‹ Lettres et souvenirs d'enseignement d'Eugène GandarChapitre 53 sur 57 · HOMÈRE · texte numérisé non relu

HOMÈRE

ET

Plusieurs années avant moi, M. Ampère *, ouvrant à la critiqué littéraire une voie presque entièrement nouvelle, était allé demander à la Grèce ce qu'elle peut, encore aujourd'hui, nous apprendre des poètes auxquels elle a donné naissance et qui Font chantée autrefois. Entraîné par l'irrésistible attrait qui s'attache à de telles études, M. Ampère ne s'était fixé aucunes limites : parcourant à la fois toute la Grèce et toute la poésie grecque, il partageait, comme au hasard, entre les tragiques et Pindare, entre Homère et Théocrite, les heures du voyage et les pages du commentaire.

Peut-être n'est-il pas sans inconvénient de parler ainsi de la Grèce et de la poésie grecque d'une façon

f . La poésie grecque en Grèce. Revue des Deux-Mondes, 1843.

trop générale. Bien que cette poésie soit demeurée plus fidèle qu'aucune autre à son propre génie, les monuments qu'elle nous a laissés présentent cependant une remarquable diversité. Cette diversité s'explique surtout, sans aucun doute, par l'originalité même des poètes ; mais, de même qu'elle tient souvent et beaucoup à la différence des temps, elle tient quelquefois aussi pour une part à la différence des lieux. Lorsqu'on passe de l'Ionie et des lies de la mer Egée à la Sicile, ott seulement d'Athènes à Thèbes^ on voit, en même temps et d'accord, pour ainsi dire, l'art grec changer de caractère et la Grèce elle-même changer d'aspect. C'est donc à chaque contrée de la Grèce en particulier, comme à chaque âge de son histoire, qu'il appartiendrait de nous donner, dans la mesure assez restreinte et assez vague où il semble que cela àoit possible, le commentaire des œuvres qu'elle a produites. Mais ces distinctions, M. Ampère n'a pas voulu y songer. Pourquoi resserrer, de parti pris, l'horizon enchanté qui se déroule sur la route, et qui doit sans doute à l'étendue et à la variété une partie de son charme? Elles étaient inutiles à ce rare esprit qui voit si bien, qui sait si vite, et dont les impressions ne sont pas moins sûres que la science des autres. Nous avons vécu dans cette Grèce où ne fit que passer M. Ampère, et avec les poètes qui Ty avaient attiré ; nous avons eu le loisir de voir davantage, de regarder plus longtemps, de pousser plus loin ce rapprochement entre la poésie et la nature, -entre le passé .et le présent; cependant, il ne nous est guère arrivé de sentir autrement qu'il

n'a senti. Pour moi, je n'opposerai jamais mon témoignage au sien; mais, derrière lui, j'ai pu, dans le même esprit, reprendre l'œuvre qu'il avait laissée et tracée lui-même à ceux qui le suivraient ; restreindre la question poar l'approfondir, et, me faisant l'honmie d'un seul livre, n'avoir qu'une prétention (si ce n'est déjà trop prétendre lorsqu'on traite, après M. Ampère, des questions si délicates), celle d'arriver, sur des points qui ne l'ont pas arrêté, à des conclusions plus précises.

Bien que M. Ampère n'eût visité ni le théâtre de Vlliade^ ni celui de VOdyssée^ il est facile d'observer qu'Homère a tenu dans ses souvenirs, et qu'il a gardé, dans son livre, la première place. Pour tout le monde, il en est ainsi. Quelle raison aurait déterminé Virgile à sortir de la paisible solitude où il achevait Y Enéide^ s'il n'avait voulu, en comparant, comme nous le faisons, à la réalité qu'elles représentent les peintures dont il ne cessa de s'inspirer, atteindre à la perfection suprême dans l'art de peindre? Est-ce le seul souvenir de saint Paul qui poussait à travers les mers, malgré sa faiblesse, l'ardent jeune homme à qui Dieu avait donné le génie d'un poète en même temps que l'âme d'un apôtre, et qui devait un jour écrire \me suite au quatrième livre de F Odyssée? Chateaubriand fut plus heureux que Fénelon : il vit la Grèce ; et, plus heureux que Virgile, il en revint ; il en rapporta les pages les plus aimables de V Itinéraire et des Martyrs. Pour lui, on sait ce qu'il cherchait, des doux rivages de la Messénie et de la vallée de l'^rotas aux ruines de

Mycènes, lorsqu'il en fit la route de Jérusalem : les grandes images de la poésie primitive, l'inspiration perdue, et la plus charmante figure de son épopée chrétienne, Cymodocé, fille d'Homère.

Les critiques mémç n'ont pas été moins faciles à séduire que les poètes. Dès l'antiquité, Strabon leur en avait donné l'exemple. Aux yeux du grave écrivain, Tautorité d'Homère est si grande qu'il ne va pas seulement jusqu'à préférer son témoignage à celui des autres poètes : il le met, comme géographe, au-dessus des géographes venus après lui. Comment les modernes n'auraient-ils pas fait de môme, et ne se seraient-ils pas laissé conduire par Homère plus volontiers que par Strabon? Nos voyageurs français surtout, les Choiseul, les Le Chevalier, les Marcellus, semblent n'être venus en Grèce que pour y suivre les traces du poète, que pour y chercher, comme l'Anglais Wood l'avait fait avant eux, l'objet de ses descriptions et le secret de son originalité.

Chose -étrange, et qui mérite bien d'être expliquée, si l'on veut connaître les caractères de la poésie primitive ! Cette géographie d'Homère, si imparfaite et si diversement interprétée, pourquoi n'a-t-on pas cessé de la consulter? Pourquoi, même lorsqu'on parcourt les lieux où s'accomplirent tant d'événements qui appartiennent à rhistoire positive, Hérodote et l'exact Thucydide n'ont-ils pas fait oublier entièrement Homère? Quel charme ont donc ses peintures, pour qu'à Colone, pour que sur les bords desséchés de l'Uissus et jusque parmi les ruines des temples et du théâtre

d'Athènes, il nous soit arrivé de songer à lui en même temps qu'à Sophocle, à Platon, à Phidias? Pourquoi enfin, dès qu'on a perdu de vue les monuments de l'art, dès qu'on s'est éloigné des lieux décrits par les historiens, en consultant la perpétuité des traditions et l'analogie des mœurs, pourquoi remonte-t-on au delà des doctrines des sages et des mystères des initiés, jusqu'à ses vivantes fictions? Pourquoi est-on si tenté d'oublier, et les vices raillés par Aristophane, et les vertus célébrées par Plutarque? Pourquoi les Grecs qui ont fait la guerre de l'indépendance rappellent-ils moins les Grecs des guerres médiques, que les Grecs de Y Iliade et de V Odyssée?

Je me suis posé ces questions presque chaque jour,

«n Grèce ; j'y ai pris d'autres guides qu'Homère , mais

je prenais les autres tour à tour ; Homère est le seul

qui ne m'ait jamais quitté. Quelquefois il cessait

d'éclairer laroute, ilfaisait encore le charme du voyage.

Au moment où je ne songeais plus à le chercher, je

croyais le retrouver, le reconnaître. Ainsi, Homère

xa'avait préparé à comprendre la Grèce, et la Grèce

Tn'expHquait Homère. Suivons-le donc, et demandons

aux lieux qu'il a décrits, à Troie, à Ithaque, à la Grèce

entière ; à la nature dont il nous a laissé la peinture,

et qui lui inspire ses fictions; aux ruines de Mycènes;

au peuple, ruine vivante qui s'est redressée sous nos

yeux, ce commentaire qu'Eustathe, que Wolf, que

Voss, que toutes les arguties et toute la solide science

de l'école ne nous avaient pas donné.

On ne songe point, sans doute, à demandera la

Grèce qu^elle apporte enfin une solution à des problèmes aussi obscurs que la réalité du personnage d'Homère, Tunité de Y Iliade et de V Odyssée. Le pays ne saurait, pas plus que les livres des anciens , fournir à cet interminable procès des preuves authentiques. Tout ce qu'il offre, c'est le témoignage de légendes, en partie antiques, que vingt-cinq siècles n*ont pas encore complètement effacées. Ainsi, à Smyme, on montre ce Mélès, dont l'immortel aveugle porta le nom, et une grotte où il aurait composé des vers ; à Chio et à Ithaque, son école ; à Nio, son tombeau. Les ruines et les lieux auxquels la croyance commune attache le nom d'Homère , ne sont guère dignes de lui. Il est possible qu'on ait fait trop d'honneur à la tombe de quelque personnage obscur, qui n'a même pas connu V Iliade. L'imagination rêvait les bords d'une eau plus limpide et des retraites plus riantes pour y faire naître et chanter celui qui peignit la grotte de Calypso et les jardins d'AlcinoOs. Je veux bien même qu'un prêtre d'Ithaque ait donné, pour tromper Grell, le nom d'Homère à des lieux qui , avant l'arrivée du voyageur anglais , ne l'avaient jamais porté. Néanmoins, on ne peut être tout à fait indifférent à ces derniers hommages, rendus à une grande mémoire. Pour moi, j'attache à tous quelque prix ; mais ce qui me touche plus que tout le reste, c'est ce simple nom d'école conservé ou donné, sans qu'oD sût trop pourquoi, à ces rochers qui rappellent les leçons d'Homère, comme ceux de Pausilype rappellent les leçons de Cicéron et de Virgile. Ainsi, après tant de générations successivement éteintes, ce peuple,

qui se rappelait si peu de chose de son ancienne gloire, croyait savoir encore qu'à l'origine des âges , ce sont les poètes qui ont fait poindre, dans les ténèbres de la barbarie, les premières lueurs de la vérité ; au delà des Apôtres, qui lui apportèrent la doctrine nouvelle, il donne le nom de maître à Virgile, comme on le donnerait à Platon ; mais, de toutes les maîtres qui enseignèrent à la Grèce la science suprême, celle de la vie, l'un des premiers et le plus grand, ce fut Homère.

Ce sont là, je le sais bien, des fables, et rien de plus; mais est-ce si peu de chose que la persistance des légendes populaires? En vérité, je suis tenté quelquefois d'en préférer l'ingénuité aux paradoxes les plus subtils des érudits ; et lorsque , après Aristote , les modernes habitants de l'Ionie et de la Grèce, sans rien connaître des poésies homériques, ni surtout des querelles qu'elles soulèvent, répètent encore le nom, et montrent, fût-ce où ils ne sont pas, le berceau, la demeure et la tombe d'un poète qui n'aurait jamais existé, j'aimerais mieux me laisser tromper, comme les enfants, par ces vieUles fables, que d'avoir raison avec Yico et les plus doctes partisans de son ingénieuse hypothèse.

Si la Grèce ne prouve pas qu'Homère ait existé, elle apprendrait du moins où il est né. Pour qu' l'a vue de ses yeux, c'est en vain que tant de villes se disputeraient encore un honneur qu'il est déjà beau d'avoir su envier. U suffit » la gloire d'Athènes que Pisistrate ait réuni les vers disséminés d'Homère, qu'Eschyle ait vécu de ses reliefs et que Phidias ait sculpté ses Dieux ;

ce doit être assez pour le Péloponèse que le poète Tait mieux connu que la Thessalie ; Ithaque aussi se contentera d'avoir eu pour hôte l'étranger errant et malade, qui rendit ses pauvres montagnes aussi illustres que le Parnasse ^t l'Olympe. Non , ce n'est point sur les âpres versants du Nérite, ni en face duTaygète austère , au milieu des riches moissons de Lacédémone, ni dans l'Attique au sol aride, aux lignes précises, à la limpide lumière, qu'est née cette poésie aimable, facile, prodigue comme une terre généreuse, et qui ne craint point d'emprunter à la nature dont elle s'inspire toute la richesse de ses couleurs, tout l'éclat, parfois confus, de ses images. Déjà, après avoir examiné les titres des parties rivales, l'antiquité semblait pencher du côté de Chio ou de Smyrne : la nature est d'accord avec Cicéron ; et si, parmi tous les rivages de la Grèce, il en est un où, accoutumé par la Grèce ellemême à chercher entre la physionomie des lieuï et le caractère des œuvres de l'art je ne sais quelle harmonie mystérieuse , on aimerait à placer le berceau de la poésie épique, je le crois, avec M. Ampère, c'est sur le golfe de Smyrne , en face de cet horizon si plein de grâce, sous ce doux ciel voilé parfois de vapeurs transparentes, que dut naître et dicter ses poèmes c^lui qui donna la vie et la beauté aux monstres immobiles adorés par les colonies égyptiennes, entr'ouvritaui yeux des hommes les nuages dont les prêtres deThrace avaient enveloppé l'Olympe invisible, chanta les Dieux mêlés aux guerriers, Ulysse, cher à Minerve, et Achifle, fils de Thétis.

DE LA GÉOGBAPHIE d'hOMÉRE

Il n'est pas d'auteur peut-être dont on ait discuté la géographie aussi souvent et avec autant de soin qu'on a discuté celle d'Homère. Sans remonter jusqu'aux commentaires de l'antiquité , on peut dire que, depuis la fin du siècle dernier seulement, il a été dépensé sur ces problèmes délicats, intéressants, mais assez stériles, des trésors d'érudition, de sagacité et de dialectique. Si Ton en croyait les conclusions de chaque ouvrage étudié isolément, Tautorité d'Homère, comme géographe, loin d'être ébranlée par le temps, n'aurait fait que s'affermir toujours davantage; elle tient vraiment du prodige : Homère a tout su, Homère a tout dit.

Mais si l'on compare les différents livres écrits sur le même sujet, on est bien confondu de la diversité des opinions. Ces lieux que tout le monde déclare si fidèlement représentés et si faciles à reconnaître, chacun les déplace et les retrouve ailleurs qu'on ne les avait trouvés avant lui. Nouvel auteur, nouveau système; et, de celui qui tout à l'heure n'avait paru ne laisser de doute sur aucun point, il ne reste debout ni un principe, ni une conséquence : cette Pylos n'était pas celle de Nestor; Ilion est plus près ou plus loin du rivage ; la ville d'Ulysse a pris une autre place dans l'Ile d'Ithaque, et l'Ile elle-même, une autre place

dans la mer. On en appelle au texte d'Homère qui avait été mal lu, mal compris ; ou bien ce texte était vague : c'est quelque passage d'un autre poète, une note des scoliastes, une interprétation des géographes, c'est un nom perpétué par la tradition, ce sont des ruines qui suppléent à son silence, qui expliquent, complètent, corrigent ce qu'il a dit. Chose singulière, en vérité, que chaque système accorde à Homère tant d'autorité, et que la diversité des systèmes lui en laisse si peu ! '

En visitant la Grèce, y trouver^-t-on des raisons suffisantes pour faire un choix définitif entre tant d'hypothèses qui se combattent; ou bien, ayant reconnu l'impossibilité de les concilier entre elles et de préférer l'une à l'autre, se rangera-t-on , de guerre lasse, dans le parti de ceux qui réduisent la prétendue exactitude de la géographie d'Homère à cette vérité générale que les poètes, comme les peintres, s'attachent à donner à des descriptions imaginaires, pour qu'elles fassent illusion? Cette opinion aurait le mérite de mettre im terme à de longues querelles, sans porter atteinte à la renommée poétique d'Homère : en effet, c'est assez pour sa gloire que, peignant delà même manière que les autres poètes, il ait peint mieux qu'eux. Mais, si c'est assez pour la gloire d'Homère, c'est trop peu pour la vérité. Homère peint mieux que les poètes des autres âges; il peint autrement.

Les poètes ne cherchent guère dans la description des lieux qu'un ornement accessoire pour le récit :

HOMERE ET LA GRèCE CONTEMPORAINE. 479

c'est un fond qu'ils veulent, comme dans un tableau historique, subordonner à Faction, dussenlrils, lorsqu'ils en choisissent les traits, sacrifier à l'harmonie de la scène la vérité du paysage. Ainsi, toute circonstance qui ajouterait à l'exactitude, si elle nuit à l'effet général, ou si elle est dépourvue d'agrément, doit être changée, doit être omise. C'est une loi que tous les poètes reconnaissent et observent. Homère n'a pas ces scrupules, il en a d'autres. Examinez cette plaine de Troie, illustrée par les exploits d'Achille : un autre imaginerait de peindre ce fleuve dont les colères vont jeter le désordre dans la mêlée, cette ville défendue par des rochers escarpés, ces tours où les vieillards et les femmes montent pour suivre du regard les vicissitudes du combat, et, du côté de la plaine, cet endroit faible d'où Andromaque ne voudrait pas qu'Hector s'écartât. Virgile, si curieux de recueillir les antiques traditions, aurait nommé aussi les tombeaux des rois et les monuments qui l'appellent l'histoire des premiers ftges. Mais voici des détails que Lamothe devait trouver bien inutiles, que Fénelon n'aurait pas inventés, et que Virgile lui-même aurait négligés sans doute. La description du poëte ne gagne rien, ni pour l'agrément ni pour la clarté, à ce qu'il place auprès des portes Scées un hêtre qu'il ne décrit pas, et nomme tantôt les collines auprès desquelles on combat, tantôt les tertres d'où les espions examinent les mouvements de l'ennemi ; la poétique ordinaire renverrait au géographe le soin d'apprendre que la forme des lieux a changé, et à l'historien celui d'indiquer, à mesure que le combat

menacée la ville ou les vaisseaux, à quelle aile, sur quelle rive du fleuve les chefs se signalent; et surtout, lorsque Priam, en proie au désespoir qui lui fait mépriser la vie, porte au meurtrier d'Hector la rançon de son cadavre, qui s'arrêterait à mesurer les distances de la route, et songerait à dire qu au déclin du jour le vieillard fit boire ses mules près du tombeau tl'Ilus, et franchit le gué du Scamandre? Des traits semblables se rencontrent, en grand nombre, dans la description de Schérie, dans celle d'Ithaque ; pourquoi Homère les admet-il dans ses vers, sinon parce qu'ayant sans cesse sous les yeux le théâtre de Taction , qui n'est pas purement idéal, il veut, lorsqu'il fait mouvoir ses personnages, se représenter, de quelque façon, la route qu'il leur fait parcourir et les lieux où il les conduit?

Ce n'est pas qu^il soit toujours facile de les suivre par la pensée ; et ceux qui contestent l'exactitude d'Homère et la réalité des lieux qu'il a décrits , comptent les distances parcourues, les combats livrés du matin au soir, et il se trouve que les vingt-quatre heures d'une journée de V Iliade ne suffisent pas plus que celle d'une tragédie classique à tous les faits qui s'y pressent; pour que Jupiter voie de Tlda ce qui se passe à Troie, il faut en chaoger l'emplacement; pour que Mars fasse entendre sa voix, pour qu'Hélène de ses yeux reconnaisse les chefs, il faut que la ville soit plus voisine de la mer; pour qu'Eumée fasse deux fois, en un seul jour, la route qui conduit de sa demeure à celle de son maître, il faut que Tune et l'autre ne soient pfi^ situées,

aux deux extrémités d'une île assez longue. Tous ces arguments sont rigoureux ; ils n'ont, en vérité, qu'un défaut : leur rigueur même. A les prendre au pied de la lettre la marche de l'action est, en effet, peu compatible avec l'état des lieux ; mais qu'est-ce qui s'éloigne de la réalité? L'action. C'est l'imagination seule du poète qui assiste à ces péripéties ; elle les multiplie ; elle les précipite. Bientôt, le temps est abstrait et la vitesse est idéale ; tout un moi^ tient dans une journée. Songez que les habitants de l'Olympe sont descendus dans la mêlée, et .que les honunes eux-mêmes, ces hommes d'autrefois, sont des demi-dieux. Il n'y a qu'une chose dans la bataille qui soit réelle, et que le poète ait pu voir : c'est précisément le champ où elle s'est livrée.

Toutes les obscurités même , et les contradictions qu'on relève dans le texte (on les exagère, mais elles existent) m'en fourniraient une nouvelle preuve. Il n'est rien de plus aisé que de rétablir , lorsqu'elle est l'œuvre d'un beau génie, une description imaginaire; elle est assez vague pour que les yeux puissent, sans aucune infidélité , se la représenter diversement ; bornée à peu de traits, elle échappe à la confusion ; et comme chacun de ces traits a sa place marquée d'avance par les convenances du sujet et se rencontre précisément là où la raison le chercherait, on n'est jamais arrêté par aucune incertitude. Sans une carte, l'itinéraire que trace un poëte est clair , mais celui que trace un géographe demeure obscur ; et si l'on peut discuter, depuis tant de siècles, sur l'objet des descriptions d'Homère, je crois

que cela tient aux efforts mêmes que le poète fait pour qu'elles soient exactes ; elles ne sont compliquées que parce qu'elles veulent tenir compte de tous les accidents de la réalité.

Il aurait fallu seulement n'oublier jamais que Texac* titude d'Homère n'est pas, ne peut pas être celle qu'observent les géographes de notre âge. L'expérience de ces temps primitifs ne soupçonne même pas qu'une science, appuyant sur des calculs rigoureux ses déductions, viendra un jour, non-seulement coordonner et dépasser, mais corriger et démentir les impressions successives de la vue. Les yeux fixés sur l'horizon, il m'est arrivé plus d'une fois, en Grèce, et sans que j'aie pu m'en défendre, d'admirer l'ingénuité des savants qui retrouvent chez Homère une rose des vents, et des mots qui déterminent précisément, dans un sens ou dans l'autre,, les points cardinaux. Homère nonaine les vents et les parties du ciel comme fait l'usage , à peu près : d^un côté, les vents qui soufflent les frimas ; et, de l'autre, ceux dont l'haleine féconde est favorable aux moissons; ici, les régions lumineuses de l'aurore et du soleil ; et là, les régions des ténèbres ; mais comment saurait-il que, sur cette route que le soleil parcourt du matin au soir, et dont le point de départ, comme le point d'arrivée, change du jour au lendemain, il y a des lignes abstraites qui marquent d'une façon certaine , immuable, les limites de l'aurore et du couchant ? Et comment , lorsque la direction des côtes modifie celle des vents , et que les vents qui viennent des ténèbres, ceux de Thrace, peuvent souffler du

Nord-Est dans THellespont, du Nord-Ouest dans la mér lonienae, comment prétendrait-on orienter, d'une façon rigoureuse, d'après les Tents, ou d'après le soleil, une contrée homérique ?

Les yeui nous trompent plus gravement encore s'il s'agit de déterminer, non les divisions du ciel, mais celles de la terre habitée, la configuration des rivages, les frontières des royaumes, la position relative* des villes, la longueur et la direction des routes. La carte même et la boussole à la main, combien de fois n^ ^^ bn pas trompé ? Si c'est du Navire qu'on regarde au loin des eôie&) quel nom donner à ce qu'on voit? Quelle est cette cime enveloppée de Vapeurs ? Ces lignes bleues, est-ce une tle oii le rivage du continent ? Ces brumes qui se confondent avec le ciel et lamer, estp^^e un détroit, un golfe, ou une c6te basse? Mais, au centré du pays, la confusion est à son comble ; le sentier tourne et Thorizon change ; voici le col franchi : quelle ligne a-t-on suivie ? Quelle est la forme générale des contrées que l'on traverse ? H est rare que les regards se les figurent comme le compas les trace. Or, Homère, s'il les a connues, n'a pu les connaître qu'ainsi.

Demandez -vous d'ailleurs ce qu'a pu voir le voyageur des premiers âges : les ports, surtout ceux des lies, telles qu'Ithaque et la Crète, et, sur le continent, quelques grandes villes, lorsque, comme Pylos et Athènes, elles sont voisines du rivage; ou que leurs richesses, le commerce, les armes leur ont donnée comme à Orchomènes, comme à Mycènes et Sparte, le premier rang. Mais, à mesure qu'il s'éloigne de Thoriaon des

484 HOMERE ET LA aRECE CONTEMPORAINE,

côtes les plus fréquentées, sur les mers lointaiaes de rOccident, comme dans l'intérieur des terres, ses souvenirs ou les récits le trompent ; il divise mal la Thessalie, et confusément le Péloponèse ; un voyage imaginaire met en ligne droite les sommets d'un triangle ; la route coupe, sans que le poète s'en doute, des montagnes que les chars n'ont jamais franchies. En sera- t-on surprit lorsqu'on sait quelles cartes fantastiques ont dessinées les géographes jusqu'à la fin du moyen âge, plus de vingt siècles après Homère ?

Ainsi, Homère connaît peu la Grèce, il la connaît mal, et les descriptions qu'il nous en a laissées ne sauraient être acceptées, d'aucune manière, conmae la représentation exacte de la réalité. Elles sont exactes cependant, je l'ai affirmé, mais dans la mesure où elles pouvaient l'être, c'est-à-dire qu'elles reproduisent fidèlement la Grèce telle qu'Homère a pu la voir ; à défaut de notions plus précises, elle a laissé dans l'esprit du poète des images,et il les a si naïvement retracées que ses vers semblent encore les mettre sous nos yeux. Il y a loin, sans doute, de quelques images, souvent confuses, presque toujours incohérentes, à une description de la terre, à un système du monde ; et l'autorité d'Homère, qu'on a volontiers étendue au delà de toutes limites, se trouve ainsi bien restreinte ; mais, dans les bornes où nous l'avons renfermée, elle sera plus solide et difficile à contester. Il restera même, de sa géographie, plus qu'il ne reste de celle des géographes qui \inrent après lui. En effet, les géographes ont dit ce qu'ils croyaient savoir, et leurs hypothèses les avaient

HOMERE ET LA GRèCE CONTEMPORAINE. 485

trompés ; du jour où les progrès de la science ont rendu leurs théories inutiles, elles n'intéressent plus que ceux qui voudraient écrire l'histoire des erreurs de l'esprit humain. Mais les descriptionsd'Homère ont toujours la valeur qu'elles avaient pour ses contemporains ; ce ne sera plus, si Ton veut, qu'une sorte de géographie pittoresque, et très-incomplète, mais toujours précieuse à consulter; car, comme les progrès de la science, en renouvelant la carte delà Grèce, n'ont changé ni les yeux, ni la nature, les images qu'Homère a laissées des lieux n'ont point perdu leur vérité, et suffisent souvent pour que le voyageur les reconnaisse.

J'en ai fait l'épreuve après tant d'autres, et deux fois, à quelques années d'intervalle, je me suis plu à comparer aux lieux qu'Homère a décrits la description qu'il. en a faite ; mais fidèle au principe que je viens de poser, je n'ai point poussé, aussi loin qu'on l'avait fait, ce rapprochement; lorsque Homère nomme les lieux , sans ajouter à leur nom un seul mot qui en indique le caractère, il m'a semblé peu important, et assez peu sûr, de prétendre les retrouver ; cette tâche délicate appartient plutôt à ceux qui voudraient savoir d'Homère quel fut l'état de la Grèce aux temps héroïques, qu'à ceux qui, comme moi, interrogent la Grèce actuelle pour savoir d'elle quel est le caractère des descriptions d'Homère. Je ne cherchais point à replacer sur la carte tous les noms qu'il énumère, mais à reconnaître, dans la nature, la réalité dont ses images représentent l'apparence.

On sait assez, par le Ifemoignage unanime des voya-

486 HOMERE ET LA GRÈeB CONTEMPORAINE.

geurs, quelle est Texactitude des épithètes qu'il joint au nom des villes. Elles sont quelquefois assez communes pour qu'il les ait appliquées lui-même à plusieurs villes différentes, et pour qu'on puisse les appliquer à bien d'autres. Combien, même de celles qu'Homère n'a pas citées, méritent, en même temps que Tirynthe, My cènes, Athènes, qu'on rappelle leurs fortes murailles ! Combien sont situées, comme Hélos, au bord de la mer ; comme Aulis , sur des rochers ; comme Haharte, dans les pâturages, ou fleuries, comme Pyrase, ou aimables, comme Mantinée ! Ce n'est pas à Épidaure seulement qu'il faut chercher des vignes; à Orchomènes, des moutons, ou àThisbé, des colombes. De même, TAxios ne roule pas seul de belles eaux ; ni le Xanthe, des eaux impétueuses ; ni le Pénée, des flots d'argent. On ne doit pas s'attendre à ce que ces traits rapides conviennent uniquement à la ville ou au fleuve qu'ils désignent ; c'est assez qu'ils leur appartiennent aussi, et les désignent presque toujours mieux que d'autres ne l'auraient fait. Ce mérite est rare, et, quoique le temps ait fait perdre à plusieurs cimes verdoyantes leurs ombrages, à quelques vallées leurs prairies, et même à quelques acropoles leurs ruines, on ne peut pas le contester à Homère.

Mais si, des lieux qu'Homère nomme e| désigne d*un mot, nous passons à ceux qui servent de théâtre à quelque épisode important ou à l'action principale de ses poèmes, cette exactitude, qu'il a cherchée partout, doit être plus scrupuleuse encor^elle l'est en effet, et comme ici le poète, à mesure que l'action se développe,

ajoute quelque trait à la description du ]ieu de la scène, on parvient, sans trop de peine, en réunissant ces traits épars, à en restituer une image à peu près complète. Et cette image, lorsqu'elle est assez précise pour qu'on puisse réellement se la figurer dans l'esprit, et chercher des yeux les objets auxquels elle ressemble, la Grèce nous en apprend aussi la vérité.

Ainsi, je ne suis pas bien sûr de savoir laquelle des trois Pylos de Strabon est Pylos la Sablonneuse^ où régna Nestor ; ni où est Phères et la demeure hospitalière de Dioclès, petit-fils de l'Alphée ; ni surtout par où un char peut aller de Pylos à Phères, et de Phères à Sparte ; Homère, s'il l'a su, ne nous l'a pas dit clairement. Mais, assurément, j'ai vu, au pied du Taygète neigeux, la vallée creuse, profonde, où, sur une terre noire, fertile en lotos, en ache*, en orge, en blé, en épeautre', s'élève la divine, la vaste, Faimable Lacédémone, chère à Junon, comme Argos, et comme Phthie, célèbre par la beauté de ses femmes et la vitesse de ses coursiers.

Je ne sais pas où est, sur la plage de Sigée, la place du vaisseau d'Ulysse; ni où s'élèvent, dans la vallée, Callicolone et la colline des figuiers, voisine du Hêtre; ni auquel de ces tertres, disséminés sur les deux rives du fleuve, il faut assigner le nom d'^syétès, auquel celui de Myrrhine ; mais je sais où campaient les Grecs ; je sais quels sont, aux deux ailes, ces tombeaux que

1 . Herbe d'un beau vert ; on en faisait des couronnes qu'on offrai I au vainqueur dans certains jeux de la Grille. 3. Sorte de Mé.

les navigateurs saluent de loin en entrant dans i'Heilespont; j'ai visité, au centre de la plaine, le tombeau d'Ilus, qui la domine; j'ai reconnu Pergame sur ses rochers escarpés, et Ilion battue des vents, et les sources du divin Scamandre. C'est en vain que la nouvelle liion, dont les ruines informes couvrent ce plateau, a fait, depuis Alexandre, rival d'Achille, jusqu'à César, qui descend d'Énée, et jusqu'à Virgile, qui le chanta, tant de dupes et tant de complices de ses mensonges intéressés; c'est en vain que Strabon s'en rapporte au témoignage dé Démétrius de Scepcis, un indigène ; . c'est en vain que Mac-Laren et Webb subtilisent; sans doute, il y aura loin des vaisseaux à la porte Scée ; il n'est pas bien prouvé que des deux sources du fleuve il coule encore ime eau tiède à côté d'une eau glacée, et les traces d'habitations sont rares sur les hauteurs désertes de Bounar-Bachi ; mais, dussé-je prendre ma part des dédains prodigués à Choiseul depuis une vingtaine d'années, ni la nouvelle Ilion, ni les liions de Strabon et de Webb ne répondent aux descriptions de Y Iliade : c'est celle de Choiseul qui est celle d'Homère. Enfin, je n'ai cherché dans l'Ile d'Ithaque ' ni le jardin de Laerte, ni le verger de Pénélope, ni le lit nuptial où Le Chevallier trouve si plaisamment la preuve que V Odyssée doit être l'ouvrage d'Ulysse, ni la colline de Mercure et tous les détours du chemin qui conduit Ulysse des étables d'Kumée à la ville, ni même (s'il faut l'avouer) les pierres du palais dont Schreiber

t. Cf. ma thè^e intitulée : De Ulyssis Ithaca, Paris, Lahore, (854.

a donné un plan complet. Mais j'ai vu, à n'en pouvoir douter, près du rocher du Corbeau et de la source Aréthuse, sur un plateau qui domine la mer, les lieux où le poëte place l'habitation du fidèle porcher; j'ai vu le Nérite, qui se montre de loin aux regards des navigateurs, et la ville au pied du Néîon^ dont Gell a fait une acropole inaccessible ; et ce port de Phorcys, fermé à tous les vents, que Virgile, d'après les règles d'une autre poétique, ne se fait point scrupule de transporter sur le rivage de la Libye : et la grotte des Nymphes où les philosophes d'Alexandrie ne voient, comme dans Ja caverne de Platon^ qu'une allégorie. On a contesté, on contestera encore l'emplacement de la ville, et même l'identité de l'île. Il n'imporle : les noms perpétués à travers les âges, les ruines, les traditions plus ou moins anciennes, les témoignages contradictoires d'écrivains postérieurs, ont sans doute leur autorité, et il faut les consulter. Mais les descriptions <l'Homère en ont davantage, lorsqu'elles sont formelles, et les lieux qui leur répondent d'une façon frappante, sont bien, quoi qu'on fasse, ceux qu'Homère a voulu décrire. A Ithaque même, les descriptions prennent un caractère particulier d'exactitude ; le poëte y insiste assez pour qu'elles soient à peu près complètes, et rile est assez petite pour qu'on l'embrasse d'un coup d'oeil et la voie réellement telle qu'elle est. Ainsi, l'image n'est plus seulement fidèle, elle est exacte; avec les dessins d'un peintre et les cartes d un géographe, on ne reconnaîtrait pas plus sûrement le rivage où les Phéaciens déposèrent Ulysse endormi.

suffit à Toriginalilé d'Emile, s'il est appelé à vivr=— dans l'enceinte fermée d'une de nos villes.

Lorsqu'ils ne verront plus dans la comparaisoi^ qu'un contre-sens, et dans la description qu'un hors-, d'œuvre, il est juste que les plus fermes esprits, san^ souci des traditions de l'école, ne laissent pas à la m^ ture, dans le tableau qu'ils nous font de la vie, pli^ de place qu'elle n'en a gardé dans la ville elle-mén^ Sur le théâtre des anciens, à côté des péripéties ^^ plus pathétiques de Sophocle, et jusqu'au milieu â'^ plus cyniques plaisanteries d'Aristophane, elle ne se laissait guère oublier; on l'entrevoyait, derrière les personnages, dans les plaintes des mourants comme dans les chants du chœur. Notre scène n'admet que des sentiments et des actions ; un trait, emprunté à la nature, nous ferait sortir du sujet du drame ; ilonieifle n'est plus un peintre : c'est un orateur et un moraliste.

Pour oublier ces traditions de la Uttérature qui nous est le plus familière, ce n'est pas trop de perdre quelque temps de vue l'horizon du pays natal, ces villes closes, ce pâle soleil. Nous apprendrons de l'Orient ce que doivent à la nature les poésies primitives, surtout celle de la Bible et celle d'Homère. Là, rien n'a pu briser les liens qui l'unissaient à l'honune ; l'activité sociale elle-même ne se substituera jamais complètement aux béatitudes de la contemplation. Il est iiupossible que les regards ne contemplent pas toujours le monde extérieur; si grande que soit une ville, il n'arrive guère que d'incommodes barrières lui dé-

robent Timposant spectacle de Forage qui s'amasse sur les montagnes, de la tempête qui gronde, ou du ciel serein qui brille sur la mer. Tout le monde reconnaît chaque saison à ses fleurs et à ses fruits ; les anémones précèdent les feuiUes ; l'orge tombe en même temps que les fleurs du laurier-rose; les premières figues avec celles du myrte, et l'asphodèle s'ouvre comme la grappe mûrit, vers les Lénéennes.

C'est sur le ciel que tous les regards sont fixés : le soleil mesure les occupations de chaque jour, comme les mois de l'année ; la lune est attendue comme une I)ieDfaitrice qui donne à la nuit une clarté aussi aimable que les lueurs de l'aube ; on sait quelles sont les étoiles les plus belles et les plus brillantes, celles qui se couchent tard, s'il en est qui ne se baignent pas dans les flots de l'Océan, quand les constellations déclinent, et quand la voie lactée blanchit le ciel.

Mais surtout comme les yeux s'accoutument vite à aimer cette lumière limpide, qui est l'auréole de la nature, le charme de la vie, la vie elle-même ! On a

besoin de la voir autant que de respirer l'air ; elle est

sacrée; c'est la joie; c'est le salut qui succède aux dangers du combat et de la tempête ; c'est le fils qu'on retrouve après avoir pleuré sa perte.

On commence par admirer la création dans ses splendeurs; bientôt on s'accoutume à l'observer, à l'aimer aussi dans les moindres choses, et le dédain qu'on éprouvait pour quelques-unes s'efface avec les préjugés qui en étaient la source. On se rappelle les comparaisons d'Homère : les plus simples, les plus

494 HOMÈBE ET LA aBEGE CONTEMPORAINE.

basses, celles qu'on trouvait fausses et n'osait traduire. On voit les animaux domestiques user paisiblement des mêmes droits que dans cette complaisante république dont parlait Platon : qu'il est aisé de s'eipliquer comment les héros, dans le temps des Grecs, et même les Dieux, sur TOlympe, se reprochaient ria^ pudente audace du chien I Et vraiment on peut» aans manquer d'égards, ni pour la royauté du lion, ni pour rhonneur du vaillant Ajax, comparer leur opiniâtreté à celle de Tâne. Tous les traducteurs reculent, ils sobgent au baudet que La Fontaine envoie au moulin, Toreille basse; Tàne d'Ionie a de3 allures altières} il est noble comme le cheval; le ciel a parlé par sa bouche comme par celle du coursier d'Achille; et lacob veut aussi donner l'idée d'un héi'os lorsqu'il compati à un àne vigoureux son fils Issachar.

Lorsqu'on vit en présence de la nature, préoccupé d'elle seule, on remonte bientôt au delà des fausses délicatesses du langage ; on découvre quelque chose d'élevé, de saisissant, dans les plus humbles phénomènes. Pour nous, comme pour l'épopée antique, il n'y a plus rien qui soit petit, qui soit vulgaire : le mourant sera la fleur qui penche sa tête, tout aussi bien que le pin que la cognée abat sur la montagne ; l'ardeur acharnée des combattants fera penser, nonseulement aux lions courroucés, aux chiens intrépides, mais aux mouches qu'attire le lait nouveau^ aux abeilles qui défendent leur ruche attaquée par des enfants. Nommons jusqu'à la chenille, jusqu'à l'araignée; quelle image que celle de ces ombres effrayées, pa-

reUles aux chauves-souris qui volent en tremblant dans les ténèbres d'une grotte, et, parce que la frayeur les tient serrées Tune contre l'autre, suivent toutes dans sa chute la première qui tombe !

Dès qu'on s'accoutume à les comparer à la nature de la Grèce, on doit conclure, de l'exactitude des images et des comparaisons qu'il a répandues dans ses poèmes, que si Homère a connu Uion, que s'il a traversé Ithaque, il a surtout et sans cesse vécu au milieu de la nature qu'il nous a peinte. Toutes ses peintures sont des souvenirs : de ses yeux, il a vu plus d'une />^ ^^^\ fois les scènes paisibles de la vie rustique et pastorale, les moutons qui suivent le bélier, les moissonneurs qui marchent au-devant l'un de l'autre, jonchant de nombreux épis le champ de l'homme riche, et le bûcheron, à qui l'heure du soir, lorsqu'il a rassasié ses mains à couper de grands arbres, fait désirer la douce nourriture. Il connaît ces chasses terribles qui ressemblent aux combats des héros, et ou les chiens intrépides, sans lâcher pied, poursuivent, parmi les broussailles déracinées, le sanglier qui aiguise ses dents meurtrières, et le lion magnanime qui veut mourir ou vaincre. Les hasards de la vie errante lui ont montré tous ces spectacles presque inconnus aux poètes des villes : la biche qui fuit, haletante et couverte de sueur, tandis que le lion ôte à ses jeunes faons leur faible vie ; la flamme qui dévore la forêt, le vent qui ébranle les chênes élevés, le torrent qui se précipite des flancs de la montagne. La mer surtout lui est familière : azurée sous un ciel sans nuages; blanche, lorsqu'elle

écume; violette, lorsqu'elle s'agite; noire, comme la nuit, comme le vin, comme la poix, lorsque la tempête s'amasse; il en sait toutes les couleurs; il en a écouté toutes les voix, le frémissement, le murmure, les gémissements et les colères.

Ces images ont été bien prodiguées, mais au hasard; ici, elles ont gardé leur charme, parce qu'elles se montrent à leur place et parce qu'elles sont vraies. S'il en reste quelques-unes qui nous surprennent encore, c'est qu'il ne suffit pas, pour retrouver Homère, de parcourir les pays qu'il a chantés, il faut encore (mais où l'imagination le pourrait-elle plus aisément qu*au milieu des ruines delà Grèce?) remonter jusqu'au siècle de Y Iliade. A cette origine des sociétés, pour représenter la vie, le poète n'a point à pénétrer dans les obscurités de la conscience; les actions n'ont guère d'autre principe que l'instinct; on songe rarement à les cacher, et cette vie, presque toute extérieure, a des rapports plus naturels avec la vie des animaux. Déjà ces rapports s'effacent peu à peu dans V Odyssée ^ parce que la conduite d'Ulysse est moins spontanée, moins simple et plus purement humaine ; mais les héros de Y Iliade sont vraiment des aigles rapides, des sangliers infatigables, des loups sans pitié ; Achille a vraiment le cœur comme il a les mouvements impétueux du lion; la majesté d'Agamemnon est celle du taureau plein d'orgueil qui marche à la tête du troupeau ; et Héré, naïve comme un enfant, peut avoir les grands yeux sans expression de la génisse.

La Grèce nous apprend combien les peintures de la

poésie homérique sont sincères, et c'est assez pour qu'elles nous séduisent; mais ce souvenir des âges passés nous explique, comme si ce n'était pas assez de plaire, pourquoi elles nous émeuvent. En face de cette belle nature, nous la contemplons en spectateurs curieux, et l'admiration seule arrache quelquefois notre âme à son indolente sérénité ; les poètes nous avaient ôté d'avance jusqu'au trouble de la surprise. Il n'y a plus là, pour nous, ni périls, ni mystères qui fassent trembler nos membres et pâlir notre visage. Tout au plus avons-nous acheté de quelques-unes de ces nuits sans sommeil où, sur la couche importune, on supplie la divine Aurore de remonter sur son beau trône ^ le plaisir de dire, après avoir beaucoup vu : Je suis allé ici; fêtais là. Homère a connu toutes les misères d'une vie sans asile , toutes les exigences de la faim cruelle. Emporté par le vent, à contre-cœur, loin de ses amis, il a, du vaisseau, regardé avec tristesse le feu du berger qui brillait dans la montagne; après le calme, il a vu la mer rougir, et, les yeux fixés sur les flots muets, il a, comme les matelots, attendu, immobile et plein d'anxiété, que Jupiter choisit, parmi les vents sonores, celui qui mène au port ou qui en écarte; lorsque la vague écumante couvrait le navire tout entier, lorsque le souffle du vent mugissait dans les voiles, il a tressailli en voyant, entre la mort et lui, si peu de chose !

L'homme de ce temps-là vit en proie à la crainte ; si, en regardant la nature, sa joie va jusqu'au transport, c'est que ses incertitudes vont jusqu'aux plus

498 HOMÈRE ET LA GRèCE CONTEMPORAINE.

yiyes terreurs ; il tremble devant cette puissance mystérieuse, immense, fatale : mère prodigué et marâtre avarp, gui donne la vie et la mort. Il faut exposer ses jours pour lui dérober chacun de ses secrets. Tout dépend d'elle ; en pleine mer, la tempête brise les navires aux ps^rois solides ; sur le rivage , Tair et la forêt sont peuplés de monstres. Les lions qu'imaginent les sculpteurs du siècle de Périclès, il est aisé de reconnaître qu*Homère les avait sous les yeux lorsqu'il les peignit. Tout le fruit de^ pénibles travaux de Thomme, le pont jeté sur les rochers, la digue qui défepd les plaints verdoyantes, cps beaux ouvrages, ces riches pioissons, un caprice du torrent las emporte ; et, si la Qpige malfaisant^ est envoyée par Jupiter irrité, \s^ mer, la mer iufécou4e, la repousse, et les plaines fertiles lui sout livrées en proie. Qpmère assistait à ce combat. U A combattu et spulFert comme les autres. C'est le souvenir qui anime ses peintures. Lorsqu' Achille tient tête au fleuve et qu'Ulysse résiste à la tempête, le fleuve et la mer sont des êtres vivants comme les héros ; si la ^ctoire çst sublime, c'est que, des deux côtés, la lutte est volontaire, acharnée ; et, pour en revenir aux peioturps çluppëte, c'est leur moindre mérite d'être vraies; elles pourraient l'être et ne nous point toucher. D'autres le sont aussi; mais, dans les peintures d'Homère, le paysage ^ un rôle dans l'action, et la nature elle-même est pathétique.

HOMERE ET LA aRECE CONTEMPORAINE. 499

DBS PypTIONS D*HpMÈ](«

Il semblerait jusqu^à présent, à voir comme les deseriptions d'Homère reproduisent Tapparenoe pittoresque, sinon la réalité essentielle des choses, que cette poésie primitive fût simplement un miroir oà se réfléchissait la nature. Ici, nous voyons qu'elle se passionne à ce spectacle; mais la passion anime une peinture sans en altérer la vérité. On pourrait dire, au contraire, qu'elle la rend plus fidèle ; car, sans elle, on s'arrêterait aux formes, à l'image ; par elle, on pénètre jusqu'à la vie.

Est-ce à dire que ces peintures soient toujours sm« eères, et que la fiction, partout sensible dans le récit, ne se glisse jamais dans les descriptions? Oela n'est point probable, à une époque où l'on aime tant (c'est Homère qui le confesse) le nouveau, l'imaginaire, le mensonge mêlé à la vérité, donné et accepté pour elle. Mais il faut mettre plus de discrétion à dénaturer les lieux que les faits ; car, si les faits passent et s'oublient, les lieux restent, et la description, soumise à un contrôle facile, demeure exposée à un démenti qui lui ôterait le principal mérite auquel elle prétende. Et toutefois, nous savons que le Scamandre avait un nom à Troie et un sur l'Olympe ; les Immortels pénètrent dans la grotte d'Ithaque par une porte inaccessible aux

hommes, et les Naïades y tissent des manteaux de pierre; Achille combat un fleuve débordé, et ce fleuve est un Dieu, comme le fleuve clément, dont Ulysse, prêt à périr, embrasse les genoux.

Avant de chercher plus loin ce qu'Homère mêle d'imaginaire à la description de la réalité, et de réel à la description du monde imaginaire ou surnaturel, on peut lui demander à lui-même quel est le caractère habituel de ses fictions.

On rencontre dans V Iliade et siœtout dans V Odyssée bien des mensonges qu'il donne pour tels : Mercure trompe Priam, Minerve trompe Ulysse, Ulysse trompe tout le monde. La plupart de ces mensonges sont pleins de grâce et d'une entière naïveté. La fable qu'imagine Mercure, ce Dieu ami des hommes, pour rassurer le père d'Hector, fait plus d'honneur à la délicatesse de son cœur qu'à la fertilité de son imagination; Minerve n'a pas cherché loin ce qu'elle dit auprès du port de Phorcys; mais Ulysse y met plus d'art. Lorsqu'il raconte à Eumée les aventures du Cretois pour lequel il veut passer, que de longueurs étudiées ! Combien de détours il fait pour que l'on perde sa trace ! Quel air de candeur, et quelle adresse !

Néanmoins, dans ce labyrinthe, il y a un fil qui nous guide, et le Cretois, sous les traits duquel Ulysse se déguise, joue d'autant mieux son personnage qu'il garde beaucoup des traits d'Ulysse. Il est le fils d'un homme riche; riche lui-même, grâce à des expéditions nombreuses, marié à une femme riche, parce qu'il était brave, il n'a pu refuser d'aller au siège de Troie ;

là, il combat dix ans avec les autres chefs, et, parmi eux, c'est à lancer le javelot qu'il se distingue. Plus tard, arrivé avec tous ses vaisseaux sur des rivages fertiles qu'il veut piller, il survit seul à ses compagnons que leur folie a perdus, malgré ses conseils. D'autres malheurs l'attendaient : tout l'écarté de sa patrie ; une fois, il l'a entrevue, mais une tempête terrible l'a rejeté bien loin dans la mer; neuf jours entiers, il a erré au gré des vents, sans autre soutien qu'un débris de navire ; poussé par les flots, non loin de Schérie, aux rivages des Thesprotes, il succombait au froid, à la fatigue, lorsque la ûUe d'un roi hospitalier lui donna des vêtements et le conduisit dans la de meure de son père. Ici la fable se complique; car Ulysse était, en même temps que le Cretois, chez les Thesprotes, comblé, comme lui, de présents, et à la veille d'être ramené par ses hôtes.

Que cet art est différent du nôtre ! Chez les modernes, l'idéal n'aspire qu'à s'écarter du monde qui nous entoure ; le fantastique aime à paraître impossible ; le merveilleux aurait mis, s'il l'avait pu, entre la terre et le ciel, l'infini. Chez Homère, tout est possible, réel, humain ; la poésie, dans ses fictions, comme l'homme, dans ses mensonges, ne veut inspirer que la confiance; si haut qu'elle aille, dans ses rêves les plus hardis, elle aura toujours cherché à produire l'illusion; et, loin de cacher avec effort qu'elle a pris dans la réaUté son point de départ, on dirait qu'elle se plaît à montrer les liens qui l'y rattachent. C'est par là qu'elle est assurée de plaire, niême dans la fable ; elle ne soup-

502 HOMéRE ET LA GRECE CONTEMPORAINE.

çonne pas encore qu'il y ait quelque chose de plus intéressaut que ce qui est yraisemblable , ni de plus vraisemblable que ce qui est vrai.

Cherchons donc, en Grèce, des traces même du fantastique et du merveilleux d'Homère ; après nous avoir montré combien les peintures du poète ressemblaient à la réalité, la Grèce nous apprendra encore combien ses fictions en étaient voisines.

Schérie peut être considérée comme la transition du monde réel au monde imaginaire et fabuleux. Placée sur la limite qui les sépare, on a presque toujours voulu Tarracher de cette position intermédiaire, pour la faire violemment rentrer dans l'un ou dans l^autre. Combien de voyageurs se flattent de connaître Ttle des Phéaciens aussi bien qu'Ithaque elle-même ! Ils ont retrouvé le fleuve, les lavoirs, les ports et le jardin d'Àlcinoûs, et remplacement, tout au moins, de ce palais que gardaient deux chiens de bronze animés. En revanche, la critique hardie qui recule Ithaque vers rOccident, rejette ffypérée, berceau des Phéaciens, au delà de la terre que nous connaissons, et Schérie, leur seconde demeure, dans les espaces imaginaires. Schérie est une Atlantide comme celle de Platon ; une île des bienheureux, comme celle de Pindare; peut-être même un fantôme perdu dans les brouillards de la poésie du Nord; tout enfin, plutôt que la Corcyre de Thucydide.

C'est pousser trop loin ou la crédulité ou le scepticisme, et, des deux parts, lire Homère avec une certaine légèreté.

HOMéRE ET LA GRÊCË CONTEMPORAÎI^Ë. 803

îl est évident que rimagmatlon du poëte â prêté quelque chose à cette terre généreuse, qui De connaît point le changement des saisons, et ne cesse jamais de cueillir Tes fruits de la vigne. Des relations étroites avec l'industrieuse Sidon û^eussent point suffi pour lui fournir les moyenjS de bâtir cette brillante demeure , où, sans parler de ce qu*à fait "Vulcain, l'airain des murs est revêtu d'étain , où les portes d*or sont soutenues par des montants d*argent, et les torches allumées dans les maiûs des statues d'or. Sur cette terre, et dans ce palais , la vie qu'où mèUe tîetit aussi du prodige : douze rois , semblables aux doUzd grands dieux, et présidés par un souverain plus sage que Jupiter, rendent la justice; Une femme apaise d'un geste, toutes les querelles ; tous les jours sont des jours de fête ; les danses y sont telles qu'elles inspirent une surprise mêlée de respect , et aucun des aèdes de la Grèce n'y disputerait à Uémodocus le prix du chant. Si l'ambroisie coulait des amphores dans les coupes , ce seraient les fêtes divines de l'Olympe.

C'est que les Phéaciens ne sont pas des hommes comme les autres hommes : parents des Cyclopes, flls, comme eux, de Neptune, plus faibles, mais plus dignes, par leurs vertus, d'une céleste origine, Homère a potu* eux seuls un mot (à^yJ^^oO» ^ ^^' qu^ils approchent de la divinité plus que les rois, nourrissons de Jupiter, et que les héros semblables aux Immortels. Aussi habitent-ils à l'extrémité du monde, et n'ont-ils aucun commerce avec les autres peuples ; ils ignorent les fureurs de la guerre et ses misères ; les seuls hommes qu'ils

connaissent sont les malheureux que la tempête pousse dans leur lie. Ils les accueillent comme les envoyés de Jupiter hospitalier ; ils les comblent de présents ; ils les renvoient dans leur patrie, malgré Neptune, et quelle que soit la distance. Car ce père , qu'ils irritent quelquefois en abusant de ses faveurs, avait fait de ses enfants les premiers des navigateurs ; les vaisseaux, qu'il leur a donnés, volent sur la mer sans le secours du vent et plus vite que la pensée ; cachés aux regards, comme les dieux, par des nuées, aucun pilote humain ne les guide; il se gouvernent eux-mêmes, savent toutes les routes, tous les ports ; ils peuvent aller jusqu'en Eubée et revenir à Schérie, le même jour, sans aucune peine.

Et cependant Schérie existe ; elle est la dernière des terres que Ton connaisse, mais une terre pourtant, bien réelle, dont toute l'antiquité sait la route et le nom ; Ulysse n'est pas le seul héros que les légendes primitives fassent aborder sur ces rivages ; elle est citée ailleurs que dans les poèmes ; si l'on n'en croit pas Apollonius, Virale, Ovide, de quel droit refusera-t-on d'ajouter foi au témoignage des Corcyréens euxmêmes, et de Thucydide qui ne leur conteste pas leurs prétentions ?

Il ne faut point chercher dans Ttle la ville homérique; à défaut du palais, qui est retourné dans la région des songes, et des murailles dont la dernière pierre a disparu, on ne pourrait la reconnaître qu'à ses deux ports, voisins d'un fleuve, et aux jardins d'Alcinoûs ; mais le fleuve, les deux ports, et le vaisseau changé en

rocher, se retrouvent sur trois points à la fois, et les jardins d'Alcinous, partout. L'île, du moins, ne nous est pas seulement indiquée par une multitude de témoignages formels; à cela près qu elle connaîtles saisons, elle est bien l'Ile féconde , aimable , hospitalière , qu'Homère à célébrée. Il en cite plus d'une fois la position dans la mer : sans voisins, parce qu'on connaît fort peu le continent et la mer au-dessus de Leucade, c'est de ce continent, ÏÉpire^ qu'elle tire ses esclaves ; elle est à une nuit dlthaque, du même côté que Phidon , roi des Thesprotes. Homère connaît son passé, l'origine d'Alcinous et d'Arété, les noms de leurs enfants, ceux de dix-sept Phéaciens,'choisis parmi les premiers du peuple ; il fait allusion à des légendes locales, ne fût-ce qu'à celle de cette haute montagne qu'un jour, c'est-à-dire vers l'époque indécise des derniers soulèvements, le dieu qui ébranle la terre ^ plaça, comme un rideau incommode , à l'horizon de la ville coupable.

On sent qu'il parle d'une terre qui existe et d'un peuple qu'il connaît, et même, en y regardant de plus près, on s'e£Praie moins de la distance qui sépare le fantastique de la pure réalité. Ce peuple de demi-dieux a ses faiblesses comme les autres peuples : Minerve peut craindre qu'il n^outrage un étranger, et Alcinotis recommande à Ulysse de bien fermer le coffre auquel il a confié ses richesses. Ulysse admire la danse des Phéaciens, et ne leur disputerait point le prix de la course; mais il l'emporterait sur eux dans tous les nobles exercices qui font la gloire des guerriers. A

Sparte aussi , les palais étincellent comme le soleil , et jusque dans la pauvre Ithaque, pour la durée des festins, qu'envierait-on à Schérie? Phémius sait aussi chanter, et il ne manque à Laërte aucun des arbres qui ornent ces jardina tant célébrés d'Alcinoûs. Enfin, si nous entr'ouvrons le nuage qui cache ces divins vaisseaux, Homère ne nous permet pas d'y chercher un gouvernail, mais il nous y montre lui-même cinquante-deux longues rames aux mains de matelots habiles.

Ainsi, toujours les couleufs les plus brillantes de la poésie nous déguisent à peine la réalité. On peut croire que le poète de V Odyssée connut Schérie, et peut-être son héros parle-t-il un peu poiu* lui, lorsqu'il remercie d'une manière si touchante les hôtes qui l'ont sauvé. Mais ce fut pour lui la limite : au-delà, vers l'Occident, il ne connaît que d'après des fables confuses et grossières tous les rivages qu'Ulysse décrit aux Phéaciens. Il fallait tout le prestige de Tinconnu, toute l'autorité que donne à des mensonges absurdes la peur unie à l'ignorance , et tout le charme de ce langage, pour que le peuple grec, au milieu d'un poëme dont les peintures sont si exactes, s'oubliât à écouter des récits dont l'incohérence n'échappe point à des enfants. Et, cependant encore, jusque dans ces fables naïves, on retrouve Homère fidèle à son génie; à côté des fictions et des allégories , il garde un fond de vérité, et il a été, même au-delà de Charybde et de Scylla, aussi véridique qu'il pouvait l'être. On s'attend bien que je n'irai pas chercher, de la terre des

Lotophages à Tlle de Circé , le théâtre de tant d'aventures. De tels problèmes n'offrent plus qu'un intérêt médiocre, et la solution n'en sera jamais trouvée. C'est assez pour moi que Strabon ait pu la chercher, et que , tandis que Welcker ne trouve à Schérie qu'un rêve, toute l'antiquité ait vu, même au-delà, dans cette région des chimères, de véritables peintures.

Si la région des chimères a sa place dans ce monde^ pourquoi n'y chercherions-nous pas la demeure des dieux? En effet, qu'est-ce que les dieux d'flomèret Des images de l'humanité. Jupiter est un roi comme Agamemnon. Des querelles s'élèvent entre ses convives comme entre les chefs de \ Iliade et les prétendants de V Odyssée. Ces dieux ont nos corps, nos passions, du sang et des larmes qui coulent comme les nôtres, tous nos vices et toutes nos misères. Unis aux hommes par les liens de la famille , souvent ils les combattent, et il leur arrive d'être vaincus et blessés. Quelles que soient leur taille, leur force, la rapidité de leur course, la beauté de leur visage, l'immortalité est le seul privilège qui les élève audessus de la terre.

Cependant, l'homme tremble devant la nature dont il ignore les lois terribles ; les dieux sont ces lois ellesmêmes. Ce sont les dieux qui commandent aux éléments, soulèvent les flots, ébranlent la terre, lui envoient la rosée bienfaisante, la foudre vengeresse, la douce lumière du jour, les rayons meurtriers du soleil. Ici , des attributs immuables tendent à effacer la personne vivante sous le type abstrait. Bientôt les abs-

tractioDS du monde moral s'assiéront à la taible de Jupiter comme les forces cachées du monde visible : Mars ne sera plus que la guerre, et Vénus la volupté. Déjà, on peut compter dans Homère un certain nombre d'allégories ; il suffit de se rappeler celle du Sommeil, frère de la Mort ou des Prières boiteuses , qui marchent trop lentement pour réparer tous les maux qu'a faits rinjure rapide. Je ne contesterai pas à Eustathe que les étables de Circé et Tantre d'Eole soient des figures, et il ne me déplaît nullement que la ceinture de Leucothée représente l'Espérance. Dans V Odyssée enfin. Minerve, sans être encore, ni la Raison des philosophes, ni le Mentor de Fénelon, peut personnifier la souveraine Sagesse. Le symbolisme est en germe dans la mythologie d'Homère ; mais elle a gardé ce caractère que, parmi les Immortels, ceux même auxquels il est plus facile de donner un nom abstrait, ne savent pas encore sacrifier à la dignité de leur rôle les passions individuelles par lesquelles ils appartiennent à la vie et à l'humanité.

Ainsi, qu'elles soient ou simplement des honmies, ou des formes vivantes empruntées à notre horizon, sous lesquelles se cache, soit une loi de la nature, soit même une vérité morale, toutes ces divinités doivent habiter notre monde. Elles en ont fait le partage : dans les grottes de la mer azurée, sur les montagnes, à la voûte du ciel, on peut chercher le royaume de chacune d'elles comme celui de Priam et celui d'Ulysse.

La demeure commune, c'était l'Olympe : les dieux y mènent, dans un palais d'airain et d'or, bien sem-

blable à ceux d'ici-bas, une vie presque terrestre. Ce séjour éternel des dieux sera bientôt transporté au delà du ciel étoile ; quelquefois, dans Homère même , c'est une cime idéale qui n'est jamais battue des vents, mouillée par la pluie, ni couverte de neige ; il y circule un air sans nuages ; une blanche lumière l'environne ; là, comme dans le ciel invisible de Lucrèce, on passe à se réjouir, les jours faciles d'une vie heureuse. Mais, s'il faut parler sans voiles, ce sont les cimes de l'Olympe, nombreuses, élevées, vastes, brillantes, neigeuses; des célestes hauteurs de l'Empyrée, Homère nous a ramenés en Thessalie.

L'empire des dieux souterrains a les mêmes liens avec le monde. L'enfer est aux extrémités ou dans les entrailles profondes de la terre. Mais, s'il suffit, pour trouver le ciel, de remonter à la lumière éternelle qu'on rêve à la cime des hautes montagnes, derrière les nuages qui les enveloppent, l'enfer est aussi bien près de nous, au Couchant, au Nord, là où commence la nuit obscure ; en Épire, où coule le fleuve Achéron ; à Ténare, où s'ouvre la porte béante; chez les Cimmériens, dans leurs habitations ténébreuses; et jusque dans l'aimable Arcadie, aux Ueux où d'un rocher élevé coule, goutte à goutte, l'eau odieuse du Styx, qui donne la mort.

On peut voir, aux simples rayons du soleil, le sombre royaume d'Adès, comme le palais de Neptune à ^gues, et celui de Jupiter sur l'Olympe ; on voit les dieux eux-mêmes parcourir leur empire. Dans cette Grèce heureuse, le ciel est voisin de la terre ; une

lumière limpide rapproche des hommes les dieux, qui se mêlent \olontiers à leurs fêtes ; et la précision des phénomènes explique les attributs et j ustifie les formes que la poésie primitive leur a donnés. Il n'y a rien d( plus réel, de plus exact que ces images : le; trône d'oi de la lumière Aurore, son voile jaune, ses doigts d« rose appartiennent à la fiction sous notre ciel, et sont sous le ciel de la Grèce, les premiers mots qu'on troi verait sur ses lèvres pour parler de la Déesse ; Apolloi qui voit et entend tout, lance au loin les traits de som: « carquois d'argent; Artémis a un fuseau d*or; la Nui j est rapide; Neptune ne cesse point de soulever c( révolutions mystérieuses qui ébranlent le monde juî qu'à sa base ; ni Jupiter, d'efifrayer les houMnes er ^ amassant les nuages et en faisant gronder la foudre. —

J'ai vu de mes yeux les lieux qu'habitent les diei d'Homère, les choses qu'ils font, tous les déguisemeni qu'ils empruntent pour se rapprocher des homme sans en être reconnus; je les ai vus errer au sonmw des montagnes qui leur sont consacrées, glisser sur mer, traverser le monde, enveloppés de ces nuag^^s transparents, vapeurs obscures ou lumineuses, qim^ prennent souvent les formes précises d'une draperie , qui semblent obéir à une volonté cachée , et qui paMTfois dérobent aux regards profanes l'homme que \es dieux admettent à pénétrer leurs secrets, comme \es dieux à demi-visibles qui portent sur la terre, ou l'orage, ou la mort inattendue, ou les paroles maternelles qui adoucissent les inconsolables douleurs.

Cependant, la mythologie d'Homère est une sorte

d'énigme dont Thistoire demande le mot aux obscurs monuments de la Phénicie et de TÉgypte , et la philosophie, aux analyses de la conscience. Tout y serait emprunt ou symbole. Les noms grecs déguisent des mythes d'origine étrangère, et surtout les images servent d'expression figurée à des vérités morales. Que cje mystères n'ont pas éclaircis les Alexandrins, Eustathe et les érudits de la fin du moyen âge ! Mais la palme est restée à Porphyre pour l'étrange traité où il retrouve, dans la grotte des Nymphes, une théorie complète du monde. L'admiration trop naïve de MmeDacier s'y laisse prendre à demi, et voit, dans cet ouvrage, en effet a très -merveilleux , » les mers, les pôles, les corps qui naissent du limon, les âmes qui descendçnt sur la terre et celles qui retournent au ciel. Ce résumé de tous les mystères p'était pourtant, je l'ai déjà dit, qu'une petite grotte d'Ithaque, décrite presque sans figures : Homère n'avait fait, comme dit Mme Dacier elle-même , <c que son métier de peintre. » Il en est de l'Olympe comme de la grotte des Nymphes. Pourquoi interroger les idoles de l'Egypte et les abstractions de la poésie sacerdotale? C'est précisément la poésie homérique qui , donnant à la Grèce la conscience de son véritable génie , lui apprit à substituer aux objets inanimés et mystérieux de son culte , des dieux vivants, des dieux visibles; elle n'eut dès lors à les chercher qu'en elle-même ; et tout ce que la mythologie épique n'a pu emprunter directement à l'homme , il Tant le demander à la nature et par conséquent à la Grèce.

►ieià

5i2 HOMERE ET LA GRECE CONTEMPORAINE.

Cette origine toute profane explique pourquoi fables formaient une religion grossière , mais la pi charmante des poésies. Plus tard, on s'élèvera à de croyances plus pures ; une mythologie idéale , substi tuant le symbole à l'image, brisera ces liens trof^ étroits qui unissaient le ciel à la terre. Ce sera un gran» progrès pour la philosophie, pour Thumanité. Mai la poésie en aura fait les frais ; Virgile en sera la mière victime. Une mythologie abstraite est morte ^3; le pathétique des éternelles douleurs suffira encor»— :^n^ pour intéresser à la peinture du monde souterrain ^m ; mais le ciel des poètes sera vide et respirera le pi profond ennui. Le merveilleux tombe, bien qu'il les noms des divinités d'Homère , dans les allégori de la Henriade^ aussi froides que celles du de la Rose. Sur l'Olympe d'Homère, on retrouvai avec les imperfections de la nature humaine, les éro tions du drame et le charme du paysage.

op d

es

Page 1