POUSSIN A ROME. TITRES ET PRÉTENTIONS DE L*BCOLE ROMAINE
Il n'était point aussi facile d'aller de Paris à Rome ^Ue des Andelys et de Villers à Paris. Poussin mit dix ^tis à mûrir son projet, à l'accomplir. Dans l'intervalle, ^ bout de patience, il partit deux fois. La première, Byant, dit-on, poussé jusqu'à Florence, il aurait été néanmoins forcé de revenir sur ses pas. La seconde, il ne put dépasser Lyon. Forcé de satisfaire aux exigences d'un marchand qui l'avait rejoint sur la route avec un arrêt en bonne forme, il lui restait un écu. «Prends encore celui-là», dit-il gaiement à la Fortune, et le dernier écu paya le repas du soir. Mais le repas avait été joyeux. C'était une équipée que Poussin vieilli se plaisait à raconter (i). Cet homme, dont les mœurs étaient aussi austères que son génie, se rappelait volontiers qu'il avait eu , comme les autres , ses jours de gaieté bruyante et de jeunesse.
1. «Al quai proposito raccontava Nicolô... • (Bellori). Féliblen, trop grave pour reproduire l'anecdole.y tubsUtue cette phrase banale et Tsgue : « 11 y trouva encore de nouveaux obstaeles, »
342 liES ANDELTS ET NICOLAS POUSSIN.
C'est sur ces entrefaites qu'il fît à Paris la connaissance du cavalier Marin ^ le bel esprit à la mode» dont le poème mythologique sur Adonis passait pour une des merveilles du siècle. Marino, malgré tous les hommages qui lui étaient prodigués par la Cour et par la ville, se sentait dépaysé à Paris ; sa santé ne s'accommodait point des rigueurs du climat ; tout était supplice pour son goût, plus raffiné encore que le goût des lecteurs de VAstrée, pour ses oreilles, bercées par la plus douce des langues humaines, pour ses yeux, accoutumés aux splendeurs de Rome et à son soleil . Marino vit des tableaux de Poussin et voulut le connaître : il retrouvait donc sur cette terre ingrate un homme à qui le ciel n'avait pas refusé le talent de la peinture, doué d'un génie assez heureux pour comprendre les chefs-d'œuvre que si peu de gens comprenaient en France, digne de reproduire par le dessîa ses plus belles descriptions poétiques. On sait que Poussin venait travailler dans la chambre du malade, auprès de son lit ; qu'il fit à cette époque une suite de compositions dont les sujets étaient tirés de VAdonis^ et que plus tard encore, à plusieurs reprises, il se soovint et s'inspira de ce poème. Ainsi, quelle que fût d'ailleurs la diversité de leurs génies, Marino doit être compté parmi les mattres de Poussin.
On croira sans peine que leurs entretiens ravivèreot dans l'àme du jeune peintre le désir passionné qui k tourmentait depuis dix ans. Quel en pouvait être le sujet habituel, sinon le contraste de cette France, encore à demi barbare aux yeux d'un Italien de k déca-
dence, si dénuée de belles choses, plus dépourvue de geus capables de les sentir, avec un pays où le goût des arts était le goût de tout le monde, où les plus beaux siècles de Tantiquité, de la Renaissance, ainsi que la nature elle-même, proposaient à Tenvi de dignes objets à Tadmiration ?
Il leur tardait à tous deux de gagner l'heureux séjour qu'ils ne cessaient de voir, l'un dans ses souvenirs, l'autre dans ses rêves. Poussin, que Marino voulait emmener, fut retenu pendant quelques semaines par un tableau qu'il avait promis à la Corporation des orfèvres. Dès qu'il fut libre, il partit à son tour. Cette fois, il devait aller jusqu'au bout. En 1624, il entrait enfin à Rome avec le printemps et les derniers mois de sa trentième année.
A Rome, comme à Paris, de grandes déceptions l'attendaient. Marino, qu'il avait rejoint, ne tarda pas à le quitter, et, à peine arrivé à Naples, il mourut. Le cardinal Barberini, auquel Marino l'avait présenté, partit presque aussitôt poiur remplir des ambassades en France, en Espagne. Resté sans appui, étranger, tout à fait obscur. Poussin connut de nouveau les privations : heureux, dans sa détresse, de trouver à vendre deux Batailles pour sept écus chacune', et pour huit