‹ Lettres et souvenirs d'enseignement d'Eugène GandarChapitre 54 sur 57 · DES RUIN£S BB L*ÉPOQUE HOMÉBIQD · texte numérisé non relu

DES RUIN£S BB L*ÉPOQUE HOMÉBIQD

Les ruines devaient être moins instructives que l'aspect des lieux et l'étude de la nature. Cela ne tient point au caractère de la poésie d'Homère ; au contraire , tandis qu'un trait lui suffit presque toujours pour peindre l'horizon , l'heure du jour et les phénomènes les plus sensibles du monde physique, il est

prolixe, à la façon de Nestor, pour donner une idée exacte du moindre ouvrage où se fait admirer l'industrie de l'homme; il est même porté, sans qu'on soupçonne jamais la sincérité de son admiration, à en exagérer l'artifice ; et je ne songe ici, ni aux statues animées de Yulcain , ni à l'armure d'Achille qui s'adapte à ses membres comme des ailes, ni aux merveilles du palais d'Alcinotts : je veux rester dans les limites de la réalité.

Homère parle peu de l'ensemble des constructions des viDes, et ne loue guère, lorsqu'il s'y arrête, que les avantages de leur position militaire , leurs larges rues et leurs fortes murailles. Mais, sur les demeures, particulièrement sur les palais des rois , son langage est beaucoup plus explicite, et le poète choisit ses expressions de façon à nous laisser concevoir une sorte de magnificence. Les unes sont vagues et trahissent l'hyperbole : comme les chansons klephtiques, comme les complaintes de tous les pays, Y Iliade et V Odyssée parlent trop souvent d'or et d'argent ; tout ce qui brille , tout ce qui est beau, c'est de l'or. On pense bien qu'il en faut rabattre quelque chose ; ce qu'il faut prendre au propre, c'est l'effet que produisaient la richesse et l'éclat d'un palais, tel que celui de Ménélas, sur les contemporains d'Homère. Ces demeures étaient spacieuses , élevées , solides , construites avec un certain art. Le dessin en est compliqué, et prévoit presque toutes les nécessités de la vie; la cour, bien close, est entourée d'une galerie , et conduit au vestibule ; l'étable est séparée de la demeure; l'appartement des

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femmes, distinct de celui des hommes ; de solides traverses, qu'on retient avec des courroies et qu'on soulève avec ce qu'on appelle des clefs , renferment des vins précieux gardés pour le maître , les trésors et les armes. Les corps d'habitation se développent les uns derrière les autres , et il y a même , au-dessus de la vaste salle, où la table hospitalière attend [toujours les convives et les étrangers , un étage supérieur auquel on monte par une échelle ou un escalier. j

La façon dont la demeure est ornée et meublée marque un art plus raffiné ; c*est peu des portes bien faites^ des hautes colonnes, des métaux brillants qui cachent la pierre ou le bois des parois : que de chefsd'œuvre le tourneur, le potier, le forgeron imaginent et créent pour que les palais des rois, fils de Jupiter, ressemblent à ces palais divins décorés par Vulcain luimême I Les lits, les tables, les sièges et les rouets des reines méritent que le poëte s'arrêta à les décrire, et quelquefois immortalise l'ouvrier célèbre qui les a tournés. La ciselure orne de fleurs , comme un manteau ou un voile, le char, le trépied et jusqu'à la chaudière, tout en argent. L'ivoire se marie à l'argent, à l'or. Les coupes prennent des formes variées, et se couvrent de scènes animées qui fopt déjà songer à l'art de ce Mentor, tant célébré per les poètes du siècle d'Auguste ; Nestor en a une qui n'est pas indigne du bouclier d'Achille. Et vraiment on pourrait être fier encore des parures et des armes qui rehaussent, dans Y Iliade et V Odyssée^ la beauté des femmes et la dignité des rois.

Malheureusement toutes ces merveilles étaient bien

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fragiles : le bois a péri, le métal a été refondu par les ouvriers de l'âge postérieur ; à tant de siècles d'intervalle, la pierre et le marbre seuls gardent quelquefois la forme et la place que la main de l'homme leur avait domiées. Or, on ne doit pas penser que les demeures des rois fussent construites de manière à durer longtemps ; elles sont solides contre un orage et contre un coup de main, mais non contre l'effort des siècles. Le mur qui ferme les abords est de pierre , comme celui des forteresses ; rien ne dit que le reste des constructions, même dans le palais d'Ulysse, offrit autre chose que du bois et du métal. Tous ces édifices avaient disparu de bonne heure; déjà les voyageurs anciens n*en cherchent plus même les vestiges , et la Grèce , sur ce point, ne saurait rien ajouter à la glose des scolîastes ; à moins qu'on n'aille , avec la spirituelle hypothèse de Thîersch, chercher dans un des derniers chefs-d'œuvre du siècle de Périclès, les divisions de la maison bieti bâtie d'Érechthée. A la vérité, même dans ces termes , au lieu d'une ruine homérique , ce n'est qu*un commentaire éloigné d'Homère, qu'on peut demander à l'Erechtheum d'Athènes.

Les monuments qui appartiennent en propre à l'époque d'Homère, ou de ses héros, sont excessivement rares. Aucun temple n'atteste, d'une façon certaine, une aussi vénérable origine. On peut admettre que l'architecture et la sculpture religieuses n'étaient pas nées encore; Dédale, à qui la légende en attribuait les premiers ouvrages, n*est célébré dans V Iliade que pour avoir fait la danse Cretoise : que peut-on conclure

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de termes aussi vagues? Homère, du reste, a cité bien des sanctuaires et des autels; il n'a pas décrit un temple. Il a nommé bien des divinités auxquelles on adresse des prières et des sacrifices ; on ne peut pas dire s'il a vu, de ses yeux, une seule statue. II imagine aisément une forme animée; l'esprit le plus simple conçoit, sans effort, la reproduction littérale de la vie, telle que la sculpture sait la mettre sous les yeux; et, dès que la mythologie transporte à des êtres invisibles la forme et les mouvements du corps hiunain, la poésie les peut prêter à l'argile , au bois et au marbre, matière inerte que l'art anime : ainsi, Yulcain sculpte comme il forge. Mais, dans la sphère humaine et réelle , quoique le poëte parle des genoux de la Pallas Iliaque, à peine peut-on dire si ce simulacre était autre chose qu'un de ces bloc^ informes et vêtus, comme Pausanias en rencontra encore; ou si déjà la partie supérieure a pris la fonne d'une tête , si les yeux se sont ouverts, si les traits et l'expression du visage font distinguer le sexe, et si une ligne a séparé les deux jambes de la statue assise et immobile.

• C'est un problème que la Grèce ne résout pas. Nous avons vu, à fleur de terre , transporté dans un autre édifice, sacré aussi, le seuil de pierre de Delphes, qui était à la fois un temple et un trésor, comme les constructions souterraines de Mycènes furent , on peut \e croire, un trésor et un tombeau; car il est naturel qu'on ait placé, tour à tour, les objets les plus exposés à la convoitise, sous la sauvegarde de ce que les peu-

pies avaient de plus sacré , les cendres de leurs chefs et les images de leurs dieux. On peut regretter qu'Homère n'ait point parlé formellement des Trésors de Minyas et d'Agamemnon ; du moins , on retrouve ces monuments dignes d'admiration dans les villes qu'il a désignées clairement comme les deux plus riches de la Grèce : Mycènes, ow tor abonde , et Orchomènes, qui le dispute à la capitale de l'opulente Egypte. Il est hors de doute qu'ils existaient de son temps ; s'il les avait décrits, nous aurions un témoignage de plus de l'exactitude de ses peintures ; malgré son silence , il montre encore avec quel soin il étudia la Grèce , et assigne à chaque ville les épithètes qui la distinguent le plus nettement des autres. Rien ne pourrait nous donner une idée plus haute du développement de la civilisation à l'époque où vécut Homère; un peuple est sorti de l'enfance lorsqu'il sait donner à ses œuvres ce double caractère de force et d'élégance , et l'art attique, pour tailler les pierres d'un mur, aligner les assises et arrondir une voûte , n'eut presque pas à faire mieux.

Lorsque l'architecture en est ainsi venue à poursuivre autre chose que la satisfaction des plus impérieuses nécessités, qu'elle atteint à la solidité sans effort et à la beauté des proportions sans gaucherie, le temps approche où la sculpture lui viendra en aide pour rompre la monotonie des lignes et atténuer, par la variété des reliefs, la nudité des surfaces. De môme que l'architecture, dans les voûtes coniques des tombeaux et les colonnades des temples doriques, qui

suivirent d'assez près Tâge d'Homère , reproduit simplement les formes les plus élémentaires, celle du tertre que les guerriers amoncellent sur les cendres d'un compagnon d'armes , et celle de l'abri grossier que les bergers construisent ayec les arbres de la montagne, la sculpture commencera aussi par l'imitatiou maladroite, mais littérale, de la nature. Avant de donner à l'argile les formes et la vie humaines , comme la tradition veut que l'ait fait Dibutade de Sicyone , elle s'essaye avec les formes et les mouvements plus simples des animaux. A défaut des chiens qu'un dieu avait donnés à AlcinoUs , on voit les deux lions qui , dressés face à face et appuyés sur la même colonnette , gardent le seuil de My cènes. On n'esX pas surpris de voir la ville héroïque défendue par l'animal vigoureux et fier auquel Homère compare si souvent les combattants. Il ne faut rien chercher dans ces tâtonnements d'un art encore nouveau, qui approche de la perfection que nous avons observée dans les peintures du poëte. Mais d^à, quelle que soit la roideur des formes , et si mauvaises qu'on suppose les tétas que le temps n'a pas respectées , il y a dans ca relief si simple quelque chose de nerveux, rinstinct du mouvement et de la vérité. Pour ôtre plus grossière que la poésie d'Homère , la sculpture grecque , à son berceau, n'en procède pas moins du même principe. Ce qui reste du temps de Y Iliade et de son poète , ce sont des murailles ; partout on sent encore combien la vie était peu sûre, et quelles craintes inspiraient aux peuples la cupidité ou les représailles de l^urs voi-

sins. Les demeures étaient fragiles, mais protégées par des citadelles indestructibles. Plus on remonte vers l'origine de la société, plus les ruines étonnent. Ces hommes, dont l'industrie était si imparfaite, trouvent, lorsqu'il s'agit d'entourer leur ville, le moyen de soulever des quartiers de roc que des mulets ne traîneraient pas ; sans les tailler, on les entasse ; ils se soutiennent par leur masse même ; des pierres moindres remplissent les interstices ; et le javelot ne peut atteindre au sommet du mur, ni le bélier en ébranler la base.

C'est à des étrangers que les Grecs attribuent leurs plus anciennes murailles, comme la plupart des beaux vases ou des belles étoffes dont Homère nous a parlé. Ces étrangers , l'admiration des peuples en a fait des demi-dieux. On croit presque à cette intervention des Cyclopes en parcourant les murailles gigantesques qui entourent la colline de Prœtus à Tirynthe. Une galerie souterraine, près de la porte, sert de retraite et d'avantposte. Deux pierres inclinées, qui s'appuient l'une sur l'autre à leur sommet, laissent çà et là une issue sur la plaine, et ces portes, simplement angulaires, conviennent à cette expression d'Homère : « Des portes solides, pareilles aux ailes déployées de l'aigle. y>

Bientôt, l'homme, instruit à l'école des Cyclopes, construit à leur exemple, et mieux qu'eux : les pierres sont moins grosses, mais plus égales ; on sait les choisir, les tailler, les agencer comme les pièces d'une mosaïque ; ces appareils polygonaux serpentent avec plus de liberté autour des rochers de l'Acropole ; des

tours défendent les angles, couvrent les portes, et permettent de surveiller les mouvements de Tennemi. Les linteaux de la porte fléchissaient sous le poids: on écarte , au point où ils se rencontraient , et on redresse sur leur base les deux côtés de Tangle ; une architrave transversale s*appuie sur les montants devenus parallèles, et soutient, sans céder, avec le mur supérieur, le sommet de Tangle, que la tradition conserve, qui sert à dissimuler les formes trop lourdes d'une porte basse, et que Tarchitecture réserve à Técusson sculpté.

Telles subsistent en maint endroit de la Grèce les villes bien bâties d'Homère. Troie et ses ruines même ont péri; mais Mycènes est debout comme Tirj[nthe, et il est intéressant de retrouver aussi , là où Homère invitait à les chercher, les ruines militaires les plus considérables de Tépoque primitive. Si d'ailleurs Timagination se plaisait à réunir toutes les murailles célèbres ou obscures qui datent de V Iliade et de V Odyssée, sous l'impression d'un tel spectacle, on aimerait à entendre le vieux Nestor parler de ces hommes que les hommes d'à présent n'égalent pas; on se figurerait les héros soulevant ces roches énormes , fardeau digne des Cyclopes ; et surtout , en voyant qu'à côté de tant de pierres entassées par la peur , c'est à peine s'il est resté, de la même époque, quelques tombeaux, un bas-relief, pas un palais et pas un temple, les censeurs les plus moroses n'accuseraient point Homère de sommeiller, lorsqu'il raconte, sans se lasser jamais, tant de combats. C'était, hélas! toute la

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vie, et V Iliade est bien le poëme d'une génération dont il ne nous est, avec elle, absolument rien resté que des forteresses. Mais à ces forteresses, comme à ce poëme, les âges suivants n'ont rien qui ressemble ; on les mesure avec surprise ; on se croirait transporté dans le monde des fables ; et il semble que , depuis ce temps , nous qui profitons des labeurs et des progrès de trente siècles, nous soyons, en effet, comme le dit Nestor, moins grands que les Cyclopes qui ont bâti ces murs, que les géants qui ont livré ces éternelles batailles, et que le demi-dieu qui a confié à la mémoire des rhapsodes ces récits guerriers auxquels on n'en a jamais osé comparer d'autres.

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