‹ Lettres et souvenirs d'enseignement d'Eugène GandarChapitre 45 sur 57 · Roland Fréarl de Chambr*;, Pai · texte numérisé non relu

Roland Fréarl de Chambr*;, Pai

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peintre qui ait mieux su que lui tout ce qui peut rendre un ouvrage accompli. » Un peu plus tard, nous avons vu Fénelon lui donner le beau rôle dans un entretien avec Léonard; il l'égalait aux anciens : Boileau le placerait au-dessus d'eux *. Pour ces juges prévenus, il n'est pas seulement le premier des peintres : il représente à leurs yeux la peinture elle-même. Ils tiraient de ses oXivrages Vidée de la perfection ^, et des règles qui doivent y conduire, si on les suit les yeux fermés.

Les règles, dont on proclamait si hautement la vertu, étaient déjà suivies avec un religieux respect, et Poussin, sans avoir enseigné personne , avait une école, la plus nombreuse peut-être que l'on ait vue au dix-septième siècle. Si le chef de cette école, formée à Rome, est un Romain, dont le rôle se borne à remettre en honneur la maxime de Raphaël ou celle des anciens, il est impossible que les Italiens, qui vivent auprès de sa personne, ne soient pas les premiers à l'entendre et les plus nombreux à le suivre. Yoici un fait décisif : on ne compte pas un Romain dans la nouvelle école romaine. Félibien dit qu'à son arrivée à Rome, en 1647, trois peintres étaient placés par Topinion publique au premier rang : Lanfranc, Pierre de Cortone a et le fameux M. Poussin, » qu'il nomme le dernier a comme le plus jeune des trois. x>

f . Letlre à Ch. PerniuU. H ne faut pas en vouloir à Boileaa^ s'il met, en 1700, Poussin et Lebrun sur la même ligne.

}. C'est le titre même de l'oufrage publié par M. de Chambray, au Mans, en 1663.

a Je pris grand soin, ajoute-t-il, de les connaître et particulièrement M. Poussin, avec lequel je fis une amitié très-étroite. » Beaucoup d'autres avaient fait ainsi, mais ce n'étaient pas des Italiens. Par un secret accord , les artistes qui étudiaient à Rome se divisaient en deux parts : les Italiens cherchaient Lanfranc ou le Cortone ; Poussin, sans y prétendre, attirait à lui tous les étrangers.

A Torigine, on le voit faire sa société habituelle de trois personnes, également dignes d'une telle amitié, qui savaient le mérite de sa peinture et le prix de ses discours. C'étaient trois étrangers : Du Quesnoy, le sculpteur flamand ; Sandrart, de Nuremberg; et Claude Gelée, le Lorrain *.

A mesure que la réputation de Poussin se répandit au loin, le cortège ordinaire qui accompagnait le grand homme dans ses promenades se renouvela et grossit. Les amis cédèrent la place à des disciples. Ceux-ci n'étaient ni des Allemands, ni des Flamands, ni des Italiens : les seuls qui aient mérité d'être nom-

1. Pourquoi M. Bouchitté n'ose-t-il pas mettre le nom de Claude parmi les noms de ceux qui subirent directement l'influence de Poussin (p. 355 etsuiv.)? On est réduit à douter des relations de Poussin avec Lesueur. Mais il n'en est pas ainsi de ses relations avec Claude Lorrain, son ami et son voisin à Rome. Voici le passage décisif de Sandrart que je reproduis textuellement : • In seiner ersten Zdt hielte er grosse Kundschaft mit uns Fremden, kame auch gar oft wann er wusle dass Francesco Du Quesnoy Bildtiauer, Claudi Lorainet (sic) und icii beyeammen waren, aïs die wir im Gebrauch hatten unser Vornehmen einander zu communiciren. Er war sensten auch ton gutem Diseurs... • (ParUe U, livre Ul, eh. xxTi, p. 368 de Véd. de 1675.)

mes sont des Français. Voici d'abord, avec lesDughet, Stella, qui se refit une manière, la plus semblable qu'il put à celle du maître; puis, à côté de M. de Chantelou, qui commande un premier tableau, celui de la Manne^ M. de Chambray, son frère, qui ne perd pas une parole et se prépare à écrire ce qu'il entend. A son retour de France, Poussin ramène avec lui son « bon ami M. Lemaire, » et Lebrun, qui va être le coryphée de l'école. Il fait travailler sous ses yeux Le Rieux , Nocret, le sculpteur Thibaut, doublement ingrat, puisqu'il trompa son amitié et ses espérances ; Mignard, déjà trop avancé dans la vie pour se corriger de tous ses défauts; Errard, qui poussa le respect de la règle jusqu'à la superstition. Citons encore, sans vouloir citer tout le monde , un neveu de Champagne, un neveu de Stella, et deux Normands, Marc Restout et Pierre Letellier de Vernon *. Car il y eut une petite colonie normande au sein de la colonie française, qui s'était rangée autour de Poussin. Les Français , qui ne sont pas sortis de France, subissent une influence à laquelle se dérobent les Italiens qui sont à Rome. Il suffit qu'Usaient vu les tableaux de Poussin , ou les gravures de ses tableaux, pour reconnaître en lui leur guide. Lesueur, « qui n'a pas voulu aller à Rome', » suit plus fidèlement que Lebrun la maxime de l'école dont il est l'honneur ; Philippe de Champagne, né en Flandre, ne se dé-

!• Peintres provinciaux^ t. I et III.

2. Guillet def Saint-Georges, Archives de l'art françùit, 1. 11.

fend pas d'y appartenir; Yalentîn avait été touché, quoique à demi perdu par les dangereux exemples du Caravage ; Jouvenet le sera, malgré son admiration pour Rubens.

Le lendemain même de la mort de Poussin, Colbert établissait à Rome, pour ainsi dire en son honneur et sous ses auspices, l'Académie de France , où le respect de sa mémoire ne devait jamais périr. Il choisit pour la diriger Errard qui, pour la solidité du jugement, la sévérité du goût et son culte pour l'art antique, sinon par le talent et le génie, pouvait passer pour le plus digne continuateur de Poussin. Avec Errard, l'école se perpétue à Rome ; avec Lebrun , elle règne à Versailles et dans tout le royaume ; et ce règne, comme celui de Louis XIV, est en même temps absolu et populaire, tant la maxime observée par Poussin et par ses disciples convenait au génie de la France.

L'un et l'autre règae ont duré longtemps, malgré les excès qui les compromirent, et qui préparaient, comme il arrive toujours, les excès de la licence. En 1677, il suffisait de préférer Rubens à Poussin, pour se donner en France le mérite delà singularité. Insinuer que celui-ci n'était pas un peintre accompli, c'est une profanation ; prêter à Rubens précisément des qualités par lesquelles Poussin l'emporte sur lui, et dire qu'il exprime les passions merveilleusement ou qu'il se montre grand philosophe par ses oppositions de couleurs \ c'était le songe-creux d'un cerveau malade.

1 • Jloger de Plies, cité par M. de Ghennefières, t. III.

Quarante ans plus tard, le grand peintre avait passé a^ec le grand roi : c'était le temps de la Régence ; le sceptre allait tonaber des mains de Watteau dans celles de Boucher. Notre histoire ne nous a que trop accoutumés à ces scandaleuses vicissitudes; et la mémoire de Poussin y semblait exposée plus qu'une autre. Il n'avait pas fait lui-même une place assez grande à la liberté de l'inspiration, ni assez d'honneur à la forme. Après lui, un zèle indiscret avait trop prétendu imposer de haute main des règles souvent arbitraires, qu'on prétendait couvrir de l'autorité de son nom, lorsque son génie ne les recommandait plus. L'adoralion de la forme au préjudice de la pensée, et de chacun des éléments de la forme au détriment des autres, la fantaisie érigée en souveraine à la place de la raison, ont eu leur tour, et nous avons eu plus d'une fois le spectacle de ces excès.

Quand l'ivresse est passée, la France ouvre les yeux, s'étonne et rougit de ses profanations. En revenant à Descartes, à Poussin, à Corneille, elle se retrouve et rentre en possession d'elle-même. 11 faut laisser au passé ce que la maxime suivie par ces grands hommes avait de trop rigoureux et d'exclusif. Mais gardons ce qu'elle avait d'essentiel. Que ce soit la règle de notre génie et la sauvegarde de notre gloire. Il en est de Poussin comme de Boileau : l'expérience ne nous apprend que trop vite ce qu'il en coûte de « dire du mal de Nicolas !»

A ce titre, on peut pardonner à la France de n'avoir pas su retenir Poussin ; elle peut se consoler elle-

môoie de n'avoir ps^s possédé ses cendres. Il n'a pas cessé de lui appartenir par la nature de son génie. Elle Ta revendiqué, de son vivant, par le prix qu'elle ^ attachait à ses ouvrages; après sa mort, par le fruitj^ qu'elle a tiré^de ses exemples. Rome avait ses cendres sait-elle ce qu elle en a fait * ? Les Grecs auraient v^-^ dans ce tombeau vide un symbole; en effet, n'est-c:;;^ pas rimage de trente-neuf années que ce grand arfi^^ a passées à Rome , sans que son passage y ait lais^plus de traces ?

Toutes les fois que l'occasion s'en présente, Poussio fait ses réserves contre l'impatience , la versatilité, la forfanterie françaises. « Je vous supplie, dit-il, de mettre Timpatience française à part, car si j'avais autant de hâte que ceux qui me pressent, je ne ferais rien de bien. » Ou encore : « Il tombe, à la manière française , d'une extrémité dans une autre, sans s'arrêter au milieu. » — « C'est une folie de craindre les nouveautés et les brouilleries en France, puisqu'on ne peut les y éviter, et que jamais on n'y a été sans cela,» Et ailleurs: « Nous savions... que Gravelines était assiégée par notre armée surnommée la dorée : et plut à Dieu qu'elle fût^de fer seulement et qu'elle emportât promptement la placé ! »

Est-ce un Romain qui parle ainsi? Non, c'est un

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