LETTRE XXII
Prince,
Hésiteriez-vous, maintenant?
Je vois les dangers qui vous menacent, non dans les canons dont l'Angleterre hérisse inutilement ses côtes, mais dans les terreurs qui Tont sotkdainement frappée à la nouvelle de votre promotion au pouvoir.
Elle tremble, parce qu'elle sait qu'elle a commis vis-à-vis de la France le plus grand des crimes !
Elle tremble, parce qu'elle est encore seule pour lutter avec nous, et qu'elle est convaincue qu'aujourd'hui elle ne peut plus nous empêcher d'aborder son territoire, et, en l'abordant, de le foudroyer !
Elle tremble, parce qu'elle sait que jusque dans la dernière de nos chaumières son nom est maudit et qu'il ne s'échappe de nos poitrines çu'uû long cri de vengeance!
Mais, prince, elle cessera de trembler si vous lui laissez le temps de se recueillir, d'agiter, d'exciter les susceptibilités jalouses de l'Europe. . ,
Elle cessera de trembler si ses intrigues et son or sont acceptés, et si, par une nouvelle coalition aveugle, elle enchaine au continent des forces qui ne devraient servir que contre elle...
Elle cessera de trembler si vous lui donnez le temps d'infiltrer dans votre gouvernement les agents de sa politique astucieuse et empoisonnée...
Pas d'hésitation donc !
C'est aa galop qu'il faut marcher sur elle !
La France n'attend plus que le signal.
Jamais guerre ne fut plus grande dans son but, plus nationale dans sa grandeur et son intérêt, plus féconde pour l'humanité .
Envoyez donc votre héraut annoncer à la plus cruelle ennemie de la France, à l'ennemie du monde, que l'heure a sonné! !...
Et que le tocsin et le bronze l'annoncent dans toutes nos villes et nos campagnes! !...
L'Europe en tressaillira ; et 1 50 millions d'esclaves élèveront la voix vers Dieu pour vous bénir !
Et les injures des Clive, des Hastings, des Wellesley iseront vengées!,,.
Et le dix-neuvième siècle enfantera ses traites de Westphalie ! . . .
Et l'humanité respirera !
Comme aux temps où une foi brûlante transportait par delà les mers l'élite de nos chevaliers j'e vois des millions d'hommes s'élancer sur leurs armes à l'appel de la patrie...
Le chemin eât fait !
Marchons à l'ennemi !
Que nous font ses innombrables vaisseaux et ses matelots? N'avons-nous pas aussi des vaisseaux et des matelots?...
Que nous font ses armées ? N'avons-nous pas, mieux qu'elle , des poitrines sur lesquelles s'émousse le fer?,.. -— Elle le sait bien !
L'Angleterre sera vaincue, parce que le droit est avec nous... Et les coalitions seront mortes, et les traités de i8i5 seront vraiment frappés au cœur...
Ce qu'il y aura de grand et d'inouï peut-être, c'est que ce sera pour la première fois que la guerre aura été faite non j^our élever un nom au-dessus de tous les noms, — non pour conquérir et efiFacer un peuple, — mais pour honorer la civilisation qui commande de détruire tout ce qui outrage la dignité humaine...
Prince, si cette guerre est un droit pour la France, elle est un devoir pour vous.
Guerre nationale, guerre sainte I ta pensée fait bouillonner nos âmes et nous embrase d'une indicible ardeur!...
Aux armes donc ! et que le plus beau soleil se lève pour notre chère patrie I
Gomme les croisés, répétons : Dieu le veut !
Oui, Dieu le veut ! car les lois de sa justice sont violées...
Dieu le veut! car le front de la première nation du monde ne peut rester incliné vers la poussière...
Dieu le veut ! car les destinées de l'humanité dépendent des destinées de la France...
Redisons donc avec un enthousiasme sacré :
La France aime mieux glisser dans le sang que dans la boue ! . . .
La France aimera toujours mieux entendre le fracas du tonnerre que le bruit des chaînes dont un peuple insolent meurtrit ses libertés !
Et la paix régnera en France, en Europe, dans le monde entier!
Et l'empire, selon votre pensée, sera la paix, — paix grande, paix forte, qui ne constituera ni vainqueurs, ni vaincus, parce qu'elle sera la plus immense conquête de la civilisation sur ce qui en revêt hypocritement les semblants pour dénaturer les instincts moraux des nations;.*.
Et l'empire sera la paixl
Et la paix, ainsi conquise, sera une vérité.
Prince, L'Empire, c'est la paix! sera le mot de l'humanité, s'il signifie enfin :
Justice à la France ; Paix à l'Europe continentale ; Guerre, guerre aux Anglais ! !
Arles-sur-Rhône, 4 décembre 1852.