‹ Lettres (volume 2)Chapitre 2 sur 9 · II · texte numérisé non relu

II

même pas d'intérêt bien sensible pour le lecteur qui y chercherait autre chose qu'un profit moral et une édification.

Henry du Roure a pu écrire, tout à fait à la fin de son Carnet de route : « Je suis toujours tel, d'esprit et de cœur >>. Fidèle à toutes ses amitiés, dont la plus vive et la plus totale a été celle qu'il avait vouée a Marc Sangnier, il n'a pas davantage varié dans ses convictions. Les rêves de sa jeunesse ont été les consolations et les espérances de sa maturité. Par la plume, par l'action, par la prière, par la souffrance, par la mort, il a lutté pour qu'une élite chrétienne aide la France à instaurer une démocratie véritable, fondée sur l'esprit de justice et de fraternité, dans la paix des classes et le respect des consciences.

Lorsque la maladie l'a terrassé, le contraignant de renoncer à l'action où il avait épuisé ses forces, il s'est consolé en se persuadant que par l'effort de perfection sur lui-même, par la vertu de la souffrance et de l'adoration solitaires, il servirait encore efficacement la cause a laquelle il avait voué sa vie. Ainsi qu'il l'avait prévu, il n'a jamais tenté de se reprendre :

^< Dès maintenant, écrit-il à son père en lui annonçant sa résolution d'entrer au Sillon — ma vie est toute donnée, elle est compromise, et mon avenir humain est irrévocablement sacrifie... L'autre jour, nous avions l'air de chercher un moyen de me tirer d'affaire, dans le cas d'un écroulement du Sillon. Mais n'est-ce pas un peu bâtir sur le sable, puisque le moment venu, je ne me servirai pas de ces moyens ? Ou, si cela est encore possible, je consacrerai tout ce que j'ai de force à réédifier ce qui sera tombé, ou bien, si c'est un désastre définitif, je renoncerai à toute espèce de carrière, pour vivre n'importe où, n'importe comment — moine peut-être. En aucun cas je ne recommencerai ma vie pour moi. V^ 0)

I) LeUre à son père, 21 août 1905.

Il s'est tenu parole. De 1911 à 1914, confiné pendant des mois dans sa « petite celiule » de THay ou de Sceaux, dans une retraite qu'il sentait préparatoire à la mort, il a seulement procédé à une révision des valeurs sociales telles qu'il les avait hiérarchisées pendant sa période d'action. La famille, la patrie, l'autorité lui sont alors apparues avec un relief plus marqué. Le père, le soldat, le chef, le prêtre ont pris à ses yeux un prestige plus grand. Par ses articles de la Démocratie, il s'est inlassablement employé à communiquer à ses camarades le résultat de sa méditation désintéressée, marquant par là qu'il se voulait à jamais solidaire d'eux tous, en union de pensée avec eux tous. S'il était revenu de la guerre, c'est encore à leurs côtés qu'il eût repris sa place, comme il l'avait promis dans l'article écrit à la veille de la mobilisation :

« Nous allons peut-être demain avoir à défendre contre l'étranger ce qui nous reste — et c'est immense — d'unanimité française, ce patrimoine national qui est encore et malgré tout un patrimoine chrétien. Serrons-nous autour de la Patrie, et, nous qui croyons, levons nos regards vers Dieu. Demain, ou plus tard, dans la paix assurée ou rétablie, nous déposerons le fusil ou la lance. Nous reprendrons, dans notre pays même, le combat, noble entre tous, l'éternel combat pour la vérité intégrale et divine. » (0

Par la lecture du journal intime qui ouvre ce recueil, nous connaîtrons les raisons qui ont déterminé Henry du Roure à sacrifier au Sillon tout espoir de carrière mondaine et à s'y consacrer sans réserve. Il n'a pas été entraîné à

(1) Chroniques françaises et chrétiennes, deuxième série, p. 251,

cette démarche décisive et définitive par un élan d'enthousiasme d'abord. C'est sur le conseil pressant d'un prêtre, qui excelle à communiquer aux jeunes cœurs la flamme de l'apostolat, que le jeune étudiant de dix-huit ans se résout à étudier le Sillon. Pour en bien juger, il aiguise toute son intelligence, qui était déjà merveilleusement pénétrante, et s'arme de tout son sens critique. Il demande à Dieu, dès les premiers jours, de l'empêcher de « s'emballer ^^ et de le maintenir « dans un état assez stable, assez sain, entre l'exaltation et le découragement ». Et, certes, on pourra constater par les lettres que l'on lira plus loin qu'il a procédé à son enquête préalable avec clairvoyance, et même avec une sévérité dont il se reprochait parfois l'injustice. Son cœur ne se laissa prendre qu'après que sa raison fût satisfaite : « Vraiment, je crois qu'ils sont bien chrétiens, au Sillon... Comme ils aiment à le répéter, ils travaillent pour le Christ... Décidément, je crois que Marc Sangnier marche, — et que le Sillon marche avec lui — dans une bonne voie... »

Quand Marc Sangnier, dans l'inoubliable promenade à Vincennes, noue avec Henry du Roure cette incomparable amitié dont le lien ne devait plus se rompre, le jeune étudiant avait déjà reconnu l'excellence et la noblesse de l'œuvre à laquelle il allait travailler : il avait été convaincu, avant d'être conquis.

Il ne faut pas regretter cette prudence chrétienne qui donna plus de prix et de solidité à l'adhésion réfléchie d'Henry du Roure au Sillon. Elle nous aide à sentir ce qu'il y eut de naïf et presque d'offensant dans l'émoi des braves gens qui s'inquiétèrent de savoir, lorsque le Pape condamna le Sillon, si Marc Sangnier allait donner à ses camarades l'exemple de la soumission : « La question — observe Henry du Roure — n'avait pas à se poser. Elle était résolue par lui depuis le premier jour de sa vie publique ».

D'où vient cette influence singulière qu'Henry du Roure exerça autour de lui, et qu'il continue d'exercer par ses écrits ? De l'efficace vertu du renoncement personnel et de l'exemple. Jamais il n'a rien demandé aux autres qu'il ne se fût d'abord imposé à lui-même. Jamais il ne s'est proposé d'autre récompense que la satisfaction du devoir accompli. Sa fierté et sa vocation furent de servir :

« Servir, c'est-à-dire se soumettre à sa besogne, et soumettre sa besogne à une idée. Servir, ne pas considérer les différents postes que l'on occupe comme les échelons de la gloire ou du pouvoir, mais comme des fonctions assez nobles dès qu'elles sont utiles. Servir, se résigner, quand il le faut, à travailler obscurément, pourvu que l'on travaille. Servir, c'est-à-dire mériter d'être loué, et par conséquent ne l'être pas, mériter d'être comblé d'honneurs, et par conséquent s'offrir a l'ingratitude. Servir, donc rechercher le témoignage de sa conscience, et mépriser le reste. Servir, donc être méconnu, sacrifié, écrasé, mais bienfaisant et satisfait. »

Ayant ainsi accepté, selon le conseil de l'Evangile, de n'être que le serviteur de son idéal et de son procham, Henry du Roure eut du moins la douceur, au soir prématuré de sa vie, de reconnaître qu'il avait choisi « la meilleure part ». Dans la Vie d'un Heureux, il dresse le bilan des joies départies par le siècle à l'un de ces ambitieux qui domptent la fortune, mais qui ne servent qu'eux-mêmes, et voici le sens de sa conclusion implicite :

« Toute brillante qu'elle paraisse du dehors jusqu'à son désastre final, je n'aurais pas voulu d'une telle vie. Vanités et voluptés du monde, vous êtes bien mirages et cendres, telles que vous devina ma jeunesse éclairée par la foi. Je vous ai dédaignées et, au moment que vous allez pour toujours échapper à mes mains, elles ne se tendront pas vers

Yous dans un geste de regret. Elles pressent avec plus d'amour l'arbre mort de la croix, que va reverdir pour moi l'éternel printemps. Je m'asseoirai sous son ombre, et je me rassasierai de ses fruits, qui, seuls, ne trompent pas les lèvres humaines ».

Aimé de Dieu, Henry du Roure a vécu la vie qu'il avait souhaitée, et il est mort jeune, de la mort qu'il aurait choisie. Lorsqu'il gisait, près d'expirer, sur le sol de France, si quelqu'un lui eût demandé : « Qiie ferais-tu d'une nouvelle existence qui te serait rendue ? '^^, certes, il eût répondu, avec le héros symbolique de Par la Mort : «Je recommencerais ! »

JEAN DES COGNETS.

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