DANT
sèment qu'elle traverse pour revenir à la félicité perdue ; c'est ce drame éternel qui nous attache par le spectacle de ses péripéties sans fin , par Tattente de son dénoûment mystérieux. Et désormais, je vous le demande, que nous importe qu'Ulysse revoie la fumée de son palais, et qu'Énée aborde sur les rivages où la vanité des Césars veut qu'il ait régné? Le terme où nous tendons, pleins d'inquiétude et pleins d'espoir, tremblant, non pour les jours d'un héros fabuleux, mais pour nous-mêmes et pour le salut d'une âme immortelle, ce n'est pas Ithaque, ce n'est pas Lavinie, c'est le ciel môme où Dieu nous attend avec le poëte qui nous reconduit à jui.
Dieu est la fin, il est le commencement et le milieu de ce poëme. Partout il est présent dans l'action, comme le Jupiter de Tépopée antique. Mais il était facile à Homère de supprimer l'étroit intervalle qui sépare le ciel de la terre, et de mêler à ses héros des dieux faits à leur image. La majesté des dieux est trop compromise lorsque les hommes sont assez grands pour leur disputer le prix du courage et celui de la vertu. Les hommes, à leur tour, sont trop peu de chose, lorsque, déchus de cette grandeur usurpée, ils ne sont plus, dans la main de dieux impassibles, que des instruments dociles et des victimes résignées. Le merveilleux, qu'adopte la poésie nouvelle, échappe à cette alternative en secouant les erreurs d'une religion imparfaite. Dans l'épopée chrétienne, l'homme est bien petit en face de Dieu ; mais il est Ubre. Dieu est si grand que tous les liens qui l'unissent à l'homme
seraient brisés, sHl n'était possible vraiment d'établir cette union qu'en prêtant à Dieu, comme le faisait la mythologie antique, les faiblesses et les passions de l'humaine nature. Mais l'homme s'élève à Dieu par le désir et l'espérance ; Dieu s'abaisse vers l'homme par la miséricorde. Cependant, Messieurs, lorsque Dante arrive, de sphère en sphère , jusqu'en sa présence, c'est à peine s'il peut exprimer ce qu'il éprouve; ce qu'il a vu, aucune langue ne saurait le raconter dignement. Il n'osera pas, comme Michel-Ange et Raphaël, donner à Dieu une forme sensible et mortelle. On dirait qu'il prévient les scrupules de Boileau, et que sa raison recule devant la pensée de prêter je ne sais quelle apparence convenue et mensongère au Dieu de vérité. Nous ne voyons donc pas le visage de Dieu ; nous n'entendons pas sa voix ; mais sans cesse nous sommes avertis de son approche, sans cesse il est l'objet de notre pensée. D'ailleurs, la théologie chrétienne permet à la poésie toute une hiérarchie céleste que Dante a nommée et peinte avant Milton et Klopstock : ce sont les degrés de l'échelle miraculeuse qui s'élève pour ainsi dire des ténèbres de notre monde à la pure lumière de Tempyrée. Dieu a ses messagers et ses interprètes, visibles pour des yeux mortels, et qui parlent à nos oreilles le langage qu'elles comprennent, bien que ce soient de purs esprits. Vous verrez avec quel éclat Dante a su peindre la légion des anges, et emprunter à la voûte étoilée ses plus splendides images, pour figurer les chœurs des âmes saintes dans les sphères bienheu-
reuses ; comment il fait parler les docteurs et les apôtres rangés au pied du trône ; comment il sait animer parfois jusqu'aux abstractions de l'école, transformées en vivantes allégories. La poésie a-t-elle jamais imaginé un personnage comparable à cette Béatrix, vision touchante et sublime où Dante, unissant aux conceptions les plus hautes de sa raison les sentiments les plus profonds de son cœur, n'a pu mieux faire que de donner à la théologie, qui le ramène dans la voie du salut, les traits de la femme toujours aimée dont le seul regard avait éveillé en lui par l'amour idéal une vie nouvelle , et dont le mélancolique souvenir défendait encore son âme incertaine contre les entraînements des passions vulgaires?
Ajouterai-je maintenant que l'amant de Béatrix, que le poète du Paradis , devait être original dans sa façon d'exprimer ce qu'il imagine et ce qu'il *ent, comme dans sa façon d'imaginer et de sentir? Toutes les ressources déjà connues de l'art d'écrire, il en fait usage et il y ajoute. Né au inilieu du treizième siècle, quoiqu'il devance son temps et soit le disciple de Virgile, un don lui fera défaut, lyais un seul : celui d'observer fidèlement les convenances et de ne jamais retomber trop au-dessous de lui-même. Son amour pour les formes arides du syllogisme trahit le raisonneur qui s'est assis trop souvent sur les bancs de la scolastique. Mais le poète a rapporté de l'école autre chose que des distinctions subtiles. Comme Lucrèce, il sait plier le vers à la concision rigoureuse de la prose philosophique. Bientôt les hautes vérités
qu'il démontre remuent, échauffent son cœur, et donnent à ses paroles une éloquence inconnue. Il est sublime et familier : c'est le divin accent des psaumes dans le langage de la vie commune. Docile à l'inspiration qui l'entraîne, il s'abaisse et il s'élève sans effort.. Tantôt c'est la voix sévère d'un juge inflexible, et le sarcasme ajouté à la menace; puis un sourire éclaire ce visage sombre, et les larmes de la plus douce pitié coulent sous ces paupières rigides. Tantôt ce sont des élans de j oie ineffable qui nous ravissent à nous-mêmes^ puis une tristesse profonde qui fait pénétrer le découragement jusqu'au fond des cœurs. Une sorte d'exaltation sauvage l'emporte, et son énergie dégénère en rudesse ; mais quel charme lorsqu'on découvre dans cette âme austère des trésors de tendresse, des trésors de grâce, et toutes les nuances de la délicatesse la plus raffinée !
La tradition nous apprend que Dante avait entrepris d'écrire en latin son grand poëme : c'est encore un hommage rendu à la mémoire de Virgile. Mais une langue corrompue et appauvrie eût imposé trop d'entraves à sa pensée : Dante se créa une langue comme il avait créé un art. N'exagérons rien ; il n'y a pas si loin de l'italien des Malespina et des Guido à celui de Dante, et ce qui fit précisément la popularité de son œuvre , c'est que, ayant écrit comme tout le monde parlait, il fut aisément compris de tout le monde. Eh l Messieurs, n'est-ce pas le secret des hommes de génie d'exprimer les idées et de parler le langage de tout le monde? Ce que les hommes de génie font par eux-
mêmes, ce n*est rien et c'est tout. La langue des Malespina et des Guido ressemble à la langue de Dante, comme ces fabliaux dont on a tant parlé et le Puits de saint Patrice ressemblent à la Divine Comédie, Il y avait une langue indécise et timide que l'on bégayait en quelque sorte autour de Dante : il ne la transforme pas, mais il est le premier qui la parle et qui la fixe. Il la prend dans les vulgaires conversations des carrefours, et la dégage de l'inextricable confusion des dialectes particuliers pour la donner, une et simple, à l'Italie, qui l'accepte de lui et ne l'aurait pas acceptée d'un autre. Il la prend dans les récits familiers de chroniques naïves et dans les enfantillages des chansons galantes, pour lui donner la mesure de ce qu'elle peut; et rélever, sans toutes les déceptions d'un système, mais par l'exemple d'un chef-d'œuvre impérissable, jusqu'à l'éloquence et la poésie. De ce jour, l'Italie, qui parlait un latin barbare ou qui s'humiliait encore, non-seulement devant le dialecte harmonieux des troubadours provençaux , mais devant la parleure de nos trouvères du Nord, a une langue dont elle est fière et qui devient universelle.
Vous voyez , Messieurs, tout ce qu'a fait Dante, et quel intérêt historique, quel intérêt littéraire s'attache aux œuvres de cet homme, qui a donné le signal de la Renaissance, créé un art et une langue. Vous avez pressenti en même temps qu'un poème, qui peut être considéré comme l'épopée de l'àme humaine et de ses destinées éternelles, présente un intérêt plus élevé.
et que nous n'y devons pas seulement trouver un aliment pour notre ciuiosité et un jeu pour notre imagination. Nous avons demandé la raison de la supériorité de Dante à sa prédilection pour Virgile; nous l'avons demandée aux vives lumières de sa prodigieuse intelligence : demandons-la surtout à la fierté de son cœur, à la délicatesse de sa conscience.
Un des plus vifs attraits que présente l'étude de la littérature italienne, c'est que Ton trouve presque autant de plaisir et de fruit à étudier la vie des écrivains illustres qu'à étudier leurs œuvres. La biographie de Pétrarque est une histoire presque complète du quatorzième siècle, et je ne crains pas de dire qu'il y a plus de poésie dans celle du Tasse que dans la Jérusalem délivrée. La biographie de Dante est plus courte, surtout parce que le temps s'est plu à nous en dérober les éléments. Mais je n'en ai point à vous raconter qui me touche davantage.
La vie de Dante n'est cependant pas sans tache. Dante n'appartient pas seulement à son siècle par ses infortunes, il en a partagé les violences et les contradictions. Mais il reste grand, et il a mérité que la source de l'inspiration ne fût point tarie en son cœur, parce que jamais ses disgrâces les plus amères n'ont pu l'aigrir assez, ni ses plus regrettables erreurs assez l'avilir pour affaiblir en lui le sentiment de la justice.
Heureux ceux qui ont soif de la justice! C'est une grâce que Dieu leur a faite : la solide gloire et les véritables joies sont à ce prix. Mais n'oublioqs point. Messieurs, ce que les stoïciens oubliaient : c'est que la
soif de justice est le tourment de la vie, en même temps qu'elle en fait l'honneur. Que ne doit-il pas soufirir celui qui traverse des temps de désordre, cherchant partout la vérité dans les discours des hommes et réquité dans leurs actions ! Youlût-il détourner ses yeux du déplorable spectacle qui les afflige, il ne peut à ce point sortir du monde et s'élever au-dessus de lui qu'il en oubhe toutes les misères. Mais il n'a pas le droit de s'isoler. S'il déteste le mal, il doit le combattre. Il y sacrifiera donc la paix de sa vie, et cette vie elle-même : est-ce tout , Messieurs , et pensez-vous qu'à ce prix il obtienne la satisfaction de s'absoudre lui-même en condamnant les autres ? Ce ne serait que la satisfaction de son orgueil; elle lui est refusée. En se mêlant à la lutte, il y compromettra sa vertu ; il deviendra insensiblement le complice des fureurs qu'il vouait, en détournant la tête, à Fexécration des siècles. Tel fut le sort de Dante. Son principal malheur ne fut pas de monter l'escalier d'autrui, de manger le pain de sel de l'aumône, et de ne plus voir sa patrie qu'en songe. Ce ne fut pas de sentir que ses efforts pour le bien seraient à jamais stériles. Ce fut de s'avouer qu'il avait failli comme les autres, qu'il avait comme eux changé de drapeau, et tenté, lui qui ne consentira pas à rentrer à Florence par une bassesse, d'y rentrer l'épée à la main comme un factieux. Mais • quelle rougeur lui serait montée au front, s'il avait pu pressentir, lui. Gibelin et défenseur passionné de la monarchie universelle, lui, disciple convaincu et fervent de la théologie orthodoxe, que des hommes dont
les ressentiments aveugles s'attaquent au principe même de l'autorité, le revendiqueraient un jour pour leur complice, et que la Réforme, armée contre le catholicisme des violences de Dante contre la papauté, essayerait de le ranger parmi les précurseurs de Luther? n est aisé maintenant de comprendre pourquoi le visage de Dante était si sombre, et pourquoi la tristesse est un des caractères de sa poésie. Mais, Messieurs, cette tristesse n*est point la tristesse impuissante, amère, lâchement amoureuse d'elle-même, dont s'est inspirée, depuis, une poésie comme à plaisir désenchantée de tout, même du devoir et de l'avenir. Dans une âme puissante et profondément chrétienne, le souvenir des égarements passés n'engendre pas le désespoir : il engendre le repentir. Rien ne marque mieux chez Dante la sincérité et la force de son amour pour la justice que le désir ardent qui le presse d'expier ses fautes. Et, d'abord, pour les expier, il les avoue : de qui saurions-nous, si nous ne le savions de lui-même, qu'il a été infidèle à Béatrix? Puis, s'il descend dans l'Enfer, s'il parcourt le Purgatoire, ce n'est pas uniquement, sachez-le bien, pour y marquer d'infamie des ennemis dont il se venge, c'est pour y reconnaître avec terreur sa propre place parmi les violents et les orgueilleux; c'est pour offrir son front souillé à la main des anges, qui seuls peuvent y effacer le signe du péché ; c'est pour écouter en pleurant les durs reproches dont Béatrix l'accable, et rentrer par l'humiUté et le remords dans la route du Ciel d'où il était sorti. •
DANTE. ii
La justice et la paix, tel fut son rêve; sans relâche, il les avait cherchées, et sa destinée Voulait quil ùe les trouvât ni autour de lui, ni en lui-même. Sa gloire 'CSt de les avoir trop uniquement aimées, pour désespérer jamais d*y atteindre. Dans une immortelle visien, son âme purifiée s'élève au-dessus des épreuves -du Purgatoire jusqu'aux demeures de la sainteté. C'est là qu'enfin il peut saluer avec ivresse Tharmonie doût il avait en vain poursuivi l'ombre et traîné de ville en ville le douloureux pressentiment. Ah ! ne nous plaidons pas trop de l'ingratitude qui lui ferma un jour les portes de Florence, et ne consentit plus à les lui rouvrir. Lorsqu'il eut perdu tout espoir, l'exilé tourna les yeux vers le Ciel, désormais sa seule patrie. Alors il se prit à souhaiter la paix au delà du tombeau ; alors il chercha la justice hors de ce monde, là où chacun trouve le prix de ses œuvres, plus haut encore, au sein de Dieu. Et c'est ainsi que la Divine Comédie est venue enrichir l'héritage des siècles.
Voilà, Messieurs, pourquoi Dante n'est pas seulement un de ces poètes que l'on admire, mais un poëte que l'on respecte et que l'on aime. Voilà pourquoi son ceuvre est de celles qui valent la peine qu'on fasse quelques efforts pour les comprendre, que l'on s'y arrête et qu'on y revienne. Ne lui comptons pas trop les jours et les heures : plus nous vivrons avec lui, plus nous trouverons de charme et de profit dans ce commerce. Peu à peu, son fier génie exercera sur nous son prestige. Peut-être avons-nous assez accordé aux
amusements de la forme, aux caprices frivoles de la fantaisie. Donnons quelcpie trêve à notre esprit .^ Soyons heureux d'écouter avec recueillement un poêle qui a recherché sans doute, comme les autres, la gloire que promettent la nouveauté des fictions et la perfection du style, mais dont le principal objet fut d'élever les âmes et de ranimer en elles, avec le sublime espoir qui le consola lui-même d'un exil sans fin, cet amour de la justice qui fut le tourment de sa vie et la source de ses plus nobles inspirations.