‹ Lettres et souvenirs d'enseignement d'Eugène GandarChapitre 38 sur 57 · Botlari. Lettre du 14 mars · texte numérisé non relu

Botlari. Lettre du 14 mars

Ta vaincu. Ne lui demandez plus où il est né, comment il s'appelle. Il se sent défaillir comme en 1624 fauteur d'Adonis; il gémit, comme gémissait, parmi les Scythes, le poète des Métamorphoses.

Ces lamentations de Poussin inspirent assurément quelque pitié ; par moments, elles font sourire; par moments aussi, j'en regrette Tamertume et voudrais, pour rhonneur de ce grand homme, qu'il fût moins injuste.

L'isolement où il s'est trouvé durant ces deux années fut-il aussi complet que ses lettres le donneraient à entendre? et, s'ill'aété, en faut-il accuser la France? Ne faut-il pas s'en prendre, pour une grande part, à Poussin lui-même ?

«Je vous jure, dit-il, que si je demeurais longtemps dans ce pays, il faudrait que je devinsse un véritable strapazzone, comme ceux qui y sont. » Quel mépris pour ces « rebuts » de l'École, « ces gens de rien ! »

Parmi les ennemis même de Poussin, il en est plus d'un qui serait eu droit de réclamer contre de telles paroles. Mais je passe condamnation pour Lemercier, pour Fouquières, pour Youet surtout, qui ne parlait jamais des autres qu'avec dédain ; c'est le cardinal de Richelieu qui en témoigne. Tous trois méritaient d'être enveloppés dans les représailles.

A côté des ignorants et des envieux, je vois des

LES ANDELYS ET NICOLAS POUSSIN. 3d3

hommes bons et simples, qui s'inclinent devant le génie de Poussin, qui ont, comme Jean Dughet, un sincère attachement pour sa personne. Si Poussin était de sang-froid, il témoignerait plus d'estime pour Lemaire, qui travaillait sous ses ordres, pour Jacques SteUa, qui a tiré si bon profit de ses conseils et de ses exemples. Mais on comprend qu'il les oublie. Au milieu de sa brigade y qui l'écoute et qui l'admire, il lui manque le commerce d'une intelligence égale à la sienne.

Ici se présente naturellement à la pensée un nom <|u'on est surpris de ne pas rencontrer une seule fois <jbms les lettres de Poussin, ni dans les récits que les contemporains nous ont laissés de son séjour en France: c'est le nom de Philippe de Champagne. Estce à dire que ces deux artistes illustres aient vécu, pendant vingt et un mois, dans la même ville sans jamais se voir? Le fait semblerait d'autant plus étrange qu'ils s'étaient connus, qu'ils s^ètaient aimés, qu'ils avaient vécu de la même vie avant le départ de Poussin pour l'Italie. Ils habitaient l'un et l'autre au collège de Laon. Us furent employés l'un et l'autre dans les appartements de Marie de Médicis, au Luxembourg, par le peintre Duchesne, maître jaloux et sévère, dont Philippe de Champagne attendit la mort pour épouser sa fille aînée. Une séparation, d'ailleurs si longue, ne suffisait pas pour altérer l'estime qu'ils s'étaient vouée à leur début dans la carrière : Philippe ée Champagne a pu témoigner dans la suite la constance de son admiration pour celui qui avait été l'un

des guides de sa jeunesse ; Poussin devait tenir compte à un peintre qui n'avait pu le rejoindre en Italie, et ne connaissait pas aussi bien que lui les bons modèles, d'avoir cependant résisté aux séductions de Técole brillante à laquelle il semblait appartenir par sa naissance, et gardé le style grave et sobre qui convenait à Taustérité chaque jour croissante de sa pensée. Des relations étroites, comme celles d'autrefois, entre ces deux hommes si bien faits pour mettre en commun leurs sentiments, auraient consolé Poussin, sinon de tous les ennuis de Texil, tout au moins du souci que lui donnaient de misérables inimitiés. Si cette consolation lui fît défaut, doit-on croire qu'affligé profondément de la mort récente d'une femme tendrement aimée (1638), Philippe de Champagne cachât encore cette douleur dans la retraite, comme plus lard il demanda aux solitudes de Port-Royal un asile pour ses dernières afflictions ? Ou bien n'est-il pas permis de conjecturer que l'isolement dont Poussin parait se plaindre est un isolement volontaire ; qu'un homme accoutumé à vivre avec sa pensée et qui s'éLiit fait un monde en lui-môme, ne vivait plus facilement par les autres, ni pour eux ? Il les laissait venir à lui plutôt qu'il ne les attirait. Il ne songeait pas à les chercher. Avec une âme noble et droite, mais contenue, et même un peu fermée, il lui manquait peut-être dans le commerce de la vie ce qu'on regrette parfois de ne pas sentir dans les plus beaux de ses ouvrages : rémotion, la tendresse, les élans et l'abandon du cœur.

Une telle supposition serait écartée de plein droit.

si l'on pouvait ajouter une foi entière à l'un des plus charmants récils de la notice sur Lesueur par M. Vitet. Mats il est douteux que Lesueur ait vécu à Paris dans l'atelier de Poussin ; qu'il lui ait soumis ses ouvrages, confié ses incertitudes ; que Poussin, dans la suite, n'ait pas cessé de lui envoyer de Rome des conseils et des dessins. Apparemment, ce n'est là qu'une de ces gracieuses légendes, telles que la Grèce antique les imaginait pour dire que le sceptre de la poésie était passé d'Homère à Hésiode, ou rappeler que le vieil Hérodote avait frayé la voie à Thucydide. Ce qui reste certain, c'est que les exemples de Poussin ont exercé sur Lesueur la plus sensible influence, et ({u^il a plus d'une fois, par cet intermédiaire, retrouvé le sentiment déhcat de Raphaël et l'idéale beauté de la sculpture antique. Le fait, ainsi dépouillé de toute image, garde son prix ; mais je regrette la légende plus que personne. Comme ce rôle de disciple bien-aimé convenait à la nature ingénue et tendre de Lesueur ! Et quel charme n'ajoutait pas à la noble figure de Poussin le souvenir de cette paternelle sollicitude pour le jeune peintre qui devait être son rival, sans le savoir et sans y prétendre !

Ainsi donc, en i64i, en 1642, la France, même pour ne parler que des peintres, n'en était pas réduite dL\£Lstrapazzoni, aux gens de rien. Elle se glorifiait en même temps d'un poète auquel Tltalie n'eût pas osé comparer les siens. Tandis que Poussin faisait les lents préparatifs de son voyage, en 1639, en 1640, paraissaient coup sur coup Horace^ Cinna^ Polyeucte^

trois chefs-d'œuvre qui imposaient silence aux détraoteurs du Cid. En 4 64 1 , Poussin dessinait ses froDtîfipices pour X Horace et pour le Virgile; Corneille tirait de Lucain sa Mort de Pompée. En 1642, Poussin quittait les Écritures pour revenir à la mythologie et faire ses belles esquisses sur la vie d*Hercule. Au même moment, la muse de Corneille s'égayait, et, après cinq tragédies, donnai^ à notre scène comique son premier chef-d'œuvre, le Menteur, Le poète était du même pays que le peintre : né en 1606 à Rouen, il s'était marié aux Andelys en 1639. Comme lui, il avait connu les ennuis de la cour, où il apportait « un visage presque inconnu, un grand nom qui ne s'attirait que des louanges, et un mérite qui n'était point de ce pays-là *. » La jalousie de ses rivaux ne l'avait pas épargné, et, avant que M. de Noyers se plaignit du génie trop libre de Poussin ^, le cardinal de Richelieu avait accusé Corneille de manquer d'esprit de suite. Afin de se dérober à des soucis pour lesquels il était moins fait que personne, il avait fui, mais à Rouen, dans la ville où il était né ; et, sans qu'il fût aUé à Rome, les premiers chefs-d'œuvre composés dans sa retraite avaient le parfum des vertus antiques et montraient une âme romaine. Poussin aurait eu quelques reproches à faire aux Romains de Corneille : ils étaient

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