‹ Lettres et souvenirs d'enseignement d'Eugène GandarChapitre 6 sur 57 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

(Leçon prononcée le 17 juillet 1856.)

Messieurs ,

Je n'essayerai point de dire quelle impression généi-ale ont laissée dans l'esprit de chacun de vous les études que nous venons de faire ensemble; il est cependant un point sur lequel nous tomberions d'accord, je n'en doute pas : c'est que Ton n'a pu, sans une véritable injustice, contester à Gœ.the le mérite de l'originalité.

Ses œuvres renferment-elles tous les éléments d'une poétique nouvelle? Je ne sais. Tout au moins y avonsnous trouvé une révolte incessante contre la poétique timide de ceux qui, vers le milieu du dix-huitième siècle, prétendaient enchaîner la littérature allemande aux traditions d'une école sans gloire, à Timitation servile de la littérature française.

l)ès le principe, il est assez clair que Gœthe dédaigne la vieille école, qu'il lui tarde de rompre ouvertement avec elle. Durant son séjour à Leipzig, il avait accompagné Schlosser chez Gottsched. J'aimerais à savoir. Messieurs, quel fut l'entretien de cet homme, que TAllemagne entière écouta comme un oracle , avec des jeunes gens qui, tous deux, auront un nom dans les fettres, et dont l'un est Gœthe. Mais Gœthe n'en a gardé ^ucun souvenir. Tout ce qu'il se rappelle de cette entre- ^^y c'est que la maladresse d'un domestique les fit entrer trop vite dans la chambre de Gottsched; le coupable rentra sur leurs pas d'un air effaré, tenant à la Diain une longue perruque poudrée qui lui pendait jusqu'au coude; le vieillard la prit vivement de la main gauche, la jeta très-adroitement sur sa tête nue, et de l'autre main appliqua sur la joue du pauvre diable ^D Soufflet vigoureux, qui le fit tourner sur lui-même com^e un valet de comédie. Gœthe n'avait pas vingt ans lorsque se passa cette petite scène; mais il en a plus de soixante lorsqu'il commet l'espièglerie de la ''^conter.

Werther songe sans doute à Gottsched lorsqu'il ^ ^crie : a 0 mes amis ! pourquoi le torrent du génie uéborde-t-il si rarement?... Mes chers amis, c'est que ^^--bas, sur les deux, rives, habitent des gens raisonnables, dont les maisonnettes, les bosquets, les plates- ^^udes de tulipes et les carreaux de légumes seraient *^ondés : à force de digues et de saignées, ils réussis- ^Dt à conjurer le danger qui les menace! »

V'oiis le voyez, Messieurs, ces mots jetés eu passant,

c'est le manifeste du romantisme; c*est le signal d'une insurrection contre les règles au nom de l'inspiration personnelle et de ses droits à une liberté sans limites.

Ai-je besoin de le dire? je n'ai nul souci de prendre en main la cause de l'école de Leipzig. Mais nous avons besoin de voir ensemble s'il est prudent de détruire toutes les digues élevées par la critique, bien plutôt, quoi qu'en dise Werther, pour prévenir les débordements de l'absurde et téméraire médiocrité, que pour gêner le libre cours du génie ; s'il est à désirer que le génie même , non-seulement coule librement entre ses rives, mais les franchisse et déborde ; et si nous n'avons vraiment lieu de trembler, lorsqu'il lui plaît de rompre toutes les barrières , que pour nos préjugés scolastiques, nos plates -bandes de tulipes et la longue perruque poudrée du vieux Gottsched.

Quoi qu'il en soit. Messieurs, Goethe veut le champ libre ; et vou^ l'avez vu, Gœthe a l'esprit trop large pour rien méconnaître et rien exclure, même par représailles. 11 étudie les œuvres françaises; il s'en inspire. Aucun étranger peut-être n'a mieux connu, non-seulement Voltaire, Diderot, J.-J. Rousseau, mais encore nos poètes classiques du dix-septième siècle. Il avait débuté dans le gepre dramatique par une imitation de Molière, et plus tard son amour pour la simplicité antique l'ayant ramené à notre goût, il a écrit Iphigénie^ le Tasse j c'est-à-dire les tragédies allemandes qui font le plus songer aux tragédies de Racine. En même temps, Gœthe s'est étudié à repro-

aŒTHE. 3i

duiie la manière de Shakspeare dans Gœiz et dans Egmont. Mais surtout, Messieurs, Goethe compose des (BUTres qui sont toutes à lui, dont il n'a pas trouvé les modèles dans le passé, qu'il propose comme des modèles nouveaux à Tavenir.

Ce qui nous a frappés avant toutes choses, c'est rétendue et la souplesse de son esprit, c'est la diversité de ses œuvres. Il semble que chacune d'elles nous fasse passer dans un monde nouveau. Nous y retrouvons Gœthe, mais Gœthe qui ne ressemble ni aux autres, ni à lui-même; Gœthe qui, se jouant de notre pensée comme de la sienne, prend plaisir à nous conduii'e saus cesse de surprise en surprise.

S'agit-il de choisir un sujet? Gœthe a pour principe que toute réalité est susceptible d'être transformée en poésie. Or , jamais homme n'a mieux connu , dans toute son étendue, jusqu'à ses dernières limites dans le temps et dans l'espace, jusqu'à ses plus intimes profondeurs dans les entrailles de la terre et dans les replis du cœur humain, le domaine immense de la réalité.

Il a connu la nature extérieure, il Ta peinte sous toutes ses formes. A la vérité, c'était une tendance générale au dix- huitième siècle, et que le grand Haller représente en Allemagne, comme, en France, Rousseau, Bufibn, Bernardin de Saint-Pierre. Mais Gœthe les a tous dépassés. Il aime la nature avec passion, en érudit, en savant, en peintre et en poète. Il essaye d'en écrire l'histoire dans les Années de voyage de Wilhem Meistery aussi bien que dans ses traités; il

32 COURS DE LITTÉRATURE ÉTRANOèRE.

en anime la légende dans la suite de Faust^ où 1*00 voit paraître sur la scène, à côté des Cabires de la mythologie antique , les gnomes empruntés aux superstitions du moyen âge , c'est-à-dire toutes les images symboliques où la croyance populaire s'est plu à personnifier les forces cachées delà nature. Delàunepoésie étrange, dont le charme fantastique enivre, fascine.

Souvenez-vous de la ballade du Roi des Aulnes : par un soir orageux d'automne, le père ne voit rien au ciel qu'une raie dans les nuages; le vent murmure dans les feuilles flétries, la silhouette des vieux saules s'élève sur le ciel à l'horizon. Écoutez l'enfant, il montre du doigt une couronne et un manteau ; voici le Roi des Aulnes qui lui promet les fleurs de ses rivages et les voiles d'or de sa mère ; voici les filles du Roi qui l'invitent à leurs danses nocturnes. Et, lorsque le pauvre père eut enfin touché le seuil de sa demeure, son fils était mort dans ses bras.

Souvenez-vous de la ballade du Pêcheur : le pêcheur est sur la rive, « calme jusqu^au fond du cœur; » une femme lui apparaît : a Pourquoi cherche-t-il à tirer les poissons de leur humide retraite? On est si bien au fond des eaux ! Ne voit-il pas que le soleil et la lune sont deux fois plus beaux lorsqu'ils se mirent dans leur surface? Et lui- môme, sa propre image ne l'attire-t-elle pas? » Le pécheur écouta la voix perfide, et jamais on ne le revit.

Mais Werther, mais Faust, lojfsque l'un appuie le pistolet sur son front, lorsque l'autre porte à ses lèvres la coupe empoisonnée, ce sont les mêmes voix mvsté-

GŒTHK. 33

rieuses qui les attirent : ils saluent l'aurore d'un jour nouTeau ; il leur tarde de s'élever plus haut que la Toûte du ciel sur le char de feu, de voguer, au delà -de rhorizon borné où s'arrêtent nos faibles regards, «ur l'océan de l'infini. é

Puis lorsque la nature, ramenée à son véritable rôle, n'est plus aux yeux du savant que l'œuvre et la révélation de Dieu, lorsqu'elle n'est plus pour le poêle qu'un cadre où se meut l'activité humaine, admirons sans réserve le génie et l'art de Gœthe. Avec quelle justesse il en saisit les formes et les couleurs ! Quel éclat dans ses peintures ! Comme il sait les mettre en harmonie avec la marche de l'action et les sentiments des personnages ! Faust est rappelé à la vie par les cloches de Pâques et le consolant spectacle de la nature, qui semble renaître avec le printemps. Werther -se tue dans la nuit de Noël, après avoir jeté un long regard mélancolique sur les étoiles qui scintillent et tremblent derrière les nuages sombres. C'est un soir d'été, au milieu d'un paysage rustique, naïf comme l'Ithaque d'Homère, comme la Hollande de Ruysdaël, qu'Hermann et Dorothée vont de la fontaine au vieux poirier, h&tant le pas sous un orage qui passera sans doute, épargnant la moisson du lendemain, comme les orages des guerres terribles passeront sans troubler l'union prochaine qu'ils rêvent l'un et l'autre : Hermann sans oser le dire à Dorothée , Dorothée sans oser se l'avouer à elle-même.

Sur ces fonds pittoresques , dans cette atmosphère vivante qui ajoute à l'illusion de la scène, Gœthe met

SOUS nos yeux des personnages dont les caractères diffèrent autant que leur condition, leur temps et leur pays. Prométhée, Iphigénie, Hélène nous font reculer jusqu'à la Grèce héroïque et fabuleuse; l'Italie et les Flandres du seizième siècle revivent avec le Tasse^ avec Egmont; dans l'histoire rajeunie de Reineke le Renard, dans les drames où Faust, le dernier des alchimistes, et Gœtz, le dernier des chevaliers, jouent le principal rôle, nous avons sous les yeux toute l'Allemagne du moyen âge, comme nous trouvons l'Allemagne de 1774, celle de 1797, dans la maison du baiUi à Wetzlar et dans l'auberge du Lion-d'Or.

Le plus souvent Gœthe emprunte ses personnages à la simple réalité ; si ce n'est pas l'histoire du passé, c'est son expérience personnelle qui les lui fournit. Nous avons été plus d'une fois surpris de toute la part qu'il a faite à des souvenirs de la veille dans ses fictions, de la place qu'il a gardée pour lui-même, prêtant volontiers à Meister, à Faust, comme à Werther, le prestige de son génie et les faiblesses de son propre cœur.

Ainsi, nous l'avons vu nous donner de la réalité une peinture tour à tour littérale jusqu'à la trivialité, triviale jusqu'à la bouffonnerie, ou faussée par l'expression indiscrète des sentiments romanesques, ou vraie et noble dans sa parfaite simplicité. Parfois, son imagination dépassait la réalité, pour nous entraîner avec elle dans un monde fantastique. Souvent, et ce sera sa gloire, son génie a su la transformer, et, sans qu'il parût s'écarter du vrai, nous ravir jusqu'à l'idéal.

Vous n'aurez oublié ni Charlotte, parlant de ses chers morts et de la vie future, dans cette nuit doublement mémorable du !0 septembre; ni Marguerite, racontant ses jours d'innocence, jours pénibles et pourtant heureux, ni les entretiens d'Hermann avec sa mère sous le poirier, avec Dorothée à la fontaine et sur le sentier qui traverse le champ de blé.

L'action prenait d'ailleurs presque indifféremment toutes les formes, celle du roman, celle du drame, depuis l'idylle jusqu'au drame épique, sans compter toutes les formes personnelles et libres de la discussion, du récit, de la poésie légère. Sous ce rapport, le talent de Gœthe est plus souple et plus capricieux que celui de Voltaire.

Le mal est qu'après avoir admiré cette originalité dans la conception , cette diversité dans le ion et le style des ouvrages de Gœthe, nous ne les ayons pas trouvés moins différents les uns des autres, en les considérant au point de vue du sentiment moral qui les inspire. Tantôt les égarements de la passion, les témérités de l'intelligence, et le blasphème, et le suicide, ont trouvé sous sa plume non • seulement une excuse, mais une apologie. Dans la même œuvre, par une heureuse, mais étrange inconséquence, il a placé à côté de Werther, qui se tue pour secouer un fardeau imaginaire, Charlotte qui remplit si simplement, avec tant de courage, — c'est trop peu dire, — avec tant de gaieté, les devoirs que lui a légués une mère mourante ; à côté de Wilhelm Meister, que la faiblesse de sa volonté égare dans les aventures les plus vulgaires^,

Mignon, Tenfant sans famille , qui cesse de regretter sa patrie pour rêver le ciel ; à côté de Faust, dans le jardin de Marthe, Marguerite, dont la fol naïve trouble Torgueilleuse raison du profond docteur, en lui parlant de Dieu qu'il oublie et de son âme qu'il va perdre. Gœtz nous avait offert une image plus consolante dans rattachement fidèle d'Elisabeth, la femme forte, pour Gœtz, le chevalier intrépide et loyal des anciens âges. Ainsi, dans Eermann et Dorothée^ ce n'est point par le contraste que Goethe cherche l'effet de son poërae, il le demande à l'harmonie de ces deux cœurs tout à la fois ingénus et fermes, en qui l'amour n'est qu'une vertu nouvelle , une force contre des épreuves qu'ils connaissent et qu'ils attendent. Que dis-je? la pensée même de ces épreuves resserre leurs liens, parce qu'ils sentent qu'ils ont besoin de s'appuyer l'un sur l'autre, pour en moins souffrir et pour n'y pas succomber.

Vous le voyez. Messieurs , l'œuvre de Gœthe, prise dans son ensemble, est véritablement un monde, un monde vivant et pittoresque, dont le charme est tel qu'il est difficile de s'y dérober. Nous-mêmes, Messieurs, qui étions sur nos gardes, nous-mêmes, je vous le demande, ne nous sentions nous pas entraînés, séduits? Ne trouvions-nous pas Gœthe bien grand, toujours plus grand, à mesure que nous l'étudiions de plus près dans la diversité de ses ouvrages? Ne nous fallait-il pas une certaine force d'esprit, une conscience toujours éveillée , pour ne pas oublier que

nous avions des réserves à faire dans nos éloges, dans notre admiration?

D nous est donc facile de comprendre Tenthousiasme des poètes, qui, de toutes parts, venaient demander à Goethe par quelle route on parvient à cette gloire dont il a joui vivant, depuis le premier jour de sa carrière poétique jusqu'au dernier instant de sa vie, de ceux qui, sous nos yeux encore, cherchent à Tenvî des modèles dans ses ouvrages.

Des modèles? Il leur en a laissé de toutes sortes, et d'excellents, parmi le nombre. Oui, pour comprendre toute la poésie de la nature, toute la poésie de la vie familière, désormais il n'est plus nécessaire de remonter jusqu'à Homère. A l'exemple du grand poète qu'il a tant étudié en Sicile comme à Wetzlar, Goethe a des peintures d'une grâce et d'une vérité saisissantes; il a su prendre autour de lui, autour de nous, au foyer de la famille , dans les conditions les plus ordinaires de l'existence, d'humbles personnages dont son génie a fait des types, dignes de tenir leur place à côté des personnages les plus nobles de la poésie antique, destinés à la même immortalité.

Sans doute. Mais le fantastique fiévreux de là Fiancée de Corinthe^ l'exaltation romanesque de Werther^ la trivialité que je vous ai signalée dans les Années d'apprentissage, l'immoralité de Stella et des Affinités de choixy le mysticisme subtil et dangereux du second Fattst^ exerçaient en même temps une influence contre laquelle il m'est arrivé de protester, au nom du goût tout aussi bien qu'au nom de la morale. Et je devais

le faire, car, de toutes ces œuvres, il n'en est pas une à laquelle un enthousiasme irréfléchi n'ait fait grâce.

Il est venu un temps où l'on ne voulait plus de ces distinctions pédantesques auxquelles je n'ai pas craint de revenir. Gœthe est si grand! proclamait-on. Quels esprits étroits, timorés, chagrins, peuvent chercher des taches parmi ses œuvres, et le juger d'après les mêmes règles que le commun des hommes? Où d'autres s'égarent, le génie de Gœthe le conduit! Et, là même où sa pensée semble moins haute, est-ce que la forme ne relève pas, n'ennoblit pas tout?

On est allé plus loin. Messieurs : on s'est autorisé volontiers de l'exemple de Gœthe pour revendiquer la liberté sans limites que son fier génie s'est arrogée. Pourquoi des poétiques arbitraires, jalouses, restreignent-elles le domaine de l'art? Le domaine de l'art, c'est celui de la réalité, dont on ne connaît pas les bornes; c'est celui de la fantaisie, qui est infini.

Messieurs, je ne m'exagère pas l'autorité des règles ; je sais que la plupart, même celles d'Aristote et d'Horace, même celles de Boileau, ne sont fondées que sur l'expérience ; je sais qu'elles ne rendent compte que du passé et ne disposent pas de l'avenir. Renverser les barrières qu'elles ont élevées, reculer l'horizon qu'elles déterminent , c'est le droit du génie ; mais c'est le droit du génie seulement, et, pour le génie même, à la condition qu'il réussira. Car il a aussi ses témérités et ses chutes; là où le succès aurait pu donner un exemple, la chute doit servir d'avertissement. Or , il est arrivé à Gœthe de ne réussir qu'à demi; il lui est

arrivé de faillir tout à fait. Puisqu'il Ta quelquefois avoué, pourquoi le contesterions-nous?

Prenons-y bien garde : défions-nous des règles absolues; respectons et défendons la liberté; mais ne la réclamons pas sans limites. Il est si rare qu*on ait raison contre la grammaire ! On n'a jamais raison contre le bon goût et le bon sens ; on n'a jamais raison contre la morale.

J'invite ceux qui s'appuient, pour rejeter toute règle, sur l'autorité de Goethe, à étudier Gœthe de plus près : il n'est pas toujours complice de leurs excès.

Kestner nous apprend bien qu'à Wetzlar, il affectait volontiers des formes de langage qui sentaient leur étrangeté. La prose de Werther tournait encore à la prose poétique; et, jusqu'à son séjour en Italie, la prosodie de Gœthe est demeurée incertaine. Mais, peu à peu, non-seulement Gœthe devient un puriste : c'est le puriste par excellence; il n'est pas une expression inexacte, commune, ni un défaut de ton, ni un écart de prosodie qui ne le blesse. Sous le rapport du style €t du rhythme, Hermann et Faust sont des modèles dassiques en Allemagne.

Pour ce qui touche au bon sens, on s'est plu à demander d'où venait le mouvement lyrique de la poésie, sinon de cette ivresse dont parle en souriant Horace, de cette folie inspirée que décrit Platon; et si la loi du fantastique n'est pas précisément de sortir des limites du possible, du vraisemblable.

Il arrive que des mouvements lyriques emportent

Goethe jusqu'aux nuages. Lorsqu'il semble s y perdre, c'esi un défaut. Cependant percez le nuage où Ténigme vous attire. Le mot de l'énigme, c'est une idée fausse peut-être, dont la fausseté et la hardiesse avaient besoin de s'envelopper. Mais presque toujours, même dans Wilhelm Meister^ l'énigme a un sens précis. Le sphinx avait reçu de Goethe Un mot à garder.

Chez lui, le fantastique a un sens aussi. Gœthe met son art à frapper vivement l'imagination. Un instant, la raison surprise est tentée d'abdiquer ses droits. Mais qu'elle les reprenne, aussitôt il n'est rien qui ne s'explique : l'apparition de l'ombre mystérieuse qui crie à Wilhelm Meister de fuir les lieux où il se perd, aussi bien que le mirage du Roi des Aulnes; tout, jusqu'à la destinée étrange du vieux Harpiste et de Mignon. Quant à ces rêveries confuses, incohérentes, devant lesquelles la raison se trouble plutôt qu'elle ne s'oublie, Hoffmann les aime, mais Gœthe les rejette. Elles répugneraient à cet esprit , amoureux de la lumière, très-maître de lui dans les écarts apparents de son imagination comme dans les égarements passagers de sa vie, qui veut que tout ait un sens, une suite, et qu'on puisse retrouver dans la réalité la base des fictions poétiques les plus hardies.

Nous touchons à un nouvel écueil. Changez un mot à cette maxime , et la poésie n'est plus que l'image sensible de la réalité. J'ai dit que Gœthe s'y était laissé tromper quelquefois, et nous avons trouvé, en parcourant ses œuvres, en face de la réaUté transformée en poésie, la poésie abaissée à la réalité triviale. Mais

GŒTIIE. 41

si VOUS voiliez le fond môme de sa pensée, le voici : Gœthe laisse les objets agir paisiblement sur lui ; il observe cette action et s'empresse de la rendre avec fidélité, a Voilà, ajoute-t-il, tout le secret de ce que les hommes sont convenus d'appeler le don du génie. »

Il faut, Messieurs, une certaine ingénuité pour voir, dans des paroles où percent si clairement l'orgueil et l'ironie, un argument en faveur du réalisme. L'œuvre de Gœthe, c'est lui-même qui nous en avertit, n'est pas une image pure et simple des objets, telle que la réfléchirait un miroir; c'est Timpression qu'ils ont produite sur l'àme de Gœthe. L'image de la réalité se transforme dans sa pensée ; il l'anime de son sentiment; ill'idéalise par son style.

Peut-on bien ne pas comprendre que ce précepte si souvent donné par Gœthe : Poétisez la réalité^ contredit précisément les principes du réalisme exagéré ; qu'en tout cas, le réalisme de Gœthe, comme son audace contre les règles, n'est bon qu'à la condition d'être ce que fut Gœthe, c'est-à-dire non- seulement d'avoir son imagination, mais d'avoir son goût? Car elle est de lui aussi, cette parole sensée : « Que lart soit la règle de l'imagination... Je ne sache rien de plus terrible que l'imagination privée de goût, »

11 est un dernier point plus important que les autres sur lequel Gœthe est malheureusement aussi coupable que ses disciples. Vous connaissez la célèbre doctrine de VArt pour fart^ qui faisait tant de bruit

il y a trente ans. A cette formule que toute œuvre d'art doit être une leçon pour l'humanité, on opposait celle-ci : Que l'art est tout à fait indépendant de la morale.

De ces deux formules, Messieurs, je n'hésite pas à dire que la première a quelque chose de puéril. C'est de bonne foi qu'elle prétend élever la mission de l'art; mais elle la restreint et la dénature, et, assurément , elle méconnaît le caractère de la meilleure moitié de ses chefs-d'œuvre, en s'obstinant à y chercher de perpétuelles allégories destinées à renseignement des hommes, une sorte de morale en action imaginée pour les amuser et les instruire comme des enfants.

A moins de nier que le beau, le bien, le vrai, soient trois rayons distincts du même foyer, il faut bien reconnaître que l'art est indépendant de la morale comme de la science. L'art peut, avec honneur, se mettre au service de l'une et de l'autre. Il peut aussi, sans songer à elles, poursuivre isolément son but, qui est encore le leur.

Si l'art offre à la pensée tout simplement des jeux qni la reposent, des fictions qui la distraient et parfois la consolent de cette vie, s'il lui offre surtout de grandes images qui la ravissent au-dessus du monde et rélèvent au-dessus d'elle-même, alors sa tâche est remplie, et l'artiste n'a pas à prendre souci que le moraliste puisse ou ne puisse pas déterminer l'intention de son poëme ou de son tableau, dire de quel vice il détourne et quelle résolution honnête il inspire.

C'est assez que nous lui devions les nobles plaisirs qu'il a voulu nous procurer : plaisirs nécessaires, car, à défaut des plaisirs purs qui développent Tintelligence, la faiblesse de notre nature nous entraîne à en chercher de grossiers qui l'obscurcissent; plaisirs féconds, car l'amour et le goût du beau sont un chemin détourné pour aller au bien. Qu'ai-je dit? c'est un chemin direct pour aller à Dieu.

L'art est indépendant de la morale, Messieurs; mais cette indépendance n'autorise pas l'indifférence morale de r^rtiste, et c'est le mal de Gœthe. Quoi! de Ymieurà' H ermann et Dorothée? Oui, puisqu'avant Hermann^ il avait écrit Werther, et qu'après Hermann^ il est retombé aux Affinités de choix. Comment expliquerons-nous cette inconséquence ? Nous l'expUquerons peut-être ainsi : Gœthe étudie toute réalité ; il ne saurait, lui qui voit et comprend tout, négliger de peindre dans Faust ce qu'il y a de plus sublime et de plus touchant dans le sentiment religieux ; dans Hermann^ ce qu'il y a de bon, de sain, de grand dans la droiture et la simplicité du cœur. Fidèle à la méthode des sciences naturelles, de même qu'il relève tous les phénomènes du monde physique, il observe au fond du cœur de l'homme toutes ses passions. Ce n'est pas sans établir entre elles des distinctions; il sait assez bien, pour sa part, quelles sont celles qui troublent la vie. Toutefois, lorsqu'il s'en délivre, vous savez comment, au risque de les faire naître dans le cœur de ceux qui liront sa confestton poétique, il le fait avec une sorte d'indifférence.

Il peint les passions; il ne les juge pas. Les fautes oii elles entraînent lui inspirent quelquefois une pitié profonde : je n'ai pas vu qu'elles lui inspirassent de l'indignation. On dirait qu'il n'a pas le sentiment de la responsabilité humaine. C'est pourquoi Gœthe ne s'effraie pas beaucoup du mal que feront ses livres : tant pis pour les imbéciles qui se tuent, comme Werther; tant pis pour les imprudents qui meurent, comme Edouard et Otilie , de l'amour impur qui les consume !

Il dira bien, — car cette vérité ne pouvait échapper à sa haute intelligence, — que la mission du poète est d'élever les esprits, de purifier les âmes, de conserver le feu sacré de la moralité publique, d'augmenter la somme des nobles jouissances, d'améliorer les hommes au lieu d'enflammer leurs passions. Le vieillard qui parlait ainsi s'est-il inquiété d'écrire Goetz de telle façon qu'on a pu le prendre pour une exhortation à la révolte; de conduire, avec Werther, la passion jusqu'à l'adoration d'elle - même , jusqu'au mépris du devoir et de la vie ; de donner, par Wilhelm Mets ter ^ l'exemple de l'abdication complète de la volonté; de faire de l'existence de Faust, de ses fautes accumulées, non pas Tépreuve de son orgueil, non pas la triste expiation de sa chute volontaire, mais la route même qui conduit au ciel?

A la vérité, voici ce que, il y a vingt ans, ce que, il y a douze ans, on écrivait, non pas en Allemagne, mais en France, pour justifier Gœthe. Un critique, qui s'oubliait à examiner la moralité de ses romans.

OŒTHE. 45

s'arrête bientôt pour s'adresser à lui-même ce reproche : tt De telles questions sont peut-être plus qu'inutiles dans des ouvrages de ce genre. L'architecte élève sou monument, le peintre dispose sa toile et nuance ses couleurs, sans songer à autre chose qu'à son œuvre d'art. Il peut bien en être de même du romancier , et, dans ce cas, Gœthe a résolu assez hautement la question à son avantage. »

Un autre laisse échapper ces paroles, qui l'auraient effrayé lui-même' s'il eût été de sang-froid : <( Après tout, de tels hommes ne relèvent que de leur conscience, et si la conscience de Gœthe est plus large que celle des autres hommes, il faut s'en prendre à la nature qui l'a taillée sur le patron de son cerveau... » Quelle pensée, Messieiirs , et quel style! Ne vous semble-t-il pas qu'ici la légèreté touche au délire?

Vous savez d'avance ma réponse à une telle doctrine. Non, Messieurs, au nom même de la dignité de l'art, je ne veux pas que son indépendance aille jusque-là. Écrivains, poètes, artistes, ne soyez point au service de la morale, j'y consens; chantez pour chanter, comme l'oiseau sous la feuillée; peignez pour peindre, comme le soleil dans les eaux? Que vos fictions m'enchantent, en même temps que d'autres me font connaître le mond» où je vis, m'instruisent des devoirs que Dieu m'y trace. Élevez-moi vers l'idéale beauté, tandis que la science me mène au vrai, tandis que la religion el la morale me mènent au bien. Ces t&ches sont distinctes ; que chacun garde la sienne ; vous avez le droit de restreindre ainsi la vôtre. Qu'elle

sera belle encore ! Ils méritent bien qu'on les plaigne ceux qui ne le sentent pas.

Mais si vous poussez ce désintéressement, cette indifférence pour le bien , jusqu'à faire le mal par imprudence, de parti pris, dans l'un et l'autre cas sans scrupule, alors vous vous faites de vos droits, de votre mission, une idée fausse. Si vous n'avez pas souci d'élever les âmes, du moins ne vous exposez pas à les corrompre. S'il vous plnîl de faire le bien à votre manière, faites-le ainsi : mais ne faites pas le mal. Vous avez le droit de ne pas servir la morale : vous n'avez pas le droit de la combattre.

Goethe répète volontiers que ses œuvres ne sont pas faites pour devenir populaires ; il n*écrit que pour le petit nombre des délicats. Ceux-là, Messieurs, n'ont déjà que trop à perdre si Ton s'adresse à leurs goûts les plus nobles pour les égarer, pour affaiblir en eux le sentiment de leurs devoirs, pour élever lenr esprit, selon cette incroyable parole, en élargissant leur conscience.

Bientôt voici sur les pas de Gœthe une école plus ambitieuse, qui se glorifiera d'écrire pour tout le monde et qui n'aura pas plus de scrupules. Hélas ! et l'art, fier de sa céleste origine, l'art dont l'humanité attend de pures joies et djs exhortations au bien d'autant plus puissantes qu'elles aiment à se déguiser, l'art deviendra un des écueils de la morale publique ; séduisant les âmes éprises de l'idéal, il leur montrera la noblesse du cœur dans la révolte des passions contre toute loi, la force dans le désespoir, l'héroïsme

dans le blasphème, le bonheur dans les voluptés coupables, et dans la mort volontaire le terme suprême de la volupté comme du courage.

Celte doctrine, vous l'avez compris, est absurde; elle est impie. Je voudrais que Gœthe l'eût reniée ; je voudrais quBermann et Dorothée fût sa dernière pensée, son* dernier exemple, une solennelle réparation des erreurs passées ; s'il y devait retomber encore, j'aurais voulu que la mort ne lui laissât pas le temps de descendre de ces hauteurs où j'ai été heureux de vous conduire, où je désire que nous nous quittions.

Nourrissons notre esprit de ces poétiques souvenirs : que l'œuvre de Gœthe se résume pour nous dans Charlotte, Mignon, Hermann. Abandonnons le reste à de plus curieux, et surtout lorsque une admiration fanatique, imprudente, s'obstine à admirer Gœthe jusque dans ses contradictions et dans ses fautes, laissons-la faire, nous qui ne voulons jamais oublier ni ce que le monde doit au génie, ni ce que le génie se doit à lui-même.

Nous nous arrêterons. Messieurs, sur cette pensée. Le terme de nos entretiens est arrivé ; il est arrivé bien lile. Dans quatre mois, nous serons réunis de nouveau. Il me semble que nous nous connaissons assez <léjàpour que j'ose le dire : une courte séparation ne nous aura changés, ni vous, ni moi.

Ces jours de loisir et de recueillement consacrés, avec une scrupuleuse fidélité, à la préparation d'un

enseignement que, cette fois, je connais et choisis d'avance, donneront à mes paroles l'autorité qui leur manquait. Je reviendrai plus sûr de moi, plus jaloux encore de répondre, autant que je saurai le faire, à vos justes exigences, et de rendre ainsi le seul hommage que je puisse rendre à la mémoire respectée du ministre qui avait assez compté sur mon zèle pour m'envoyer ici faire l'épreuve de mes forces, en inaugurant un enseignement nouveau pour moi comme pour vous.

Vous reviendrez aussi, Messieurs, tels que je vous ai connus dès le premier jour, disposés à me tenir compte de la ferme intention que j'ai de bien faire, m'encourageant à la fois par votre intelligent amour pour les belles œuvres que je suis chargé d'expliquer devant vous, et par des sympathies personnelles dont j'ai besoin de vous remercier, car elles ne font pas seulement mon orgueil au moment où je vous parle : j'y puise, et j'avais besoin d'y puiser, ma force pour l'avenir.

DISCOURS D'O UVERTURE Prononcé le 20 novembre 1856.

Messieurs ,

La Renaissance des lettres en Italie, dont je commence avec vous l'histoire, se divise d'elle-même en trois époques dont chacune a son caractère distinct, et compte d'ailleurs tant de chefs-d'œuvre qu'elle mérite d'être étudiée isolément. C'est de la première que je me propose de vous entretenir, et je n'espère pas cette année dépasser la fin du quatorzième siècle.

Môme en resserrant dans ces limites plus étroites l'objet du Cours, ce n'est pas une histoire générale et <îomplète que je prétends vous présenter. Il me semble que le moment n'en est pas encore venu. Au point où nous somn^s, un tel cadre serait trop faste ; j'ignore trop de choses pour me flatter de le

bien remplir, et, pour le remplir d'une façon quelconque, il y faudrait faire entrer déjà beaucoup de détails qui vous rebuteraient peut-être.

Pendant ces premières années, il est plus sage que nous laissions dans Tombre tout ce qui ne tient dans rhistoire des lettres qu'une place médiocre , pour aller, sans détours et sans retards, aux noms illustres, aux grandes œuvres qui nous attendent. Il nous tarde, avant toutes choses, d'apprendre ce qu'il n'est plus permis d'ignorer. J'ajouterai qu'il importait sans doute d'aborder une étude, nouvelle dans cette enceinte, par les côtés qui en laissent le mieux sentir tout le prix et tout le charme.

En réduisant à des traits plus simples les tableaux que j'essaye de placer sous vos yeux, je ne crains pas de leur ôter l'attrait de la variété : il me sera plus facile d'y mettre l'unité , la lumière et la vie. Si nous pouvons ramener l'histoire de chaque époque à l'étude des grands écrivains qui en résument le plus fidèlement l'esprit et qui en constituent la principale originalité , nous en aurons une connaissance moins étendue sans doute, mais plus intime, et qui ne nous aura coûté aucun labeur aride. Car, lorsqu'il s'agît d'un Dante, d'un Shakspeare ou d'un Gœthe, les moindres particularités ont leur intérêt , et nous sommes naturellement avides de savoir tout ce qui peut jeter quelque lumière sur la vie, sur le caractère» sur les œuvres de ces hommes extraordinaires.

Peu à peu , et à mesure que ces grandes figures nous deviendront famiUères, la curiosité s'étendra de

proche en proche à tout ce qui les entoure ; des écrii^ains, pour lesquels je ne tenterais point aujourd'hui de combattre votre indifférence, vous paraîtront, j'en suis certain, dignes d'être étudiés à leur tour, quand vous apercevrez de vous-mêmes les liens par lesquels cette étude se rattache aux études passées; et vous nliésiterez pas à descendre du premier rang au second, lorsqu'il s'agira de grouper, autour des écrivains que vous aurez appris à aimer , leurs maîtres, leurs amis, leurs rivaux et jusqu'à leurs imitateurs. Ainsi nous serons ramenés insensiblement à l'histoire générale ; mais , soutenus alors dans ces recherches par des souvenirs personnels, nous ne craindrons plus que notre ignorance nous y égare ou que notre courage nous y trahisse. Nous en parcourrons les annales avec la sécurité et l'attention curieuse du voyageur, qui tient à revoir lentement, sans rien négliger sur sa route, un pays dont le premier aspect l'avait charmé, et qu'il connaît déjà pour en avoir contemplé en passant les hautes montagnes , les grands fleuves et les monuments historiques les plus célèbres.

L'époque dont nous allons nous occuper ensemble se résume facilement dans trois noms attachés à des œuvres aussi diverses que considérables. Représentants du quatorzième siècle, Dante, Pétrarque et Boccace commenceront cette série de grandes figures que nous continuerons à travers les siècles intermédiaires, et de pays en pays jusqu'aux Schiller, aux Byron et aux Pellico;

Au point de départ, nous n^avions ni Temban^as, ni la liberté de choisir. Dès les premiers pas de la route, Dante nous arrête. Placé sur les limites indécises d'un âge qui finit et d'un âge qui commence, Dante ferme Tantiquité, qui se continue dans Tombre jusqu'à ce fils de Virgile ; il ouvre aux littératures modernes les voies jusque-là frayées à peine, où elles marcheront désormais à pas rapides , héritières et rivales des littératures anciennes.

L'ordre des temps lui assigne la première place : il y a droit peut-être par l'élévation de son génie et la puissante originalité de ses œuvres. Je n'en veux d'abord pour témoignage que la gloire attachée à àon nom. Il serait trop long de rappeler tous les hommages rendus par la seule Italie à sa mémoire , de nommer les commentateurs qui l'ont expliqué, depuis Boccace jusqu'à Foscolo -, les artistes qui se sont inspirés de sa pensée, depuis le vieil Orgagna jusqu'à Michel-Ange, qui se souvint de la Divine Comédie en composant le Jugement dernier^ et à Raphaël, qui n'en a pas oublié l'auteur psûmi les théologiens de sa célèbre Dispute; enfin, les poètes qui ont médité ses exemples, depuis le Tasse, qui ne dédaigne pas de l'imiter, jusqu'à Victor Alfieri, qui le copie de sa main, et Silvio Pellico, qui met sur la scène sa Françoise de Rimini. Ce concert d'admiration a commencé au moment où sa tombe se fermait : les siècles ne l'ont point affaibli. Pétrarque a peut-être perdu quelque chose dans l'estime de la postérité ; Dante n'a pas cessé d'y grandir. Pour les Italiens de notre temps,

la Ditnnc Comédie est encore le livre italien par excellence. Dans un autre pays, c'est manquer de goût que d'en méconnaître les beautés *: en Italie , c'est manquer de patriotisme. Messieurs, les Italiens ont raison; Lamennais a raison de dédier aux Italiens sa traduction de la Divine Comédie : dans notre pensée aussi, il y a là un lien étroit, indissoluble, et nous aurions beaucoup de peine à comprendre que l'on put aimer l'Italie sans admirer Dante , ou admirer Dante sans aimer l'Italie.

La France n'a senti que tard le prix de la Divine Comédie. Le bon Grangier, qui la traduisit en vers sous le règne de Henri lY, ne réussit nullement à fafre partager l'admiration très-sincère et très-profonde qu'elle lui inspirait. On ne la lisait pas autour de Boileau, et je n'ose le regretter, car je ne suis pas assez certain qu'on l'eût bien comprise. Il faut voir avec quelle irrévérence Voltaire parle de ces imagina-tions stupidement extravagantes. Mais Voltaire ne parlait pas autrement de Sophocle et de Shakspeare, qu'il connaissait mieux et auxquels il devait davantage. Rivarol , qui avait tant d'esprit, n'avait guère, ainsi qu'on l'a observé, l'esprit qu'il eût fallu pour traduire un tel poème. Dans ce siècle même, Ginguenéet M. Villemain, qui, les premiers, en ont porté un jugement équitable, semblent craindre encore que ceux qui les écoutent ne les accusent de s'y oublier trop longtemps. Mais, dans ces vingt-cinq dernières années, je ne sais, en vérité, si la France n'a pas été plus jalouse que l'Italie elle-même de la renom-

mée du grand poète. Après les leçons originales de Fauriel, nous avons vu paraître, comme àTenvi, les profondes études d'Ozaiiam, les ingénieuses recherches de M. Delécluze et de M. Ampère. On croirait que chaque traduction qui en est donnée Test tout exprès pour provoquer des traductions nouvelles. Tandis que la dernière, humide encore, attend sous la presse l'heure de paraître, déjà Timprimeur en achève une autre, il en commence une troisième. Et chacune trouvera ses lecteurs. Dante attire à lui les philosophes comme les historiens ; il séduit les artistes comme les poètes. Seul, il a le privilège plus rare de passionner également les hommes de tous les partis : ceux

qui, avec la généreuse ardeur d*Ozanam , se rangent sous l'antique bannière des Guelfes, et ceux qui se proclament, comme M. Mesnard, les héritiers des Gibelins; ceux qui s'attaquent avec une égale amertume aux deux partis, comme Lamennais désabusé, et jusqu'à ceux dont l'indifférence moqueuse, à l'exemple de Ginguené, ne s'est jamais engagée ni avec l'un ni avec l'autre. Il semble que l'œuvre de Dante, dans sa merveilleuse diversité, suffise aux besoins de tous les esprits, de tous les cœurs, et que chacun doive y trouver quelque chose qui réponde à ses plus secrètes aspirations.

M. Ampère va jusqu'à se plaindre que Dante soit à la mode, et il regrette le temps où le poète n'était vanté que par le petit nombre de ceux qui l'avaient lu. Je me féUcite de ne pas pousser aussi loin la délicatesse. Il ne m'en coûte nullement, je vous l'avoue^

d'admirer ce que tout le monde admire ; et si la pa-* resse du plus grand nombre se contente d'admirer sur parole un chef-d'œuvre qu'elle admirerait davantage ;si elle le connaissait par elle-même , c'est encore quelque chose que Dante, mal counu, et ses œuvres, rarement comprises, soient devenus l'objet d'un respect universel. J aurais, pour ma part, mauvaise grâce à désirer qu'il en fût autrement. Le respect qui s'attache au nom de Dante vous amène à mes leçons. C'est pour qu'il soit connu de ceux qui le respectent que je les fais.

Je ne voudrais pas non plus qu'on accusât trop amèremeut la paresse et l'indifférence de la postérité. L'étude de Dante n'est pas une étude facile. Elle n'est pas à la portée de tous les esprits. Il faut quelque chose de plus qu une instruction ordinaire et les heures perdues d'une vie donnée au monde ou aux afiTaires pour lire la Divine Comédie et s'attacher à cette lecture jusqu'au bout. Au seul point de vue de l'art, ce chef-d'œuvre n'est pas de ceux que l'on comprend, que l'on goûte à première vue, comme les chefsd'œuvre harmonieux et simples des Grecs, comme les grands spectacles de la nature. Pour que Ion se rende compte de sa beauté, il est indispensable qu'on l'ait examiné avec soin sous toutes ses faces et dans son ensemble, comme ces gigantesques cathédrales du moyen âge auxquelles il fait quelquefois songer. Il faut que Ton se soit familiarisé avec les soudaines allures d'un génie vigoureux, profond, étrange, dont la pensée mystique se perd souvent dans les nuages

de rabstraction et se couvre trop volontiers des voiler de Tallégorie. D'ailleurs, ce poème n'est pas seulement une œuvre d'art : c'est l'histoire d'un siècle, et d'un siècle de confusion : c'est le résumé d'une philophie, et d'une philosophie qui n'est pas moins compliquée et subtile qu'elle est élevée. C'est donc un monde, à vraiment parler, un monde ténébreux, sans bornes, où l'on hésite à s'engager, où Ton craint de perdre sa route, comme Dante lui-même craignait de s'égarer dans les régions inconnues dont Virgile pourtant rin\dtait à franchir le seuil. On a besoin d'y pénétrer sur les pas d'un guide fidèle qui en ait d'avance sondé les profondeurs et reconnu les sentiers obscurs» Mais est-il nécessaire que je fasse pressentir à ceux qui voudraient m'y suivre les émotions vives et fécondes que promet un tel voyage?

La fin du treizième siècle et les commencements du quatorzième ont leurs monuments, authentiques et leurs historiens originaux; mais il n'est pas de chronique, ni de recueil de pièces, qui les fasse connaître d'une façon aussi complète, aussi frappante que les ouvrages de Dante. Cette poésie, si neuve dans ses fictions, ne s'inspire pourtant que de la vérité ; c'est une peinture idéale, mais exacte, où les temps que Dante a traversés s'offrent à nos yeux dans toute leur conaplexité : avec leurs passions, généreuses jusqu'à la sainteté, brutales jusqu'aux violences les plus sacrilèges ; aVec leurs misères, dont les récits émeuvent encore les âmes les plus indifférentes ; avec je ne sais

quelle naïve et sauvage grandeur, devant laquelle nos générations fatiguées ne peuvent, malgré toutes les préventions de l'incrédulité et de l'orgueil, se défendre d un respect qui se mêle à l'horreur et à la pitié.

Dante nous fera connaître Florence et l'instabilité de ses institutions républicaines, assez fortes pour éveiller, dans cette seconde Athènes, l'activité féconde des esprits ; trop faibles pour contenir les partis que la dé(a.ile exaspère et que le triomphe enivre. Du sein de la ville natale, nous le suivrons où le conduisent les retours de sa destinée et l'ardeur inquiète qui le dévore : tour à tour ambassadeur, que l'on ménage et que l'on trompe ; fugitif, que l'on attire et que l'on ne sait ni retenir ni consoler; promenant par toute ritalie et jusqu'en France sa vie toujours errante, empoisonnée par l'amer souvenir d'une patrie où ses cendres même ne reposeront pas. En portant avec lui des espérances toujours déçues de la cour de Boniface VIII sous la tente de Henri VII, du camp des Guelfes dans celui des Gibelins, nous assisterons à toutes les vicissitudes de cette lamentable querelle du sacerdoce et de l'Empire, qui perdit la liberté italienne et ébranla tout le moyen âge.

Il nous sera permis de détourner les yeux de ces discordes sans cesse apaisées et sans cesse renaissantes. Dante fut mêlé aux agitations politiques ; mais il représente surtout la vie intellectuelle du moyen âge. Le citoyen, quoiqu'il ait gouverné une république, a moins de part, je ne dirai pas seulement dans Ml gloire, mais dans les préoccupations naturelles et

journalières de son esprit, que le théologien et le poëte : ce théologien qui n'ignora rien, au témoignage de Técole elle-même ; ce poëte à qui son siècle et les siècles qui le suivirent n'opposèrent point de rival. S'il a paru dans les conseils et traversé les champs de bataille, c'est dans les écoles, c'est dans le silence du cabinet et sur les cimes solitaires où se réfugiait sa pensée fatiguée des bruits du monde, que Dante a passé les jours de sa vie les moins stériles pour nous et pour lui-même. Échappons-nous donc avec lui de ces assemblées tumultueuses et de ces mêlées fratricides où tant de paroles se sont perdues et où tant de sang a coulé en vain. Les écoles ont aussi leurs luttes ardentes ; les excès de la pensée y ont laissé de scandaleux souvenirs, et l'intolérance des taches de sang. Mais quelle émulation généreuse! Quel zèle pour la vérité, à côté des rivalités jalouses où l'orgueil humain seul a sa part! Quelle patience opiniâtre! Quels efforts de génie ! Quels prodiges d'inspiration ! Et comme on est ému, aujourd'hui encore, lorsqu'on assiste par la pensée à ces discussions solennelles où du choc des opinions qui appartiennent aux individus jaillit la lumière de la vérité, patrimoine éternel de la raison humaine !

Dante nous a nommé la plupart de ses maîtres; nous écouterons leurs leçons, celles de Brunetto Latini à Florence , et celles de Siger de Brabant dans notre rue du Fouare. Brunetto nous apprendra ce que savaient, autour de Dante, les hommes les plus savants de l'Occident, et si c'était un mérite vulgaire seule-

ment de connaître Tantiquité comme il Ta connue, d'aimer Platon et d*aimer Virgile comme il les a aimés. A Bologne, nous entendrons ceux qui commentent les premiers la loi romaine évoquer sans cesse le souvenir de cette unité du monde et de cette justice impériale qui fait naître dans Tesprit de Dante la noble chimère d'une étemelle paix sous une monarchie universelle. A côté et au-dessus de Justinien, qui représente la monarchie et la justice, Dante a placé dans .son Paradis ceux qui furent ses maîtres de prédilection, parce qu'ils fixèrent sa foi incertaine sur le grand problème des attributs de la Providence et des mystérieux desseins de Dieu sur l'homme. Saint Thomas d* Aquin et saint Bonaventure devaient avoir leur place dans un poème où l'on signale si souvent l'influence directe de leurs doctrines. Dante les réunit dans la même sphère lumineuse, et met tour à tour dans la bouche du Franciscain l'éloge de saint Dominique, et dans celle du Dominicain l'éloge de saint François d* Assise. Touchant hommage rendu à deux docteurs, dont les méthodes semblaient opposées et dont les écoles se divisèrent , mais dont le poète savait bien que les œuvres tendaient à la même fin^ et vers lesquels il se sentait entraîné avec une égale confiance , conciliant en lui, pour la théologie comme pour le reste, les tendances, en apparence inconciliables, de âoii époque, et rappelant par quelque trait, dans rimage que nous en offrent son génie et son œuvre, tout ce qui en fait la gloire.

Ainsi, de la place publique et du champ de bataille.

Dante, par l'étude de ses œuvres c(»mme par le récit de sa vie, nous conduit dans les écoles; il nous conduit dans les monastères, dont il a connu ou plutôt rêvé la paix : c'est le mont Cassin dont il regrette l'antique silence, alors que la mémoire de saint Benott et son austère discipline n'étaient pas tombées en déshonneur ; c'est Assise dont il salue avec enthousiastoe* l'apparition lumineuse, et qu'il croit voir briller dans le ciel comme le soleil à l'orient, parce que le nouvel apôtre de la charité évangélique y a trouvé un asile, et la Pauvreté, veuve depuis l'agonie du Calvaire, un amant et un époux. Mais nous aimerons surtout à retrouver Dante parmi les siens, entouré des poètes et des artistes, qui furent avec lui les précurseurs de la Renaissance. Il les a connus et cités presque tous, et Sordello, le troubadour de Mantoue, et Guido Cavalcanti, victime avec lui des discordes ci\âles, et le jeune Cino da Pistoïa, celui qui écrivait des sonnets pour la belle Selvaggia , en expliquant les lois de Justinien. A côté des poètes voici Casella, qui chante à Dante ses vers, flattant ainsi sa passion pour la gloii'e et son amour pour la musique; Oderisi, l'enlumineur; et Giotto, le premier des grands peintres de l'Italie, qui peignit plus d'une fois sous les yeux du poëte, et d'après ses conseils.

Après avoir énuméré les maîtres de Dante et ses contemporains, après avoir indiqué par où il est de son siècle et comment il le représente, il est temps de dire aussi à quels titres son siècle lui appartient, quelle

. DANTE. 6f

place son originalité personnelle lui assigne dans Thistoire, et quelle influence il a exercée à son tour par ses exemples.

Ne soyons pas jaloux de la gloire de Dante jusqu'à prétendre qu'il la doive tout entière et sans aucun partage à son génie. Il n'y a jamais prétendu lui-même. L'auteur de la Divine Comédie sait et proclame qu*il est l'héritier d'une tradition qui remonte haut dans les siècles, et qui n'a jamais été complètement interrompue. Il ne lui en coûte point de sauver de l'oubli les noms des poètes qui parurent avant lui, et de laisser deviner ce qu'il doit à ces ouvriers obscurs qui, en Provence et en Italie, travaillèrent pour sa gloire, comme les Masaccio et les Pérugin travaillèrent pour la gloire de Raphaël. Mais surtout il aime à se faire honneur de maixher sur les traces des grands poètes de l'antiquité, et vous savez avec quelle effusion touchante il s'humilie devant l'ombre de Virgile en s'écriant : ce Tu es mon maître et mon père. De toi seul « j'ai pris le beau style qui fait ma gloire. »

Il était juste, Messieurs, que Dante fit honneur à Virgile de la beauté de son style. Il était juste même qu'au moment de quitter la terre pour visiter le triple royaume des âmes, le poète se souvint d'Énée et de sa descente aux enfers, comme de saint Paul et de son ravissement au troisième ciel. Mais, lorsqu'un simple épisode de Y Enéide se transforme et devient la Divine Comédie , Virgile u'a point fourni à Dante le plan de son poème. Ce ne sont pas les idées de Virgile que Dante exprime. Ce ne sont pas ses dieux qu'il chante.

6î COURS DE littérature; étrangère.

Ce n*est plus sa langue qu'il parle. Nous avons dit de quel monde son poëme est l'image. Vous savez quelle foi rinspire et combien son Paradis ressemble peu à rOlympe d'Homère. La Divine Comédie n'est ni une Odyssée, ni une Enéide : c'est une épopée chrétienne. Une crpyance nouvelle attendait une nouvelle poésie : Dante la lui a donnée digne d'elle et des souvenirs les plus glorieux des âges passés.

On a pu accuser Virgile d'être trop timide dans son ingénieuse et savante imitation d'Homère : Dante s'écarte avec une audace téméraire de tous les préceptes et de tous les exemples. Quel héros lui a semblé digne d'occuper, après Achille et après Énée, les entretiens de l'avenir ! Homère et Virgile ont mis tous leurs soins à disparaître de leurs poèmes : Dante ne craint pas de remplir le sien du récit d'aventures imaginaires qui sont ses propres aventures. D'où vient donc, Messieurs, la noblesse héroïque et le pathétique attendrissant de ce récit, qu'il est impossible d'entendre sans tressaillir et sans pleurer? Ah ! c'est que ce pécheur égaré que Virgile prend dans la forêt sauvage et conduit par la main à travers tous les cercles où les fautes s'expient, ce n'est pas Dante : Dante n'est ici qu'un symbole hardi où se personnifie l'humanité tout entière. Ce ne sont pas les ténèbres matérielles des régions maudites et les aspérités de la route longue et douteuse où le poëte sent défaillir son courage : ce sont les épreuves redoutables de l'âme humaine, ses défaites et ses victoires, ses fautes rachetées par le repentir ; ce sont les vicissitudes d'angoisses et de ravis-

Page 1