Uiêtoirede la Littérature française, t. I-IV, t844-18C
?. Il est en effet nécessaire de s'oublier complètement soi-même poor ne songer qu*à l'intérêt de son sujet et au devoir qu'on va remplir, lorsqu'on est cçnduit à parler de la société polie en France de Port-Ko)al et de Pascal après M. Cousin et M. Sainte-Beuve, après
à Tendroit précis où M. Demogeot l'avait laissée dans les leçons que vous avez, Messieurs, entre les mains *, c'est-à-dire vers la fin du règne de Louis XIII.
L'histoire de la pensée n'a peut-être jamais offert de moment plus glorieux que les six années marquées dans le souvenir des hommes par la Méthode et les Méditations de Descartes, par le Cid et le Menteur de Corneille, par le séjour de Poussin au Louvre. En fondant l'Académie française, en dictant les premières pages de ses mémoires et de son testament politique, Richelieu semble ouvrir et fermer lui-même une époque rapide et féconde qui porte l'empreinte ineffaçable de son puissant génie.
Je n'oublie point à quel titre cet honneur a pu lui être contesté, et comment, aux yeux des contemporains les plus équitables, le mal fut à peine compensé par le bien dans l'œuvre d'un ministre qui n'a jamais su perdre , même en protégeant les lettres, les habitudes de son caractère impérieux. On dirait que, par l'arrestation de Saint-Cyran, il ait voulu prouver que Descartes n'a pas eu tort de chercher la sécurité dans l'exil. Il trouve que Poussin a l'humeur trop libre. Il accuse Corneille de manquer de suite. La risée publique fait promptement justice de la double défaillance
M. Villema!n,N. Nisard et notre maître M. Haret. Pascal, en particu* lier, semble avoir eu , depuis quarante ans , le privilège d'inspirer à la critique contemporaine ses plus belles pages.
1. Tableau de. la Littérature française au dix-Mfptième siècle avant Comeilie et Destartes, 1 869.
d'uQ grand esprit qui compose VA veugle de Smyme et ne veut pas laisser admirer le Cid,
Poète dépourvu de goût comme de génie, c'est un orateur, c'est un écrivain, lorsqu'il s'agit, non plus d'exprimer à la hâte les conceptions bizarres d*une imagination qui se tourmente, mais d'expliquer ce qu'a veut faire et ce qu'il a fait pour la prospérité de la France. S'il est quelquefois mauvais juge des bons ouvrages, il sait quel en est le prix. S'il s'oublie à traiter en maître jaloux ceux qui sont capables de les (aire, sa magnanimité instinctive lui a cependant appris à ne pas leur marchander l'estime ; et il est le premier qui ait enseigné la dignité des lettres aux gens de lettres eux-mêmes, lui qui sut voir dans une réunion modeste d'écrivains, occupés à se communiquer des travaux obscurs , les éléments d'une institution à laquelle notre pays doit en partie l'unité de sa langue et la seule aristocratie qui soit, aux plus mauvais jours de nos discordes, restée en possession du respect universel : je veux parler de l'aristocratie littéraire. Richelieu ne rehausse pas seulement la condition des écrivains, il tourne insensiblement vers de plus nobles objets l'essor de leur pensée.. A mesure que Tordre, ébranlé depuis la mort de Henri IV, se rétablit, et que la France se relève par la diplomatie et par les armes de l'abaissement où l'avaient fait tomber les stériles intrigues des factions , il s'éveille, à leur insu, dans les plus fermes esprits de ce temps, je ne sais quelle inspiration généreuse et fière qui semble être le trait commun de leurs ouvrages, et qui
montre une fois de plus que le véritable secret pour faire fleurir la poésie et les arts, c'est de rendre à une nation le sentiment de sa force et d'accoutumer ses yeux au spectacle des grandes choses.
Le lendemain de la mort de Richelieu, tout le prestige s'évanouit. En vain l'épée de Condé, celle de Turenne et l'habileté persévérante de Mazarin assurent au dehors l'accomplissement des vastes desseins qu'il avait conçus : dans l'exaltation même du succès, la France croit se sentir amoindrie. Ce fut la destinée étrange de Mazarin de rendre d'éclatants services sans inspirer la reconnaissance, de finir toujours par humiUer ses ennemis sans jamais réussir à se mettre lui-même au-dessus du mépris et sans se défendre du ridicule. Et ce caractère seul de l'homme qui tenait entre ses mains l'autorité suprême, pourrait expliquer non-'seulement la confusion qui se mit dans les affaires, mais les incertitudes et le découragement qui s'emparèrent des esprits. La faveur dont il est permis de s'enorgueillir et les suffrages dont la plus haute ambition se contente ne descendent plus des degrés du trône. On ne sait même pas ramener Poussin de Rome, où, comme Descartes en Hollande et en Suède, il en vint presque à cesser de parler la langue de son pays. On laisse Corneille languir à Rouen dans une solitude, glorieuse encore, mais excessive pour un esprit naïf et subtil en même temps, qui semblait avoir besoin désormais qu'on l'avertit de la supériorité de Polyeucte sur Rodogune^ ou de Tablme qui sépare Pertharite de Nicomède.
Mazarin apportait en France les habitudes de son pays. C'était un Italien, mais un Italien de la déca- <lence. Il avait le goût des tableaux, des statues, des lâtiments ; il connaissait le prix d'un bon manuscrit, d'un livre rare, et c'était pour l'ouvrir libéralement à tout le monde qu'il forma par deux fois sa bibliothèque, la plus riche de l'Europe, après celle des papes ; il a fondé un collège, une académie de peinture, et fait le premier connaître à la France les coûteuses merveilles des pièces à machines , et des tragédies chantées; facile pour les beaux esprits, il promettait volontiers des pensions, môme à quelques-uns de ceux <ionlla verve injurieuse ne l'avait pas épargné. Que lui a-t-il donc manqué pour tenir uue grande place dans l'histoire des lettres? Rien, à ce qu'il semble, si •ce n'est de les estimer davantage et de prendre plus au sérieux la faveur qu'il leur accordait. Richelieu et louis XIV obéissaient à une conviction réfléchie ; dans leur ambition d'élever la France au premier rang des nations, ils comprenaient le rôle que les lettres sont appelées à jouer, ils s'avouaient la nécessité de leur concours et ne se flattaient pas de réussir avant l'heure où la France aurait des chefs-d'œuvre à opposer aux chefs-d'œuvre de l'antiquité classique et de la renaissance italienne. Telle est l'idée élevée qui préside à leur conduite. Mazarin ne porte pas si haut ses tues : sans calcul et sans esprit de suite, il cède à ses penchants, à sa prodigalité naturelle, aux caprices du bon plaisir et de la vanité. Assez occupé ailleurs par îles soucis du gouvernement, sur ce point son ambi-
tion se relâche , il cherche ramusement des heures perdues, regarde lorsqu'il lui plaît, juge finement^ mais du bout des lèvres, et laisse faire.
A-t-il eu tort, et faut-il prendre ces paroles pour im grief, pour un éloge? La question, Messieurs, est délicate, et je n'oserais commencer par la résoudre. Jetons d'abord un coup d'œil sur les vingt années qui séparent Richelieu de Louis XIV, attachons-nous à suivre dans cet intervalle les aventures de la pensée brusquement livrée à elle-même ; il sera temps ensuite de décider si l'épreuve qu'elle a subie lui a été propice ou funeste.
Je n'ai pas, Messieurs, à faire l'histoire de la poésie, et je m'en félicite, car à ce moment du dix-septième siècle, c'est une histoire assez triste. Des critiques ingénieux ont tenté de la remettre en honneur, et je veux bien qu'ils n'aient pas tout, à fait perdu leurs peines, puisqu'ils ont tiré de recueils tombés dans l'oubli assez de vers heureux pour sembler prendre avec une ombre de raison contre les arrêts d'un satirique inexorable (ce sont leurs termes), le parti de ses victimes innocentes. Malheureusement il est trop certain qu'il faut aller du Menteur (1642) jusqu'à VÉcole des femmes (1662), dePolyeucte (1640) jusqu'à Andromaque (1667), si Ton veut trouver un ouvrage en vers assez parfait pour nous faire illusîoa sur le déclin rapide dont la suite même des tragédies de Corneille porte le signe manifeste. Entre Rodogune (1646) et Nicomède (1652), la nouveauté la plus con-
sidérable de ce temps est dans les derniers ouvrages de Rotrou, les seuls, parmi tous les siens, qui n'aient pas péri, les seuls où ce loyal émule de Corneille, fier désormais de ne plus marcher que sur ses traces, paraisse avoir senti la nécessité de régler Timagination trop prompte dont sa jeunesse avait pris Timpatience pour Theureuse fécondité du génie. Mais une mort dont les circonstances héroïques n'ont pas fait moins que les beautés de Saint-Genest et de Wenceslas pour la mémoire de Rotrou, l'arrête soudain au seuil de la carrière nouvelle oii il venait d'entrer (1650), et presque aussitôt (1653) Corneille se lassait et des habitudes de la scène et des vanités du monde. Tandis qu'il achève de traduire Y Imitation de Jésus- Christ^ le succès du Cid est presque effacé par les applaudissements grossiers que la foule prodigue à des drames espagnols lourdement traduits par Thomas Corneille et ajix premières tragédies de Quinault, faibles essais qui n'annonçaient même pas encore VAstraie.
Qu'étaient-ce que les scandales du théâtre à côté de cette démence étrange qui poussait à l'envi des poètes désavoués par la muse à se disputer les lauriers de la poésie héroïque ? D'où va surgir le nouvel Homère ? D'une ruelle de précieuses, ou de l'oratoire d'un évoque ou d'un cabaret? Que n'augure-t*on point de celui-ci qui traîne une épée, ou de cet autre dont les descendants d'Achille ont d'avance payé les vers? Les ressources de la fable et de l'histoire suffisent à peine à cette pédantesque émulation, qui ne craint de corn-
promettre ni le texte des Écritures ni les plus grands noms de l'ancienne France. Quatre années séparent le Saint-Louis (1651-53) de la Pucelle (1656); dans l'intervalle, il a paru un Moïse , un Saint-Paul^ un C/ovw, un Alaric. Et la France, qui songe sérieusement à faire un choix, ne mettra pas moins de dix années à revenir d'une illusion qui ne semblait plus possible un quart de siècle après la mort de Malherbe.
Où donc était le dieu moqueur et sensé qui tirait Toreille du poëte des Bucoliques pour qu'il revînt à ses pipeaux, et avertissait Horace de ne pas livrer son frêle esquif aux périls d'une mer trop vaste? Saint- Amand était plus heureux lorsqu'il chantait la solitude, et les beaux esprits de la Fronde se compromettaient davantage en opposant les onze mille vers de V Alaric aux vingt-six chants du Clovis^ qu'en pesant dans leur balance légère le sonnet à Uranie et celui de Job. Que ne s'en tenaient-ils à la piquante naïveté de Voiture, à la verve plaisante de Sarasin, à ces bagatelles de Benserade qui rappelaient à Mazarin les essais de sa galante jeunesse, ou môme à ces fabliaux effrontés que La Fontaine allait reprendre de Boccace, pour plaire à Fouquet et amuser les loisirs de la petite cour de Vaux? Mais les fumées de l'ambition étourdissent aisément les têtes frivoles, et les poètes allaient au hasard mêlant les tons, présumant tout de leur génie, chantant pour chanter, sans tenir compte ni des difficultés de l'art ni des droits de la vérité, jusqu'au jour où retentit dans les Précieuses ridicules l'éclat de rire d'un homme qui s'inspirait de la na-
ture, et où la raison indignée arma Boileau du fouet de Juvénal. Ces noms, Messieurs, nous avertissent que nous touchons aux limites de notre sujet; ils nous aideront à les bien marquer. Les meilleurs ouvrages de Corneille appartenaient au règne de Louis XIII; ceux de Molière et de Boileau, les fables de La Fontaine et les tragédies de Racine ne paraîtront qu'après la mort de Mazarin , après la disgrâce de Fouquet, lorsque Louis XIV aura pris en main les rênes du gouvernement, et, dans tout l'éclat de sa jeune gloire, ouvert un règne dont l'aurore fut si pure et saluée par tant d'espérances.
L'auteur de la Pucelle avait des amis qui se vantaient (après coup, je les en soupçonne), de l'avoir engagé en temps utile à ne point faire de vers :
W se tue à rimer, que n'écrit-il en prose?
Par ce côté, l'estimable Chapelain représente assez bien son temps, où la prose, à plus d'un titre, valait mieux que les vers : elle a laissé plus d'œuvres durables ; et celles même qui n'ont pas duré , loin d'accuser la décadence, contenaient encore des promesses qu'un avenir prochain devait tenir,
L'Académie se montrait fidèle à l'esprit de sa première institution. Sous ses auspices, Yaugelas faisait modestement pour la grammaire ce que Descartes avait fait pour la philosophie : il lui fournissait une méthode, simple et claire, fondée sur l'usage et sur le sens commun, par laquelle il a contribué plus que
personne à donner à la langue, encore incertaine, des formes constantes. La docte assemblée songeait aussi à exposer les règles de Téloquence dont, au surplus, elle s'accordait à reconnaître les modèles dans les célèbres traductions de Perrot d'Ablancourt et dans les traités où Balzac s'étudiait à se surpasser luimême avant de mourir. Bossuet ne se défendait point d'avoir trouvé chez Balzac, malgré ses défauts, la propriété des termes, de « belles locutions, » des a phrases très-nobles, » et chez d'Ablancourt, dans son Tacite par exemple, qu'il a nommé expressément, des exemples du style « sublime et grand » qui c< doit être celui de la chaire, y* Cet écrivain ne se recommandait pas seulement par Télégance de la diction et la plénitude du nombre oratoire : il avait débarrassé (le mot est de Vaugelas), la période française, encore un peu lourdement chargée, même sous la plume de Descartes ; il savait être court, « ferme et résolu, dégagé et naturel. » Pour écrire excellemment l'histoire, il ne lui manquait, au témoignage de Chapelain, que de la savoir. Du côté de la rhétorique, on n'avait plus rien à gagner, et, pour atteindre à l'éloquence elle-même, la seule chose qui fit tort aux académiciens, vers les dernières années de Balzac, c'est qu'ils étaient préoccupés trop exclusivement de la beauté de leur langage et faisaient un peu moins d'honneur à la pensée qu'à la parole. Le mal n'était pas sans remède, mais il était profond ; car les plus sensés, ceux qui, à certaines heures, comme Patru, condamnaient le plus hautement l'affectation et la contrainte, Pellis-
son lui-même qui venait d'écrire avec une agréable simplicité Thistoire de TÂcadémie, se guindaient et ne savaient plus parler humainement dès qu'il était <Iuestion de lui adresser un remerctment ou de faire un compliment en son nom.
L'emphase régnait à TAcadémie et au Palais ; à la cour, ou plutôt à la ville et dans les salons (car c'est à peine s'il y avait une cour du temps de Mazarin), on se piquait d'enjouement et de bel esprit. La critique semble avoir dit. Messieurs, depuis quelques années, tout le bien et tout le mal qu'on pouvait dire des précieuses. Deux points ont paru ressortir de la dis- <^ussion avec une égale évidence.
Le premier, c'est que les précieuses ont exercé sur la littérature du dix-septième siècle une influence longtemps sensible et véritablement salutaire. Il suffirait à leur honneur d'avoir banni peu à peu des entretiens comme des mœurs la cynique grossièreté du siècle précédent, mis à la mode la politesse des manières, la délicatesse des sentiments et toutes les grâces de l'expression. Les précieuses aimaient les fêtes élégantes, les surprises, les aimables caprices d'une imagination excitée par le désir de plaire, une gaieté décente et cette fine raillerie qui sait piquer au vif sans faire saigner la blessure. Mais les amusements frivoles, les billets galants, les petits vers n'étaient pas l'unique souci de leur pensée, et la Guirlande 4e Julie ^ les lettres même de Voiture ou un jugement équivoque sur la tragédie de Polyeucte^ ne donnent pas la mesure de leur goût ni les limites de leur es-
prit. Les amis de madame de Rambouillet se trompaient sans doute comme les autres : il n'est que juste de reconnaître qu'ils avaient ce malheur plus rarement. La grandeur des sentiments, la solidité des pensées, la justesse d'un style sensé et naïf ne les touchaient pas moins qu'un ingénieux badinage. On en voit la preuve dans les ouvrages qu'ils ont aimés^ dans quelques-uns de ceux qu'ils écrivirent euxmêmes. Madame de Sévigné ne s'offensait point d'avoir été comptée parmi les précieuses, ni madame de La Fayette, ni madame de Maintenon ; Fléchier leur devait beaucoup, Corneille et Racine leur doivent aussi quelque chose ; les portraits que les familiers de mademoiselle de Montpensier faisaient, à sa prière et à son exemple, d'abord d'eux-mêmes et puis des autres^ frayaient de loin la route à La Bruyère ; du salon de madame de Sablé sortit, déjà prisé pour ce qu'il valait, un des modèles de notre langue, les Maximes de La Rochefoucauld.
La nature même des choses indique le péril auquel cette société brillante ne devait pas échapper. La délicatesse dont on se pique touche de trop près à l'affectation. En vain faisait-on cas sincèrement du naturel : comment pourrait-on longtemps rester tout à fait naturel et simple lorsqu'on est obsédé par le souci de ne point parler comme tout le monde? Ce défaut, qui n'était d'abord que l'excès d'une qualité essentielle et originale, se faisait déjà sentir, quoi qu'on ait pu dire, chez Yincomparable Arthénice et chez la belle Julie; aucun de ceux qui briguaient
leur suffrage n'en fut exempt : ua Montausier, pliant à ces fades subtilités la rudesse et le tour brusque de son humeur, montrait assez qu'il ne suffisait plus de détester Voiture pour ne pas chercher quelquefois à lui ressembler.
a Les plus excellentes choses , déclare Molière à ce propos, sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés. » Or, jamais rien ne fut imité avec plus de maladresse que Tair galant des premières précieuses. Déjà, dans une société moins relevée, mais où les gens d'esprit donnaient encore le ton, que Sarasin et Pellisson se chargeaient de divertir et dont mademoiselle de Scudéry était l'oracle, on avait fait un pas de plus vers ces raffinements puérils et ce galimatias alambiqué dont s'amusa la fin du siècle. La Journée des madrigaux (20 décembre 1653), dont on regrette de voir Pellisson dresser, môme en riant, le procès-verbal authentique, et la Carte du Tendre^ insérée dans le premier volume delà Clélie (1654), marquent le moment où V air précieux^ comme dit l'un des personnages de la comédie, allait, après avoir infesté Paris, se répandre dans les provinces. De toutes parts, la bourgeoisie eut ses alcôves, ses ruelles, des réunions où l'on entrait sans avoir fait peser ses titres, où l'affectation , que l'esprit ne rachetait plus , passa les bornes. Molière, après Saint-Évremond et l'abbé de Pure, n'eut qu'à choisir dans cette foule grotesque les singes qu'il voulait berner (1639). Les railleries du poëte ne désignent pas les véritables précieuses, qui avaient le droit et
qui eurent l'esprit de le prendre pour un vengeur plutôt que pour un ennemi. Il n'a pas été difficile de mettre madame de Rambouillet hors de cause, et peut-être y a-t-il d'assez bonnes raisons pour faire à mademoiselle de Scudéry le même honneur. Molière n'a donc voulu livrer aux risées du parterre que de très-méchantes copies de l'une et de l'autre. Mais les plus méchantes copies ne font très-souvent que trahir, en les exagéi'ant , les défauts de l'original : les précieuses avaient eu les leurs ; il était temps d'arrêter par un éclat la contagion de l'exemple.
On écrivait peu à l'hôtel de Rambouillet, et ce n'était point pour le public. Voiture , que toute la France admirait, ne fut imprimé qu'après sa mort : c'est là un des secrets de sa renommée. Les habitués du samedi étaient plus féconds et plus pressés de se faire lire. De là ce déluge de poésies de circonstance dont un si petit nombre méritaient de vivre plus d'un jour, et ces romans solennels dont les dix tomes et les trente livres ne parvenaient point à satisfaire une curiosité qui nous étonne aujourd'hui. Ces romans ont, vous le savez, leurs mérites, et nous pourrions en ce genre nous reprocher d'avoir aimé avec passion des ouvrages qui ne valaient ni la Cléopâtre ni la délie ^ bien qu'ils fussent peut-être un peu moins longs. De ceux-ci du moins on a pu extraire des portraits finement tracés, des entretiens ingénieux et délicats, des allusions transparentes qui laissent voir sous un jour nouveau la société qui en a fait ses délices après en avoir fourni le sujet. Les person-
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nages du roman sont ceux de l'histoire contemporaÎDc. C'est là le principal intérêt, et, dans un autre sens, le vice essentiel des plus célèbres ouvrages de mademoiselle de Scudéry. Ceux qui les ont lus dans leur nouveauté avouaient déjà que, du côté de TinventioD, ils laissaient à désirer. Ce sont à peine des fictions, mais une suite de tableaux où le peintre n'a prétendu rehausser le mérite de la ressemblance qu'en les éclairant d'un reflet de cette beauté supérieure que l'imagination conçoit et que les yeux n'ont point vue. Mademoiselle de Scudéry ne s'est-elle point méprise sur la réalité qu'elle imite et sur l'idéal dont elle s'inspire? Les volumes du Cyrus se succèdent presque aux mêmes intervalles que les péripéties de la Fronde (1649-S3). Ils furent adressés aux chefs du parti qui allait être vaincu avec une persévérance dont M. Cousin a justement fait honneur à la noble femme qui les a composés et au frère, plein de vanité sans doute, mais loyal et généreux, qui en signait pour elle les dédicaces. Depuis le commencement de la lutte jusqu'au lendemain de la défaite, le frère et la sœur n'ont pas cessé de porter aux nues le prince de Condé et la duchesse de Longueville, Tadorable Mandane et le grand Cyrus. J'honore la fidélité de cette affection que l'excès des disgrâces n'a pas affaiblie, et je regrette la constance d'une admiration que l'éclat des fautes aurait pu décourager. Nous retrouvons là, Messieurs, avec un signe des temps, le caractère le plus ordinaire du genre romanesque. L'idéal qu'il a coutume de poursuivre est vague; il
est chimérique plutôt qu'élevé ; il passionne les âmes pour des vertus imaginaires qui dispensent d'obéir à la loi commune et de remplir les devoirs réels ; il surprend la pitié et le respect pour des héros auxquels il est permis de n'être pas d'honnêtes gens. Ainsi la distinction du bien et du mal s'obscurcit ; une fausse gloire s'attache à tout ce qui n'est pas ordinaire, à la témérité, à l'ingratitude, au scandale des attachements que la raison désapprouve et des trahisons que le bon sens vulgaire n'aurait pas prévues. MademoiseUe de Scudéry ne sut pas se défendre de cette espèce d'ivresse qui montait alors au cerveau des plus sages ; et, tandis que les folies criminelles de paladins surannés menaçaient de couvrir la France de ruines, de sang et de honte , elle les excusait, sans le vouloir, à sa manière, en faisant reprendre au sérieux, si longtemps après le Roland furieux et Don Quichotte^ les maximes spécieuses de cette galanterie chevaleresque qui divinise toute action faite au péril de la vie et pour mériter les doux regards de la plus belle. Le désenchantement vint un peu tard, mais il fut rapide. Les romans héroïques passèrent de mode avec les folles équipées.' La Calprenède n'eut pas le courage d'achever son Pharamond, Mademoiselle de Scudéry fut assez sage pour ne plus écrire que des Conversations morales au moment où les héroïnes de la Fronde édifiaient le monde par leurs pénitences, où les vaincus de la veiQe se consolaient en calomniant la nature humaine et mêlaient, dans leurs mémoires, à l'aveu de quelques-unes de leurs fautes, la
difficile apologie du reste de leur conduite. C'est ainsi que le roman devait finir et le Cyrus laisser la place à des livres plus durables, que le génie a marqués de son empreinte, et où Tamère expérience de la vie a laissé de graves et tristes leçons.
Avant ces brusques retours et sans dépasser le temps où nous sommes, une réaction s'était déjà prononcée confusément, mais avec force, au nom du bon sens, du naturel, de la simplicité de l'expression, n n'est pas difficile d'en ressaisir la trace dans les variations du langage. Lorsqu'on ouvre certains livres de cette époque, et des meilleurs, V Histoire de Mézeray, par exemple (1643-50), il semble qu'on ait affaire à des écrivains plus anciens que Balzac et Voiture. C'est une façon d'écrire plus étudiée, moins populaire, qui garde volontiers ce qu'elle peut de la naïveté d'Amyot, des braves^ façons de parler chères à Montaigne, de ces grâces négligées dont La Fontaine a retrouvé le charme et que La Bruyère et Fénelon se prendront à regretter. Mais cette ingénuité ne va pas sans un mélange de rudesse ; la phrase est embarrassée; le tour vague, indécis, pénible; le vocabulaire incertain, mêlé de locutions suspectes, tombées en désuétude ou empruntées au dialecte d'une province, parfois toutes latines, et qui rappeUent trop l'école, plus souvent vulgaires et recueillies sans choix dans les carrefours. Plusieurs écrivent ainsi sans y songer, par habitude, par nonchalance ; quelques-uns s'y obstineraient au besoin de parti pris : leur humeur indépendante se révolte contre les exigences de la règle
étroite ; ils ne veulent point subir cette nouvelle tyrannie qui s'exerce sur les syllabes; par éloignement pour Temphase, ils se font un point d'honneur de ne reculer jamais devant le mot propre, et le secret besoin de rompre en visière à la pruderie double le plaisir qu'ils trouvent naturellement aux gaillardises du temps passé, à ces railleries à la vieille gauloise^ comme les a appelées Sorel, qui s'y connaissait.
La contradiction est dans l'air, et le doute s'insinue partout. En grammaire, il s'attaque à Vaugelas ; en philosophie, il retourne à Montaigne ; en politique, à Machiavel ; en morale et même en métaphysique, à Épicure. On doute de tout et l'on fait de tout raillerie; il y a dans chaque camp des moqueurs sans pitié et sans vergogne. Les plus nombreux étaient ceux qui couvraient Mazarin de boue ; d'autres, comme Naudé et Cyrano de Bergerac, usaient de représailles contre les frondeurs ; Gui Patin s'en prenait, dans ses boutades chagrines, à tout le monde. Tallcmantdes Réaux prêtait dans l'ombre une oreille avide aux commérages, qu'il accueillait sans trop de scrupule dès que lamaUce y trouvait son compte, et auxquels sa vive façon de peindre excellait à donner les couleurs de la vérité. Par un côté qu'il ne faut jamais perdre de vue, ces temps étranges où débordent à l'envi le rire et le ridicule avaient trouvé leur vivante image dans ce misérable cul-de-jatte qui avait presque perdu la forme humaine, et dont l'existence, vouée à des douleurs sans nom, ne fut jusqu'au bout qu'un long accès de joie fiévreuse et bouffonne.
Après ScarroD, Messieurs, et au-dessous de V Enéide travestie, nous ne pouvons plus descendre. N'avons- Dous pas d'ailleurs épuisé toute la série des contrastes? Il en reste un dernier, le plus grand de tous. Du sein du chaos jaillit la lumière. Au plus épais de cette mêlée où le sublime et le trivial, le précieux et le burlesque se heurtaient à l'aventure, et où Ton put croire UD instant que c'en était fait de la langue et du génie delà France, parut tout à coup un livre où le génie qui s'égarait se sentit pour la première fois en pleine possession de lui-même, où la langue atteignit véritablement à la perfection , et qui venait prendre dans l'histoire de l'éloquence la place glorieuse que le Cid tenait déjà dans l'histoire de la poésie.
Nous sonunes donc arrivés enfin à Pascal. Ne me reprocherez-vous pas. Messieurs, de vous avoir trop souvent arrêtés aux détours de notre chemin? Mais combien la renommée de Pascal n'est-elle pas intéressée à ce que l'on ne perde jamais de vue la date précise de son œuvre! Vers le commencement de l'année 1656, les églises de Paris n'avaient encore entendu ni fiourdaloue, qui touchait à Tâge de la prêtrise, ni Bossuet, qui prêchait à Metz. Au théâtre, on étudiait le Timocrate de Thomas Corneille, dont les quatre-vingts représentations (nombre inouï au dixseptième siècle) lassèrent les comédiens avant le public. Dans les salons, on s'entretenait du recueil des œuvres de Sarasin, dont Ménage avait demandé à l'amitié complaisante de Pellisson la trop pompeuse apologie , des douze premiers chants de la Pucelle so-
lennellement livrés à Timprimeur, des premières parties de la Clélie , dont Fauteur faisait trop attendre « la suite et la conclusion. » A Port-Royal même, le plus célèbre des pénitents, Antoine Le Maître, jetant après vingt années un dernier regard sur la gloire mondaine qu'il avait répudiée avec tant d'éclat , se préparait à publier ses plaidoyers, monument curieux de cette éloquence dont la véritable éloquence n'avait pas encore eu le temps d'apprendre à se moquer. Qui eût pensé , Messieurs , que les admirateurs de la Pucelle et les belles lectrices de Clélie se passionneraient, dès le premier jour, ^ouv de petites lettres toutes remplies par une aride querelle sur la grâce suffisante, la grâce efficace et le pouvoir prochain, avant même qu'il y fût question des casuistes et de la morale relâchée?
Par un côté, du reste, les Provinciales sont bien de leur temps. Sous forme de lettres, c'étaient encore des pamphlets, signés d'un nom inconnu, imprimés dans l'ombre, lus d'autant plus qu'on n'aurait pas dû les lire, où l'on tournait contre les équivoques de nouveaux sophistes l'ai'me même dont les frondeurs avaient abusé, la raillerie. Ce fut là pour quelques-uns des amis de Pascal, ceux qui avaient l'esprit de douceur et de charité, un cas de conscience, et, pour ses adversaires, une occasion de crier au sacrilège. Mais l'écrivain qui a le mieux connu, à cette époque, tout le pouvoir de la raillerie est aussi presque le seul qui se soit imposé l'obligation d'en régler l'usage. Par son exemple, on peut apprendre à se jouer de la vanité
des hommes, à confondre par la moquerie les opinions extravagantes^ sans rien donner à un coupable esprit de bouffonnerie^ d'envie et de haine, à concilier l'ironie avec les bienséances et à ne la mettre qu'au service de la vérité.
Parler selon la vérité, rejeter les ornements qui lui sont inutiles et les fausses beautés qui la déparent, 'écrire , sans un puéril souci de la forme, sous Tinspiralion de Dieu même, etuniquement en vue du salut, telle était la doctrine littéraire que Pascal avait trouvée chez les disciples de Saint-Cyran. Mais ce dédain de la forme , par une conséquence nécessaire , avait tourné au préjudice de la pensée. Port-Royal s'était exposé à confondre avec la vanité du bel esprit cette patiente recherche de l'expression, qui n'est, à le bien ■ prendre, que l'effort incessant de la pensée pour atteindre à une possession plus certaine de la vérité, et il aurait fini par ignorer que la perfection de l'art d'é- •crire, mesure sensible du progrès intérieur de l'esprit, est appelée aussi à devenir l'instrument le plus efficace de la conversion des âmes. Dans la prédication et dans la controverse, comme dans l'interprétation de l'Écriture et des Pères, les Singlin, les Saci, Arnaud lui-même et le futur auteur des Essais de morale ^ Nicole, avaient presque entièrement purgé leur style des brillants défauts que la mode encourageait encore ; la sincérité de leur conviction , la suite et la gravité de leurs pensées, leur désir manifeste de persuader plutôt que d'être admirés et applaudis, faisaient l'autorité de leur parole et lui donnaient
même une certaine grandeur. Mais elle était diffuse et monotone ; leurs longues phrases manquaient de nerf, d'éclat, et même de cette rigueur parfaite où l'on ne parvient qu'à force de sobriété et de précision.
Aucun de ces défauts n'a laissé de traces dans les écrits de Pascal. Il garde en changeant de sujet ce besoin de parfaite exactitude qui est le fond de la méthode des géomètres. Malgré l'impétueux élan qui l'emporte, il se contient, il résiste , il prend le temps d'être plus court et ne s'arrête qu'après avoir donné à ce qu'il dit là brièveté d'une formule et toute la clarté de l'évidence. Rien de trop^ c'était sa maxime, et rien de manque. Il échappe à la sécheresse, grâce à la fécondité naturelle d'une imagination qui tantôt donne au dialogue le mouvement et la vie, et tantôt» par de saisissantes peintures, met sous les yeux ce que les formes abstraites du raisonnement auraient eu plus de peine à faire comprendre. Prouver et peindre» pour parler comme Fénelon, ce n'était encore que la moitié de l'éloquence : à la façon des grands orateurs, Pascal fut éloquent, surtout parce que sa parole fut animée de toute l'ardeur d'une passion généreuse. Et quel homme a jamais été dévoré par une soif plus vive de vérité et de justice? L'erreur l'inquiète et la mauvaise foi l'irrite; le spectacle de l'innocence persécutée ou de la vérité compromise soulève au fond de son cœur une compassion mêlée de colère ; il s'exalte dans une querelle où il est à ses yeux certain que ses adversaires, par aveuglement ou par calcul» pervertissent l'esprit de l'Évangile. C'est pourquoi il
passe, avec une souplesse que Ton ne connaissait plus depuis Platon, des charmantes scènes de comédie où perce encore la malice de Thomme de parti à cette véhémence entraînante et à ces mouvements pathétiques dont le cours des années n'a pas affaibli Faction sur les cœurs honnêtes.
La lutte, ou du moins la lutte ouverte, est suspendue pour Pascal le lendemain des Provinciales. Mais dans la retraite où il s'enferme pour se soustraire aux périls de la renommée, et pour se livrer sans partage à la seule recherche qui offre désormais à sa prodigieuse intelligence un digne emploi, dans cette vie nouvelle de recueillement et de prière, la passion, loin de s'éteindre, devient plus ardente et plus profonde. Excité par un désir unique , insatiable , il voudrait percer les redoutables ténèbres dont la Providence a enveloppé ses desseins sur nous; il interroge la tradition ; il demande à la foi et à la grâce la réponse que la sagesse humaine ne peut lui donner ; il la demande, non pour satisfaire une orgueilleuse curiosité, mais pour rassurer une âme suspendue dans le doute comme dans les espaces silencieux de l'abîme, et qui ne peut plus séparer de la certitude sa paix et sa joie. De là ses inquiétudes et ses terreurs, car la doctrine sévère où il s'est réfugié exagère encore l'infirmité de notre nature, et ne promet pas la grâce même à ceux dont les péchés sont pardonnes. De là ces brusques mouvements de surprise, de pitié et d'indignation contre les aveugles qui jie cherchent pas avec lui en gémissant^ et cette dédaigneuse indifférence pour les
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biens périssables et la fausse science, vaine récompense poursuivie par des âmes vaines. De là ces transports de mystique tendresse qui le jettent, humilié et suppliant, au pied de la croix, d'où il voit descendre sa dernière et seule espérance avec la goutte de sang que Jésus a versée pour lui.
Efforts sublimes, mais téméraires! L'ardeur fiévreuse qui enflammait sa pensée achevait d'user son corps. La mort le prit avant qu'il eût seulement arrêté le plan d'un livre où il s'était flatté de donner aux autres le secret qu'il cherchait encore, celui d'abêtir la raison, afin de croire avec la simpUcité d'un enfant. Le livre ne fut pas achevé; pouvait-il l'être? ou, si Pascal avait réussi à fermer le cercle de sa démonstration , son Apologie de la religion chrétienne nous aurait-elle touchés autant que ces Pensées rapides d'où il n'a pas eu le temps d'effacer la trace de ses incertitudes et l'involontaire aveu de ses souffrances? Pascal a reçu de la passion et de la souffrance le don d'émouvoir. L'accent qu'elles ont laissé à sa parole pénètre ceux qui auraient osé rejeter sa doctrine ; peu à peu il leur communique le tourment de l'infini qui l'a possédé ; par instants, il les arrache à euxmêmes; il les fait rougir d'oublier la condition de leur avenir, et d'enfermer leur misérable ambition dans les étroites limites de cette journée qui leur échappe et les fuit « d'une fuite éternelle. »
Ces sentiments élevés, source commune de l'éloquence et de la sainteté , n'.étaient point , vous le savez, Messieurs, le privilège de ce petit nombre
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d'hommes rares que la persécution allait chercher jusque dans les pieuses solitudes de Port-Royal. Vers le moment où s'écrivaient les Provinciales, Lesueur, dont la vie fut courte comme celle de Pascal, et que les mêmes ardeurs avaient consumé, venait de s'éteindre, laissant sur les murs d'un cloître sa Vie de saint Bruno ^ où respire avec une candeur si touchante le plus pur esprit de la poésie chrétienne; Vincent de Paul, qui passa en faisant le bien, s'apprêtait à couronner son œuvre de charité , en ouvrant aux vieillards infirmes l'asile que lui devaient déjà les enfants abandonnés par leurs mères ; Bossuet commençait à faire entendre, loin de la cour, une voix destinée à être, pendant un demi-siècle, l'oracle de la chaire évangélique.
Bossuet prêchait depuis dix ans quand Pascal mourut (19 août 1662) ; presque tous ses Panégyriques et plusieurs de ses meilleurs sermons ne sont pas moins anciens que les Provinciales ou que les Pensées. Pendant les quatre premières années, le jeune prêtre était resté enfermé à Metz, sans chercher Téclat ; il vivait dans la retraite, partageant ses jours et ses nuits entre les devoirs du ministère dont il faisait un laborieux apprentissage et les fortes études qui expliquent sa précoce maturité. Jusque-là il avait, nous déclaret-0, peu lu de livres français : les latins et les grecs lui avaient servi davantage; mais chaque jour plus indifférent pour les modèles de l'éloquence profane, il tirait de l'Écriture sainte le sujet ordinaire de ses méditations ; il apprenait de saint Chrysostome et de
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saint Augustin l'art d'expliquer au peuple les vérités de rÉvangile. Déjà il était pleinement entré dans sa voi6) et, en préchant sur Jésus-Christ comme objet de scandale ou en célébrant les vertus de saint Bernard, il avait laissé deviner tout ce qu'il était permis d'attendre de son incomparable génie oratoire, lorsqu'il revint à Paris, pour la première fois, à ce qu'il semble, et par une rencontre que son fidèle et très-savant bio* graphe, M. Floquet, n'a pas négligé de mettre en lumière S âu milieu même de la publication des Petites Lettres. Il les lut, fit certainement sur le fond «beaucoup de réserves, mais sentit plus vivement que personne (on le croira sans peine) ce qu'il y avait de force et de véhémence dans quelques -unes j ce qu'il y avait dans toutes d extrême délicatesse^ et ce qu'il n'hésitait point à nommer encore, dans sa vieillesse, les grâces des Provinciales.
Dans de tels esprits, une impression vive est toujours féconde. Faisons, Messieurs, la part des années ; faisons celles d'un séjour plus fréquent et bientôt presque ordinaire à Paris ; je tiens aussi à me souvenir de la lecture récente des Provinciales^ lorsque je compare aux sermons prêches à Metz (1 652-1 6S6) les premiers sermons prêches à Paris par Bossuet (1657-
1. Nous aTons tenu à invoquer publiquement, dès le premier jour, le témoignage d'un écrivain dont le nom ne se sépare plus du sou- Tcnir de Bossuet. Mais nous avons dû nous réserver de dire d'unemanière plus explicite et plus précise tout ce que nous avons emprunté à ces excellentes Études sur la Vie de Bossuet, dont la suite est attendue par nous et par tant d'autres avec une véritable impatieoce. •
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1661) . Le grand orateur est déjà tout entier dans le sermon snr rEmineiite dignité des pauvres dans /'Éjfoe et dans le panégyrique de saint Paul, le premier 4e ses discours que l'on ail pu rapprocher des plus belles oraisons funèbres. Jamais il n'a déployé plus libreinent ses qualités naturelles, l'abondance, l'énergie, Véclat, et, pour répéter un mot où il paraît se peindre lumême, une simplicité majestueuse; mais, par un redoublement d'attention et de sévérité envers luimême, il dirige mieux sa pensée, il contient l'exubérance de ses expressions ; les phrases , dont chaque ^ot est pesé avec plus de soin, sont plus aisées et P'us rapides ; l'art savant qui préside à la composition "" discours s'y fait moins sentir, et l'ordre véritable, celui qui se tire de la liaison même des idées, com- ^^Dce à tenir lieu des procédés de l'école et du vain appareil d'une dialectique pédantesque. Lorsque Bossuet prêchait aux Carmélites ce carême de 1661, au milieu duquel Mazarin mourut (9 mars), il ne lui res- ^^ qu'un dernier effort pour remplir dès l'année suivaate, au Louvre (1662), le ministère évangélique flans ce qu'il a de plus auguste, et mériter l'éclatant ^™^^ge de celui que toute la France appelait alors P^^ Sa bouche le plus grand des rois.
*^^scal a-t-il entendu le sermon sur la Loi de Dieu
^^^^ sermon sur la Mort? A-t-il pu les entendre
\c est là le point essentiel) avant d'exposer à ses amis
^^ '^ort-Royal le dessein de son Apologie, avant d'é-
cnre ^^ Préface générale et le célèbre chapitre sur la
c^^ï^deur et la misère de l'homme? Bossuet, qui con-
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nut dix ans plus tard les Pensées (1670), y a-t-il pris dans la suite des idées et des expressions qui semblent appartenir à Pascal , et dont il s'était pourtant déjà servi lui-même dans les sermons de sa jeunesse? J'essayerai de résoudre cette question, l'une des plus délicates que présente l'histoire de l'éloquence au dix -septième siècle. Il serait curieux sans doute. Messieurs, de pouvoir suivre exactement chez Bossuet le souvenir des Pensées de Pascal, chez Pascal le souvenir des prédications de Bossuet. Mais si ces deux grands esprits s'étaient rencontrés sans le savoir^ ne serait-il pas plus intéressant encore et plus conforme à leur propre désir de reconnaître dans ces secrètes affinités, au lieu d'une influence passagère que l'un d'eux aurait exercée sur l'autre, un solennel témoignage rendu à l'incessante fécondité des doctrines religieuses que tous deux, avec une égale ferveur et par des routes voisines, quoique distinctes, cherchaient à ressaisir dans leur unité primitive? Tous deux avaient reçu la pure substance du christianisme de cet Augustin qui était pour Pascal, comme pour Bossuet, Yaigle des docteurs, et du même charbon de feu, l'ange, que tous deux invoquaient presque en même temps, avait touché leurs lèvres inspirées.
Un autre enseignement ressort pour nous de ces analogies de leur langage. Elles aident , plus que tout le reste , à sentir l'originaUté propre à chacun d'eux, qui n'est jamais plus saisissante en effet que lorsqu'il leur arrive de dire les mômes choses presque dans les mêmes termes. L'un, jusque dans les joies
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de Fexlase, ne peut se défendre d'un reste de tristesse et de sombre mélancolie : c'est par là surtout qu'il n'a ressemblé à personne et qu'il se prête si mal à rimitation. L'autre, par un merveilleux accord du bon sens et de l'enthousiasme, garde , au milieu des aspirations les plus hardies de sa pensée, une inaltérable sérénité : c'est qu'il a trouvé le calme avec la force dans le ferme attachement à la tradition qui le fait bientôt reconnaître par les contemporains euxmêmes pour le continuateur naturel et le légitime héritier des Pères de l'Église. Pascal, plus sévère et plus pressant, pénètre au fond des cœurs pour y mettre et pour y laisser le trouble. Bossuet a le don de rassurer ceux qu'il entraîne comme de gagner ceux qu'il maîtrise. Pascal me fait sentir avec angoisse toute rhorreur de l'isolement où je vais languir, soit que je néglige la vérité, soit que j'aspire à l'atteindre en usant des seules forces d'une raison qui ne peut oublier ni ses droits ni ses limites. Bossuet nous offre, avec un mélange d'autorité et de tendresse, dans la loi dont il est l'interprète, la certitude qui échappe à notre ignorance , une règle infaillible pour notre conduite, et le repos, a l'immobile repos qui se commencera sur la terre pour être couronné dans le ciel. » Insensiblement les plus rebelles subissent l'ascendant d'un tel génie, et ceux qui se vantaient le plus fièrement de ne pas connaître les souffrances du doute éprouvent tout* au moins, en l'écoutant, quelque regret de ne pas posséder une foi que le plus éloquent des hommes leur a proposée comme la
source où il a puisé une sécurité si profonde et de si sublimes inspirations.
^ Pascal appartient tout entier a nos études de cette année qui s'arrêteront au moment même où , déjà vaincu par la maladie, il cessait d'écrire. Mais nous laisserons Bossuet sur le seuil de la brillante carrière qui devait être marquée , après les sermons, par les Oraisons funèbres , après le Discours sur r Histoire universelle^ par Y Histoire des variations et les Élévations sur les mystères. Le jour où celui qui allait être bientôt le précepteur du dauphin, et, plus tard, le chef avoué de rÉghse gaUicane, attira pour la première fois les regards de Louis XIV et devint son .prédicateur ordinaire,tout était déjà changé en France, un nouvel âge avait commencé. Mazarin, auquel le jeune roi voulut laisser son autorité jusqu'au bout sans l'amoindrir, avait dirigé les affaires pendant plus de dix-huit ans. Nous l'avons vu. Messieurs : ce qui s'est fait de grand à cette époque dans les arts et dans les lettres s'est fait le plus souvent à son insu, et presque toujours sans qu'il y ait lieu de lui en reporter l'honneur. Cette partie du dix-septième siècle est celle où l'autorité souveraine fit le moins pour protéger les efforts de l'esprit et pour les conduire. Quelles furent les suites de l'abandon ? quelles furent les conséquences de la liberté ? Le tableau rapide que je viens de mettre sous vos yeux nous a-t-il permis de les saisir et d'établir entre elles une comparaison ? Il est impossible. Messieurs, que, dans cette confu-
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sioD, nous n'ayons pas été d'abord vivement frappés des excès de la licence ; de cette agitation désordonnée qui se porte au hasard de tous côtés, de cette contradiction éclatante entre Tesprit de doute et de moquerie qui cherche, à tout rapetisser ou à détruire, et une présomption effrénée à qui rien ne parait impossible; de cette mêlée de folles entreprises et de ridicules avortements qui ne laissaient guère sur leur passage, on aurait pu le croire, qu'une ample matière pour la comédie et pour la satire.
Mais les efforts les plus stéiîles en apparence ne devaient pas être tout à fait perdus. Pour juger de la fécondité d'une époque, il est presque toujours nécessaire de jeter un regard au delà dé ses limites. Il faut, surtout au milieu des dissensions intestines, attendre que la concorde soit rétablie et que la paix ait eu le loisir de montrer le résultat de ces vives secousses données aux intelligences et les fruits, lents à mûrir, d'une expérience chèrement acquise. C'est ainsi que la Fronde promettait au nouveau règne les écrits de La Rochefoucault et du cardinal de Retz; c'est ainsi qu on en retrouve le ferment dans cette première sève de la littérature à laquelle Louis XIV a mérité de donner son nom. On sent, à ce qu'il est resté de plus bardi et de plus personnel dans le style de Bossuet lui-même, dans la vive façon de peindre de Molière, de La Fontaine et de madame de Sévigné, que la jeunesse de ces grands écrivains s'est formée dans les jours moins calmes où il était plus facile d'observer les passions que de les contenir, et où l'ardeur de la
lutte contribuait à mettre en relief la diversité des caractères.
Heureusement, Messieurs, il est resté de ces vingt années quelque chose de plus que des essais imparfaits et de vagues promesses. Elles ont eu aussi leur part d'œuvres destinées à la postérité, moins nombreuses peut-être que celles des vingt années qui précèdent, beaucoup moins que celles des vingt années qui vont suivre ; encore ont-elles volontiers ce caractère de n'être pas achevées. Néanmoins elles tiennent leur grande place parmi les plus belles que le dix-septième siècle nous ait laissées. On en trouverait sous les dernières années de Richelieu de plus complètes et de plus fortes ; les premières années de Louis XIV en offriront de plus achevées et de plus harmonieuses : que manquera-t-il aux oraisons funèbres et aux tragédies de Racine pour marquer les limites extrêmes de la perfection où peuvent atteindre l'éloquence et la poésie? Revenons pourtant à Pascal, aux jeunes années de Bossuet : n'y a-t-il pas aussi, Messieurs, dans les premiers sermons, dans les Pensées, et (permettez-moi de ne pas séparer ces souvenirs), dans les peintures de Lesueur, un mérite particulier, commun à des ouvrages séparés d'ailleurs par de si grandes différences, et où il est peut-être permis de ressaisir un des traits qui font l'originalité et l'honneur du temps qui les a produits ?
On n'y sent, même là où s'est porté certainement l'effort le plus laborieux de la pensée, aucune contrainte, aucun sacrifice imposé par la règle convenue
OU par le seul désir de plaire. Ils respirent une franchise et une onction qui tiennent, pour une part, au sentiment religieux dont les plus nobles esprits de celte époque furent touchés si profondément, et, pour lautre, à la délicatesse et à la fierté naturelles d*&mes indépendantes et jalouses de leur dignité, qui ne connaissaient pas d^autre joug que celui d'une soumission volontaire. Le génie , dans toute la sincérité de ses libres épanchements, y a marqué sa trace par une sorte de familiarité dans le sublime, jointe à ces grâces naïves qui échapperont un jour à tous les calculs d'un art trop sûr ou trop amoureux de luimême. N'est-ce point là, Messieurs, ce qui explique les préférences irréfléchies, mais d'autant plus vives, qui sont communément le partage des rares chefsd'œuvre qui nous occupent? On n'ignore pas ce qui leur manque, et l'on se prend à y revenir sans cesse, parce qu'on y trouve je ne sais quelles jouissances intimes que l'admiration même ne donne pas toujours. Ils ont gardé entre tous un attrait dont la raison n'oserait pas se défendre, auquel le cœur n'essaye pas de résister, le premier et le plus puissant des charmes, celui de la jeunesse et de l'inspiration.
ET