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LES ANDELYS ET NICOLAS POUSSIN. 3i3
déjà nettement la conscience de sa vocation, puisque c'est le besoin impérieux de consacrer sa vie tout entière à la peinture qui lui imposa, pour ainsi dire, la résolution de fuir la maison paternelle.
Cette vocation si décidée, qui l'emporta dès le premier jour sur les affections les plus chères et qui devait triompher ensuite de tous les obstacles, d'où lui venait -elle? Ah ! tenons-nous en garde contre la tentation des hypothèses subtiles, et ne prétendons pas expliquer trop des faits dont la nature échappe en partie à toute explication purement humaine. Qui donne au génie le sentiment de sa force, et cette force elle-même? Qui les lui peut donner, si ce n'est Dieu? Dieu sème ses grâces où il lui plaît. L'enfant qu'il destinait à tant de gloire eût pu ne pas naître; il eût pu naître ailleurs qu'au hameau de Yillers, et pour l'honneur d'une autre province que la Normandie. Mais, s'il faut chercher dans les desseins cachés d'une volonté souveraine, s'il faut demander au caractère propre et au génie personnel d'un homme tel que Poussin le secret de sa destinée, il serait injuste aussi de contester l'influence décisive que les circonstances extérieures ont exercée sur le libre développement de ses facultés naturelles, et de ne tenir aucun compte de tout ce qu'il doit aux impressions des jeunes an-
nées, à l'horizon familier du pays natal, aux tra^ ^\( lions du foyer domestique , aux premiers exemplr^ aux premiers conseils qui Tont guidé et affermi dai sa voie.
Les premiers conseils qui aient été donnés à Pous — " sin sur son art lui furent donnés, aux Andelys même,^ ^' par Quintin Varin. Un peu plus tard, lors de sonar — ' rivée à Paris, il traversa l'atelier du Flamand Ferdinand ^ Elle, celui d'un peintre lorrain, nommé Lallemand; mais sans avoir pu gagner rien à l'école de ces deux artistes, tous deux célèbres en leur temps, tous deux médiocres. Plus tard encore, il trouva à Rome des modèles et quelques émules ; mais il n'avait plus de leçons à prendre de personne. Varin est le seul maître qu'il ait jamais voulu reconnaître.
Ce Varin, dont il fut l'élève sans être sorti des Andelys, n'était pas du pays. Ainsi que Jean Poussin, il était Picard, et, comme lui, voué aux aventures. L'un portait ses pinceaux, comme l'autre avait porté son épée, au hasard par toute la France. Il traversa les Andelys en 1612. Cette date, qui est importante dans la vie de Poussin, n'a été indiquée que vaguement par ses biographes. Elle est certaine. On la lit au bas des deux tableaux de Varin que l'église du Grand-Andely a eu rheureuse fortune de conserver. Sur l'un des deox.
la date est fixée d'une manière plus précise encore : il a été peint au mois de juillet *. Le jeune Poussin connut bien vite l'étranger. Il était du môme pays que son père, et sans doute à peu près du môme âge. Qui sait si le peintre et le soldat ne s'étaient pas connus autrefois, et si ce n'était pas Jean Poussin qui avait désigné Yarin à la Confrérie ou aux âmes pieuses qui voulaient faire Tofirande d'un tableau à Notre-Dame et à saint Vincent ? D'ailleurs, l'artiste célèbre, venu du dehors, devait être attendu à Villers avec impatience. C'était un arbitre auquel on avait hâte de soumettre la grave question qui divisait la famille. On montrerait à Varin les dessins du jeune honmie ; il jugerait son aptitude ; il entendrait toutes les raisons dont s'armait la prudence du père, l'ambition du fils. Poussin saurait s'il ne se trompait point sur lui-môme, si la voix intérieure ne l'égarait pas. Il allait apprendre les moyens d'exprimer plus nettement toutes les idées qui assiégeaient déjà sa pensée.
Un des derniers tableaux de Léon Benouville représente Poussin sur les bords du Tibre. Ses crayons à la main, comme dans la statue de Brian, il étudie, aux portes de Rome, un des sites familiers qu'il est facile de retrouver dans ses paysages. Je voudrais qu'un artiste de ce talent représentât Poussin au sortir de l'adolescence, plus jeune encore que dans le joli portrait .gravé par Ferdinand. L'imagination se figure aisément ce jeune homme de dix-huit ans, dont le front pensif,
t . Quiniitlui Varintu inven, et ^ingeb, merue jul, 161 9t
le regard profond révélaient la nature contenue, mais passionnée. Il vient de quitter avec son nouveau maître l'atelier où il passe ses journées, le regardant faire, l'interrogeant quelquefois, travaillant à ses côtés, travaillant pour lui , comme l'indique une phrase équivoque et controversée de Florent Lecomte. Le maître et rélève s'égarent dans la campagne, par une de ces belles et longues soirées de nos étés du Nord. Des coteaux qui dominent la ville, ils aperçoivent, à demi cachée par les arbres, l'église gothique pour laquelle Varin travaille. Tous deux contemplent en silence l'aimable vallée , doucement éclairée par les rayons du soleil. Ou bien, s'ils reprennent l'entretien commencé, Poussin, qui se tait volontiers, prête aux paroles de l'étranger une attention respectueuse ; en l'écoutant, il s'interroge : les dernières irrésolutions s'effacent; il voit clairement où son génie le pousse, à quelle tâche Dieu a mesuré ses forces. Lorsque le départ du maître que le hasard lui a envoyé l'aura replongé dans sa solitude, il fuira, s'il est condamnée fuir, ces lieux charmants et les douceurs de la maison paternelle, pour aller trouver à Paris, à Rome, des maîtres qui lui apprendront ce que Yarin lui-même n'a jamais su.
Les biographes disent que Yarin apprit à Poussin comment on peint à la détrempe ; il lui enseigna cet-
ta.i Dément aussi les procédés de la peinture à Thuile, cai* ce sont ^eux tableaux à Thuile qu*il peignit sous s#*s yeux pour Téglise du Grand-Andely. L*uu de ces tableaux, suspendu à un pilier de nef principale, resente line Vierge glorieuse. La reine du ciel, adorée deux anges, s'élève dans les airs, où le Père et le , tenant encore à la main la croix sur laquelle 'accomplit la Rédemption, s'apprêtent à poser la coune sur sa tête. La colombe mystique plane ausus de la couronne. On voit la Vierge de face ; elle les mains jointes; ses regards expriment l'extase la béatitude. Le dessin de la figure manque de catère. La tunique rose et le manteau bleu s'enlèvent sui* UQ fond lumineux dont les tons m'ont semblé es et vulgaires. Les anges qui adorent la Vierge t d'un meilleur style et d'un sentiment plus délicat; tous deux de prolil, l'un semble balbutier une ïre; Tautre tient les yeux baissés et ramène ses ms sur sa poitrine. La partie inférieure du tableau occupée par un concert céleste où dix petits anges Tiants marient leurs voix aux sons des instruits. Sur le livre ouvert, on lit les notes et les Ç^^^^^oles de l'hymne : Regina cœli, iœiare. Alléluia. groupes sont bien ordonnés , et ces figures d'en- ^ sont vivantes et gracieuses, non sans quelque terie.
1 1 est malheureusement difficile d'étudier dans tous détails l'autre tableau de Varin, emprisonné, au de la nef, dans une chapelle étroite et obscure, ^-ci représente toute la légende de saint Vincent,
le célèbre martyr espagnol. Par une disposition ingénieuse, Varin a su représenter sur une toile de dimensions médiocres sept épisodes successifs de la légende. Par le haut et par le bas, quatre petites compositions servent d'encadrement à la composition principale. On y voit le pieux diacre et son vénérable évêque, saint Valère, traînés devant le tribunal de Dacien ; saint Vincent jeté dans une prison ténébreuse, attaché à un poteau, et torturé; puis, arraché au supplice, parce que Dacien lui envie une mort qui terminerait ses maux. Varin, dans un espace aussi restreint, a tiré le plus heureux parti d'un motif pittoresque indiqué par la légende : une lumière céleste pénètre dans l'obscurité du hideux cachot; les anges viennent consoler le prisonnier, et les gardes se troublent comme si leur proie leur eût échappé. Le saint voit leur trouble et les rassure. Tandis qu'il les envoie dire à Dacien d'inventer pour lui de nouveaux supplices, les anges soutiennent son courage en chantant : « Sus, invincible martyr; ne craignez point, car les tourments vous craignent maintenant, et ont perdu contre vous toute leur force. Jésus-Christ a vu vos glorieux combats; il vous veut déjà couronner comme victorieux. Laissez donc la dépouille de cette faible chair, et venez avec nous jouir de la gloire du Paradis *. »
Aux derniers plans du tableau même et dans le paysage qui fait le fond de la scène, la rage des persécuteurs s'acharne sur le cadavre. On l'a jeté au bord
1. Rtbadeneira, Vie des Saints, trad. par l'abbé Daras, t« 1.
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du chemin, pour servir de pâture aux bétes fauves ; là, on va le livrer aux poissons de la mer, comme le corps d'un parricide. Fureurs impuissantes ! Un grand corbeau veille et chasse les loups épouvantés. Les flots pousseront les précieux restes au rivage, où le saint lui-même demandera la sépulture. La légende ajoutait qu'il avertit d'abord un homme, et que Thomme eut peur. Ce fut une femme, une bonne veuve, qui lui rendit sans crainte les derniers devoirs.
Revenons au supplice qui est le sujet du tableau proprement dit. Yarin a disposé la scène d*une manière véritablement saisissante et pathétique. Le saint est étendu sur les flammes ; les bourreaux Tentourent : l'un déchire avec un ongle de fer le sein de la victime immobile ; un autre, qui tourne le dos aux spectateurs, lève le harpon pour l'enfoncer à son tour dans la chair palpitante : un troisième tient les fers rougis ; le dernier souffle sur le brasier enflammé. Le centurion préside au supplice. Il est à cheval; deux licteurs paraissent derrière le cheval, à mi-corps, impassibles comme leur chef. Deux soldats occupent le bord du tableau : l'un accoudé négUgemment, parait regarder sans rien voir, ou voir sans rien sentir ; l'autre se retourne et semble interroger son compagnon ; celui-là sans doute a un cœur accessible à la compassion.
On voit avec quel soin, quelle intelligence des convenances du sujet et des ressources de la peinture, l'artiste a varié le rôle, l'attitude, la physionomie des hommes sans nom qui sont les acteurs et les témoins de cette horrible scène. Toutes ces nuances si bien
comprises, si librement exprimées, rindifférence des soldats, la férocité des bourreaux, ces corps d'athlètes, ces visages durs et grossiers, font ressortir la nature plus délicate et plus noble, la grandeur d'âme, l'héroïque sérénité du saint, livré en proie à ces aveugles fureurs. Sa jeunesse ne laisse pas échapper une plainte. Il triomphe de la souffrance : les membres sont vaincus, les bras enchaînés, les yeux sont encore tournés, comme la pensée, vers le ciel. Dieu n'a pas trompé son espérance. A ses regards, le ciel s'ouvre, l'ange descend des nuages et montre au mourant la palme de Téternité.Le paysage se déploie aussi dans le fond de la scène : on aperçoit une verte campagne, des rochers, des arbres, un fleuve. Cette perspective ouverte d'un côté sur la campagne, de l'autre sur les joies du ciel, complète la scène et la relève. Rien ne manque à cette belle composition. Celui qui l'a conçue n'était point un esprit vulgaire. L'exécution, plus franche et meilleure que celle de la Vierge glorieuse^ dénote un taleût souple et sûr de lui-même. On y reconnaît bien cette étude du raccourci et cette connaissance de la perspec* tive par où les témoignages les plus anciens caractérisent le talent de Varin * . Pour le modelé même et la couleur, il y a telle partie que les meilleurs peintres flamands de celte époque, ceux qui furent les maîtres de Rubens, n'auraient pas désavouée. La Picardie touche à la Flandre, et il est probable que la peinture
] . V. un extrait donné par M. de Ghennevières, p. 235 , de ton intéressante Notice sur Qainlin Varin (Peintre» provinciaux de l'ancienne France, t. 1).
fiamaûde n'était pas inconnue à Yarin. Amiens et Beauvais, où il avait étudié, étaient la route naturelle qui menait d'Anvers et de Bruges dans la vallée de la Seine. Les traditions de TÉcole passaient par là comme les marchands et leurs marchandises. De toute manière, ce Martyre de saint Vincent^ quoique moins considérable que la Présentation au Temple de Saint-Germain-des-Prés , œuvre postérieure où Ton reconnaît que le talent de Tartiste avait encore grandi, mériterait d'être étudié par tous ceux qui s'occupent de débrouiller les origines si confuses de l'École française du dix-septième siècle. Je souhaiterais qu'il fût nettoyé , rentoilé , transporté au Louvre. Indépendamment de toute autre circonstance, c'est un tableau qui a son prix ; mds combien il devient plus précieux , lorsqu'on songe qu'il est d'un maître tombé dans un ingrat oubli, et qu'il a été peint en 1612, aux Andelys, sous les yeux de Nicolas Poussin ' !
1 . A la suite des grands travaux exéculés aux Andelys , pour la restauration de Téglise Notre-Dame , un troisième tableau , dû au pineean de Quentin -Varin , a été découvert. Ce tableau, reconnu authentique et signé, mesure environ deux mètres de largeur sur trois mètres de hauteur. Il représente la légende et le martyr de jaiot Ciair-Bur-Epte. Le sujet principal , le martyr, occupe le centre de la toile. Aux angles, quatre médaillons contiennent des traits tirés de la vie de ce saint. Quatre cariatides peintes en grisaille sont placées comme support entre les médaillons et le compartiment renfermant le va\ti du milieu. Sous le nom du peintre, en haut du tableau, un petit écuason de fleurs et de fruits porte l'inscription «aivante : Sicut Istl stt dilexlt Deus; et au bas du tableau cette invocation : Sancte Clare, on pro nobls.
Nous devons cet indications à Vobtigeance empressée de M. Le-
J*ai voulu rendre justice entière à Quentin Yarin; je craindrais cependant d'exagérer son mérite, ainsi que M. de Chennevières incline à le faire, et surtout, Tinfluence qu'il a exercée sur Poussin. Ses entreliens ont pu mettre plus vite un terme aux dernières irrésolutions du jeune peintre. Ses exemples lui ont épargné, en ce qui touche la pratique matérielle de Fart de la peinture, des tâtonnements qui auraient retardé le développement de son talent. Mais les Andelys auraieut eu leur peintre, alors même que Varin n'eût point dirigé de ce côté sa course aventureuse. Poussin était, pour ainsi dire, né peintre. Tout jeune enfant, dans l'école où l'envoyait son père, il étudiait les lettres, la seule chose qui lui fût enseignée, avec succès ; mais un secret instinct l'entraînait vers une autre voie; de lui-môme, sans aucun maître, il dessinait déjà des figures de toutes sortes, non pas comme tant d'autres enfants, sans réflexion, au hasard, mais avec une certaine suite, et tant d'ardeur, qu'il couvrait de ses dessins tous ses livres et les murailles môme de la classe. De bonne heure il avait alarmé son maître et son père
tailleur, secrétaire principal de la mairie des Andelys, qui vr^^ déjà donné à M. Gandar plusieurs renseignements utiles.
(Note de l'éditeur.]
en perdant ainsi sans profit un temps dont il leur semblait qu'il eût pu faire un si bon emploi *.
Le séjour des Andelys était particulièrement propre à développer ce penchant irrésistible que Poussin tenait de sa nature. Il est remarquable qu'on avait toujours aimé les arts dans cette petite ville, et la peinture plus que les autres arts. Au sein môme de cette partie de la Normandie, où les maîtres verriers de la Renaissance ont semé à profusion leurs meilleurs ouvrages, la vieille église du Grand-Andely se distingue par le nombre et par le mérite de ceux dont ils roni dotée. Dans le courant du seizième siècle, à des intervalles très-rapprochés, on a peint le chœur, lo transsept, la nef, toutes les chapelles tournées au midi. Le chœur présente des figures d'évangélistes et de saints ; la nef, au midi, une Genèse très-iurieuse e1 une Bible presque complète; le» bas-côtés du chœur, toute l'histoire de saint Pierre. Dans les chapelles, on reconnaît les traits principaux de la vie de la Vierge,' les légendes de sainte Clotilde et de saint Léger. Toutes ces verrières, très-mutilées et très-curieuses, réclament instamment deux choses : une restauration intelligente et une description exacte, accompagnée d'un commentaire. Il en est d'obscures; il en est aussi de très -médiocres; mais quelques-unes sont remarquables et tout à fait dignes d'être conservées.
l. Bellori et Féllbien. Félibien traduit Bellori presqu'à la lettre. Bdlori, criUqtie médiocre, mois biographe bi»'n informé et exa£t (r<r«rff/d IMfori, dit Baldinueci, précisément dan;» sa Notice sur Poti»> ■la, 16811, raptiorte « fii*il a entend» dire par.Pouseia luI-OÉtoOp ou autour de lui.
Je n'en veux citer qu'une parmi celles qui m'ont le plus frappé. Il faut se rappeler que sainte Clotilde est aux Andelys l'objet d'une vénération particulière. Elle aimait cette retraite, et y fonda, vers la fin Aê sa vie, un monastère qui fut célèbre au moyen âge. Tandis qu'on le fondait, la chaleur était grande, les ouvriers avaient soif ; la légende rapporte que Clotilde, saisie de pitié, pria Dieu d'accorder une grâce à ces fidèles serviteurs, et de changer, pour eux, en vin l'eau de la source prochaine. Cette tradition gracieuse s'est perpétuée depuis plus de treize siècles, et, chaque année, le 2 juin, les populations du voisinage accourent pour suivre la procession qui se rend à la source miraculeuse, où de pauvres infirmes se plongent à Yeim dans Teau glacée, s'imaginant, dans leur croyance naïve, quQ, depuis le miracle, cette eau a gardé la vertu de guérir.
La vie de Clotilde occupait toutes les croisées d'une chapelle. Un fragment d'une autre verrière détruite représente la procession qui se rend solennellement à la source. C'est ime sorte de frise qui remplit les quatre meneaux de la croisée. Au premier rang, marchent les enfants de chœur, et derrière eux, les chantres ; puis le prêtre et deux hommes portant la chAsse ; puis sept nobles personnages, formant la tête du cortège : le premier, quoique jeune, est vêtu d'une robe rouge comme les cardinaux; les autres ont l'élégant costume que portaient les gentilshommes du temps des Valois. La châsse se détache en jaune sur le fond bleu du ciel, et tranche nettement, sans désaccord.
avec la tUDique bleue et le manteau rouge de Tun des porteurs, le manteau bleu de Tautre. L'officiant, les enfants de chœur, les chantres sont revêtus de leurs ornements ordinaires, où les tons clairs dominent. La couleur est naturelle, éclatante, harmonieuse. La dis* position générale des lignes est très-simple, comme dans un bas-relief. La vérité des attitudes et des physionomies fait illusion. Un petit nombre de détails, et surtout la grosse figure et les lunettes de Tun des chantres, accuseraient une certaine tendance à la reproduction littérale et même chargée de la réalité vulgaire. Prenons-le pour une fantaisie, et peut-être pour une malice de l'artiste. Tel n'est pas le caractère gêné* rai de cette peinture, très-vraie, mais très-fine, trèsexpressive, et qui plaît tout d'abord par l'heureux accord d'une élégance sans apprêt et d une naïveté sans affectation. J'oserai dire que Yarin et Poussin luimême ne l'ont pas assez regardée, et qu'elle eût fixé davantage l'attention de Lesueur ; si le reste de la verrière valait ce fragment, malheur à ceux qui l'ont brisée ! Selon la coutume, les verrières du Grand-Andely portent généralement des armes ou le nom des donataires ; le plus souvent le peintre a mis leurs portraits au bas de sa composition : d'un côté le mari, de l'autre la femme; quelquefois les fils, agenouillés derrière le père, à la file; les sœurs, derrière la mère. Il serait intéressant pour l'histoire de l'église de déchiffrer les armes, et, pour celle des vieilles familles du pays, de restituer, autant que cela se pourrait, les noms et les dates consignés dans les inscriptions dé-
dicatoires. Ce qui m'a frappé, c'e^ que^ durant les soixante années qui ont précédé la naissance de Poussin, toutes les classes aTaient fait à Tenvi des sacrifices pour orner de peintures la collégiale. Gentilshommes du voisinage, riches bourgeois de la ville, corporations d'artisans, confréries religieuses, Témulation avait gagné tout le monde.
A côté des verrières, on pourrait trouver quelques peintures murales, effacées sous le badigeon, notamment dans une chapelle consacrée à la Vierge, qui sert au besoin de baptistère, et dont la restauration ne fait pas grand honneur à la Fabrique de 1765. Les peintures murales sont probablement antérieures aux peintures sur verre. Celles-ci ont été suivies parles peintures sur toile. En 1612, les Andelys appellent Quintin Varin. Plus tard, l'église s'enrichit d'un trèsbon tableau représentant Jésus retrouvé par sa Mère et par saint Joseph au milieu des Docteurs^ que l'un a quelquefois attribué à Lesueur et qui est probablement de Stella: ainsi Poussin, dans l'église de sa ville natale, est au moins remplacé par le plus ancien de ses maîtres et le plus cher de ses disciples.
On voit, en résumé, que la petite ville des Andelys a beaucoup fait pendant plus d'un siècle pour U décoration intérieure de son église, et l'on compread aisément qu'un enfant, à qui Dieu avait donné legéaie, ait eu la pensée de consacrer son génie à la peinture, dans un pays où la peinture parait avoir été l'objet des préoccupations constantes de toutes les âmes pieuses et de tous leiS efiy[uit» délicata.
Dans la plupart des verrières comme dans le Saint Vincent de Quintin Yarin, la scène se passe au milieu <iii paysage . Les groupes ne s'enlèvent pas sur des fonds d or ou d'azur, sans aucune apparence de réalité. Autour des personnages, la nature est animée comme eux; Tair qui les enveloppe est un air qu'on respire; la perspective laisse voir des édifices, des arbres, un ciel vivant. Mais qu'est-il besoin de parler des paysages peints dans Téglise? Franchissez le seuil, quittez la ville et montez sur les coteaux qui la dominent. Voici le chemin de Villers. Tous ces lieux sont bien changés. Il ne reste, je l'ai dit plus haut, ni une pierre de la maison de Jean Poussin, ni un arbre de son verger; «ntre le hameau et la ville, ces coteaux arides que tant de sueurs arrosent sans les féconder, étaient couverts parune forêt séculaire. Poussin la traversait pour descendre de la maison à l'école, à l'église, chez Quintin Varin ; au détour du sentier, par des échappées fugitives, il apercevait à travers les arbres l'étroite vallée où le Gambon coule sans bruit dans la verdure, et, sur Taulre rive, des hauteurs couronnées de bois. L'horizon n'a rien de saisissant, de grandiose ; il est d'une «Dt^re simplicité, mais plein de grâce; borné de toutes parts, mais par des collines aux ondulations harmonieuses; la paix y règne, une paix profonde. Bientôt la vue s'ouvrait sur la ville et le clocher qui
dominait alors la tour gothique. Mais si Tadolescent préférait suivre le cours du ruisseau dans les prés humides qui séparaient les deux Andelys, ou de Yillers remonter par le plateau vers le couchant, à quelques pas, riiorizon s'ouvre sur de vastes plaines. La Seine promène entre ses rives aimables des eaux indolentes. Elle coule vers des falaises escarpées, blanchâtres, semées de buissons, qui attirent de loin les regards. Â l'entrée de la vallée des Andelys, veille fièrement le château Gaillard, une des ruines les plus pittoresques et les plus imposantes de la Normandie. Il ne faut pas l'âme d'un peintre pour être ému par un tel spectacle. Poussin oubliera peut-être pour d'autres sites les sites familiers à son enfance, pour d'autres sujets ceux qu'il avait vus traités dans les chapelles de Sainte-Clotilde et de Saint-Léger. Il n'importe. Les Andelys nous ont expliqué sa vocation et les inclinations particulières de son génie. S'il doit exceller dans le paysage comme dans la peinture religieuse, si la place qu'il accorde à la nature vivante dans la plupart de ses compositions historiques fait une partie de son originalité, nous n'en serons pas surpris : le point de départ de sa glorieuse carrière, c'est le sentier ombragé qui le conduisait de Villers à l'église du Grand- Andely. C'est là qu'un jour, avant de connaître Quintin Varin, sans être jamais sorti du pays natal, Tenfant ému laissa échapper dans la solitude le cri du Corrége : AncK io son piuore. — Et moi aussi je suis peintre !
II est vraisemblable que la date mise par Yarin luimême, au bas de sa Vierge glorieuse marque à peu près l'époque de son départ des Andelys : il se serait éloigné vers la fin de Tété de 1612. Or, les biographes rapportent à cette année le premier séjour de Poussin à Paris'. On voit que sa résolution de quitter les Andelys fut prompte, et on sent par quels motifs elle devait l'être. L'exemple de Quintin Varin n'était pas de nature à vaincre les répugnances d'un père, aussi prudent que tendre, pour une profession qui ne semblait promettre aux mieux doués, aux plus habiles, que les incertitudes d'une vie errante. Toute illusion devenait impossible de part et d'autre. Poussin devait espérer que sa famille se résignerait un jour à le voir consacrer sa vie à la peinture ; mais il ne se flattait plus qu'elle donnât jamais expressément son aveu à une résolution qui la remplissait d'alarmes. Les parents à leur tour ne se berçaient plus de la pensée que leur fils, éclairé par leurs représentatioifs ou vaincu par leurs instances, pût leur faire le sacrifice d'une résolulion longtemps mûrie et désormais irrévocable. J'aime à penser, je crois fermement qu'on était d'accord, sans
1 . c Aile parolle di costui sllmolato Nlcolo, non gll parendo pfù di aspeUare, già penrenuto alV eià di anni dicioito (âgé de dixkmit anSf répète KéUb'en), fùggt dl casa occuUamente, nenxe saputa del padre, e trasrerissi a Parigi, ad apprender Tarie » (Bellori).
se le dire, pour reconnaître la nécessité d'une séparation prochaine. De nouveaux retards, des explications superflues, des adieux contraints, ne pouvaient que rendre plus amer le souvenir d'un dissentiment qu'on avait hâte d'oublier. Lorsque Poussin s'enfuit de la maison paternelle, ce brusque départ, qu'il était facile de prévoir et raisonnable de désirer, ne fit que mettre un terme à une épreuve qu'il était inutile et dangereux de prolonger*.
Ces dernières journées passées à Villers, aux Audelys, n'étaient pas seulement pénibles, elles étaient vides. Depuis le départ de son maître, Poussin était retombé dans une solitude complète : à qui demander les encouragements, les conseils, dont il sentait plus que jamais le besoin? Le talent d'un peintre ne pouvait se développer, ni sa carrière s'accomplir dans une petite ville, qui n'avait à lui offrir, comme à Varin, que le pain d'une saison et quelques éloges sans retentissement. Poussin connaissait déjà le prix du temps ; l'heure de voir, d'apprendre, de mesurer ses forces aux difficultés de l'art et aux nécessités de la vie, cette heure solennelle était venue. Il partit seul et pauvre, sans autre ressource que son courage, et cette heureuse confiance de la première jeunesse dans ses
1. Th. Corneille dénature le souvenir d'une situation très^sloiple à QMnpreodre, lorsqu'il écrit un peu légèreuienl ces deux Ugaea, dont il ne faut pas exagérer l'importance : c Une affaire qui lui survint, lui ayant fait craindre quelques poursuites qui Tauraient embarrassé, il abandonna son pays. » L'affaire qui l'embarrassall, c'était la triste nécessité de quiller, saqs leur iiv<^, son père e| sf mère.
propres forces, dans la volonté de Dieu et la charité des hommes. Trois journées de marche le conduisaient sans fatigue au sein de Paris, la grande ville, qui ne pouvait lui refuser ce qu'il y cherchait : des leçons, des modèles, du travail, et, pour prix d*un travail opiniâtre, d abord l'indépendance, et plus tard la gloire .
Parti ainsi, Poussin devait revenir. Rien ne nous est plus pénible, dans les récits de l'histoire, que de rencontrer la supériorité de l'esprit séparée de la délicatesse du cœur, et il nous en aurait coûté de croire que Poussin, désormais libre d'obéir à son génie et maître de sa destinée, n'est pas retourné chercher à Villers un pardon accordé d'avance et la bénédiction d'un père. Il revint, en effet, plus tôt qu'il n'était attendu peut-être, après une absence qui avait duré quelques mois h peine. La joie eût été vive dans la famille, si les récits de Poussin avaient pu donner tort aux vives appréhensions qu'il avait tant de fois combattues en vain. Mais cette première expérience de la vie n'avait été pour lui que trop amère. Les reproches qu'il devait craindre furent prévenus, sans doute, par la pitié qu'il inspira.
Aucune déception ne lui avait été épargnée. A Paris, il n'avait trouvé, dans les ateliers à la mode, ni un exemple, ni un conseil, dont il pût profiter. Ces artistes que l'on vantait, n'étaient même pas les égaux de Varin. Poussin découragé les avait quittés l'un après Tautre, persuadé que leur manière facile et banale ne valait pas son ignorance.
Réduit à ne compter que sur lui-même pour yivre^ comme pour apprendre à peindre, il s'était facilement décidé à quitter Paris et à suivre an fond du Poitou un jeune gentilhomme, dont il avait reçu les bienfaits, et qui aimait assez l'artiste et son art, pour Temmener vivre avec lui dans un château dont il parlait de livrer à ses pinceaux les murailles nues. Ce goût des arts n'était pas chose commune en France, au commencement du règne de Louis XIII. L'ami de Poussin avait une mère, trop positive pour entrer dans ses vues, et trop accoutumée à commander pour laisser faire, dans sa maison, une chose qu'elle n'approuvait pas. Du reste, elle se connaissait en hommes. Poussin lui plut» Avec ce sens droit, cette gravité précoce, il pouvait rendre d'utiles services. L'habile femme fit au peintre, que son fils lui avait amené sans réflexion, l'honneur de découvrir en lui l'étoffe d'un intendant.
Poussin comprit trop tard l'imprudence qu'il avait faite ; il prit congé de ses hôtes, et résolut de regagner Paris à petites journées. Il voyageait à pied, pauvrement vêtu, sans autre ressource qu'un talent obscur; heureux lorsqu'on daignait lui commander un travail, quel qu'il fût, dans une église, dans un château. Pour les seigneurs de Chiverny, il peignait des Bacchanales ; pour les Capucins de Blois, quelque sujet de sainteté.
Au terme de cette pénible épreuve, il sentit, malgré tout son courage, que la force l'abandonnait. C'est alors qu'il s'efiraya des misères de l'isolement, et se souvint du seul asile où il fi\t certain de trouver le repos, la sécurité, les soins d'une mère. De Paris il se traloa
jusqu*à Yillers, où il arriva enfio, malade, épuisé par les privations et la fatigue.
La tradition rapporte que Poussin resta environ un an chez son père * . Mais elle garde le plus profond silence sur les circonstances de cette année et Temploi que fit Poussin des loisirs de sa convalescence. Il est impossible de supposer qu'il n'ait pas repris ses pinceaux dès qu'il en eut la force, et difficile d'admettre qu'il n'ait laissé dans sa ville natale aucun des ouvrages qu'il y dut faire. Quel prix n'aurait pas la moindre peinture dont on pourrait affirmer qu'elle appartient à ce dernier séjour aux Andelys, et à la vingtième année de Poussin?
Peut-être ce trésor existe- t-il. Il a été signalé au public pour la première fois, en i 854, par le Bulletin monumental de M. de Caumont^, mais de manière à exciter chez les lecteurs autant de défiance que de curiosité. Dans une séance tenue aux Andelys même, par la Société française pour la conservation des monuments historiques, M. Poucet n'avait pas hésité à entretenir ses confrères « d'une fresque^ que tout porte d croire émanée du pinceau de Poussin^ quand il vint
1. « Lo spaUo d! un' anno intero i (Bellori). — « EoTiroii nn an » (Félibien^.