DB JOSEPH 8C AUGES
A JACQUES AUGUSTE DE THOU
Monsieur,
Je vous envoie non ce que j'eusse voulu faire, quand j'eusse eu l'esprit plus libre,queje n'ai, mais plus tost ce que j'ai peu. Car je n'ai eu jamais de repos auprès de Monsieur de La Roche, lequel aiant long temps combatu sa maladie, maintenant il est après à combatre la mort, et c'est beaucoup s'il peust tirer^ 24 heures.^ J'ai dérobé le peu de temps qu'il m'a esté possible pour vous servir et m'efforcer h vous complaire en ce que presque je ne pouvois faire. Car vous pouvés penser s'il est en ma puissance de commander à mon esprit
• Même collection, vol. 838, folio 3.
• Cette expression métaphrorique n'a été, ce me semble, recueillie par M. Littré dans aucun des soixante-quatre paragraphes de Tarticle tirer.
• M. de La Roche-Pozay ne tira pas plus de vingt-quatre heures ; il mourut le lendemain même du jour où Scaliger écrivait ceci. Voir V Histoire généalogique de la maison des Chasteigners, 1634, p. 299. André Du Ghesne nous apprend que François de Chasteigner mourut le 9 septembre 1579, âgé de quarante-sept ans, et que « fut son corps inhumé en l'Abbaye de la Mercy-Dieu , soubs un honorable tombeau que Louys Chasteigner, seigneur dAbain, son frère, luy fît dresser avec l'épitaphe suivant, composé par Joseph Scaliger..» Je ne crois pas devoir reproduire cette épitaphe qui ressemble à toutes les épitaphes.
98 LBTTftES FRANÇAISKS mtOITBS
combatu de destresse * en la mort tant proche d'un homme qni m'a tant obligé à lui Par.iuoi, Monsieur, je vous supplie très humblement n'avoir esgard à la façon de ces vers si mal polis, indignes et de vous et du mort, vostre frère, mais plustost pesés, s'il vous plaist, la voulonté que je vous porte, laquelle je n'ai oubliée par la tristesse, qui m'a faict oublier (tout le reste.)
Je vous baise très humblement les mains, priant Dieu, Monsieur, vous donner en santé bonne et longue vie.
Vostre humble serviteur, Joseph de La Scala.
Du chasteau de Nantueil, ce 8 septembre 1579.
^ Le mot d^/r^w^ justifierait, s'il en était besoin, mon observation sur le sens très étendu que prenait, au xvi« siècle, le moi fâcherie.
Di josirn scÂUGnu 99
A CLAUDE DU PUY
Monsieur,
Vous eussiés eu pieça les annotations in Guillandinum,^ n'eust esté que le livre est en Berri avec mes hardes que j'y ai envolé pensant y aller plus tost que je n'ai faict estant retenu partie pour des affaires, partie par les grands jours, ne pouvant me deffaire d'une si honnorable compagnie.'
* Même collection, vol. 496, fo 31.
- Ces annotations ne furent publiées qu'après la mort de Scaliger, dans les Opuscula varia antehac non édita ( Paris, chez Jérôme Drouart, in-4'*, 1610, p. 1-55). Ce travail est intitulé : Josephi Justi Scaligeri Jul. Cœs. fil. animadversiones in Melchioris Guilandini cornmentarium in tria C, Plinii de papyro capita lihri XllL
' On lit dans la Vie d'Etienne Pasquier placée par M. Léon Feugère en tête des Œuvres choisies du célèbre avocat '(Paris, 1849, in-12, t. I, p. XXV) : « Poitiers, dont les derniers grands jours avaient eu lieu en 1567, fut honoré en 1579 d'une nouvelle commission de ce genre, présidée par Achille de Harlay. Dans les registres du Parlement, conservés aux archives du Palais, on peut voir, à la date du 14 août de cette année, les lettres patentes présentées à cet effet par les gens du roi : leur vérification est du 30. Sur ces grands jours il n'existe d'ailleurs aucun document officiel, et tout ce qui nous en est connu, nous le savons par Pasquier qui, ami de Harlay, alors simple président aux enquêtes, fut en cette occasion Vun de ses soldats^ comme il se plaisait à le lui rappeler dans la suite. » Renvoyons donc, pour les grands jours dont parle
100 LBTftU FftAHCAUKS MBOms
Mais dens six jours je partz pour m'en aller en Berri, et de la je vous envoierai les dictes annotations, car il n'y a qu'à les transcrire à part de la marge de mon livre. J'aimerai pluslost qu'il me fust reproché aultre chose que de manquer à ma promesse mesmement en vostre endroict. Il vous plaira dire à Monsieur d'Emeric comment il y a long temps que j'ai prié M. de Sainte-Marthe de faire quelque chose pour son fu frère Monsieur de Boneuil. Mais il est si empêché en sa charge de Maire, qu'il n'a pas loisir de vaquer aux muses.' Toutesfois il tourne l'élégie latine que je feis sur la mort dudict sieur peu avant le décès de Monsieur de La Roche. Henri Estienne*^ m'escrivit dernièrement qu'il m'envoioit les
Scaliger, aux Lettres de Pasquier, et aussi au recueil de vers connu sous le nom de La Puce, recueil auquel contribuèrent la plupart des doctes personnages qui composaient la « si honnorable compagnie » réunie autour des dames des Roches, les deux perles du Poitou^ comme les surnomme La Croix du Maine. Ai-je besoin de dire que dans le recueil où a été immortalisée la Puce de Madame des Roches^ et qu'a récemment réimprimé M. Jouaust, on trouve des vers galants de Scaliger lui-même ?
* Puisque je viens de parler de Pasquier, je ne puis m'empêcher de rappeler que, pendant son séjour à Poitiers, il se lia fort étroitement avec Scévole de Sainte-Marthe, lequel l'introduisit chez les dames des Roches tant vantées dans les graves Recherches de la France^ la fîile surtout « qui reluisait à bien écrire entre les dames, comme la lune entre les étoiles. » C'est à Scévole de Sainte-Marthe que Pasquier a adressé quelques-unes de ses lettres les plus intéressantes, notamment la lettre 15 du livre XI (sur les reitres), la lettre 4 du livre XII (sur les barricades de Paris^, la lettre 10 du livre XIV |surla bataille d'Ivry), les lettres du livre XVII (sur la conspiration contre le président Brisson et sur le supplice de l'infortuné magistrat), les lettres 4 et 5 du même livre (sur les intrigues de maréchal de Biron et sur son exécution).
' Henri Estienne était alors Agé de 50 ans. Je me contenterai de citer sur le savant imprimeur ce mot du Secundo Scaligerann (p. 316) :
DB JOSBPII SCAI.I6BR. 404
Epistres ad Atticmn de Monsieur du Bois,* le premier livre de Livius corrigé par Lipsius,^ le Sextus Aurelius Victor de Scotus,' le Salluste de Carrion.* Mais je nai rien receu de tout cella, et ne sai h qui il a baillé le tout. Je vous supplie très humblement de solliciter; Pâtisson qu'il dépêche mon Computus. Depuis la mort de Monsieur de La Roche je n'ai receu aulcune lettre de lui, jaçoit ^ que je lui aie escrit par
« C'est ignorance grande de médire de Henry Estienne, (|ui a tant servy aux lettres. »
* Siméon du Bois {Uosius)^ natif de Limoges, disciple de Jean Dorât, ne publia qu'en 1580 son édition des lettres de Cicéron à Atticus : M. Tullii Ciceronis Epistolœ ad Au. ex fide vetustissimorum codicum emendato sttidio et opéra Sim. Box,ili RatiasU Letnovicum apud Hug. Barboun, 1580. L'ouvrage est dédié ad Phil. Huraltum Chiverniwm, Galliœ procancellerium. Les Barbou avaient déjà la devise Metu laboris honor. Le recueil reparut en 1585 (Anvers, 1580). Voir sur Siméon Du Bois une note à la suite des Sonnets exotériques de Gérard Marie Imbert (1872, p. 87). Voir surtout une note sur cet érudit dans l'excellent travail de M. Léonce Couture, Trois poètes Condomois du xvr siècle (1877, p. 49).
- Titi Livii Historiarum liber primus ex recensiotie Justi Lipsi (Anvers, 1579, in-8'*).
* Historiée romance breviarium nunquam antea editum de viris illustribuSy de Cœsaribus, de vita et moribus imperatoruin epitome, cum castigationibus EL Vineti ex bibliotheca Andr, Schotti. (Anvers, Christ. Plantin, 1579, in^' :
* Louis Carrion, né à Bruges, mourut en 1595 à Louvain où il fut successivement professeur de droit et directeur du Collège de Saint- Yves. II avait publié, en 1573 (Anvers, in-8 ) : Historiarum Sallustii /ra^mw^to, avec des notes. Nous retrouverons son nom dansles lettres suivantes. On peut voir sur lui un très bon article dans le Moréri de 1759. L'articib du Secunda Scaligerana (p. 257), est bien moins flatteur pour Carrion. Si l'on y reconnaît qu'il « estoit bien docte, » on l'accuse d'avoir été méchant, débauché, summusfur librorum, etc.
* Le Dictionnaire de Trévoux nous apprend que ce « vieux mot, qui signifie encore que, ne se disait plus qu'au palais. M. Littré a re-
102 LETTBB8 FRANÇAISES INBDITBS
plusieurs fois. J'espère vous escrire bientost de Bourges, vous baisant très humblement les mains, et priant Dieu, etc.
Vostre très humble serviteur.
Joseph de La Scala.
De Poictiers, le 9 décembre 1579.
Quant à THostal * et telle manière de tintinabula ^ je m'en soulcie comme de Martin,' et du reste il est mal aisé d'empêcher les chiens d'abaier. ï^iov yàp tou xwbç xh v).axTou»
wç TOU âvGpcôirou xh ycX^v.*
trouvé japoif dans Bossuet qui, en ses premières œuvres, usait volontiers des mots de la vieille langue.
* Pierre THostal, sieur de Roquebonne, Sandos et Maveor, Béarnais de naissance, fut vice-chancelier de Navarre, et est l'auteur de nivers ouvrages intitulés: Le soldat François (1704, in-8'), V Avant- Victorieux (Orihez, 1609, Bordeaux, 1610, in-8 ), La Navarre en deuil (Orthéz, 1610 Rouen, 1611, in-12). Il est appelé « un bravache et estourdy >> dans le Secunda Scaligerana (p. 196 au mot Anti-ligueur), Voif encore p. 433 où il est question d'un mensonger récit fait par ce fou de Lostaut de l'achat par les Jésuites d'Agen d'une lamproie qui avait été trouvée trop chère par tout le monde.
- Le mot tintinabuler n'est dans aucun de nos Dictionnaires. Scaliger l'a évidemment créé à l'aide du mot tintinabulum, clochette, sonnette, grelot.
* C'est-à-dire comme du docteur Jean Martin, médecin de Marguerite de Valois, qui l'avait attaqué au sujet de ses corrections d'Hippocrate et qui avait récidivé dans une brochure intitulée: Joannis Martini Parisiens is doctoris mediciadJosephi ScaligeriocFrancisciVertuniani Pseudovincentiorum epistolam responsio (Paris, 1578, in-8 ), réponse qui avait été provoquée par cet opuscule de Scaliger: Nicolai Vincentii Pictaviensis chirurgi epistola ad Stephanum Naudinum Bersuriensem, Addictata Jo. Martini in librum Hippocratis de vulneribus capitis ( Cologne, 1578, in-8"). Voir M. Ch. Nisard (p. 197) et s urtout M. Bernays, qui donne toutes les pièces du procès (p. 239-251) .
* C'est le propre du chien d'aboyer comme c'est le propre de l'homme de rire.
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DE J05BPU 8CALIGKR. 403
A CLAUDE DU PUY
Monsieur,
Je ne fais que d'arriver ea ce pais de Berri , où j'espère avec l'aide de Dieu dépêcher Notas in Guillandinum le plus tost et plus succinctement qu'il me sera possible, et suis marri que je n'ay peu m'acquitter de ma promesse plustost, mesmementen une chose de si peu d'importance, en laquelle je ne veux poinct que vous pesiés l'amour que je vous porte, mais en plus grand affaire, oûje désirerois faire preuve de ma bonne voulonté envers vous. Je ne ferai rien que cella, et Taures bientost, asseurés vous en. Mes amis vous seront fidelles tesmoings des cmpechemens que j'ai eus, mesmement en ce changement de la pouvre maison de feu Monsieur de la Roche, et de la fâcherie que j'avois conceue de sa mort. Maintenant je suis loing de tous ces affaires, et si, la grâce à Dieu, je commande à cest' heure à mon esprit, tellement qu'il s'est rassis de ceste grande melancholie qui l'avoit saisi. Le présent porteur, c'est le sieur de Beaufort, beau-frère de M. d'Abain.^ Il a un grand affaire comme' il
• Ibid. î- 33.
- Le beau-frère de M. d'Abain, appelé de Beaufort par Scaliger, reçoit de l'historiographe officiel de la maison des Ghasteigners , A. Du Chesne, les noms et titres que voici : Claude de Saint-Quentin, baron de Blet en Bourbonnais. Ce gentilhomme avait épousé Françoise Du Puy, sœur de madame d'Abain ( Histoire Généalogique, etc., p. 399).
404 LKTTftBfl FftANÇAI&BS INBPI1B8
VOUS le déduira. Je vous supplie 1res humblement, Monsieur, de le secourir en ce qu'il aura à faire de Monsieur le premier Président. J'en escris autant à Monsieur d'Emeric J'espère qu'avec l'aide de vous aultres deux il pourra avoir issue bonne et Icuable de son faict. Il est homme d'un gentil esprit, et pour un homme d'espée, il a beaucoup de lettres. Si vous ne me cognoissiés point, je vous alléguerois pourquoi je vous le recommande, mais je m'asseure que vous pouvés penser qu'il est recommandable parce que je vous l'adresse. Je vous supplie aussi de trouver moien que Pâtisson dépêche mon livre, il me faict tort ; il fera toutesfois quelque chose pour vous , si pote excUare vetemum.^
Ce pendent je vous baise très humblement les mains, priant Dieu, Monsieur, vous donner en santé bonne et longue vie.
Vostre très humble seimteur^ Joseph db La Sgala
De Blet,^ ches le sieur de Beaufort, ce 4 janvier 1580.
* Si tu peux réveiller ce somnolent, ce léthargique. - Blet est une commune du département du Cher, canton de Nérondes, à 34 kilomètres de Bourges.
ra iOSBPH 9CAI46B1. 105
A CLAUDE DU PUY
Monsieur,
J'ai receu la vostre par l'homme de M. Roques.* Je suis très aise qu'aies receu les Notœ in Guillandinum^ et vous supplie bien fort de m'eavoier les dittes notes escrites de ma main, pour estre si barbouillées et mal tracées, aussi qu'il vous plaise, quand vous escrirés au signor Pinelli,' de le
' Ihid. f" 34.
* C'était Jean de Secondât, seigneur de Roques, La Fleyte, Clermont-Dessous, Roquefort, Sérignac, Montesquieu, conseiller du roi, trésorier de France et général de ses finances en Guienne, conseiller aux Conseils d'Etat et privé, maître d'hôtel ordinaire du roi et de la reine de Navarre, gouverneur des châteaux de Nérac, Rions et Auvillars, etc. Il avait épousé, en 1564, Eléonore de Brénieu, demoiselle d'honneur de Jeanne d'Albret, et il mourut en 1599, plus qu'octogénaire. Voir la généalogie de Secondât de Montesquieu dans le Nobiliaire de Guienne et de Gascogne (t. II, 1858, p. 254 et suiv.). On trouve dans le Recueil des lettres missives de Henri IV (t. I, p. 44) une lettre du roi de Navarre au marquis de Villars, du 22 octobre 1772, en faveur du « sieur de Roques, mon maistre d'hostel, ancien et loyal serviteur de ma maison, etc. »
' Jean Vincent Pinelli naquit en 1535 à Naples et mourut en 1602 à Padoue, où il était venu s'établir en 1558. Ce fut un des meilleurs érudits et un des plus ferventg bibliophiles du xvi' siècle. J. Aug. de Thou, qui avait vu Pinelli à Padoue en 1589 et qui avait admiré ses belles collections (MémoireSy liv. IV), a fait un grand éloge de son savant ami dans son Histoire (liv. CXXVI), le
106 iMTTMMê rSAIIÇAItBS IMÉOlTn
prier qu'il fasse quelque chose pour moi touchant les livres Elbiopiques et Arabiques qu'il pourra recouvrer, ce qu'il pourra faire aisément aiant commodité par le moien de la traffique * de Constantinopleetdes Juirz.Mesmement s'il pouvoit recouvrer des dîcts juifz i'Avicenne traduict en hébrieu,* et imprimé en Tessaloniki. Je tasclie de l'avoir en Arabiq ' par le moien de Monsieur l'ambassadeur d*Abain. Sur tout je vous prie, s'il est possible, qu'il recouvre le dict Avicenne en Hébrieu, et je paierai bien ce qu'il coustera. Davantage je désire que par vostre moien il sache et soit asseuré que je lui suis bienaiïectionné serviteur, m'asseurant qu'estant aimé de vous il ne peut manquer de tesmognajce pour m'estre recommandé. Quant au Nouveau-Testament arménien de M. Pithou, il s'est offert plusieurs fois de sa propre voulonté de me le donner, et je lui ai dict que je me contentois qu'il me le prestast seullement. Je vous supplie de rechef de lui en faire souvenir, car quoiqu'il die, il ne m'en a poinct escrit. Pâtisson n'a point voulonté de faire rien pour
comparant à ce Titus Pomponius qui fut surnommé l'Attique , le proclamant également remarquable par son savoir, par sa vertu, par sa générosité et par raffection qu'il témoignait aux gens de lettres. Voir divers autres éloges dans le recueil d'Antoine Teissier (t. IV, p. 377-383).
^ On trouve la forme traffique dans VInstituUon ChresUenne de Calvin (1541; et dans les Essais de Michel de Montaigne (1580).
* Le Manuel du libraire mentionne seulement la traduction suivante : Avicenœ Canon, ab anonymo hebraice ^rarw/a^îi5, Naples, 1991, 3 vol. in fol. Cette traduction est d'une excessive rareté, selon feu Brunet qui cite à ce sujet de Rossi, Annales hebr. typ.y p. 86. Voir dans le Prima Scaligerana ce que l'on fait dire à Scaliger sur Avicenne (p. 25. .
• Quelques années plus tard, parut à Rome le texte arabe du grand ouvrage d 'Avicenne : Libri V canonis medicinœ, arabice (1593, in-fol.).
DB joSBrn tcAiiGEft. 107
moi. Je lui escris qu'il me renvoie mon Computus, car je le ferai imprimer à Genève , avec d'aultres choses que j'y envolerai avecques. Encores un petit mot de vostre bouche lui pourroit esveiller la voulonté. S'il vous semble * lui en parler, il vous plaira le faire pour une fois, postea verbum non amplius addam.^
Monsieur, je vous présente mes très humbles reccmimandationsj priant Dieu vous maintenir en sa grâce.
Vostre serviteur,
Joseph de Là Sgala.
De Bourges, ce 15 février 1580.
* Peut-être le mot bon a été oublié ; peut-être aussi a-t-on là un latinisme qui n'est pas étonnant dans Scaliger.
* Citation tirée du dernier vers de la Satire I d'Horace :
Compilasse putes, verbum nofi amplius addam.
408 I.BTTMBS rMAHÇAISBS UfftoiTBS
XXXUI
A CLAUDE DD PUY
Monsieur,
J*ai receu Spicilegîa PalmerlP par le moyen de Patisso:i, de quoi je vous remercie très humblement, et vouidrois avoir quelque chose de bon pour vous en faire participant. Je n'ai encores guiercs ieu ces Spicilegia, sauf quelques choses au commencement, où je n'ai trouvé ni rime ni i*aison,3 sauf une témérité de jeune homme fort oultre cuidée.* Il pense que tout ce qu'il a Ieu es vieux grammariens, pour si peu qu'il ressemble au texte qu'il entreprend corriger,
* Ibid. folio 35.
- Palmerius est le nom latinisé de Jean Meller, critique allemand qui mourut jeune en 1582. Ses Spicilegia furent imprimés d'abord en 1580. Jean Gruter les réimprima dans le tome IV de son Thésaurus criticus (Francfort, 1604, in-8», p. 613-887). On y trouve, disent les auteurs du Moréri (au mot Palmier), un grand nombre d'observations sur les comédies de Plante et de Térence, sur Properce, sur Salluste, etc.
* M. Littré n'a trouvé l'expression ni rime ni raison dans aucun auteur du xvi« siècle. Il ne cite, pour l'emploi de ces deux mots, que des écrivains du siècle suivant, Balzac, le cardinal de Retz Molière, M™« de Sévigné.
* Outrecuidé, qui est déjà, au xii« siècle, dans la Chanson de Roland, est encore dans Corneille {La Veuve), et a été môme employé, de nos jours, par Chateaubriand qui parfois sacrifia trop à Tarchaïsme.
tMI JOSBPn fClUGM. 409
que c'est cella mesmes.' De mesmes en faict Monsieur du Bois en beaucoup de passages grecs, qu'il a, si lui semble, restitués es Epistres ad Atticum. Combien qu'il est un homme très docte, et exercé es bonnes lettres, si lui manque il tant de jugement, que quand on aura espluché ces anxias notas j on y trouvera beaucoup à redire. Mais de ceci nous en parlerons peust eslre quelque jour ensemble. Snillement je vous prie que ceci demeure entre nous deux, car au contraire je ne dois parler de lui qu'avec respect, tant pour sa doctrine que pour s^ probité, et aussi pour le reng qu'il tient.* Puisque tant de gens se meslent de ce mcstier il ne fault poinct que ceux qui Font exercé si amusent plus. Aussi ne ferons-nous plus, car cella en va comme d'une tricherie de la Rota, ou un Rabbinisme.' Certainement je prévois que les petitz grammatics * seront cause que non seullement les critiques, mais aussi la critique mesmes sera
* Le futur adversaire de Scaliger, Scioppius, a dit, De arte crilica^ que si Palmerius avait vécu plus longtemps, il aurait, sans doute, rabattu un peu de ce feu excessif et indiscret qui l'emportait souvent, et qu'il aurait été plus modéré et plus sage dans ses corrections.
' Pourquoi Scaliger n'a-t-il pas toujours apporté autant de mesure et de convenance dans ses observations sur les travaux des érudits de son temps ?
' Il faut, sans doute, entendre par cette expression tricherie de la Rota, une interprétation forcée ou torturée à la façon des entorses que les tribunaux font parfois subir aux lois pour les plier à l'esprit du moment. Rabbinisme est une allusion aux sens éloignés que les Rabbins savent trouver dans les textes sacrés.
* Qrammatic (de Grammaticus) est dit ici par dénigrement, comme nous disons aujourd'hui grammatiste. Le mot sérieux au xvi« siècle était déjà grammairien que l'on trouve dans les Essais de Montaigne. Grammatic manque à tous nos recueils lexicographiques anciens et modernes.
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exposée en risée. Et quoiqu'il tarde, vous verres que ces faiseurs de discours et Académies en feront leurs souppers et disners avec les dames qui manient l'Astrolabe, pensants que ceux qui se sont portés heureusement en cest affaire soient semblables à ces grateursde Priscian.* Je commence moi mesmes à me moquer d'eux. Quant à||ce Palmerius, il peust estre âgé d'un trente ans environ, je l'ai veu à Genève. Son livre, à mon avis, est semblable partout. Quand au commencement, que j'ai seullement leu, je vous en ai dit mon avis sans fard, je le partirai^ pour l'amour de vous et vous en escrirai succinctement. Paulus Melissus' m'a envoie de Venize les Notœ in Fastos Ovidii d'un Hercules Ciofanus,* il n'est pas homme
* Ne trouve-lron pas que la verve de Scaliger étincelle singulièrement dans cette tirade contre ceux qui déshonoraient la critique ? La pittoresque expression : Grateurs de Priscian couronne bien cette vive et spirituelle protestation.
- Parlire, pour lire d'un bout à l'autre. Tel est le sens du latin. par légère que Scaliger décalque.
' Le véritable nom de Melissus était Paul Schedius. Fils de Balthasar Schedius et d'Otilia Melissa, il naquit en Franconie le 20 décembre 1539 et mourut à Heidelberg le 3 février 1602. Il passait pour un des meilleurs poètes latins de l'Allemagne et on lui fît l'extrême honneur de le surnommer le Pindare latin. A. Teissier cite (t. IV, p. 410-412) les éloges qui lui ont été donnés par Théodore de Bèze, S. de Sainte-Marthe, J. Scaliger, etc. Notons que ce der-^ nier, tout en vantant beaucoup le poète, a maltraité l'homme, auquel il reproche [Secunda Scaligeranay p. 450) d'avoir été un gardien jaloux des trésors qui lui étaient confiés : « Melissus qui estoit Bibliothécaire de la Bibliothèque palatine, n'y laissoit entrer personne. »
* Hercule Ciofani où Ciofano, né à Sulmone on ne sait trop en quelle année, se rendit célèbre par ses Commentaires sur les Métamorphoses d'Ovide, lesquels furent imprimés à Venise, en 1575, par Aide le jeune, in-S», et furent suivis de ses Commentaires sur les œuvres complètes de l'élégant poète :|Anvers, Plantin, 1583, in-8^,
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de grand esprit,* mais encores son labeur sera pris en bonne part pour les variœ îectiones. Il est fort nouveau au mestier. Souvienne vous, s'il vous plaist, d'escrire de rechef au sel* gneur Pinelli touchant les livres en Ethiopie et Arabie. Je désirerois fort un Avicenne en Arabie et des livres Ethiopiques de quelque sorte et faculté que ce fust. Nous paierons touts les frais qu'on y fera. Je n'estudie guieres, cnr j^ n'ai poinct de livres. Toutesfois quand je suis h Bourges, Monsieur Cujas * de sa grâce me preste les siens, joint aussi que je ne me trouve guieres disposé de mon corpg, comme je soullois. Si est-ce qu'avec cella nous esbauchons quelques petites ^larpiW pour joindre au petit CompiUm. Je vous supplie de m'escrire de voz nouvelles, lesquelles j'attens
réimprimés en 1601 à Francfort, in-folio, et en 1707 dans Tédition de Burmann, in-4».
' Scaliger se montre ici bien sévère. D'autres critiques ont été plus indulgents pour le Commentateur d'Ovide, notamment Paul Manuce, Marc Antoine de Muret et Scioppius. Scaliger lui-môme a été plus juste pour le savant italien, si Ton en croit cette citation du Secunda Scaligerann (p. 269) : <c Ciofanus honneste homme. Il a bien escrit sur Ovide; il estoit sulmonensis comme lui. »
* Cujas qui avait professé à Bourges, une première fois de 1555 à 1557, une seconde fois en 1575, y était revenu vers la fin de 1576 pour y passer le reste de sa vie. Il y perdit son fils unique en 1581 et c'est ici l'occasion de citer, puisque nous en sommes au séjour de Scaliger auprès de son ami, ce fragment d'une lettre écrite par le malheureux père et que j'emprunte à l'article de M. Rapetti (Nouvelle Biographie générale, t. XII, col. 600) : «Je suis seul, isolé, privé de tout ce qui m'estoit cher... Je vous prie de m'aimer du moins tousjours, puisque je n'ai plus à aimer que vous, vos parens, M. de la Scala et quelques autres. (A M. de la Guesle). » Il faut rapprocher de ce passage un passage d'une autre lettre de Cujas sur la consolante amitié de Scaliger, passage que j'ai déjà cité dans la note 4 de la lettre X.
4fl tSTTtn PlAKÇAISKf INftDfTBi
d'aussi bon cœur que je vous baise très humblement les mains, priant Dieu, etc.
Vostre humble serviteur^ De Jussi,* ce 7 juillet 1580.
Je ne sai si Carrio est encores à Paris. Vous le pouvés hardiment mettre avec les composeiirs^ des Spicilegia*
* Jussy-Ghampagne, commune du département du Cher, arrondissement de Bourges, canton de Baugy, à vingt-cinq kilomètres de Bourges.
- Composeur a été trouvé par M. Littré dans le Plutarque d'Amyot et dans VHistoire universelle d*Agrippa d'Aubigné.
• On doit à J. Carrion : kntiquarum lectionum lihri très (Anvers, 1576, in-8 ); Eniendationum et observationum lihri duo (Paris, in-4"). Le premier des deux livres des Emendationum est précisément dédié à Claude Du Puy, conseiller du roi au Parlement de Paris. Gruter a réimprimé dans son Thésaurus criticus les travaux philologiques de Carrion.
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A CLAUDE DU PUY
Monsieur,
Je vous ai escrit ces jours passés par un homme de ce pais, qui a un procès h Paris, et croies que si j'avois plus grande commodité de vous escrire plus souvent, je n'y fauldrois point. Si vous avés donques receu ma dernière lettre, vous y avés peu voir comment je suis en peine d'un livre qui est en forme de correction de cronique. C'est comme un instruction corrigendi epochas temporum et cellui qui l'a faict est Alleman. Le livre imprimé à Basic, si je ne m'abuse, in-folio parvo. Il peust estre environ de deux alphabetz et demi. Je vous le marque du doit, comme font les muetz, ne me pouvant souvenir du nom de l'auteur. Et d'autant que j'en ai à faire, il vous plaira me faire tant de bien que de me l'envoier, si vous pouvés deviner quel auteur c'est,^ dont je vous en supplie bien humblement. Je voi bien que Monsieur Pinelli nous a oubliés, et ne se souvient plus des livres que vous lui aviés escrit nous faire recouvrer de Constantinople. Si le danger n'est à Paris, comm' on dicfc toutesfois estre,^ je vous
' Ibid. îo39.
* Je ne sais si Claude Du Puy devina quel auteur c'était, mais moi, je regrette de le dire, je ne l'ai pas deviné.
^ La peste avait commencé à sévir dans Paris en mars 1580. Voir les Mémoires-Journaux de Pierre de l'Estoile, édition Jouaust, t. I, i875, p. 356.
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verrai cest automne, ou plustost. Cependent je vous baise bien humblement les mains, priant Dieu vous donner en santé bonne et longue vie.
Vostre serviteur à jamais ,
Joseph de La Sgala.
De Chantemille, en la Marche de Limousin, ce 23 mai 1581.
J'entends que le rapporteur du procès de Bleré est mort. Je croi que ce procès donnera de la peine à M. d'Abain.