Fontenelle
2. a Monsieur, J'eus dernièrement l'honneur de recevoir une lettre de Monseigneur, dalée du 23 mars, laquelle au eommencemeot eootient ces mots exprès : « Le génie du Poussin veut agir si librement « que Je ne peux pas seulement lui indiquer ce que celui du Roi délire « du sien. »
loin de paraître sur la scène avec un costume exact ; ils mêlaient trop de galanterie à la politique. L*auteur du Coriolan leur eût pardonné la subtilité de leurs pensées : Fauteur du Testament d'Eudamidas aurait voulu les entendre parler moins souvent avec emphase. Mais le simple et fier langage du vieil Horace n'aurait il pas obtenu les applaudissements de Poussin, comme la clémence d'Auguste arrachait des larmes au grand Condé ?
Dans la suite, on verra chez nous, aussi bien qu'en Italie, des liens étroits unir les artistes aux poètes. Avant que Diderot ne soit Tami de Greuze et de Grétry, Molière aura vécu familièrement avec LuUy, il aura célébré Mignard. Mais c'était une nouveauté. Au temps où nous sommes, la poésie et la peinture suivaient leurs voies solitaires. Poussin, qui aimait Virgile, Ovide, et le Tasse, et Guarini, et Marini, a peut-être ignoré Corneille, et Corneille n'a pas connu Poussin. Ce peintre des gens d*esprit, comme on l'a nommé, qui devait, par la justesse, la vigueur et la netteté de ses pensées, plaire aux écrivains plus qu'aux peintres mêmes, a passé inaperçu parmi les écrivains français de cette époque.
Un seul eut, quelques années plus tard, l'idée de vouloir un tableau de lui ; un seul, et ce fut Scarron. La surprise de Poussin ne fut pas moins vive que la nôtre. Scarron, après trois refus, s'était flatté d'inspirer au peintre des dispositions plus favorables, en lui faisant hommage de ses poèmes. Poussin écrit de Rome, le 4 février 1647 : « J'ai reçu du maître de la
Poste de France un livre ridicule- des facéties de M. Scarron, sans lettre et sans savoir qui me Tenvoie.
J'ai parcouru ce livre une seule fois, et c'est pour toujours. Vous trouverez bon que je ne vous exprime pas tout le dégoût que j'ai pour de pareils ouvrages. » Ce sont là tous les ménagements où il peut descendre en écrivant à M. de Chantelou, Manceau, comme l'auteur du Roman comique^ et qui avait de Tamitié pour lui.
Le 12 janvier 1 648, il exprime plus vivement encore ses répugnances : « Je voudrais bien que l'envie qui lui est venue lui fût passée, et qu'il ne goûtât pas plus ma peinture que je ne goûte son burlesque. Je suis marri de la peine qu'il a prise de m envoyer son ouvrage; mais ce qui me fâche davantage, c'est qu'il me menace d'un sien Virgile travesti^ et d'une épitre qu'il m'a destinée dans le premier livre qu'il imprimera. Il prétend me faire rire d'aussi bon cœur qu'il rit lui-môme, tout estropié qu'il est ; mais, au contraire, je suis prêt à pleurer quand je pense qu'un nouvel Érostrate se trouve dans notre pays. Je vous dis cela en confidence, ne désirant pas qu'il le sache. Je lui écrirai tout autrement, et j'essayerai de le contenter au moins de paroles. y>
Mais la parole qu'il a donnée le tourmente ; il songe à la tenir et cherche quel sujet il pourrait bien traiter pour M. fa A A^ Scarron : le titre d'abbé, donné à Scarron, parce qu'il avait un bénéfice, complète l'étrange figure de ce bouffon pour qui Poussin travailla et dont Louis XIY épousa la veuve. C'est pour un abbé de
cette sorte qu'il convenait de peindre, comme sur la cheminée de M. le Doyen des Andelys, une Bacchanale ; et, si Poussin eût connu les poètes grecs, une descente de Bacchus aux enfers, empruntée aux Gre-^ -nouilles d'Aristophane, semblait trouvée tout exprès pour l'auteur du Virgile travesti. Le 7 janvier 4650, Poussin dit en effet : « J*ai trouvé la disposition d'un sujet bachique plaisant pour M. Scarron. » Le 8 maij Je tableau avance : « M. Scarron, votre ami, est sur le chantier, je lui baise bien les mains. » Le 29, il en annonce renvoi. Mais que s'est-il passé dans l'esprit de Poussin? A-t-il pris le titre de Tabbé Scarron au «érieux?A*t-il été séduit, lui qui ne consultait d'abord ^ue les convenances apparentes, par l'ironie même <lu contraste ; ou bien a-t-il rougi de paraître flatter «n quelque manière un goût qu'il détestait, et voulu Caire naître une pensée sérieuse dans une âme obstinée ^ rire effrontément de toutes choses? Quoi qu'il en soit, M. l'abbé Scarron va recevoir son tableau du Ravissement de saint Paul. « Vous le verrez, ajoutel-il à M. de Chantelou, et vous voudrez bien m'en dire "votre sentiment. » Ce qu'en pensa M. de Chantelou, nous l'ignorons. Mais le tableau est au Louvre, où chacun a pu l'admirer. Le Ravissement de saint Paul fut envoyé avec le portrait que Poussin avait fait de lui-même ; il est de la même date. Jamais la pensée du peintre ne s'est élevée plus haut ; elle prend son essor vers le ciel avec l'apôtre emporté dans les bras des anges.
Scarron eût préféré le sujet bachique et plaisant;
Le Saint Paul fit, dit Florent Lecomte avec une naïveté expressive, la curiosité de M. Scarron, de qui le sieur Jabach Tayant eu, il se fit un plaisir de le lâcher à H. le duc de Richelieu, qui tout d'un coup (ce tout d'un coup yaut le quoi qu'on dieàe Trissotin) le jugea digne d'être placé dans le cabinet de Sa Majesté '• v Au fait, c'était là sa place, à moins qu'il ne passât des mains de Scarron dans celles de Bossuet.
Plus tard, ce fut un usage d'avoir à l'Académie de peinture des entretiens où l'on discutait à loisir les mérites de quelque chef-d'œuvre de Poussin : l'exemple donné par les peintres fut suivi par un écrivain qui doit compter parmi les poètes du siècle de Louis XIV, quoiqu'il écrivit eu prose. Les Grecs avaient rendu Fénelon plus sensible que ne l'était CorneUle aux e£fets pittoresques d'une action, aux lignes et aux couleurs d*un paysage. L'analyse qu'il a donnée de deux tableaux de Poussin dans ses Dialogues des Morts ne le cède, sous aucun rapport, à ce qu'awaient pu faire de meilleur les Philippe de Champagne et les Lebrun. Il y montre une finesse ingénieuse, un goût délicat, et même ces complaisances de l'admiration qui en font sentir la sincérité. C'est ainsi qu'il prête à un paysage de Poussin « des grâces x> et <k une tendresse » qui peut-être rappelleraient mieux les descriptions du Télémaque. C'est la première fois qu'un grand écrivain de ce temps s'occupe de Poussin et lui rend hommage. L'hommage est tardif. Lorsque Poussin mourut. Tau-
1. Cité par M. Frédéric Villot, dans son excellenle Notice de$ tableaux da musée du Louvre. École française, n<> 433.
teur du Télémaque et des Dialogues des Morts sortait à peine de Tenfance.
Il n'est guère permis d'espérer qu'on saura un jour d'une manière plus certaine si Poussin vit Philippe de Champagne, ou Lesueur, ou Comeilleé On ne saura probablement pas davantage s'ilarevulesAndelys.
Deux lignes écrites à M. de Chantelou fournissent sur ce point une indication assez curieuse. Lorsqu'on sut aux Ândelys le retour de Poussin, on fit auprès de lui une démarche. Lui demandait-on (comme il serait naturel de le conjecturer) un tableau, pour faire suite à ceux de Yarin dans cette église où il avait appris à peindre? Non : par une sorte d'aveuglement ou de fatalité, la ville natale, et la Normandie tout entière, ne songèrent pas qu'elles auraient un jour à regretter, à rougir, de ne pouvoir montrer un seul ouvrage que leur Poussin eût fait pour elles'. Ce n'était pas au talent du peintre qu'on en voulait, c'était à son crédit; et Tespérance qu'on avait mise en lui ne fut pas trompée. « J*ai reçu, dit-il, la lettre de (àyenr pour les habitants de Villères; vous me permettrez bien de vous en re-
1 . La Mort d'Adonit^ du muséo de Caen, et le Coriolan dei Andelys ODt été donnés à la Normandie plus d'an siècle après la mort de Poussin. En 18S0, la Tille de Rouen ne B*est pas trouvée asses riche pour mettre la dernière enchère sur une Naisêance de Bacchuê, adjugée à un étranger pour dix-sept mille francs, il était trop tard.
mercier de tout mon cœur. » Poussin avait dû mettre en effet tout son cœur à servir l'humble village où il était né.
Deux ou trois journées lui suffisaient pour descendre jusque là, pour en revenir. S'il a fini par céder aux instances de M. de Chantelou et le suivre à sa campagne de Dangu, à peine eût-ce été un détour de traverser Villers et les Andelys. Poussin l'a-t-il fait? Lui en a-t-on laissé le temps? En a-t-ileu le désir? C'est ce que nous saurions si Bottari, qui nous a conservé les vingt-deux lettres qu'il écrivit de Paris au commandeur Cassiano del Pozzo et à son frère, avait pu joindre à son précieux recueil celles où il racontait à sa bonne femme ses moindres actions. Mais celles-là ne devaient pas être conservées. Tout au plus le furentelles jusqu'au terme de la sépai'ation ; et quand même elles n'auraient pas été détruites par Tun ou l'autre des deux époux, Jean Dughet, après leur mort, n'aurait point songé à les livrer à la curiosité publique : tant oq respectait, à cette époque, les secrets de la vie privée..
Une absence de dix-sept années avait affaibli les liens qui unissaient Poussin à sa ville natale et à sa famille; mais n'accusons pas son cœur : avait-il encore une ftimille aux Andelys? Tout ce qu'on sait jusqu'à présent, c'est qu'en 163B son père n'existait plus; car^ ainsi qu'il résulte d'un acte notarié dont j'ai eu la copie entre les mains ^ le 2 mars de cette année 1635,
1 . c Par-devant Denis Mullot, notaire et tabellion royal de la Ti-comlé d*Andely... Ce Tut fait et passé audit Andely le douzième jour d'octobre, Tan de grâce 1C68, •
Marie Delaisement avait vendu à Nicolas Le Tellier ^eux acres de terre et signé le contrat comme « veufve <le deffunct Jean Poussin. » On ne sait pas si ellemême avait survécu à son second mari jusqu'en 1641 • On ne sait pas davantage si Poussin a jamais eu un "frère, s'il avait une sœur vivante à cette époque. De jieuses filles du nom de Poussin firent profession, vers le milieu du dix-septième siècle, au couvent de Saint- Jean, àFhospice Saint-Jacques d'Andely. Sont-ce des -sœurs, des nièces, des pétites-nièces de Poussin? Deux <i'entre elles furent dotées, me dit-on, assez richement, ^ers l'époque de son retour : aurait-il ajouté quelque -chose à la dot de ces filles du Seigneur? A-t-il tenu petite entre ses bras cette Antoinette Poussin, qui ^gnaitdesa propre main, le 31 août 1639, l'engage- ^ment sacré « de vivre en chasteté, pauvreté et obéis- -sance... et d'être toute sa vie, pour l'amour de Jésus- Christ, servante des pauvres malades* : » formule aussi «impie que touchante, et qui, signée du nom de Poussin, fait songer au sacrifice de Philippe de Champagne -ei aux larmes de Racine ? Il paraîtrait naturel que le peintre des Sacrements^ comme le disciple et comme rami de Port- Royal, eût vu une fille de son nom, à défaut d'une fille de son sang, consacrer ses jours au service de Dieu et des pauvres. Mais sur ce point déli- <^at tout est livré aux conjectures.
Le 21 septembre 1665, Poussin dans son testament ne désigne aucun parent qui porte son nom. Les héri-