LETTRE VIII
Prince,
Le moment est venu de dresser notre bilan.
11 résultera delà comparaison de notre marine militaire, de notre marine marchande, de nos importations et de nos exportations, avec les termes semblables pris sur des documenta officiels, chez les Anglais , des renseignements qui jetteront à leur tour la plus vive lumière sur la situation respective des deux peuples.
Je ne veux fatiguer votre esprit ni par des chiffres, ni par des distinctions trop multipliées. Je ne veux mettre sous vos yeux que ce qui sera rigoureusement nécessaire aux divers points que nous voulons éclaircir.
Parlons d'abord de la marine :
Voici le relevé que je prends sur le Aavy-Zwf, publié par ordre de l'amirauté, et fixant le dernier état de la marine anglaise au 1"^ janvier 1844.
1° Vaisseaux de ligne depuis 70 jusqu'à
120 canons i05
2» Bâtiments de 50 canons 47
S*" » de 42 à 46 canons. . . 42 4° Bâtiments à vapeur de différentes
forces i09
5° Malles et paekets à vapeur. ... 38 6** Divers, tels que corvettes, bricks,
cullers, etc 358
Total général. ... 669 sans parler des navires en construction.
Notez qu'en mai i840, le chiffre total n'était que de 455. Mais, en i842, on voit en construction 21 vaisseaux de ligne, 9 frégates, 2i sloops, 18 frégates à vapeur, etc. — Depuis i844, le chiffre de 669 s'est considérablement accru.
Voici maintenant la situation de la France telle qu'elle est offerte par l'exercice 1845, vol. 2, page 219, où on lit ce qui suit : <( La marine « française, en iSi5, pouvait armer, si c^eût été «t nécessaire, eîiviron 46 vaisseaux de ligne, « 55 frégates et 235 bâtiments d'une force infé- «« rieure, en tout environ 355 bâtiments. « Cela n'est pas entièrement exact. Voici, d'après M. le chevalier F. de Tapies, la récapitulation de nos forces, avec la distinction des bâtiments à flot des bâtiments en construction :
à flot. .....
en construction. . ,
. flot
en construction. . ,
oi
lot
. construction . .
gabarcs
en construction. .
•es
en construction. .
à vapeur . . . ,
en construction. . .
Totaux.
ctivitc de nos arsenaux , malgré la ville, cet état s'est peu amélioré de-
i^oire personnel marins est dans la même proportion : cela est désolant !
Aussi , voyez comme rAngleterro nous ricane dans VUniied-Service, revue consacrée aux intérêts de la marine anglaise :
« La France, obstinée surtout dans V envie qu'elle porte à notre puissance navale, a toujours présente cette maxime de Richelieu : la France veut une marine!
« On trouve dans les m^Vt*\cv3\^'à ^<t\^^"t^^sssR.^
(année 1859), en déduisant les maîtres, les pilotes , les mousses et autres classes privilégiées , 55,000 matelots inscrits.
«( L'Etat peut compter sur 5;i,000 bons marins et 15,000 novices inscrits , en cm de nécessité,
« Mais en cas de guerre , s'il lui fallait armer ses flottes proportionnellement à son matériel , la France aurait besoin d'un plus grand nombre de marins qu'elle n'est en état d'en réunir. Quoique la France possède le même littoral que sous Louis XIV, elle ne 'pourrait plus maintenant présenter à ses ennemis 200 navires de haut bord, montés par 66,000 marins et 14,000 hommes de troupes .
« Le commerce de ce pays, frappé depuis plu-sieurs années d'une langueur incontestable , ne possède qu'un personnel naval au-dessous menue des besoins de son commerce, et ne pourrait fournir un contingent militaire sans détruire entièrement ses pêcheries et sa navigation marchande. Aussi, au premier bruit de guerre, la France est-elle obligée de réclamer des classes la presque totalité du personnel nécessaire au service de l'État , et de faire comme les Russes, demander à l'intérieur du ]*oyaume de mauvais marins que le littoral ne peut lui fournir.
u La plupart de ces malheureux conscrits, en-
levés à la mollesse des villes , à moitié énervés par des habitudes licencieuses ou des métiers insalubres, ne peuvent jamais acquérir la vigueur , la souplesse et le sang-froid nécessaires au métier de marin ; sachant à peine se tenir fermes dans les gros temps , malades à la mer $ ce ne seront guère que des hommes d'embarras dans les moments décisifs ^ et en accouplant la iaiblesse à la force on ne réussira qu'à énerver la constitution des meilleurs équipages.
Il Rassurons-nous donc , ajoute la Revue , et soyons satis aucune alarme sur l'acet^oissement de la marine française. Ce n'est ni sur les vaisseaux casernes, ni dans les écoles des ports.qu'on pourra donner aux équipages ces hommes résolus, ao corps de fer, à Fâme inébranlable , véritables loups de mer qui font tout à la fois la gloire de leur pavillon et la terreur des équipages ennemis.
u Avec de l'argent, on fait des vaisseaux , on les arme, on les met à la mer ; mais on ne fait pas des marins habiles et surtout des marins expérimentés. Que la France se pénètre bien de ceci : qu'avec ses gros irwts de philanthropie et de liberté individuelle, ELLE NE SAURAIT NOUS EIMPÊGHER D'INCENDIER SES FLOT- TES, SES PORTS, SES ARSENAUX ET DE SAISIR SES NAVIRES MARCHàS^\\\ ... -
Vous venez de Tentendre, n'esl-ee pas? qu c'est bien elle !
Le sang ne vous bouilionne-Ml pas au cœur Ne sentez- vous pas, à ces défis insolents, voir main se porter sur la garde de votre épée?..
Croyez- vous que la France puisse supporter en core longtemps une aussi arrogante audace?..
« La France veut une marine ! répètc-t-ell (c avec ironie...; mais elle n'a pas de marins « Elle n'a que des hommes d'embarras. .. Soyon «< sans alarmes sur son accroissement... Nous 1 « détruirons quand nous voudrons!... »
L'insulte la plus sanglante entre nations n'eî jamais allée jusque-là... Dieu en fera justice.
Permettez-moi de citer encore ici un passag deVUnited'Service au sujet des moyens d'arme ment de l'Angleterre. Je le ferai sans réflexions chaque pensée trouvera plus tard sa réfutatioi
« De tous les ennemis , dit-il , de notre ascen dant militaire y le plus aclif c'est sans contred le général Paixhans. II cherche à nous arrache le domaine de la mer en employant de petits bd timents et de gros canons contre nos vaisseau de guerre.
«( Selon M. Paixhans, la navigation à va peu doit rabaisser notre supériorité et la mettre no dans les mains du peuple le plus marin , mais 1 plus nombreux; et celui qui aura le plus de chai
dières à son service aura le plus de puissance et sur terre et sur mer.
« Mais on a oublié une chose : c'est que tant que le fer et le charbon de terre se trouveront ici plus facilement qu'ailleurs, que nos capitaux et notre industrie surpasseront ceux de tout le monde, que nos vaisseaux seront sous la conduite d'hommes parfaitement accoutumés à la mer, les positions relatives de la Grande-Bretagne et de ses rivaux seront toujours les mêmes.
u Si le gouvernement anglais le veut, il n'y a rieti à craindre pour la nation à l'égard de la domination des mers.
« LA DOMINATION DE LA MER EST CELLE DU MONDE; car la nation qui pourra relier le plus de pays les uns aux autres, qui sera le centre et le moyen de communication des peuples entre eux, sera toujours , par cette raison même, l'agent le plus actif de la civilisation humaine et le pouvoir du globe' le plus fort et le plus respecté. »
J'allais en finir sur les outrecuidances anglaises. Mais je rencontre encore dans la Revue britannique de juin 1840, page 292, un passage qui justifie si bien ce que j'ai posé en fait dans mes lettres précédentes, qu'il est important de le citer. C'est toujours V United-Service qui parle :
« .... Notre patrie est une flotte dont le vaisseau amiral est à Londres et les autres bàtimenls partout.
«< La Grande-Bretagne, ainsi que ces madrépores flottants au sein de l'Océan, étend oà et là à rinfini ses navires, comme les antennes qui vont saisir leur proie, forte ou faible, lointaine ou proclie, en tout temps, en tout lieu.
<( Sur chaque grande mer nous sommes parvenus à établir des espèces de corps de garde maritimes au moyen desquels les fiavigatians étrangères sont placées sous la police brùannique.
u Avec Jersey et Gucrnesey, nous pouvons braver jusque dans le cœur de la France ses bâtiments bretons et normands ; à Taide de Gibraltar, nous gardons les clefs de la Médîterranée; Malte est pour nous un blockhaus nautique^ d'où Ton peut s'élancer tout à coup et sur l'Asie et sur l'Afrique; dans l'ile Maurice, nous avons une sentinelle avancée qui surveille sans cesse la route des Indes, et par la position de Ceylnn nous dominmis tout à la fois le golfe de Bengale et les possessions hollandaises; notre marine enfin, comme une ceinture flottante, environne le inonde entier,
« Ne craignons pas de le proclamer, le sceptre du monde appartient à la Grande-Bretagne
et lui at>pàrtietidra tant que sa puissance mari* time sera sans conteste. Par sa tépographie, par son état insulaire, par son commerce^ par le nombre de ses colonies, elle ne peut se tc^ir i la surface du globe (qu'avec le pied marin. >»
Vous le voyez, elle déclare ^ectivemeilt qu'elle a le sceptre du monde, qu'elle est lé gardien de l'univers....
Prince, qu'en pensez-vous?