LETTRE IV
Prince,
Il y a dans la vieille Europe, vous le savez, une nation qui occupe une position topographique tout exceptionnelle. C'est d'elle que le poète latin a dit:
Penitus toto divisos orbe Britannos.
A répoque des conquêtes où la force brutale était tout, — à celle où le droit des gens, les rapports internationaux, reconnus depuis^ n'existaient pas, — où la balance de l'Europe n'avait point encore été créée par des traités pour équilibrer les puissances, ce peuple, malgré son isolement et les avantages immenses qui en résultaient pour lui, subit, comme tous les autres, les afflictions ou les bienfaits de la conquête.
Vaincu parles Romains, vaincu par les Saxons et les Danois, vaincu par les Normands, il a fini, comme la plus grande ç^TViv^ ^^es» ^^xssj^^'^ ^^
rOçcident, par prendre son rang de puissance définitivement constituée ; et depuis le onzième siècle, cette terre orgueilleuse n'a été foulée par aucun conquérant victorieux. — Il semblerait vraiment que ce pays' a prescrit contre une invasion étrangère.
A mesure que de graves transformations intérieures s'opérèrent chez les peuples de l'Europe pour leur gouvernement, notamment à l'aurore et au midi de la féodalité, ce peuple, toujours ennemi, devint redoutable pour la France. De vassal qu'il était de nos rois, il toulut devenir leur maître. Dieu ne l'a pas voulu: le génie de la France était là !
Si je voulais, ici, ressusciter des haines, je rappellerais ces temps désastreux où les rois d' Angleterre, maîtres de nos plus belles provinces, ne s'avançaient an cœur de notre pays qu'à la lueur de nos villes et de nos campagnes incendiées, siur des ruines atrocement entassées, massacrant et égorgeant tout ce qui se trouvait sous leurs pas.
Oh pourrait croire, h ce sujet, à une exagération passionnée. Pour imposer silence au doute ou h l'incrédulité, je ne citerai qu'un seul passage, entre mille, relatif aux horreurs dont la France a été le théâtre pendant toute la période féodale; je le prends, au hasard, dans l'analyse
raisonnée de Thistotre de France, d'un homme pour lequel vous n'avez pas moins d'admiration
que moi, de Chateaubriand : « Rien n'é^
(( chappe, par mer et par terre, aux ravages de « ce monarque (Edouard III), qui se disait roi te des Français et qui venait pour régner sur des «( Français: par mer, tous les vaisseaux, depuis <( le plus grand navire jusqu'à la plus petite « barque, furent pris et réunis à la Hotte an- «( glaise ; par terre, toutes les villes et les vil- <c lages furent saccagés et brûlés. Harfleur suc- (c comba la première \ et quoiqu'elle se fût « rendue sans coup férir, elle n'en fut pas moins « pillée ; elle perdit or y argent et chers joyaux, « Il se trouva si grande foison de richesse (dit n un historien du temps), que compagnons n'a- « vaient cure de draps fourrés de vair,,. ! Les •c habitants enlevés de la ville furent entassés <c sur la flotte anglaise. Cherbourg fut inccn- « dié ; le château se défendit ; Montebourg, Va- « lognes, Carentan furent renversés de fond en « comble !!!... )>
Et cela a duré, pour cette première période, pendant plus de cent quinze ans!... Combien de fois, depuis, n'avons-nous pas vu de semblables choses !... Mais ce ne sont point des haines que je cherche à réchauffer ; ce ^ont des intéuèU que j'étudie religieusem^xvV. ^V ç.wvs^v^^^^»^'^'^''
ment avec vous, convaincu que vous n'aurez de passion que pour faire triompher l'honneur et la prospérité de la France.
J'entends si peu réveiller d'inutiles rancunes, que j'oublie jusqu'à nos lamentables défaites de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt; — que j'oublie les honteux traités de Bretigny et de Troyes; — que j'oublie jusqu'aux régences d'Henri V et du duc de Bedford, quoique ce dernier nom rap<pelle à mon âme française le plus lâche dos crimes dont une nation puisse se souiller ! . ..
C'est dans ce sentiment bien compris que vous me permettrez de jeter encore, avec vous, un coup d'œil rapide sur nos rapports généraux avec cette puissance depuis son expulsion corn-* plète de notre territoire jusqu'aux traités de Westphalie, — depuis ceux-ci jusqu'en 1789 et depuis cette dernière époque jusqu'à nos jours.
J'espère que vous reconnaîtrez que ce ne sont point des préjugés que j'exalte pour ranimer de vieilles inimitiés, mais que c'est la situation la plus sérieuse et la plus grave que je découvre pour appeler à son aide une solution réclamée par tous les peuples du monde.