‹ Lettres grecques de madame ChénierChapitre 17 sur 19 · LETTRE D'UNE DAME GRECQUE A UNE DAME DE PARIS · texte numérisé non relu

LETTRE D'UNE DAME GRECQUE A UNE DAME DE PARIS

Dans la dernière conversation que j'ai eue avec vous, Madame, vous m'avez paru bien effarouchée, lorsque je vous ai dit que les Grecs alloient par devoir, et même pour leur plaisir, passer de temps en temps une journée entière auprès des tombeaux de leurs parens. Plaisant divertissement, disiez-

vous! que d'aller s'attrister auprès d'un tombeau. Mais, Madame, les tombeaux des anciens, et ceux que Ton voit encore dans la Grèce, surtout ceux des personnes distinguées par leur naissance et par leur fortune, n'ont rien qui doive faire horreur. Je vais vous faire la description d'un de ces tombeaux, et vous en jugerez vous-même. C'est celui qu'un fils vertueux éleva sous le règne du Sultan Mahmoud, pour éterniser la mémoire d'une mère chérie.

Cette Dame, qui Jouissoitde tous les dons de la nature et de la fortune, et dont le moindre avantage étoit celui d'une rare beauté, eut le bonheur de sauver la vie à son père et à son époux par son courage et son éloquence. Ces deux personnes remplissoient les premières places auprès des Princes Souverains de Moldavie; leurs grandes richesses leur tirent des jaloux, qui mirent tout en œuvre pour faire naître des soupçons sur la conduite du gendre et du beau-père; ils allèrent jusqu'à dire que les grands biens de ces deux hommes ne venoient que des impôts, dont ils avoient osé charger plusieurs villages de la Moldavie, sans la permission et à l'insçu du Prince régnant dont ils étoient proches parens. Le Prince irrité écouta

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les discours des envieux; et malgré les liens de la parenté, il envoya ces deux Seigneurs à Constantinople, pour être traités en criminels d'État. Dans vingt- quatre heures (car la' justice va vite en Turquie), ils furent condamnés à avoir la tête tranchée, et tous leurs biens furent confisqués.

Aussi-tôt que la Dame apprend cette fatale nouvelle, elle sort de chez elle toute échevelée, couverte d'un voile noir, suivie de ses esclaves, tenant par la main son fils unique, âgé de 1 1 ans, et va attendre le Grand-Seigneur dans un endroit où elle savoit qu'il devoit passer ce jour-là (i). Avant de continuerma narration, permettez-moi, Madame, de faire une petite digression pour vous faire connoître Sultan Mahmoud. Il y a des gens qui par un esprit de prévention qui ne leur permet pas de voir les choses d'un œil juste et impartial, ou par un trop grand attachement pour la nation à laquelle ils appartiennent, s'imaginent que hors

(i} C'est l'usage à Constantinople daller ainsi attendre le Souverain à son passage, quand l'affaire presse, et qu'on veut en appeler à son jugement; souvent les Visirs ordonnent aux Gardes de ne laisser approcher personne, de crainte qu'on ne lui présente des requêtes, et qu'on ne l'instruise de ce que son Visir veut lui cacher; mais lorsque ce sont des femmes qui veulent présenter requête, les Gardes les laissent passer, malgré les ordres, et même les aident à se placer avantageusement.

de leur pavs, il n'y a rien que de mauvais ou de médiocre; mais vous, Madame, qui connoissez les hommes, vous qui n'êtes point prévenue, et à qui le juste attachement que vous avez pour la plus célèbre Nation de T Univers, n'a pas fermé les yeux sur le mérite des autres, examinez si, chez les Turcs il n'y a pas aussi des hommes véritablement dignes du nom de grand (i).

Sultan Mahmoud fut le Prince de la Maison Ottomane le plus spirituel, le plus poli et le plus galant; il aimait la peinture, la musique et la poésie. Tant qu'il a vécu, tous les Arts ont eu un protecteur en Turquie, il les cultivoit lui-même avec succès, et quiconque y excelloit, étoit sûr d'avoir part à son estime et à sa bienveillance. C'est pour cela qu'il conserva toujours une prédilection marquée pour les François. On lui a souvent entendu dire : Frances demek achel demek; c'est-à-dire, en votre langue. Qui dit François, dit esprit. En général, la clémence fut son principal

(i) Si quelqu'un de ceux qui ont été à Constantinople, sous le règne de ce Prince, vouloit se charger d'écrire son histoire, on verroit que ce n'est point à tort que je lui donne le nom de Grand. Un pareil ouvrage pourroit guérir un grand nombre de ces incrédules dont je parle ; je pourrai peut-être quelque jour prendre sur moi ce travail, pour lequel j'ai déjà préparé quelques matériaux.

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