‹ Lettres et souvenirs d'enseignement d'Eugène GandarChapitre 27 sur 57 · N^ 215, Beclion L, du plan cadastral de · texte numérisé non relu

N^ 215, Beclion L, du plan cadastral de

préau, des arbres, et sous leur ombre... un temple antique? J'aimerais mieux la solitude ; un musée? Qui songerait à bâtir un musée danj^ un hameau ? non , mais une modeste maison où Ton élèverait, sous les auspices de Poussin, les petits enfants de Villers, comme on a remis la maison de Jeanne d'Arc à la garde des sœurs d'école de Domrémy.

Je relèverai néanmoins cette acquisition du clos Poussin comme un fait qui honore à la fois M. Passy et la ville des Andelys. M. Passy était le député de Tarrondissement ; sa conduite montre évidemment, à deux reprises, qu'à ses yeux la manière la plus délicate et la plus adroite de plaire aux électeurs qui l'envoyaient à la Chambre, était d& s'intéresser à la mémoire de Poussin ; et ce seul témoignage prouverait assez combien cette mémoire leur était chère. En effet, les souvenirs ne font pas défaut à ce coin de terre, des souvenirs illustres et de toute sorte : il a eu ses héros, ses saints, ses trouvères au moyen âge, et, plus tard, ses poètes, dont quelques-uns étaient célèbres, du moins en leur temps : les uns, comme Benserade et Chaulieu, sont nés dans les aimables vallons du voisinage ; d'autres nés à Rouen, comme les deux Corneille, sont venus chercher aux Andelys leurs amours, de s^iintes amom*s qui devaient durer toute une vie ; à ceux que la cour et la ville avaient fatigues, la paisÉ^lt"

petite ville offrait, comme à La Calprenède et à Thomas Corneille, un asile pour leur vieillesse et la paix de la tombe. Les statues Ji'auraient point manqué à Turnèbe dans une autre ville. Mais des noms plus retentissants que le sien s'effaceraient à côté du nom de Poussin. L'honneur d'avoir vu naître ce grand homme suffît à la ville qui fut son berceau ; les Andelys veulent être, aui yeux du monde, la patrie de Poussin, comme Poussin tenait à être, pour la postérité, le peintre des Andelys. C'est là leur légitime, et, à ce qu'il m'a semblé, leur seul orgueil.

Être fiers de Poussin, ce serait déjà quelque chose au temps où nous sommes : l'admiration des Andelys n'est pas stérile ; on s'y occupe de l'œuvre du maître et de sa vie. Il n'était plus question du projet d'Harou, on ne parlait pas encore de la statue de Brian , lorsque M. Mesteil commença une collection où le souvenir de Poussin tient une place si considérable qu'elle semble faite en son honneur. Poussin est, pour M. Mesteil, l'objet d'un cuite ; il veut avoir toutes les gravures de ses tableaux, tous les livres où l'on a parlé de lui, toutes les pièces rares, curieuses et surtout inédites, qui pourraient le faire mieux connaître. Les années n'ont point refroidi une passion entretenue avec une persévérance toute normande. A quelques mois d'intervalle, on est certain de trouver plusieurs lacunes comblées aux murs ou sur les rayons. M. Mesteil pourrait déjà, mieux que personne au monde , classer les matériaux d'une biographie de Poussin et entreprendre le^atalogue de ses œuvres. Une lui manque plus guère

que des loisirs, qu'il prendra, je veux Tespérer, quoiqu'on désapprenne difficilement le chemin de l'audience, lorsqu'on Ta fait depuis si longtemps tous les jours. Il est sans doute des cabinets plus riches que celui de M. Mesleil; je n'en connais pas qui soient plus libéralement ouverts, aux gens d'étude sur leur bonne mine. M. Mesteil leur livre tout : les imprimés, les mauuscrits, et jusqu'au fruit de ses labeurs personnels. Avec lui et chez lui , ou apprend en une aprèsdînée ce qu'on perdrait une semaine à chercher dans les bibliothèques publiques et au Cabinet des estampes. La tradition ne sera point rompue : M. Ch. Legay marche sur les traces de M. Mesteil. Préparé par de solides études -aux travaux d'érudition, M. Legay est très-soigneux de tout ce qui peut jeter quelque lumière sur le passé de son pays ; j'ai eu le plaisir d'aller, sous sa conduite, du clos Poussin au château Gaillard; d'examiner avec hii les peintures de l'église du Grand- Andely, cherchant à l'envi le souvenir de Poussin dans les œuvres de l'art et dans lu nature. On a la consolation de penser qu'il ne se perdra désormais dans le pays aucun bout de parchemin qui se rapporte de près ou de loin au gi'and artiste. Quelques pièces retrouvées dans les registres de l'état civil religieux, dans les archives des établissements charitables, dans les minutes des notaires, ont été publiées déjà ou vont l'être. J'ai fait ce quej'ai pu pour décider M. Mesteil et M. Legay à réunir toutes celles qu'ils connaissent, à en publier le texte plus exactement qu'on ne le fait quelquefois, à y joindre un commentaire qui aurait plus

d'autorité sous leur plume que sous la plume d'un autre, et quelques-unes de ces conjectures judicieuses qui deviendront des découvertes. M. Mesteîl n'a jamais eu le souci de la publicité. M. Legay la redoute par un excès de modestie. Ils ferment la bouche à ceux qui les pressent, en leur offrant tout ce qu'ils possèdent, en leur apprenant tout ce qu'ils savent. Pour moi, je n'irai pas plus loin sans dire hautement que je leur dois beaucoup et que je garde un souvenir reconnaissant de la cordialité de leur accueil. 11 fallait venir dans la patrie de Poussin, pour trouver des admirateurs de Poussin aussi instruits et aussi désintéressés.

§ H. QUBSTION »■ BBOIT fOULIViB A l'eXPOSITION VU MAlfCBUTBB.

Tous ces hommages rendus sans ostentation par une petite ville à la renommée d'un artiste qu'elle se glorifie d'avoir vu naître il y a plus de deux siècles, suffiraient, à ce qu'il semble, pour établir ses droits, d'ailleurs certains, à l'honneur qu'elle revendique. Ils lui ont été contestés de deux manières.

Croirait- on qu'en Normandie même, de mesquines rivalités de clocher, ou plutôt une fureur de paradoxe, trop commune parmi les érudits, ont essayé de renverser, malgré l'autorité des plus graves témoignages, une tradition séculaire, en insinuant, par exemple, sans alléguer aucune preuve, que le Villers où naquit

Poussin n'est pas le Villers des Andelys; ou bien en réclamant la statue qu'on lui élevait, pour Vernon, qui dut être son berceau (la belle raison !), parce que c'est à Vernon que ses parents célébrèrent leur mariage? Dieu nous garde d'entrer dans tous les détails de ces querelles obscures, qui ne piquent même pas notre curiosité. II en est une autre plus sérieuse, qui appariieut pour ainsi dire à l'histoire, et qui, l'année dernière encore, a fait assez de bruit en Angleterre et en Allemagne, non pas peut-être pour que le sommeil profond des Ândelys en fût troublé , mais pour que l'on s'en émût à Paris, dans les journaux et dans les livres.

L'Exposition de Manchester, dont le programme était de réunir pendant quelques mois dans un lieu public tous les chefs-d'œuvre de l'art, disséminés, enfouis souvent dans les galeries particulières, avait éveillé de grandes espérances chez tous les amis de la peinture , et en particulier chez les admirateurs de Poussin. On sait, en effet, quelle estime nos voisins professent depuis longtemps pour les moindres ouvrages de ce grand peintre, et comment, à force d'argent et de patience , ils ont acquis peu à peu la moitié peut-être de ses compositions les plus célèbres.

Pour ma part, j'allais à Manchester, impatient de tout voir sans doute, d'admirer, sans me préoccuper de leur date ou de leur origine, les objets qui me seiQ-

bleraient dignes d'admiration. Mais je confesserai volontiers que j'y portais spécialement le désir d'étudier tout ce qui touchait à T histoire des arts dans notre pays. Et, si pressé que je fusse de courir où m'attiraient les chefs-d'œuvre des écoles étrangères, je cherchai d'abord au catalogue le nom de Poussin, celui de Claude Lorrain, et sur les murailles la place assignée à rÉcole française.

La déception des voyageurs français fut grande. Par une rencontre singulière de circonstances inexpliquées, tandis que les toiles des Écoles flamande, hollandaise, espagnole, affluaient de toutes parts, que chacun s'empressait de montrer ses moindres Van-Dyck, ses Rembrandt les plus douteux, ses Murillo, à peine arrivés d'Andalousie, il semblait qu'on se fiU donné le mot pour tenir cachés ses Claude , et ses Poussin davantage encore.

Pour Claude, cette rencontre n'avait rien de fâcheux. Seize tableaux d'importance inégale, et une très-précieuse collection de dessins suffisaient pour qu'il tint sa belle place parmi les plus habiles paysa-' gistes de tous les pays. Claude n'est pas un peintre monotone. Mais le genre où il s'est renfermé fait qu'on n'a pas besoin de voir la moitié de son œuvre pour le bien connaître. Tournez seulement les regards vers cette paroi où Ton a réuni quelques-uns de ses tableaux, des plus petits, mais des meilleurs. Ces arbres élégants, ces plaines qui semblentfuir, baignées, jusqu'à l'horizon lointain, dans une atmosphère transparente et vaporeuse ; ces ports splendides où la brise

enfle la voile, tandis que les flots doucement émus étincellent; ce soleil splendide qui égaie, anime, échauffe le paysage, sans que Tardeur de ses rayons blesse les yeux éblouis ; ces lieux enchantés dont la poétique sérénité appelle les personnages de la pastorale sicilienne ou de Téglogue biblique : vous savez aussitôt quelle est Theureuse imagination qui les a rêvés, la main délicate et sûre qui a donné au rêve une forme sensible et durable. Claude a fait cent autres tableaux. II en a peint sur des toiles plus hautes et plus larges de plus complets. Mais il n'impoile : les chefs-d'œuvre qu'on verrait ailleurs ne manquent point ici. Claude était à Manchester tout entier.

Il n*en est pas ainsi d'un peintre d'histoire. Celui qui a vu la Madone de Dresde, ne connaît pas la Dispute du Saint-Sacrernent. Le Jugement de Salomon et YArcadie de Poussin ne font pas deviner ses Bacchanales^ sa Mort de Germanicus ou son Extrême-Onction. Pour mesurer l'étendue , la fécondité de son génie, on a besoin de compter, de comparer ses œuvres. Le Louvre a trente ouvrages signés de lui et la plupart coosidérables. Néanmoins le Louvre est loin de montrer toutes les ressources de son imagination, tous les aspects de son talent. En réunissant ce que possèdent les collections privées et publiques de l'AngleteiTe , l'Exposition de Manchester eût pu montrer Poussin plus grand que ne fait même notre galerie nationale.

Mais il faut croire que personne n'avait eu à cœur de défendre la renommée de Poussin, compromise par l'insouciance de la Commission ou la mauvaise

grâce de quelques grands seigneurs, dans cette périlleuse arène où les maîtres les plus admirés couraient le risque d'être placés au-dessous du premier rang. L'Exposition n'avait de lui que quatorze tableaux : à peine le quart, si je ne me trompe, de ce que possède l'Angleterre. Encore en était-il sur le nombre de contestables, et je ne crains pas de dire des autres qu'ils étaient tous secondaires; excepté peut-être la célèbre composition souvent reproduite par la gravure et qui représente la Pauvreté et la Richesse, le Plaisir et le Travail dansant aux accords du Temps : tableau où le charme de la peinture fait volontiers oublier l'obscurité de Tallégorie. Ce n'est pas sans doute que le Triomphe de Bacchus, Renaud ei Armide^ et plusieurs paysages remarquables, ne fussent dignes de figurer dans les plus riches galeries de l'Europe. Mais, quel que soit le mérite de ces tableaux, aucun d'eux n'est le meilleur que Poussin ait fait dans le genre auquel il appartient. Ce qui manquait là, chacun le devine. On sent qu'après avoir journellement vu au Louvre le Salomon^ la Rébecca^ le Ravissement de saint Paul^ VArcadie^ le Déluge^ autant de fortes pensées si clairement exprimées, il importe peu de voir en Angleterre des bacchanales, de vagues allégories, de faibles inspirations d'Ovide ou du Tasse, ou même des paysages très-beaux sans doute, mais moins beaux que le Polyphème et le Diogène. Toutes ces œuvres pâlissent à côté de celles que l'on sait par cœur. Ce qui ne pâlirait pas, ce qu'on a besoin de voir, même en sortant du Louvre, pour savoir ce que vaut Poussin, ce qui maintiendrait di-

gnement partout la gloire du peintre , c'est ce qui reste des deia célèbres séries de Sacrements composées pour le commandeur Cassiano del Pozzo et pour M. de Chantelou, toutes deux si belles qu*on hésite encore à choisir entre elles, et qu'on les considère volontiers Tune et l'autre comme les œuvres les plus puissantes et les plus complètes que Poussin nous ait laissées.

Toutes deux auraient dû être à Manchester puisqu'elles sont à Londres, et toutes deux avaient fait défaut. N'était-il pas triste de reconnaître qu'en l'absence de ces chefs-d'œuvre, une simple copie d'un chefd'œuvre perdu, le Testament d'Eudaynidas^ marquait seule, pour ainsi dire, la place d'un maître, inférieur à d'autres par tout le reste, mais égal aux plus grands par l'originalité et la profondeur de ses conceptions ?

Dans un pays qui possède les Sacrements^ le Moulin et la Reine de Saba^ réduire à une trentaine d'ouvrages beaucoup moins importants que ceux-là. Poussin et Claude, dont les toiles, d'ailleurs, sont toujours de petites dimensions, c'était porter un coup sensible à TÉcole française, réduite elle-même à ces deux maîtres, puisque le catalogue de la grande Galerie ne devait pas dépasser la fin du dix-septième siècle, que Tœuvre de Lesueur est tout entière en France, et que Philippe de Champagne, né à Bruxelles, avait été res-

titué à rÉcole flamande. Aussi, la Commission n avaitelle pu songer à l'honorer d'une salle à part au milieu des autres Écoles. Le petit nombre de peintures qui la représentaient d'une manière si insuffisante, étaient semées, sans beaucoup d'ordre, parmi Tarrière-garde des Flamands et des Hollandais. Du moins, le catalogue désignait-il cette paroi par son vrai nom : École flamande et française. Pour la Commission de Manchester, l'École française est la dernière de toutes les Écoles, mais elle existe.

Est-il bien certain qu'elle existe, qu'il y ait eu une École française au dix -septième siècle, avant Watteau et Greuze, avant Prudhon ? La question fut soulevée par la critique en Angleterre. Tandis qu'il nous semblait naturel d'accuser la Commission d'avoir peu fait pour l'École française, on lui reprocha d'avoir fait trop.

Tout le monde convenait que Poussin, Claude Lorrain, le Guaspre n'étaient pas à leur place môles aux Flamands et aux Hollandais. Il eût fallu, disait-on, les mettre à leur date dans l'École à laquelle ils appartenaient. Mais quelle est cette École? Qu'on demande à leurs biographes où ils ont vécu, où ils sont morts ; qu'on demande à leurs œuvres même de quels maîtres ils ont reçu des leçons, sur quels modèles ils ont formé leur goût, à quel pays appartiennent les personnages, les sites, le ciel qu'ils ont peints. Nés de parents français ou en France, ces peintres avaient oublié complètement, ils avaient répudié leur pays natal. L'Italie seule leur a révélé leur génie, tracé leur voie, ouvert

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toutes les sources vives où ils ont puisé : la sculpture antique, les peintures de Raphaël, les poétiques beautés de la nature aux portes de Rome ou sur les rivages de Naples. Us ont eux-mêmes, par les sujets, par le style de leurs tableaux, marqué leur place à côté des Carraches et du Dominiquin, à la suite de la première École romaine.

Cette thèse, qui enlève à la France, avec Poussin, tous ceux qui peuvent être, à quelque titre, considérés comme ses disciples, et ne nous laisse pas plus Lesueur que Mignard ou que Lebrun, avait trouvé crédit à Manchester et à Londres. A Paris même, les partisans ne lui ont pas fait défaut. Et on a vu un critique, étranger d'origine à la vérité, mais qui connaît bien la France et qui n'a point d'injustes préventions contre elle, nous dire à nous-mêmes, dans notre langue et très-nettement, que l'École française est la première des Écoles contemporaines ; qu'elle compte , depuis Watteau jusqu'à Prudhon, 'depuis Géricault jusqu'à Delacroix, beaucoup d'artistes qui sont des maîtres ; mais qu^elle n'a été originale et par conséquent qu'elle n'a commencé à exister que vers les premières années du dix-huitième siècle *. Pour M. Bûrger, comme pour beaucoup d'Anglais, d'Allemands et d'Italiens, comme

t. Bûrger, Trésors d'art exposés à Manchester en 1857. ParU, V« Jules Reoouard, 1857.

pour quelques Français aussi peut-être, tous les coi temporains de Poussin sont Romains aussi bien qu>^ Poussin lui-même.

La France a été longtemps très-indifférente au mé-^ — rite et à la renommée de ses artistes. Doublement J exclusive, par une contradiction singulière, elle fai- sait profession de n'admirer point d'autres poètes que les siens, ni d'autres artistes que les artistes étrangers ; et il n'y a pas longtemps qu'on nous a fait comprendre enfin que c'est un honneur pour le siècle de Louis XIV d'avoir vu naître un Poussin, un Lesueur, un Puget, comme d'avoir vu naître Corneille et Racine ^ Nous sommes un peu revenus, à ce sujet, des préventions de nos pères ; plus fiers et plus jaloux des droits de l'École française, nous sentons très-vivement aujourd'hui que, lorsqu'on la ravale ou lorsqu'on met en cause son existence, on porte atteinte à la gloire de notre pays. La thèse émise à Manchester blessait à la fois le sentiment national et le bon sens de la critique française. Elle s'est émue. Il n'appartenait à personne, mieux qu'à Tauteur de Y Histoire des peintres^ âe relever l'étrange proposition de M. Bûrger ; et il l'a fait, en peu de mots, mais d'une manière très-vive, dans un passage où, s'attachant à Poussin surtout (parce que, au fond, c'est lui seul qui est en cause), il établit avec une véritable éloquence le caractère profondé-

1 . V. Cousin, Du Vrai^ du Beau et du Bien. La belle leçon sar Y Art français date des premières années de la H esl au ration. MM. Jouf- Troy et Vite! l'ont entendue.

ment origmal et profondément national de son génie ^ Quel est donc le maître dont il a suivi timidement les traces? Et qui avait en Italie, avant lui, compris comme lui l'esprit des temps antiques et les sévères beautés de la campagne romaine ?

Je suis fâché que M. Charles Blanc ait récriminé à ce sujet contre TAngleterre. Il est certain que nous avions accueilli avec une grande courtoisie les peintures anglaises envoyées à l'Exposition universelle de 1855. Il est également incontestable que nos voisins n'ont pas fait, à Manchester, tout ce qu'ils auraient pu faire pour mettre en reUef la gloire artistique de la France. Fallait-il chercher là un trait de jalousie, d'hostilité? Je ne le pense pas. M. Blanc sait mieux que personne que le paradoxe contre lequel il proteste n'est pas nouveau ; que ce n'est pas à Manchester, ni sous une plume anglaise, qu'il a pris naissance. La prétention de rattacher Poussin à l'École romaine est née où elle devait naître, à Rome. Avant d'irriter l'humeur de M. Blanc et la nôtre à Manchester, elle avait impatienté plus d'un voyageur français en Italie. Séroux d'Agincourt y voulait certainement répondre en 1782, lorsque, sur les murs du Panthéon de Rome, en

1. Gh. Blanc, Le* Trésort de l'Art à Mancheèter. Paris, Pagnorre, 18S7.

regard du monument élevé à Raphaël, le peintre italien par excellence, il en élevait un à Poussin et y faisait graver cette dédicace : Pictori gallo. Au peintre français ! Gault de Saint- Germain y faisait allusion en { 806, lorsqu'il dédiait aux Français sa Vie de Nicolas Poussin, considéré comme chef de F École française; et en 1829, Chateaubriand lui-même en était préoccupé, lorsqu'il voulut que, dans le cénotaphe construit à ses frais dans l'église où Poussin avait été enseveli, tout : l'architecture, l'inscription, le buste et le bas-relief ; tout, selon l'expression de Raoul Rochette, fût r œuvre de talents et de cœurs française

J'exprimerai un autre regret : c'est que M. Blanc, entraîné par cette ardeur naturelle qui est un des caractères de son talent, et sans doute aussi par les exigences de son sujet, n'ait pas pris le temps de discuter le paradoxe qu'il écarte si vivement. Une prétention soulevée tant de fois, à de pareils intervalles, à de pareilles distances, et qui a pu sembler légitime à des arbitres désintéressés, mérite peut-être qu'on l'examine. Si l'on a surtout le désir et le ferme espoir d'en faire justice, il est sans doute nécessaire de la prendre pour ce qu'elle vaut, d'en rechercher l'origine, de peser avec une entière impartialité les titres sur lesquels elle se fonde. La boutade de M. Blanc a fait plaisir à tous ceux qui pensaient comme lui. Elle n'a rien fait pour vider le procès. Je veux le reprendre; je veux plaider pour l'École française et pour les Andelys, en

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