‹ Lettres et souvenirs d'enseignement d'Eugène GandarChapitre 36 sur 57 · Passeri · texte numérisé non relu

Passeri

2. M. Bouchitté (p. 54) flxe au 18 octobre 1629 la date dn mariage. Nous empran tons celle du 9 août 1630 aux Documents relatifs à Nicolas Poussin, publiés par M. H. Lemonnit^r dans VAnnuaire de la Société philotechnique, année 1858, t. XX. M. Lemonnier la donne loi-méme d'afirès une note transmise en 1805 par le curé Breui, comme un extrait du registre des mariages de la paroii<se de Sainte Laurent in Lucina, J'espère que M. de Chennevières, dans son édition des Lettres de Poussin, tranchera la question eu publiant le texte même de la pièce authentique.

l'adresse en France, qu'on parlait habituellement italien dans la famille nouvelle que Poussin avait adoptée.

Par son mariage avec une femme qui lui avait déjà donné des gages de son dévouement, Poussin assurait le bonheur de sa vie. Anne-Marie Dughet vécut modeste et paisible à son foyer, comme les Romaines d'autrefois, partageant ses goûts pour la simplicité, pour la soUtude, ne troublant pas elle-même et ne laissant pas troubler le recueillement des longues journées qu'il consacrait au travail, lui prodiguant des soins que. réclamait une santé presque toujours chancelante, et dont Poussin ne savait plus se passer. Éloigné d'elle durant son séjour en France, il supporta difficilement la séparation, s'alarmant, parmi tous ses ennuis, de la plus légère indisposition de sa chère femme ; et, parti pour aller la chercher, il demeura près d'elle, sans la plus quitter, pendant vingt ans. Née dix-huit ans après lui', elle devait, selon les lois de la nature, lui survivre : elle mourut la première. Tout un mois s'était écoulé, lorsque Poussin, secouant la torpeur où cette perte l'avait plongé, écrivit à de Chantelou. Sa main tremblait. Il lui fallait, disait-il, huit jours pour écrire une méchante lettre, a peu à peu, deux ou trois lignes à la fois, et le morceau à la bouche. » Il commençait ainsi : <c Monsieur, je vous prie de ne pas vous étonner s'il y a tant de temps que

1. L*acte de d»cè8 porte qu'eHe mourut le 16 oclobre 1664, liI*M* de 52 ans.

y ai eu rhonneur de vous donner de mes nouvelles. Quand vous connaîtrez la cause de mon silence, nonseulement vous m'excuserez, mais vous aurez compassion de mes misères. Après avoir, pendant neuf mois, gardé dans son lit ma bonne femme, malade d'une toux et d'une fièvre à'eiisie, qui l'ont consumée jus- <{u^aux os, je viens de la perdre. Quand j'avais le plus besoin de son secours, sa mort me laisse seul, chargé d'années, plein d'infirmités de toutes sortes, étranger €t sans amis, car en cette ville il ne s'en trouve point. Voîlà l'état auquel je suis réduit : vous pouvez vous ^lûaginer combien il est affligeant. Ou me proche la patience, qui est, dit-on, le remède à tous maux ; je la Pr'eiids, comme une médecine qui ne coûte guère, ''^^s aussi qui ne me guérit de rien.» Le remède à ses '^^^iix c'était la mort : Dieu lui fit grâce, et il s'éteignit ^^ kout d'une année, le 19 novembre 1665. Quel cri ^® détresse que cette lettre, et quel hommage rendu à ^^tte bonne femme, que Poussin avait vue mourir, ^ï*ès l'avoir gardée neuf mois dans son lit, et sans la- ^^^Ue il sentait qu'il ne pouvait plus vivre 1

Il est seul, dit'il, et sans amis. Ces exagérations

^ïXt permises à une douleur telle que la sienne. « Je

^ ^ plus de fils, » disait Priam à ses fils, après la mort

àâ celui qu'il avait le plus aimé. « Rien ne m'est plus,

p\us ne m'est rien » , s'écriait une veuve inconsolable,

oubliant qu'elle était mère. Poussin perdait l'objet de

ses plus chères affections ; mais une perte si sensible

ne le condamnait pas à mowir abandonné. Cette

union, d'ailleurs si heureuse, ne lui avait pas donné

d'enfants ; aucune des affections de la famille ne liB.m { cependant défaut. Anne-Marie Dughet avait une scsem et trois frères. Poussin, dans son testament n'ou9b3]J€ ni sa belle-sœur Jeanne, ni aucun des quatre enfsftoats qu'elle avait eus d'un Italien nommé Cherabito -^ h Barbe Cherabito, comme à une nièce préférée, il lè^s;xie sa maison avec tous les meubles et tous les ustens^iles de ménage qu'elle contient. Des trois frères à& sâ femme, l'un, nommé Louis, ne nous est connu <}ue par un legs de huit cents écus que Poussin lui £t ; Gaspard est célèbre; Jean mériterait de l'être. Coirune ils avaient dix-neuf et vingt ans de moins que Poussin, celui-ci put les regarder comme ses fils. La voîi publique ne s'y est pas trompée : lorsque Gaspard conquit à son tour la gloire, elle ne consacra cette gloire qu'en uuissant pour toujours d'une manière touchante le nom du maître à celui de l'élève, coninie au nom d'un fils celui de son père : devant la postérité, le Guaspre s'appelle Gaspard Poussin.

On cherche vainement, j'ai regret de le dire, I^ traces certaines d'une affection filiale dans les rapports de Gaspard avec Poussin. L'illustre peintre dépaysa^* figure avec" plus d'honneur dans l'histoire de la peiï*' ture que dans le simple récit de la vie de son beaU' frère : il ne l'accompagne pas à Paris ; le témoignage des contemporains ne lui fait pas la place que notf^ aurions voulu dans ce cortège de disciples et d'adtJfi^ rateurs qui se pressaient autour du maître lorsqu'il se promenait sur le Pincio; et, par une singularité tkr cheuse, de tous les Dughet, Gaspard est le seul qœ

l'expression des volontés dernières de Poussin ne désire pas. La seule fois qu'il en ait fait mention dans ses lettres (si toutefois c'est bien de lui qu'il veut parler), il ne le fait que pour s'excuser, auprès de M. de Chantelou, d'une impertinente réquisition de son « fou de beau-frère i». Il n'avait pas consulté Poussin, a étant

I sa coutume de faire toutes choses assez témérairement et sans conseil ... Je vous supplie d'excuser l'ignorance

\ de ce pauvre garçon : la peur que lui et beaucoup d'autres ont des armes des Français est telle que si elles venaient à paraître ici près, on trouverait sans doute beaucoup de morts sans blessures, i» Un pauvre fou sans courage : voilà, sous une forme plaisante, un jugement sévère. A tout prendre, il est vraisemblable que Gaspard ne se montrait pas jaloux de témoigner la reconnaissance et les égards qu'il devait à son beau-frère; on croit entrevoir ici l'indiscrète impatience d'un pupille qui veut sortir de tutelle. La tradition aurait été deux fois juste, si, en le nommant coomie elle l'a fait, elle avait réparé les torts d'un ingrat.

Jean Dughet est presque ignoré : graveur, et non peintre, il n'a point laissé d'œuvres originales. Si son nom, d'ailleurs plus obscur que celui de Gaspard, ne nous est parvenu de même qu'associé à un nom illustre, pour lui ce ne fut pas une déception ; il l'avait voulu ainsi, et ne parait pas avoir connu d'autre ambition que celle de vivre auprès de Poussin, comme un frère, comme un fils, comme un fidèle serviteur. Gaspard fut ou voulut être le rival de son maître ; Jean

n'était que son interprète ; il mettait ses soins à rc^^r duire exactement, sous ses yeux, d'après ses cons-^sîl quelques-uns de ses meilleurs ouvrages. Lor^qc;, Poussin dut quitter Rome, il le suivit en Fra-K3cc chargé sans doute avec une inquiète sollicitude d^ tenir auprès de lui la place de sa sœur absente. Poussia envoie à M. de Chantelou les civilités respectueuses de sa compagnie^ de sa brigade^ et avant tout celles a de son frère. » L'affection qu'il témoigne est payée de retour. Rentré à Rome et sollicité de revenir en France, Poussin s'excuse sur la santé de sa femme, sur la santé de son beau-frère Jean, réunissant ainsi, par une rencontre que j'aime à signaler, ce frère et cette sœur qui vécurent sans doute étroitement unis, et qui rivalisaient de dévouement pour sa personae. Ce dévouement de Jean Dughetne se sera janfîaisd^ menti ; car on le retrouve sur le testament de Poussîû comme un de ses principaux légataires et l'un d^^ deux exécuteurs de ses volontés, titres qui ajouteat i un témoignage d'affection un témoignage de c»^' fiance, et qui prouvent que, depuis le inariage de Poussin jusqu'à sa mort, à Rome comme à Pari^» Jean Dughet était l'hôte assidu, ou, pour mieux dire^ l'enfant de la maison. Aussi voit-on, dans la suit«> ceux qui voudraient savoir si Poussin a laissé des écrits sur son art, ceux qui désirent mieux connaîtra son œuvre et sa personne, s'adresser d'un commua accord à Jean Dughet, comme au confident de sa pensée, comme à un sûr témoin de toute sa vie. Si Ton en croit une note rédigée en i 805 par le

curé de Saint-Laurent in Lucina^ (c'est l'église paroissiale dans laquelle Poussin fut enseveli), il aurait acheté en 1 637 la célèbre maison qui porte encore son nom, et que tant de voyageurs ont visitée. Elle n'était pas grande : ce fut assez d'un modèle en plâtre de V Hercule Farnèse pour en remplir la moitié^. Mais elle suffisait aux goûts très-simples de Poussin, qui n'aimait pas le monde, et de sa femme, qui se servait elle-même. Poussin paraît avoir été très-heureux de prendre possession de l'atelier où il devait peindre tant de chefs-d'œuvre. Désormais chez lui, goûtant toutes les douceurs de la vie domestique et du repos, il adoptait sans peine la maxime italienne, conforme à la modération de ses désirs et à la régularité de ses habitudes : Chi sta bene^ non si muove. Après les incertitudes et les agitations qui avaient marqué pour lui le passage de la jeunesse à l'âge mûr, il entrait dans ce paisible asile comme dans un port, avec la résolution de n'en plus sortir pour braver de nouveaux orages. Son dessein était d'y vivre. Son espérance était d'y mourir*.

Une circonstance solennelle, tout à fait inattendue, vint apprendre à Poussin lui-même combien il était attaché au séjour de Rome.

Page 1