‹ Lettres et souvenirs d'enseignement d'Eugène GandarChapitre 37 sur 57 · Lettre du lô Janvier 1G · texte numérisé non relu

Lettre du lô Janvier 1G

Le bruit de sa réputation n'avait pas tardé à repousser les Alpes. L'idée vint d'employer au service du roi un talent qui honorait son rè^ne. M. de Chantelou o^ji^'t la négociation vers la fin de 1638. Le 14 janvier { C39, M. de Noyers écrivit lui-même au peintre. La l«tfre du surintendant des finances fut suivie d'une lettr-c du roi (18 janvier 1639). M. de Noyers veut que VJtaHe restitue à la, France un trésor qu'elle retient depuis tant d'années. Il est à remarquer pourtant qu'on mesure à Paris le mérite du peintre français d'après ies succès qu'il a obtenus hors de France. Le Roi parie du rang qu'il tient <k parmi les plus fameux et les plus excellents peintres de toute l'Italie. x> Son dessein est d'appeler autour de sa personne « ceux qui excellent dans les arts et dont la suffisance se fait remarquer dans les lieux où ils semblent le plus chéris. » Ce n'est pas le peintre des Andelys qu'on revendique à cause de son talent; c'est le peintre le plus célèbre de Rome qu'on fait venir à cause de sa renonunée, comme autrefois François P% et Henri II attiraient à leur cour Léonard de Vinci, André del Sarto, Benvenuto Cellini, le Primatice. Déjà son nom a pris une forme italienne ; on ne dit plus Poussin comme aux Andelys ; mais le Poussin conmie au delà des Alpes ^

I . M. de Noyers, M. de Chambray, Félibien disent le Pouidn <ft déclinent. Les premiers Tont Jasqu*à dire If. le Pouum, Ceci n'nl plus italien et serait plutôt normand : en Normandie, on a Totontlen une tendance à mettre rarticle devant un nom patronymique iton m^me que ce n'est pas un adjectif, un surnom, un sobriquet ; MniW> ment l'article est indéclinable. Mais aux Andelys, et même à Bons,

Toutes ces démarches, flatteuses par elles-mêmes, étaient accompagnées de promesses assez brillantes pour exciter l'envie, autour de Poussin , même parmi les peintres italiens. On n'aurait peut-être pas trouvé un Italien de naissance qui tînt plus fortement que lui au séjour de l'Italie. Les lettres qu'il écrit à cette époque jettent une vive lumière sur ce qui se passait dans son âme. Il est d'abord « en grandissime doute, » puis tt fortement ébranlé, mêmement résolu » à prendre le parti qu'on lui offre. Mais à peine a-t-il signé sa lettre, qu'il ajoute ces lignes où ses véritables désirs éclatent dans toute leur naïveté :

« Monsieur, je vous supplie, s'il se présentait la moindre difficulté en l'accomplissement de notre affaire, de lu laisser aller à qui la désire plus que moi; car à la fin tout autant peux-je servir ici le Roi, Monseigneur le Cardinal, Monseigneur de Noyers et vous, comme de là aussi bien. Ce qui me fait promettre est, en grande partie, pour montrer que je suis obéissant. Mais cependant^ je mettrai ma vie et ma santé en compromis, pour la grande difficulté qu'il y a à voyager maintenant, outre que je suis malsain : mais enfin î^ remettrai tout entre les mains de Dieu et entre les vôtres. J attends votre réponse. »

toutes les pièces authentiques nous apprennent qa*on devait dire Poussin, ^icoia8 Poussin, Monsieur Poussin. Je ne proteste en aucune façon contre un usage qui a prévalu, et auquel l^ou^sin lui-même s'est conformé plus d'une fois, en signant ses lettres. Mais on me permettra de m'en lenit à la forme primitive et régulière. 11 me semble qu'en lui rendant le nom français qui lui fut transmis par son père, je dépouille notre Poussin d'un reste de livrée italienne.

Cette prière croisa en chemin la lettre du «Notre intention est que, la présente reçue, vous à vous disposer à venir par deçà y où les services vous nous rendrez seront aussi considérés que œuvres et votre mérite le sont dans les lieux où êtes. » Il n'était plus temps de retirer une prom Poussin, flatté d'ailleurs de « l'honneur, des car» et des offres » qu'on lui faisait, dut se résigner à « servir son prince. » Désormais, il ne fait plu conditions. Seulement, il sollicite un ajournem lorsqu'il s'agit de gagner un été , aucune formul lui coûte : il est « le plus humble de tous les hu serviteurs, » il est « l'esclave » de Monseigneur ^^ affaires le retiennent jusqu'à l'automne; il a des bleaux à finir pour a en sortir honnêtement, ^ ^vec a des personnes de considération » dont il ne \e\xT. pas perdre la bienvieillance, et qui consentent à protéger pendant son absence a ce qu'il a de plus che jr au monde. » L'automne se passe; il a rempli ses promesses, renoncé à toutes ses pratiques; mais j&rnais son esprit ne fut plus inquiet, et il dit sans détoui^ i un ami, le peintre Lemaire : «.... J'estime d'avoir iait une grande folie en donnant ma parole et en mUxoposaut l'obligation, après une indispositioa telle (pt la mienne, et dans un temps où j 'aurais plus besoin de repos que de nouvelles fatigues , de laisser et abandonner la paix et la douceur de ma petite maison pour des choses imaginaires qui me succéderont peut-être tout au rebours... » Et voici comment i conclut : «... J'irai... en même état que si on voulait

xne feodre par la moitié et me séparer en deux...» (17 août 1639.) Le 15 décembre, il finit, comme il sivait commencé, en suppliant qu*on lui rende sa pax-ole : tt Je suis réduit en tel état que je me vois forcé de changer de dessein, et de supplier votr^ bonté de xne dispenser de mon vœu, puisque en peu de temps J e suis devenu inutile , ne m'ayant demeuré que le regret de vivre. »

Tels étaient les sentiments de Poussin à Tidée de Y*evoir son pays natal après plus de quinze ans d'absence. Les lettres suivantes font défaut dans le recueil ; mais on sait que les semaines et les mois s'écoulèrent sans aucun changement, jusqu'au mois de décembre €640. Il n'avait consenti à s'engager que pour cinq ans. Il en avait mis deux à partir.

Le séjour de Poussin en France est l'époque la mieux connue de sa vie ; on en peut chercher le souvenir dans les lettres qu'il a datées d^ Paris, depuis le 6 janvier 1641' jusqu'au 21 septembre de l'année suivante \ et dans les Entretiens de Félibien; ce sont les principales sources d'un récit qui a été fait cent fois, et qu'il ne sera pas facile de refaire après M. Yitet,

1 . Toujours le même pirtage : lur qmrante-qnatre lellra, Tlngideux leUres écrites en français, vingt-deux en italiea.

dont la Notice sur Lesueur n'est rien moins qu'une excellente histoire de la peinture en France à cette époque; après M. Bouchitté, qui a écrit sur le même épisode un des meilleurs chapitres de son livre. On sait maintenant à quel titre et dans quelle mesure je me propose d'y revenir.

Dans les premières lettres écrites après son arrivée, Poussin ne cherche pas à dissimuler la satisfaction qu'il éprouve : au terme d'un heureux voyage, il a trouvé à Fontainebleau, à Paria, la plus flatteuse hospitalité; le surintendant, le cardinal-ministre l'ont embrassé ; le Roi, en présence de Cinq-Mars et de la cour, l'a entretenu pendant une demi-heure de la façon la plus aimable : à la vérité, c'était en partie pour mortifier Vouet, et par un de ces caprices ordinaires aux princes irrésolus qui aiment à changer de favoris. La maison qu'on lui a préparée, au milieu du jardin des Tuileries, est un petit palais^ avec « des points de vue de tous côtés, » une cour et des fontaines, des arbres à fruits, un potager , un parterre ; ce doit être un « paradis pendant l'été. » Ameublement et provisions, tout est en ordre, « même jusqu'à du bois et un tonneau de bon vin vieux de deux ans. » A son retour de Saint-Germain , on lui a remis « dans une belle bourse de velours » mille écus pour ses gages de l'année, mille écus pour son voyage, « outre toutes ses dépenses » et ce qui lui sera compté à mesure pour ses travaux. Le 20 mars, il reçoit un brevet de premier peintre ordinaire du Roi, qui met sous sa direction tous les peintres que le Roi fera travailler,

et lui assure pour la vie le payement régulier de ses gages et la jouissance de sa maison. Poussin ne songe donc pas à se plaindre de Taccueil fait à sa personne et à ses ouvrages, et jusqu'au bout il reconnaîtra franchement que, du moins, son voyage « aura été bien payé. »

On trouve même, dans une lettre à M. de Chantelou, du 30 avril i6il, une pointe de belle humeur que M. Bouchitté n'a pas négligé de faire ressortir et qui rappelle le souper de Lyon. Poussin revenait de Meudon où il avait accompagné son protecteur, et joyeusement passé môme le lundi, lui qui ne se réjouissait guère entre deux dimanches. A son retour, il voit descendre dans sa cave un muid de vin que M. de Chantelou lui envoie; le lendemain, une gracieuse lettre lui demande ce qn'il lui semble du cadeau ; Poussin goûte le vin « avec ses amis aimant le piot^ » le trouve trè&-bon, et promet de le trouver bon tout à fait tt quand il sera rassis. » <( Du reste nous vous servirons à souhait, car nous en boirons à votre santé, quand nous aurons soif, sans l'épargner. » «Aussi bien, continue-t-il, je vois que le proverbe est véritable qui dit que : Chapon mangé, chapon lui vient. Mémement hier M. Costagne m'envoya un pâté de cerf si grand, que l'on voit bien que le pâtissier n'en a rien retenu, sinon les cornes. Je. vous assure, Monsieur, que désormais je ne manquerai pas, à commencer par le dimanche, de me réjouir comme je fis le dimanche passé, afin que la semaine suivante soit ce qu'on dit que toute l'année est au pays dé

Cocagne, d A ce moment, il a un peu oublié Rome, et le retour de la saison joyeuse a ranimé dans ses veines un reste de vieux sang gaulois.

Bientôt il sentit sa chaîne, et cette chaîne était pesante : quelques semaines s'étaient écoulées , déjà a rimportunité des supérieurs d ne lui laissait pas un moment de libre. M. de Chantelou Tattire à Dangu, propose de le mener à Chantilly : il calcule ce qu^on veut qu'il fasse en trois semaines, et trouve qu'il n'a pas (( une seule heure de temps à perdre, n Bien au contraire, il ne se flatte pas d'avoir fini. Ce qui le désespère, c'est qu'on remploie à des bagatelles^ à des niaiseries ; c'est surtout qu'on l'ait fait venir « sans projet arrêté, » et prétende le tenir occupé de mille objets à la fois, sans lui permettre de réfléchir, ni de respirer. Ou si, par aventure, on s'élève à de nobles pensées et lui assigne une tâche qui convienne à son talent, on exige qu'il ait livré son œuvré pour tel jour, quoi qu'il arrive : il ne sait plus aller si vite, depuis qu'il est tourmenté du souci de bien faire. De telles exigences lui ôtent tout son courage ; il demande en grâce qu'on lui donne occasion de laisser en France, avant de mourir, quelque chose qui ne soit pas indigne de son nom.

A « rimportunité des supérieurs » s'ajoutent les « sottes répréhensions des ignorants ^ et les sourdes menées des envieui. On l'a fait venir pour attraper Youet, pour humilier Lemercier ; et on n'a pas assez de suite, assez de confiance en lui, pour le défendre contre les jalousies auxquelles on l'a exposé. On

:souffre que le hautain Fouquières entre, Tépée au -côté, dans la galerie du Louvre dont il dirige les travaux, et trouve mauvais qu'on ait rien commencé :£ans le consull^, sans subordonner tout le reste -aux paysages qu'il est chargé de peindre. Poussin prend d'abord le bon parti : il rit et fait rire M. de €hantelou des grands airs du baron Fouquières. Mais, Jorsque les choses allèrent au point d'épuiser sa patience et de blesser sa dignité, il n'essaya pas davan- ^ge de contenir ses sentiments. Les biographes ont -souvent reproduit, d'après Félibien, les longs fragj[nents de la lettre qu'il écrivit à M, de Noyers au mois -d'avril 1642. Poussin ne se dissimulait pas à luimême qu'elle était peu artificieuse, que Monseigneur pourrait la trouver mal assaisonnée ^ et il priait M. de Chantelou d'adoucir un peu a de ce miel de persuasion qu'il savait si bien employer. » Mais il n'a :pas cherché à en adoucir lui-même le ton, simple et franc jusqu'à la rudesse. C'est le ton d'un homme -qui sait ce qu'il vaut, et trouve juste qu'on l'écoute -et le laisse faire, ou qu'on le renvoie. Partout il laisse percer le regret d'être venu, et le désir secret de r^ partir.

Ces tracasseries de toutes sortes suffisaient apparemment pour dégoûter une âme fière et lui rappeler -cette célèbre maxime de l'antique sagesse, qu'on n'est véritablement dans sa patrie qu'aux lieux où Ton est heureux. Mais regardons-y de plus près : s'il lui tarde ainsi de repartir pour Rome , ce n'est pas seulement parce qu'il est obsédé des vulgaires intrigues

qui l'enveloppent et de la lourde servitude qui pèse sur lui; il est consumé par ces indéfinissables tristesses qui sont le tourment de l'exil. Eût-il obtenu du surintendant, du cardinal, du Roi lui-même , l'appui et la liberté qu'il réclame, il aurait souffert à Paris comme on souffre lorsqu'on est retenu malgré soi sur une terre étrangère. Il est en effet revenu comme un étranger dans ce pays où il est né : il ne le reconnaît pas ; il s'y cherche lui-même ; il n'y peut plus vivre. Ce Normand, né aux Andelys, qui a vécu sur les bords de la Seine jusqu'à trente ans, il a oublié les rigueurs du climat, les vapeurs du ciel, les longues nuits des hivers du Nord ; une giboulée de mars le surprend et l'afflige comme ces gens des pays chauds que j'ai vus pleurer, parce qu'il était tombé un peu de neige dans la semaine de Pâques. Voici qu'il avait cru saluer, avec les oiseaux, le retour du printemps ; les arbrisseaux bourgeonnaient dans son jardin ; la violette parfumait l'herbe nouvelle; et Poussin, rajeuni luimême, s'était remis avec ardeur à son petit tableau du Baptême^ commencé à Rome, qu'on ne lui permettait pas de finir. Tout à coup le vent du nord se lève ; en une nuit, la neige couvre la terre, et le beau temps, qui s'était trop hâté, est rechassé « plus loin qu'il n'était au mois de janvier. » Les pinceaux tombent des mains de ce Romain dépaysé ; bien vêtu, près d'un bon feu, il « se sent glacé jusqu'au fond de l'âme. » Il attendra, pour se remettre à l'œuvre, que le temps le permette et qu'on ait échappé à l'influence de la lune rousse, a ainsi qu'ils l'appellent dans ce

pays. » La langue et le style, les sentiments, tout est italien dans cette lettre *.

Une épreuve plus cinielle attendait l'exilé du Tibre; il jette autour de lui des yeux inquiets , et voit qu'il est parmi les barbares ; sur cette terre déshéritée , le goût, le sentiment du beau ne se sont pas développés; ceux qui travaillent sont des ignorants, et plus ignorants ceux qui les jugent; a les études et les bonnes observations sur l'antiquité » n'y sont point connues ; et quiconque se sent de rinclination à bien faire « doit certainement s'en éloigner. » Lui-même perdra bientôt ce qu'il avait acquis, il tombera dans le « vulgaire des peintres » comme les autres. « Hélas ! s'écrie-t-il, nous sommes ici trop loin du soleil i^our y pouvoir rencontrer quelque chose de délectable ; » il ne lui tombe plus rien sous la vue « que de hideux; » lui vient-il par hasard encore « je ne sais quelle idée,» il le doit au « peu du reste des impressions qu'il a jadis reçues des belles choses ; » et il s'excuse trèssincèrement en envoyant son tableau du Baptême j terminé enfin le 5 septembre 1642 : (c Le ciel sous lequel il a été fait me fait douter qu'il soit aussi agréable à vos yeux que les précédents. » Sous ce ciel ingrat, le froid n'atteint pas seulement les membres; il pénètre jusqu'au foyer de la vie; il engourdit Tintelligence et glace le noble feu de l'inspiration.

Le grave Poussin ne garde plus de mesure ; il ne raisonne plus ; il souffre et se plaint; le mal du pays

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