‹ Lettres françaises inédites de Joseph ScaligerChapitre 15 sur 37 · A MONSIEUR D1EMERY · texte numérisé non relu

A MONSIEUR D1EMERY

Maistre des Requestes ordinaire de l'Hostel du Roi.

Monsieur ,

11 y a quatre jours que je suis arrivé en ce lieu, aiant demeuré trois mois en nostre pais de Gascogne, pendant lequel temps je n'ai eu aulcune nouvelle de vous, sinon que vous estiès griefvement malade,^ et c'a esté après le partement de M. de Roques auquel je baillai une lettre que je vous escrivi.^ Despuis j'ai esté adverti de voslre santé, et confirmé encores par Monsieur de Saincte Marthe, lequel m'a donné son poème iiai^o rpotptoç,* accompagné de vostre tcpaxodo^piov, que j'estime

* Vol. 838, fol. 15. J.-A. de Thou, qui jusqu'alors avait été conseiller-clerc au Parlement de Paris, s'était décidé, à la prière de sa mère, à prendre (10 avril) une charge de Maître des Requêtes. Voir les Mémoires de la vie de J,-A, de Thou, livre ni, à l'an 1584.

* On ne trouve aucune mention 'de cette maladie soit dans les Mémoires c[aQ ]& viens de citer, soit dans les lettres publiées par M. P. Paris.

^ C'est la lettre que l'on vient de lire, datée du 2 juin 1589.

* Éducation des enfants. Voici le titre du poème, titre que Scaliger s'est amusé à mettre en grec |: Pœdotrophiœ libri très ad Henricum Galliœ et Poloniœ regem (Paris, Mamert Pâtisson, 1584, in-4<».) L'auteur du Manuel du Libraire nous apprend que cette belle édition du poème de Scèvole de Sainte-Marthe « se trouve assez ordinairement réunie à l'Hieracosôphionde J.-A. de Thou, imprimé dans la môme année et par le même typographe. »

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présent de deus perles transparentes. Mais il y a une tache, qui offusque leur belle et claire eau, qui est la mention faicte de moi, qui ne mérite rien moins que cela. Mais la gloire, qui part de telles personnes que vous, retourne à* eus, quand ceus h qui elle est attribuée, en sont indignes. Je ne puis dire, sinon que Timmortalité de mon nom, qui m'est asseurée sur voz beaus tesmoignages, est conjoincte avec celle de voz poèmes, qui vivront tant que les bonnes lettres fleuriront.* Je pensois vous voir à ce septembre mais ce ne peust estre qu'au retour du Roi à Paris, où je ne prétends aller pour aultre occasion, que pour vous voir, et faire la révérence à Monsieur le Premier Président, auquel cependent et à vous aussi je baise très humblement les mains, priant Dieu

Monsieur vous donner en santé bonne et longue vie.

De Touffou, ce 27 aoust 1584.

Vostre très humble sevvi!eui\ Joseph de La Scala.

Tout ce passage n'est-il pas remarquablement écrit ?

DR J0>E:>1I 8CALI6BR. 473

A JACQUES AUGUSTE DE THOU

Monsieur,

Je vous escrivi à mon retour de Gascogne estant h Touffou. Despuis j'ai receu un pacquet qui venoit de Gascogne dans lequel il y avoit deus lettres, que vous m'escriviès de mois de juing, touchant les commentaires de mon père in decimo TTcpi Cœwv lazo^ioLç.^ J'en parlai quelque fois ù mon frère : et lui demandai le livre pour le transcrire. Mais il me respondit qu'il les vouloit transcrire lui mesmes. Et n'en ai peu avoir aultre chose, car je ne deniQurai guieres avecques lui. Et si me dit qu'il faisoit imprimer le dixiesme livre seulement avec le commentaire, et Tavoit dédié au président Duranti de Toulouse*' Je vous en dirai dadvanlage, quand je vous verrai qui sera bientost. J'ai receu quelques quaiers*que

' Ibid,, fol. 16.

* Dans le x« des livres d'Aristote touchant l'histoire naturelle des animaux. -

^ Le président de Thou 'Mémoires, livre n, à l'année 1581) nous apprend qu'après la mort de Sylve de Lescale, le reste des notes de Jules César sur l'ouvrage d'Aristote vint entre les mains de Joseph qui l'emporta en Hollande et qui le laissa, en mourant, à son disciple Heinsius, mais en un si grand désordre, comme ce dernier l'écrivit à Gasaubon, qu'il n'y avait nul espoir d'en faire jouir le monde savant.

' * Scaliger donne au mot cahier la forme que lui donnait Rutebeuf, au xnie siècle, et Chastelain, au xv«, forme qui semble favoriser l'opinion des étymologistes qui font venir le mot du bas-latin qtuitemum, assemblage de quatre feuilles.

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Messieurs de Genève m'ont envoie cottes des faultes qu'ils disent avoir trouvé dens mon livre. Je leur respons, et leur monstre leur peu d'intelligence en cesle matière, car en cinq quaiers je n'y ay trouvé que deux choses qui fussent vraies, et si sont de nulle importance. Ce qu'ils en ont faict, c'est amicCy non malevolentia ulla. Aussi leur respon-je de mesmes : qui eust jamais pensé que les hommes fussent les. uns si en viens, les aultres si ignorants? Je ferai bientost une segonde édition plus ample, et plus méthodique.* Je monstrerai bien au doigt l'ignorance de telles gens. Je voi bien que Monsieur de Malassise 2 ne se souvient plus de nous, touchant ses livres hébraïques, dont je vous ai escrit si souvent. Je chercherai iin aultre moien pour les recouvrer. Cependent Monsieur, je vous baise très humblement les mains, priant Dieu vous donner en santé bonne et longue vie.

D'Abain, le 2 novembre 1584.

Vostre très humble serviteur^

Joseph de:^La Sgalâ.

' Ce bientost ne fut pas justifié. La seconde édition, corrigée et augmentée, ne parut que 14 ans plus tard (Leyde, 1598.)

* Henri de Mesmes, seigneur de Malasisse et de Roissy, était alors âgé de 52 ans. Comàie il avait longtemps habité l'Italie, et qu'il avait gardé des relations avec les savants de ce pays, Scaliger . l'avait fait prier de lui procurer les livres en langue hébraïque imprimés à Padoue et à Venise. Il avait le droit d'attendre un tel service de la part du condisciple de Lambin et ^d Turnèbe, du protecteur de Dorât et de Passerat, de l'ami de Paul de Foix et de Guy du Faur de Pibrac.

IIB JOSBPII SCAUGBI. 475

A CLAUDE DD PDY.«

Monsieur,

Je suis en peine si avés receu la lettre, que je vous escrivis à mon retour de Gascogne,^ car je serois marri si vous pensiès que je ne feisse mon devoir, et ne me soulciasse de vous escrire. Je respon à Messieurs de Genève sur les articles qu1is m'ont dressé touchant mon livre. S'ils ne sont aveugles, ils verront de combien ils se trompent. Peu s'en fault qu'ils n'aient faict comme Fregeville,' faust qu'ils m'escrivent amiablement, et l'aultre est furieux. Je ne puis trouver une Isagoge chronologica Bucolleri, faicte en Tan 1580,^ de laquelle de Beze ^ faict un grand cas. Si homme

« Vol. 496, fol. 54.

- La lettre du 27 avril 4584, no un.

' Voir les notes 4 et 5 de la lettre L.

* Abraham Bucholcer, selon Moréri, Bucholtzer, selon Teissier, ministre protestant, né près de Wittemberg en d529, mourut en 1584. Son Isagoge chronologica, qui va du commencement du monde à Tan 1580, a eu cinq ou six éditions. Cet érudit, dont M. Dayunou ite s*est pas occupé dans ses leçons sur les chronologistes (Cours d'études historiques), a obtenu quatre lignes dans l'histoire universelle du président de Thou (Liv. lxxx, à l'année 1584) et plus de quatre pages dans \q& Eloges des hommes savants (T. III, p. 314-319). D'après le Secunda Scaligerdna fp. 245), « Bucholtzems estoit un bon homme, mais il fait les jubilez de 50 ans entiers. »

■ Théodore de Bèze, alors âgé de 65 ans, avait obtenu dès 1 558, le droit de bourgeoisie à Genève. Il était un de ceux qui avaient adressé des observations à Scaliger au sujet du De emendaCione

476 LPTTaBS FRAMÇAISB8 INÉDITES

Ta, c'est vous.' Je vous supplie très humblement, Monsieur, de me renvoie»*, si Tavès, ou si la pouvés recouvrer. Je ne la demande que pour deux jours, et puis je vous la renvoie rai. Je suis ici en un bout du monde où je ne voi rien, ni •n'ai le moien de voir. J'ai veu Othomann in Observatioiiem Cujacii.^ Nous en parlerons ensemble bientost, s'il plaist à Dieu,' lequel. Monsieur, après vous avoir baisé très humble-

temporum. Dans le Prima Scaligeratia .(p. 28), il est proclamé (imagnus vir proculdubio. » Dans le Secunda Scaligerana (p. 230-231), les épines se mêlent aux roses, et parmi de singuliers détails sur les infirmités du successeur de Calvin, sur celles de sa femme dont il est dit : ô la sotte femme ! on rencontre des appréciations comme celles-ci : « Iln'estoit pas docte en hébreu. Bèze reprend souvent et à tort Érasme ; il s'amuse et s'abuse à le reprendre, il n'a pas bien entendu les langues. M. de Bèze n'est pas de trop grande lecture. Il ne m'a pas voulu croire en beaucoup de choses. Il y a bien des Gallicismes dans ses vers. »

' Pouvait-on dire quelque chose de plus flatteur et de plus séduisant à un collectionneur , à un bibliophile tel que Claude Du Puy ?

* François Hotman, aussi savant jurisconsulte que vigoureux écrivain, était alors âgé de 60 ans. Ce Parisien allait mourir à Bâle six ans plus tard (1590). On trouvera les acerbes Responsiones ad Cujacium dans le recueil publié à Genève (1586, in-fol.) sous le titre d'Obseruationum et Emendationum lihri xiii, recueil dont plusieurs parties avaient déjà paru séparément, et entr'autres celle don/ Scaliger avait déjà eu connaissance en 1584. M. Dareste, auquel nous devions un si curieux Essai sur Hotman (Paris, 1850), a trèsheureusement complété son premier travail en publiant, dans la Revue historique de 1876, un travail rédigé d'après des documents inédits : François Hotman, sa vie et sa correspo'ndance,

^ Scaliger en aurait parlé bien sévèrement à son ami, s'il l'avait jugé, l'ayant lu, comme il le jugeait af ant de l'avoir vu, le 24 octobre 1584 , jour où il écrivait à Dalechamps ( dans le livre de M. Bernard, p. 313) : « Le pauvre homme [Hotman] a esté tousjours fol dans sa jeunesse ; il seroit marri, qu'il nes'y tinst jusque à sa vieillesse. »

I)B J08IPP 8CÀLI6BB. 477

ment les mains, je prierai vous donner en santé bonne et longue vie.

D'Abain, ce 2 novembre 1584.

Vostre très humble serviteur^ Joseph de La Sgala.

178 I.BTTRRS FRAMÇÀISES IMÉHITM

LVU

A CLACDE DU PUT.*

Monsieur,

J'ai receu la vostre, et vous remercie très humblement de la bonne souvenance qu'il vous plaist avoir de moi. Je n'ai encores ven la Chronologie de Bucolcerus. Mais je pense que ce sera ceste sepmaine que je la recevrai. Ce n'est pas la première honnesteté et courtoisie que j'ai receu de vous. Aussi ne vous en puis je remercier comme vous mérités n'aiant encores paie mes premières debtes. Quant à la response que j'ai faict à Messieurs de Genève, je n'en ai retenu copie aulcune pour deux raisons.L'une,pource que la chose ne le valoit pas tant pour mon respect.^ que pour les propositions' que Monsieur Cornélius^ m'a faict qui ne vallent pas

' ïbid., fol. 55.

- Pour ce qui me regarde, de respectus^ venu de respicio.

■ C'est-à-dire observations, objections.

* Cornélius ne figure dans aucun de nos recueils biographiques et le Scaligerana, qui m'est venu si souvent en aide, n'a pas le plus petit mot sur ce personnage. Je le trouve seulement mentionné sous un triple nom (Bonaventura Comeljus- Bertramus) à la page 151 du Scaliger de M. Bernays, sous un double nom (Cornélius Bertramus)^h la page 167 du même ouvrage, et enfin dans ce passage d'une lettre à Delechamps du 29 octobre 1584 {Ibid.y p. 312) : « Monsieur Cornélius et ses collègues avoient censuré mon livre et pensoient avoir trouvée la febve au gasteau : je leur reponds et monstre combien ils se trompent. Jusqu'à présent, la grâce à Dieu, personne ne s'est attaqué à moy qui n'y ait laissé non seulement le poil, mais les dents. » •

DB JOSEPH SCALIGKR. ^79

un clou,* d'autant qu'il ne sait ce qu'il dit. L'aultre parce que j'estois malade d'une demi coqueluche^ qui court en ce pais. Mais les dits Messieurs de Genève me doivent renvoier mes responses, d'autant que je les en prie, comme aussi je leur ai renvoie les miennes à leur requeste. Si tost que je les aurai recceues je vous les envolerai, et donnerai. Et si j'ai loisir je vous ferai un recueil des faultes que j'ai trouvées dans la version et commentaires de Monsieur de Beze sur le Nouveau Testament • qui sont en grand nombre, et peuvent faire juste volume.^ Mais c'est entre vous et moi que je di ceci, et

' Un des personnages de Molière, s'exprime ainsi (Précieuses ridicules) : « Si l'on ignore ces choses , je ne donnerais pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir. » Le Dictionnaire de Trévoux, où se trouve cet exemple , redonné par M. Littré, rappelle qu'on dit d'une chose sans valeur qu'on n'en donnerait pas un clou à soufflet, ou simplement un clou.

- Coqueluche est déjà dans la Chronique de Monstrelet (xv« siècle.) La coqueluche était une maladie épidémique, une sorte de grippe, pour laquelle les malades se couvraient la tête d'un capuchon appelé coqueluche, d'où lui vint son nom. Je trouve dans le Catalogue des livres rares et précieux de la bibliothèque de M. Desharreaux- Bernard (Paris, Labitte, 1879, n* 182), le Traité de la merveilleuse prodigieuse maladie épidémique et contagieuse appellée coqueluche, très docte et très utile, faict et composé en forme de dialogue par maistre Jean Suan, natif de la ville de Nymes, en Languedoc (Paris, 1536, petit in-8o), ouvrage non mentionné dans la Bibliographie des sciences médicales de M. A. Pauly (Paris, 1874.)

? Ce fut en 1556 que Th. de Bèze publia sa traduction et son commentaire du Nouveau-Testament (Genève-.

* Volume de moyenne étendue. Paul Golomiès cite cette édition posthume des observations de Scaliger : Manipulas notarum in Novum Testamentum Genevœ editum (1620, in-4o). GhaufTepié, de son côté, cite un Novum Testamentum grœce, cum Jos, Scalig. in locos difficiliores notis {Genève, 1619, in-4 ), réimprimé avec des notes de Robert Estienne, d'Isaac Casaubon et d'autres érudits (Leyde,

480 LKTTRBS rRANÇAlSBS IRàonES

je ne vouldroie pour rien que personne le sceust. Car j'ai délibéré de les envoier au dit de Beze affin qu'il corrige tout s'il faict une seconde édition.* Le présent porteur Monsieur Constans' est nepveu de Monsieur de la Borderie,'jeune homme qui mérite beaucoup pour sa vertu, et pour la bonne part qu'il a aux lettres quas vocamus humanioi'es. 11 m'a prié que je lui donnasse entrée à vostre cogiloisanee parce

Elzevier, 1641, in-8o), et aussi dans les Critici sacri. De ces observations générales il faut rapprocher ce travail particulier : Animadversiones in Bex^ Novum Testamentum (dans les Acta litteraria Henrici Leonarâi Schurzfleischii (Wittemberg, 1714, in-8o). On conserve à la Bibliothèque Nationale (Fonds latin, n*» 17283), une copie des Observatimes inquœdamNovi Testamentum loca.^n tête de ce recueil, qui provient de la bibliothèque du président Bouhier, on voit une copie du testament de Jos. Scaliger, pièce que Ton retrouve dans diverses autres collections du département des manuscrits , notamment dans la collection Du Puy (vol 663, fol. 4-8), et qui a été publiée, avec le testament de Jules-César Scaliger, d'après les dossiers des Archives départementales de Lot-et-Garonne, par M. Ad. Magen {Documents sur Jules-.César Scaliger et sa famille, p. 75-81).

* La version de Th. de Bèze eut non seulement une seconde édition, mais plusieurs autres encore, et la meilleure de toutes est, dit-on, celle de Cambridge (1642, in-folio).

* C'était « Constant, ministre de Montauban » qui, dans le Secunda Scaligerana (p. 274-275) a un article où Ton trouve diverses choses curieuses sur les Albigeois (Constant possédait un poème, à leur sujet, du xiii« siècle) et sur l'Apocalypse, dont ce ministre s'était occupé avec plus de zèle que de succès). Le Constans dont parle ici Scaliger, reparaîtra dans une autre lettre.

' Jean Boisseau, sieur de la Borderie, avocat, fut un des premiers calvinistes de Poitiers. Florimond de Raymond le mentionne, comme un des plus fervents compagnons du jurisconsulte et poète Albert Babinet, un des apôtres de la Réforme en France {La Naissance, progrès et décadence de l'hérésie de ce siècle, liv. vii, chap. xi).

DB lOSBTU SCàUGBR* 48f

que lui et son oncle Monsieur de la Borderie se sont persuadez que vous me faicles cest honneur, que de m'aimer. Il désire donques, Monsieur, d'avoir accès à Voslre amitié, et parler quelquefois et apprendre de vous. S'il vous plaist donques de l'honnorer tant et moi ausii, que de l'estimer digne de vostre cognoissance, vous trouverez que non sans cause je vous le recommande^ Et d'autant que je me fie de l'amitié qu'il vous plaist me porter je ne vous en parlerai plus avant, vous baisant cependant les mains, et priant Dieu, Monsieur,

Vous donner en santé bonne et longue vie.

De Poitiers, ce seisiesme novembre 1584.

Vostre très humble serviteur^ Joseph de la Sgala.

482 LITT1B8 rRAMCAMIS IliftDITIS

A CLAUDE DU PUT

Monsieur, Je vous remercie très humblement de la Chronologie de Bucolcerus, laquelle je vfens de recevoir tout maintenant. Ce n'est pas le premier article de mes comptes que j*ai à vous rendre, par lesquels je vous demeure très obligé de si longtemps mesmement estant réduit h que je ne vous puis paier que de remerciement. Je ferai mon proffit de ce livre aussi bien*que de son Isagoge.^ Car je voi bien sa méthode par la Chronologie, mais ce n'est pas l'homme que Monsieur de Beze me preschoit tant par sa lettre, le faisant si excellent."* Il n'a rien faict que ce que les aultres ont faict, et a glosé la Chronologie et suite des temps des sermons et homélies des docteurs anciens. Et voilà tout. Je suis marri du décès de Janus Gulielmius,^ et Carolus Sigonius,* et plus le

' Ibid., fol. 56.

' Voir la note 4 de la lettre lvi.

' A-t-on conservé cette lettre de Théodore de Bèze à Scaliger ?

* Nous lisons dans'le Secunda Scaligerana (p. 361) : « Guilelmtus très docte jeune homme mourut à Bourges de fièvre ardente ; il trouva dans les jours caniculaires un pot de vin qu'il but tout plein, et sur l'heure il mourut. » On trouvera, dans l'article Gtttlelme (Jean) du Moréri de 1759, d'abondants détails sur ce critique né à Lubeck en 1555, mort n'ayant pas encore trente ans accomplis. Seulement Fauteur de l'article ne parle pas du pot de vin du Scaligerana et se contente de dire : « Il alla à Bourges, dans le dessein de prendre les leçons de Cujas, mais à peine fut-il arrivé dans cette ville, que les chaleurs excessives qu'il avait essuyées lui causèrent une maladie, dont il mourut au mois de juin, d'autres disent de juillet 1584. » Aux citations tirées par le Moréri de VHistoirede J.-A. de Thou, d'une lettre de Juste Lipse, du 4*, décembre 1584, des Jugements des savans d'Adrien Baillet, je joindrai l'indication de deux autres citations non moins louangeuses empruntées par Ant. Teissier au Polyhistor de Morhof et à une page de Jérôme Groslot (de Lille).

■ Nous avons déjà vu que Sigonio (Carlo) était mort le 12 août 1584*

DK JOSEPH SCÀLIGKB. 483

serois-je si le bon Lipsius les suivoitJ Monsieur Cujas a iailly les accompagner. Maïs il se porte mieux à présent.^ Audieras et fama fuit. Si vous saviès de nouvelles plus certaines du dit Lipsius, je vous supplie de nous en départir. J'ai respondu aux lettres qu'il m'escrivoit du mois de mars lesquelles je ne receus qu'après mon arrivée ici. Il m'advertissoit qu'il avoit envoie Amphitheatralia à Anvers pour imprimer.' Je n'ai veu Commentarii patris in decimo j£p\ Kjrop^aç Çwwv.^ Mon frère se pouvoit bien passer de cela aussi bien que de me mettre en peine, comme il a faict.^ Je ne peux avoir de lui les aultres livres. Toutesfois il fauldra tascher de les avoir.®

* Juste Lipse ne devait mourir que 22 ans plus tard. Un de ses meilleurs biographes, M. J.-J. Thonissen (de Louvain), parle, à propos d'une maladie héréditaire dont souffrait Juste Lipse, d'un séjour du fécond érudit à Spa. C'était sans doute cette maladie qui avait inspiré à Scaliger la crainte de perdre son ami.

* Cujas se porta teUement mieux que, deux ans plus tard (22 novembre 1586), il se maria en secondes noces, étant âgé de 64 ans, avec Gabrielle Hervé dont naquit cette Suzanne qui n'eut rien hélas l de la chasteté de la Suzanne biblique.

' Cet ouvrage allait paraître en cette même année sous ce titre : De Amphitheatro Liber, in quo forma ipsa loci expressa et ratio spectandi, cum figuris œneis (Anvers, in-4*).

* Il est étrange que Joseph Scaliger n'ait pas eu connaissance un des premiers, sinon le premier, de l'édition des commentaires paternels donnée en 1584 par son frère aîné.

■ On voit que les deux frères n'étaient pas bien ensemble. Il y avait eu du refroidissement dans leur amitié à la suite du règlement des affaires d'intérêt en 4583. On retrouve dans l'article du Secunda Scaligerana sur Sylve (p. 560-561), quelques traces de l'amertume laissée par ce souvenir au cadet lésé, comme Ta déjà remarqué M. Ad. Magen (Documents sur Jules-César Scaliger et sa famille, p. 43 du tirage à part),

^ Scaliger les eut, en effet, mais seulement à la mort de son frère, comme je l'ai déjà rappelé dans une note que je complète ici en

484 LETTRES F1A1IÇAI8E8 IMBniTBS

Je n*ai retenu copie de mes responses à Messieurs de Genève, d'autant que je leur ai respondu en haste, n'estaiU aidé d'un seul livre, mes livres estant tous à Touffou. Item j'estois malade. Tiercement je leur ai escrit qu'ils me les renvoient quand ils s'en seront servis, comme ils m'ont prié que je leur renvoiasse les leurs. Sitost que je les aurai receues, vous, les aurés, et ne vous soulciés de leurs articles. Car il n'est besoingr de les avoir, ^u qu'ils sont assés évident parles constatations que j'en fai. Je suis marri qu'eux, qui sont mes amis, aient esvanté que j'eusse faict tant d'erreurs, comme ils ont donné entendre à plusieurs, veu qu'au contraire volant nos responses, on verra qui tiendra plus du Fregeville, eux ou moi. Quand j'aurai loisir je vous escrirai toutes les matières que j'ai faict sur les Commentaires de Monsieur de Beze in Novum Testamentum. C'est bien aultre chose et d'aultre importance que les animadversions de Monsieur Cornélius. Je fai ceci affin de les envoyer à Monsieur de Beze, si jamais il faict une seconde édition de ses Commentaires. Mais je m'asseure que vous n'en dires rien à homme

mentionnant le passage de son testament par lequel il laisse à son fidèle disciple Heinsius le soin de les publier : « Et dans mon pulpitre verd sur lequel j'ay acoustumé d*escrire, j'ay mis à part les escriptures de mon père, ensemble les Commentaires in Aristotelem de historia animalium, lesquels Commentaires je prie le sieur Heynsius de vouloir tirer soigneusement et recognoistre, et apprès avoir corrigé l'escriture, les mettre en lumière, munis de tels prolégomènes ou préface que bon luy semblera ; et advenant que le sieur Heynsius ne les puisse faire imprimer, je veux qu'ils soient gardés dans la librairie de la ville de Leydem jusques à ce qu'il se trouve homme adonné pour s'aquiter de ceste charge. »

du monde. Ce n'est toutesfois encores besogne preste. Car j'ai auUre chose h faire. Cependent,

Monsieur, Je vous baise très humblement les mains, priant Dieu vous donner en santé bonne et longue vie.

D'Abain, ce 3 décembre 1586.

Vostre très humble et très obéissant serviteur^ Joseph de La Sgala.

iM LITTlRfl FiAMÇAIftBS »ft»ITIfl

A CLAUDE DC PUY

Monsieur,

Encores que j'aie les oreilles toutes penonatas nmore belli,^ si faultil que pour cela je ne reste à vous saluer, n'estant seur de vous voir si tost, que j'esperois, si la guerre dure.^ Car si cela est ainsi, je n*irai poinct à Paris à ces Pasques, comme j'avoie délibéré, pour vous apporter mon

' /&id.,fol.60.

* Si les oreilles de Scaliger retentissaient du'bruit de la guerre, c'est que les ligueurs avaient commencé les hostilités dès le mois de février 1585, que le duc de Guise s'était emparé de Châlons-sur Marne le 21 mars, qu'une tentative sur Marseille avait été faite, le 7 avril, par ceux-là mêmes qui allaient se rendre maîtres de Lyon le 5 mai suivant, et qu'enfin de toutes parts on voyait courir aux armes {Quique arma secuti impia), pour s'entredéchirer, royalistes, huguenots et ligueurs.

' L'horrible fléau de la guerre civile, dépeint d'une façon si saisissante dans les Tragiques de d'Aubigné, devait durer pendant dix années encore presque sans interruption.

DB ionwH scAuen* 187

Elenchus anni LilianiA Si Clavius' est refroidi derespondre

' Le Lilio dont il est question ici n'est point le célèbre Lilio Gregorio Giraldi, né en 1479 à Ferrare, et mort en 1552, l'auteur du De annis et mensihus cœteris que temporis partibus dissertatio (Bâle, 1541 , in-8"), mais le Calabrois Louis Lilio (Aloysius Lilias)^ qui, avant de mourir (1576), avait achevé son travail sui^ la réforme du calendrier, travail que son frère, Antoine Lilio, présenta au pape Grégoire XIII et qui fut approuvé (1582) par les savants chargés d'examiner les divers projets soumis au souverain Pontife. Voir Daunou, Cours d'études historiques, t. m, p. 215. Les Tables des Epactes dressées par Lilio avaient été insérées dans le recueil de P. Christophe Clavius : Calendarii romani GregorianiexplicatiOyjussuClementisVllI (1603, in-folio). On trouvera dans le tome v et dernier des œuvre» complètes de Clavius (Mayence, 1611-1612, in-folio), avec cette trèssavante étude sur le calendrier 'romain, diverses réponses aux attaques dirigées contre la réforme grégorienne, notamment aux violentes attaques de Scaliger. De même, on trouvera les attaques et les ripostes de ce dernier dans le recueil intitulé : Hippolyti episcopi canon paschalis cum Josephi Scaligeri commentario, Excerpta ex computo grœco Isaaci Argyri de correctione Paschalis. Josephi Scch ligeri Elenchus et castigatio anni gregoriani (Leyde, 1695, in-4).

' Christophe Clavius, surnommé l'Euclide de son siècle, né à Bamberg en 1538, entra dans la compagnie de Jésus en 1555 et mourut à Rome le 6 février 1612. Clavius est fort maltraité dans le Secunda Scaliger ana (p. 269-270). Voici un échantillon des aménités groupées en son article : « Teulo est, bene bibit. — Tota res emendandi calendariuni Clavio commissa, Asino qui prœter Euclidem nihil scit. — Clavius qu'on m'avoit dit estre un grand personnage et que j'ay tt*op loué est une beste. — C'est un gros ventre d'Aleman... etc. » Les indécentes injures de Scaliger n'ont pas empêché Clavius de garder la réputation d'un des plus grands mathématiciens de son temps. Voir Daunou, Cours d*études historiques, t. IV, p. 344. Les P. P. de Backeret Sommervogel ont publié l'analyse des immenses travaux de Clavius dans la Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus (t. i, 1869, in-folio, coll. 1291-1296). '

4S8 LITTBBS PRANÇAISKS IMFDUBS

à moi et à François Monsieur de Candale,' comme je pense qu'il est, j'en suis très marri .^ Car il falloit attendre cela avant que publier mon livre. Mais s'il est ainsi, qu'il se soit départi de ceste entreprise, je ferai imprimer mon livre. Car il fault descouvrir de trop lourdes et puériles faultes qu'a faict ce Lilius, tant pour advertirqu on les corrige, que pour faire despit à je ne sais quels ignorans, qui disent que je suis un téméraire de m'estre attaqué à un si grand personnage, que Lilius. Je ne sai s'il estoit grand personnage ou petit. Bien sai je, qu'il n'entendoit rien en ceste matière, et moins ceux qui l'adorent. Le bon homme Vinet m'a escrit comment il a receu Amphitheatrum Lipsii.^ Et je suis ici au bout du

' Je demande la permission de renvoyer mon lecteur aux Notes et documents inédits pour servir à la biographie de Christophe et de François de Foix-Candalle, évêques d*Airey 18T7, in-8*). J'ai mentionné dans cet opuscule (p. 10 et 11) le concours donné en 1574 par J. Scaliger à Téditeur des livres attribués à Hermès Trismegiste et au traducteur de ces mêmes livres, et (p. 17) les objections adressées par le docte prélat au système soutenu par Clavius.

* Clavius répondit à Tévéque'd'Aire dans des lettres particulières dont les originaux étaient possédés, un peu plus tard, ainsi que les répliques de François, Monsieur de Candale, par Florimond de Raymond, un des plus fervents collectionneurs du xvi« siècle {Anti- Christ, édition de 1697, in-8', p. 765). Quant aux réponses à son plus ardent adversaire, les voici : Josephi Scaligeri elenchus, et castigatio Calendarii Gregoriani a Christophoro Clavio Bambergensi societatis Jesu castigata (Rome, 1595, in-8^ de 144 p.) et : Responsio ad convicia et calumnias Josephi Scaligeri, in Calendrium Gregorianum, etc. Mayence, 1609, in-4" de 84 p.). L'auteur du De emendatione Temporum ne connut que la première, la mort ne lui ayant pas donné le temps de voir l'autre, mais il fut sans doute plus marri de la riposte de 1595 qu'il ne prétendait l'être ici du silence de 1585.

• Voir la note 4 de la lettre précédente. On voudrait bien avoir cette lettre d6 Vinet à Scaliger, ainsi que les autres lettres du bon

DB JOSEPH SCAUGER. A^9\

monde,qui n'en sai encores nouvelles, que celés que Fauteur m'en escrivit, à sçavoir qu'il avoit envoie ce livre à Timprimeur.* Je pense qu'il" y a de belles choses. Je manderai à Pâtisson, qu'il m'en envoie. Cependent,

Monsieur, je vous baise très humblement les mains, priant Dieu vous donner en santé bonne et longue vie.

D'Abain, ce xiii avril 1585.

Vostre très humble serùiteuvy

Joseph de La Sgala«

homme aux savants de son temps. M. R. Dezeimeris en a publié trois dans les Archives historiques du département de la Gironde (t. XII, 1 870, p. 358-363). La collection Du Puy en renfermait d'autres qui ont été enlevées par un sacrilège voleur. ' Voir la lettre du 3 décembre 1584, n® lviii.

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A CLAUDE DU PDYJ

Monsieur,

J'ai différé à vous escrîre d'autant que je m'attendois tousjours de vous voir. Ce que ne pouvant faire qu'à Quasimodo, cependent je vous envoie MetatotHam,'^ pour vous advertir, que ce sera sans doute que je vous verrai incontinent après Pasques. Cependent je vouldrois savoir de vous, si auriés oui parler du livre qu'on a faict contre moi pour la défense Anni Liliani à Rome. J'entens que c'est Clavius jésuite de quoi je serai très aise s'il est ainsi.' tant pour le personnage, qui est bon homme, que parce que je m'asseure qu'il n'y a que lui à Romme, qui s'entende en ce mestier.* Je vous apporterai mon Elenchus anni Liliani, et ne demande aultre juge que vous, touchant les erreurs du dict Lilius, lesquelles

•JWd., p.61.

* Sous-entendu paginam, c'est-à-dire une lettre qui sert à préparer le logement, qui annonce l'arrivée d'un hôte.

' Si c'eût été Clavius, les auteurs de la Bibliothèque des écrivams de la Compagnie de Jésus, qui n'ont rien laissé échapper, en auraient dit quelque chose. Ils n'indiquent aucun opuscule de leur confrère contre Scaliger antérieurement à 1595.

* C'étaient des paroles de ce genre que Scaliger regrettait, plus tard, quand il s'accusait, dans le dépit de la défaite, d'avoir trop loué son adversaire.

Dl J08BPII SCAUCn. 491

un homme peu versé en ces choses peust aisemment comprendre, après avoir esté disputées par démonstrations logistlgues.* Au reste, Monsieur, il me souvient vous avoir escrit austresfois touchant un procès que Monsieur de La Clielle de Poitiers^ a il a assez longtemps contre un surnommé Jacques. Le père et les enfans sont de mes plus grands amis et familiers,' et je ne puis moins faire que de m'emploier pour eux de telle affection, que je m'asseure ils s'emploieroient pour moi. Et d'autant que le dict procez est par devant vous en la chambre de L'Edit, je vous supplie très humblement d'avoir le dit de La Clielle et son droit pour recommandé. Je vous supplie de cela comme si c'estoit pour mon faict propre. Aussi de ma part je me fie tant de l'amitié qu'il vous a plu toujours me porter, que vous ne m'esconduirés de ma prière, et partant ne vous en importunerai plus, reservant encore vous en parler un mot à nostre première veue, ce qui ne sera si tost que je désire.

Monsieur, je vous baise très humblement les mains, priant Dieu vous donner en santé bonne et longue vie.

D'Abain, ce 19 avril 1585.

Vostre très humble serviteur^ Joseph de La Scala.*

' Ancien terme de mathématique, nom que Ton donnait à la partie de Talgèbre qui regarde les quatre premières règles.

* Je ne sais si c'est à la même famille qu'appartenait, au siècle suivant, le sieur de la Clielle , conseiller d'Etat et maître d'hôtel ordinaire du roi mentionné dans Louis XIII à Bordeaux (1876, in-S**, ï).46).

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