T. XX, p
dans sa ville natale, après son premier voyage en lialie. C'est une ébauche, ajoutait- il, mais elle rappelle un paysage d'Italie, et le sujet est une bacchanale d'un beau style. » Presque aussitôt M. Raymond Bordeaux, dont le témoignage en pareille matière fait autorité, reprenait : «Le style de ce décor permet de l'attribuer à quelque contemporain de Poussin, »
Fresque ou décor, il s'agissait d'une petite peinture de forme octogonale, à peu près régulière*, qu'un avoué des Andelys, M. Uugonnet, avait retrouvée, en 1842, au-dessus de la cheminée de son salon. Elle était alors cachée par une glace dont l'encadrement accuse la fin du siècle dernier. M. Hugonnet eut le bon goût de comprendre que la peinture valait mieux que la glace; nettoyée avec soin, et entourée d'un cadre très-convenable dont le style rappelle le temps de Louis XIll, elle fera désormais Thomieur de sa maison.
Cette maison, toute voisine de l'église, était jadis la plus considérable de celles qu'habitaient les chanoines de la collégiale ; et il n'y a pas longtemps qu'on la désignait encore sous le titre de : Maison de M. le Doyen, Elle remonte certainement à la fin du seizième siècle ou aux premières années du dix-septième. Aucune condition matérielle ne s'oppose donc à ce que la peinture elle-même remonte jusque-là.
Quelle en est la véritable date? Que vaut-elle? A
1. Hauteur: 0". 80. — Largeur : 0".6C, réduite en haut et en bas à 0™.31 par les pana coupés. Ceux-ci ont eux-mêm<^ 0*^.27. Il reste pour les côtés, en verticale, 0".40.
quel artiste est-il permis de l'attribuer par conjecture? Délicat problème, dont les plus compétents hésiteraient à donner la solution. On a vu le courage manquer même à M, Raymond Bordeaux, et je tremblerais à mon tour de brûler mes vaisseaux avec l'intrépidité de M. Poncet. Du moins, j'ai désiré donner au point en litige une publicité plus grande, et fournir à chacun les moyens de se prononcer lui-même en connaissance de cause. A ma prière, un artiste qui a mieux à faire que des copies, mais dont le talent sérieux et populaire était une double garantie dans la question qui nous occupe, n'a pas dédaigné de reproduire la peinture dont nous devons à M. Hugonet la conservation. Le nom seul de M. de Curzon me dispensera de dire que son excellent dessin est d'une parfaite exactitude*. On remarquera, tout d'abord, la grande place donnée au paysage dans la composition. La perspective ofire à la vue , pour premier plan , un chemin sablonneux qui tourne et monte dans des terrains incultes ; puis une rivière qui se perd à droite, derrière les falaises. A l'autre bord, et vers le milieu de la hauteur, des arbres, une tour baslionnée, une autre route qui serpente et s'éloigne vers le fond, à peu près comme la première; à l'horizon, une chaîne de hautes collines; toute la partie supérieure du tableau est occupée par un ciel nuageux. Ce ne sont, jusqu'à présent, que des fonds et des accessoires d'un intérêt médiocre, d'une
1. Le dessin, mis sur bols par M. Jules Laurens, a été gravé par 11. Sergent pour làGazette des Beaux-Arts,
importance âisproportionnée avec le principal motif du tableau. Celui-ci, du moins, est conçu d*uDe manière piquante. Au centre du paysage s'élève, avec un buisson qui marque un des détours du chemin, un vieil arbre mort, dont les rameaux dépouillés, auxquels s'enlacent quelques lianes fleuries, dessinent sur le ciel leur silhouette bizarre. Adroite, toutau bord du cadre, se détache en clair un groupe de cinq figurines : une Bacchante demi-nue, au torse souple, aux cheveux dénoués, à la robe flottante, aide son robuste compagnon, sorte d'Hercule en liesse qui étale complaisamment ses flancs athlétiques et ses larges épaules, à porter comme en triomphe une amphore couronnée de guirlandes de fleurs. Trois enfants précèdent la marche : Tun, petit Satyre aux pattes de bouc, à la face mutine, tient le bout des guirlandes ; les deux autres mesurent la marche aux sons du triangle et de la flûte. Ces figurines sont dessinées finement, d*un mouvement gracieux, et beaucoup mieux peintes que le paysage. Dans ce coin de son ouvrage , Tartiste a été moins avare de son temps et de ses peines. Au bas d'une ébauche, c'est la signature d'un maître.
S'il pouvait être démontré, d'une manière certaine, que cette peinture appartient à la première moitié du dix-septième siècle, je ne craindrais pas d'affirmer qu'elle est de Poussin lui-même. Autour de Yarin, dans l'école de Youet, on aurait peut-être dessiné cette Bacchanale; on n'aurait pas imaginé ces terrains nus, cet arbre mort, les fonds monotones et solennels de ce paysage, dont le style a plus de noblesse que d*agré-
^ent. Il fallait, pour dédaigner ainsi, même dans une décoration, toutes les séductions faciles d'une élégance convenue, une façon de sentir la nature et de conce- '^oir le paysage historique , qui n'appartenait encore à Personne et qui caractérise le peintre des Andelys. A^lors pourquoi chercher à mettre le nom d'un autre ^^ bas d'une peinture faite aux Andelys, qui n'est pas ^digne de Poussin, où l'on reconnaît son style, et qui ^rait de l'époque où il \écut?
Des artistes et des critiques auxquels j'ai montré ^^ dessin de M. de Curzon, et M. de Curzon lui-même, ^ui connaît si bien l'Italie, ont paru frappés du caractère italien des fonds du paysage. Ils y retrouveraient volontiers le souvenir de la campagne romaine, et inclineraient à penser que ce paysage a été peint par Poussin, lors de son retour en France, de 1641 à i642. La conjecture de M. Poncet, qui parut si téméraire eu 18S4, aurait donc pour elle des suffrages qui ont à mes yeux un grand poids. Ils n'ont cependant point décidé ma conviction. Je ne sais si Poussin, durant le voyage qu'il fit en France entre ses deux séjours à Rome, revint aux Andelys. S'il y revint, il eôt au moins douteux, d'après tout ce que l'on connaît de la vie que les exigences de la Cour lui avaient faite, qu'il ait eu ou pu prendre, hors de Paris, le temps de peindre. A cette époque, il avait un souci de la perfection, un scrupule des convenances, qui ne lui auraient guère permis de laisser aux Andelys, sur la cheminée de M. le Doyen, une ébauche, et l'ébauche d'une Bacchanale.
Est-il d'autre part vraimeDt nécessaire d'avoir vu de ses yeux l'horizon de Rome pour peindre cette rivière et ses collines ? Pas plus, à ce qu'il me semble^ que d'avoir été au Vatican pour représenter ce groupe antique. Je verrais dans le style du paysage un prèssentiment tout aussi bien qu'un souvenir de la campagne romaine ; et si Poussin n'a pas vu ces grandes lignes aux bords de la Seine ou de la Loire, est-il difficile d'admettre qu'il les a vues à Paris, dans les tableaux^ dans les gravures qui lui firent connaître d'avance le pays où il était, dès sa vingtième année, décidé k vivre ?
On sait d'ailleurs qu'il avait peint des Bacchanales au château de Chiverny, et que c'était là (chose remarquable) un des motifs qu'il aimait à traiter avant d'être allé à Rome, avant de connaître Klarino et son célèbre poëme d'Adonis. Quant aux procédés et à la façon de peindre, ily atoute vraisemblance de rapporter à 1614 une Bacchanale peinte sur mur à la détrempe ; les négligences dont tout le monde sera frappé, la précipitation s'expliquent d'elles-mêmes par l'âge du peintre, et cette ardeur fougueuse des jeunes années que Poussin portait à Rome, a Voilà, disait Marino au cardinal Barberini, un jeune Français qui a le diable au corps, una farta di diavolo. » Cette qualité ou ce défaut. Poussin ne les avait plus au retour. Un ouvrage où on les retrouve ne saurait donc lui être attribué que si l'on remonte à ses jeunes années.
M. Bouchitté^ pense avec raison que Poussin dut, à cette époque, jouir avec enthousiasme du spectacle de la nature. II était à cet âge, dans cet état de santé, dans cette disposition d^esprit où ]*on aime à fuir les hommes pour se recueillir , pour se perdre dans les profondeurs de sa pensée ou dans les mystérieuses voluptés de la contemplation. Il revit sous un autre aspect les horizons familiers à son enfance, et devina ce charme austère de la solitude qui fut plus tard Ui poésie de ses paysages.
Si cette année ne fut point perdue pour los progrès de son talent et de sa pensée, elle fut décisive pour le développement de son caractère. Aucun souvenir, dans ' cette vie si simple et si noble, n'est plus fait pour inspirer Testime et le respect. Les épreuves qi/il venait de traverser avaient dû laisser dans son âme une impression douloureuse ; en comparant aux dangers qu'il avait courus , aux privations et aux inquiétudes d'une vie précaire, la paix, la sécurité dont il jouissait sous le toit de son père, ne devait-il pas reconnaître enfin qu'il s'était abusé, et consentir à rentrer dans les voies de la prudence ordinaire, où, du moins, l'on n'a pas à
1. p. 17 da remarquable onTrage coaronné par rAcadémie française auquel J'aurai plus d'une foU l'occaiiion de revenir (Le Pouuin, ia vie et son œuvre. Paris, Didier, 18&S). Voyei aussi l'ouvrage de Maria Grabam, Mémoire» sur ta vie de Nicolas Poussin.
340 LBS ANDBLTS ET NICOLAS POUSSIN.
craindre les huftxiliations et la misère? Non, Tépreuve, au lieu de briser son courage, Tavait retrempé ; il mesura ^s forces aux déceptions qui les avaient domptées à la première rencontre, et il osa se dire |pa'elles ne le trahiraient plus. Cette fois il savait au juste les périls de la route, retendue des sacrifices qui pouvaient lui être imposés : les périls ne Teffirayèrent pas ; il accepta les sacrifices, et persévéra froidement dans la résolution qui n'avait d^abord rien coûté àlmexpérience et à Tenthousiasme de sa jeunesse. Au moment même où Ton pouvait penser q^'il craindrait de retourner à Paris, il déclara qu'il partait pour Rome ; de ce jour, sa destinée était fixée irrévocablement; il ne rêvait plus seulement la gloire sans savoir à quel prix elle se donne : sûr de sa volonté comme de son génie, il pouvait se la promettre, car il s'en montrait digne.