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LETTRES FAMISLIÈRES SUR LES

Je l’ai dit dans la préface à lOrnithologie du Canada, publiée en 1870. J'aime à croire que l'institution fondée en 1852, sous les auspi. ces de l’évêque Laval, a fait bien des progrès depuis cette date. Son taxidermiste, .. C. E. Dionne, a même publié un traité qui devrait combler bien des lacunes. Remercions-le.

Revenons à la grande migration printanière des oiseaux. Nous savons que bon nombre de nos visiteurs aîlés, après l’incubation, nous quittent chaque année en août, septembre ou octobre, —les uns, isolement, d’autres, par couples, probablement comme ils nous arrivent ; ceux-ci, par petites bandes : les sezerins, les merles, les grives, les alouettes de Virginie (or{olans) ; ceux-là, comme les sanderlings, par bandes compactes, tandis que les oies sauvages et les oies à cravate, (les outardes), partent en majestueux escadrons triangulaires.

L'Amérique Centrale, les Antilles, les récifs des Bahamas, voilà, sans doute, le terme de leurs courses automnales.

Dès que les soleils fécondants d’avril auront fait remonter la sève à la cime des merisiers et des érables: dès que la tiède et vigoureuse

haleine de mai aura restauré la vie à des myriades d’insectes et les

petits mammifères, assoupis sous terre ou dans leurs tanières, les har-

monieux exilés de automne précédent, alertes, rajeunis, gonflés d’es-

poirs et de mélodie, viendront voltiger, gazouiller au sein des prés, aux parterres de nos jardins, — faisant la moue, :tirant l’aîle et étalant pompeusement au soleil levant leurs coquettes allures printanières, leur brillant costume nuptial.

Dans certaines familles, la grande demande a été faite et agréée,

le mariage est même conclu. Chez d’autres, l'époux seul est à son = 9

poste, chantant gaiement, — il est vrai, — mais prêt à assumer sa

part de responsabilité dans le futur ménage ; madame, vêtue modes-

tement, bonne ménagère bien plus qu’artiste ou virtuose, arrivera

seule et sans trompette la semaine suivante: tel en agit le gogtu,

l’ortolan du riz.

Pour éviter la griffe de l’émérillon, de la buse, du faucon, de Pai-

gle, il serait sage de voyager pendant l'obscurité. Ce sera donc pen-

dant ‘les horreurs d’une profonde nuit,” que bien des espèces se

mettront en route, comme mesure de prudence sans doute.

Dociles à un instinct invariable, se ressouvenant du passé, de ses

joies, de ses alarmes, rayonantes de santé, elles prendront leur essor,

en haut des airs, voguant au-dessus des incommensurables prairies de

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l’ouest, des vallons solitaires, des passes altières des monts, divaguant de temps à autre afin de contourner quelque pic ‘‘coiftés de nuages,” ou afin de suivre le cours des fleuves, des bras de mer, pour sevenir prendre possession du récif, de la plage plantureuse, du pré verdissant, du bois ombragé de l’année précédente, ou pour aller nicher comme par le passé au verger, dans la fourche du vieux pommier, sur la maîtresse branche du grand orme de la commune, dans le creux du rocher, dans la rive sablonneuse ou au réduit mignon que la main de l’homme leur destine.

Que de guet-apens, que de périls sont semés le long de cet aventureux voyage qui se répète semi-annuellement? Nos mers intérieures, nos grands lacs, il leur faudra bien les franchir, de jour aussi bien que de nuit, une fois lancés sur l’aîle des vents. Impossible aux tribus émigrantes de prévoir les éventualités de la route.

Une averse torrentielle, — un &//zzard, — l'ouragan s’abattra sur leurs mouvantes colonnes, la surface du lac ayant repris son calme présentera un spectacle navrant : les gracieux flocons de plume lisses, brillants hier, deviendront le lendemain de ternes, de tristes cadavres, des souverains découronnés. La science constate plus d’un semblable désastre.

D’autres dangers non moins réels menacent les touristes aîlés, pendant leurs excursions annuelles, lorsqu'ils longent les côtes de l’Océan ou le littoral de nos lacs. Les phares destinés à signaler au marin les écueils, deviennent pour la gente aîlée des objets périlleux à l'extrême. Chez l'oiseau comme chez la femme, la curiosité joue un rôle prédominant. Lui aussi, paraïit-il, veut tout savoir, tout connaitre, comme les filles d’ Eve.

Nos voyageurs, cinglant sans boussole pendant l’obscurité, au haut des airs, vers le sol hospitalier du Canada, rencontrent en côtoyant les grands iacs, sur notre beau fleuve, les phares érigés par le département de la marine. De loin, le disque resplendissant les attire, les magnétise, les mystifie ; c’est vrai, ça ressemble à la lune. Les pauvres rôdeurs de nuit s’y méprennent; la curiosité les aveugle et comme Icare, désireux de s'approcher de trop près du globe lumineux, ils se frappent la poitrine au verre poli du phare et y trouvent un horrible trépas. ( * )

(*) M. Babin, gardien du phare vis-à-vis St. Jean Port-Joli, après des soirées brumeuses du printemps à souvent trouvé la plate-forme du phare jonchée de eadavres d'oiseaux tués ou blessés qu'il restaurait à la vie avec un peu de soins.

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