand-Andely au hameau de Villere, s'il cherche, non pas la maison où Poussin naquit, mais le clos où la maison s'élevait jadis; et ce serait grand hasard, si on le laissait repartir sans avoir visité le salon de l'IIôtel-de-Ville et le précieux cabinet de M. Mesteil. Il n'aurait donc point perdu sa journée.
La statue de Poussin, statue de bronze, élevée sur
un socle de pierre à Tangle de la place du Marché , est le premier objet qui fixe les regards lorsqu'on arrive au Grand-Andely. Érigée par le département de l'Eure, au moyeu d'une souscription nationale, cette statue a
été inaugurée le 15 juin 485 i . Ce fut pour les Andelys une belle et mémorable journée. On était' accouru en foule, non-seulement d'Évreux et des villes voisines, mais de tous les points de la Normandie ; Paris avait envoyé à cette fête , qui était une fête véritablement Dationale, des écrivains, des artistes, quelques-uns des membres les plus illustres de l'Institut de France. Je n'ai rien à dire des discours et des poèmes récités à cette occasion. Il est facile de les retrouver dans les journaux de Fépoque et dans quelques publications spéciales.
L'emplacement choisi pour la statue a été critiqué ; la critique ne parait juste qu'en partie. Où le monument pouvait-il être mieux placé qu'au milieu de ce marché qui est le centre de l'agglomération des Andelys; à quelques pas des vieux bâtiments qui servent d'asile aux principales institutions publiques, et du salon de la Mairie qui est le musée de la ville;. au pied des collines qui dominent l'étroite vallée et dont on aperçoit les cimes verdoyantes par-dessus les toits des plus hautes maisons? De là Poussin reconnaîtrait les horizons familiers à ses jeunes années. Seulement le grand homme parait relégué dans un coin de cette place irrégulière, qui ne se prêtait à aucune disposition symétrique. Les maisons voisines, la halle qui semble à regret partager la place avec cette inutile construction, et surtout les hauteurs qui bornent la vue, écrasent la statue que les convenances de la perspective exigeaient plus grande et montée sur une base monumentale.
Peut«étre la nudité du socle réclamait-elle des basreliefs, mai^ la simplicité de rinscription est de bon goût : tout est dit par ce grand nom de Nicolas Poussin. Quant à la statue elle-même, H. Louis Brian, qui en est Tauteur, a représenté le peintre assis dans la campagne sur un débris d'architecture ; il observe et s'apprête à dessiner. L'attitude serait complètement heureuse, si le sculpteur n'en avait pas calculé l'effet d'après les règles de la perspective pittoresque, plutôt que diaprés les conditions rigoureuses de cet art sévère auquel on ne permet pas de sacrifice. Vu de la droite, le mouvement de la jambe est aussi disgracieux que tourmenté. Les traits et la physionomie sont étudiés avec soin ; chacun reconnaît aisément, dans la statue de M. Brian, Poussin, tel qu'il s'est peint luimême et vit dans toutes les mémoires, un peu effé* miné pourtant : cette douce rêverie n'est pas précisément l'expression de son austère et puissant regard. La statue de Julien, moins simplement conçue et traitée dans le style théâtral des premières années de ce siècle, indiquait d'une manière plus sensible la vigueur du génie et le vif transport d'une inspiration soudaine.
Cette statue de Julien, ou du moins le modèle en plâtre de la statue exécutée en marbre pour Tlnstitut, avait été promise aux Andelys par le sculpteur luimême ; les Annales du Musée publièrent en Tan X le projet d'un sacellum que l'architecte Harou voulait construire au pied du château Gaillard, non loin de la Seine^ sous les ombrages mystérieux d'un bois
sacré, et où Poussin aurait été adoré comme les héros, eomme les demi-dieux de Tantiquité profane ^
Pour couvrir les frais, une souscription fut ouverte en 1 802 ; le premier Consul y prit part, ainsi que David, Grétryet Méhul, Legouvé, Talma, les écrivains et les artistes les plus illustres de cette époque. En 1807, on fit un nouvel appel à tous les amis des arts et de la gloire nationale^ et on annonça que les travaux allaient être commencés. Mais ils ne le furent point, et les Andelys durent attendre jusqu'en 1851 le monument de la place du Marché, qui vaut mieux, malgré toutes DOS réserves, que le plâtre de Julien, enfermé dans le saeeUum romain et païen de Tan X !
Tout ne fut point perdu pour la patrie de Poussin. Les fonds de la souscription disparurent; il ne resta qu'une offirande, celle du Musée de la Nation ; mais frétait la plus précieuse. Harou ayant réclamé, pour son monument, une œuvre originale de Poussin, le Ministre de Tlntérieur, qui était alors François de Neufchftteau, promit au département de TEure de prendre cette demande en considération; Quinette,
1. Particularités relatlvea à la première Bouscription pour un monument en l'honneur de Nicolas Poussin et au tableau de Coriolan, recueillies par M. Sainte-Beuve, secrétaire de la Société libre de TEure, dans le Recueil de9 travaux de cette Société, année 1843.
qui lui succéda, tînt la promesse, et, le 15 thermidor de Tan VIT, il annonça lui-même à l'administratioD du département qu'on allait lui remettre un tableau a choisi parmi les plus belles productions du maître *.» Le tableau qui passa de Paris à Evreux, et, vers 1831, de la préfecture de l'Eure à THôtel-de-Ville des Andelys, est la célèbre composition, souvent reproduite par la gravure, du Coriolan fléchi par sa mère.
Les Andelys n'ont pas à se plaindre, et les instructions du ministre Quinette ont été suivies loyalement. Le Coriolan est un ouvrage considérable et qu'on a dû regretter au Louvre. On connaît généralement la composition du tableau : un paysage très- simple, quelques nuages qui se détachent sur un ciel bleuâtre, un horizon qui s'éclaire et où Ton croit distinguer la vallée du Tibre et les murs de Rome, tel est le fond de la scène. Toute l'attention se porte sur les premiers plans, qu'occupent trois groupes : au centre, les suppliantes, la mère de Coriolan, sa femme avec ses deux fils, quatre Romaines qui les ont suivies ; à droite, Coriolan au pied de son tribunal et deux guerriers; à gauche, un adolescent debout, armé, et, derrière lui, une femme à demi renversée, appuyée sur une roue.
Une discussion assez singulière s'est élevée au sujet de ces deux figures, qui sont évidemment allégoriques. Au bas de la gravure de Gérard Audran, on lit que ce sont le Génie de Rome et sa Fortune renversée. Bellori s'exprimait, avant le graveur, de la môme ma-