FRAGMENTS D'UN JOURNAL INTIME
12 Janvier ^^\ — Je commence ce cahier, ce journal, parce que je veux conserver le souvenir de cette année de philosophie, la plus douce et la meilleure que j*aie encore vécue, et aussi parce que j'ai besoin de m'épancher un peu et d'écrire tout ce que je sens
Il me semble que si j'étais reporté au début de l'année, et que tout fût à recommencer, je refuserais n'importe quoi plutôt que de reprendre la vie plate et nulle que j'avais avant, de prier mécaniquement, d'être pieux les dimanches et jours fériés, et de manquer d'un ami, d'un vrai ami.
4 Février. — Je voudrais ne plus avoir de
corps et trop souvent je suis ramené brusquement sur la terre. Je ne suis pas assez généreux, assez détaché de tout ce qui m'entoure, même matériellement. Mais qu'importe, et je ne me laisse pas abattre par les moments où je souffre de me sentir froid et sec. Le monde supérieur, dont je parlais tout à l'heure,
(1) Henry da Roure naquit le 29 août 1883, à Versailles, troisième fils d'une famille qui devait compter neuf enfants.
m est trop apparu pour que je n y entre pas maintenant. Et Dieu qui m'a fait la grâce de me le montrer ne m'en repoussera plus. Je lui ai demandé de m'imposer d'ici quinze jours un très gros sacrifice, afin de me donner l'occasion de lui prouver mon amour. Cette occasion, il me l'accordera.
8 Février, — Je me sens malheureux, à
certains moments, d'être si loin encore de ce que je voudrais être, si peu généreux en somme, si faible et si peu fervent. J'espère néanmoins. Chaque jour, je demande à Dieu, dans une dizaine de chapelet, qu'il me donne la Vocation : me l' accordera- t-il ? Je ne sais pas ; il est vrai qu'on peut être pieux et faire du bien dans quelque position qu'on soit. Mais il me semblerait étrange, après tout ce qui s'est passé ces derniers mois, d'avoir entrevu un instant le bonheur d'une vie donnée entièrement à Jésus-Chriét, d'une vraie vie surnaturelle — et de reprendre ensuite le chemin terre à terre, banal, d'une vie froidement chrétienne. Pourtant j'attendrai certainement d'avoir la vocation, et clairement indiquée.
J'ai été au patronage Olier aujourd'hui et j'ai joué un peu avec les gosses. En réalité, je n'y fais pas grand chose. J'ai hâte d'avoir l'année prochaine une action plus vive et plus utile.
19 Février, — J'ai compris que je me
trompais en croyant qu*il viendrait un moment où, brusquement, je connaîtrais tout, où je saurais ce
que c'est que l'apostolat, la prière, l'amour. On ne peut jamais arriver au fond de ces choses-là, pas plus qu'on ne peut mettre de limites à l'infini. M. l'abbé m'a parlé hier de l'amour de Dieu et, encore hier, j'ai pleuré longuement sur son épaule. Comme la religion est belle ainsi, comme elle est vraiment propre à élever l'âme et à inspirer l'enthousiasme ! : Ce que c'est qu'aimer vraiment Dieu, je l'ai compris par l'exemple de M. E., et j'ai demandé à Dieu de me donner cet anéantissement, cet amour de Lui,. ardent et désintéressé, qui donne le tout pour le tout. Je lui ai offert mon cœur tout entier, et tout ce que j'ai de plus cher, pour le posséder. Lui, et l'aimer comme l'aiment les saints, comme l'aime M. E.
J'ai relu ce matin le chapitre de V Imitation
sur l'amour ; je l'ai mieux compris ; je veux maintenant me donner tout entier à Dieu, ne lui refuser aucun sacrifice, et vivre en Lui et pour Lui.
Mon cœur déborde, je pleure en écrivant
tout cela.
20 Mars. — Depuis quelque temps, sans
trop savoir pourquoi, je pense très souvent à la mort. D'ailleurs, je ne suis pas triste. C'est peut-être parce que je ne l'ai jamais vue de très près que la mort ne me fait pas peur. A mon renouvellement, la grâce que j'ai demandée principalement, c'est de mourir chrétiennement, et avant d'avoir vingt ans. J ai demandé cela pendant deux ans. Ces dernières années, j'avais changé ; je ne voulais pas mourir
avant d*avoîr aîmé, aimé une femme, de cœur, et complètement. J'avais sur Tamour des idées assez vagues. Je commençais à comprendre la vie d'une façon un peu plus terre à terre, et à jeter des coups d'œil d envie sur la vie d'étudiant, tout en regrettant que mes principes religieux me l'interdisent absolument. Bien entendu, tout cela très vague, très atténué. J'étais parfaitement résolu à observer tous les commandements de Dieu, et prêt à lutter pour cela. Seulement, j'aimais bien avoir une cigarette à la bouche, et parler de femmes, avec des sous-entendus, moins pour taire ce que je savais que pour cacher ce que je ne savais pas.
Aimer, j'ai vu deux fois cette année, qu'il peut y avoir vraiment amour, amour pur et très ardent, sans qu'on soit obligé de rechercher cela chez une femme. Je n'ai plus envie d'affecter ce genre « potache » ou plutôt étudiant, que j'aimais bien l'année dernière. Je voudrais être simple, simple, redevenu petit enfant presque, l'âme toute neuve. La mort viendra peut-êtse me prendre bientôt ; cela me semble très possible, et, je ne sais pourquoi, presque probable, que mon vœu se réalise. Mais je ne le demande plus. « Que votre volonté soit faite !» Il y a pourtant quelque chose qui me semble très pénible, c'est cet adieu, ce grand déchirement. S'arracher à tous, parents, frères, amis, regarder M. l'abbé et H. une dernière fois jusqu'au fond de l'âme, et puis partir avec l'espoir de les revoir, mais plus de la même façon, et dans si
longtemps ! Quand j*étais petit, je faisais ce raisonnement : « Si Ton est bien préparé à la mort, on va dans le ciel ; or, dans le ciel, on a le bonheur parfait, ce qu'on n'a pas sur la terre. Donc, il y a tout avantage à mourir ». Et j'ai beau me dire qu'en somme ce raisonnement est juste, je trouve tout de même quelque chose d'affreux à cela. Et puis, comparaître devant Dieu. Et encore ce n'est pas une terreur pour moi, quoique cela devrait être pourtant. En pensant à tout cela, voilà que j'ai un peu peur maintenant de les sentir loin de moi en ce moment, tous les deux. Si je partais sans leur avoir dit adieu ! J'ai hâte de les revoir.
29 Mars. — C'est cet amour très ardent
des âmes qui me manque encore et que je voudrais avoir. Je voudrais être à chaque instant comme j'étais ce soir chez M. l'abbé ; quel bien me font quelques-unes de ces minutes-là, et comme je voudrais qu'elles emplissent toute ma vie !
10 Avril. — Je viens de relire un peu mon cahier, de revivre un peu ces trois derniers mois où il s'est passé tant de choses. Et je suis presque
effrayé en constatant ce que Dieu a fait pour moi
Mais je n'ai pas encore la vocation ; je sais bien que ce n'est pas toujours quelque chose de nettement déterminé qui se produit à un moment donné. Mais il ne me semble pas encore être désigné pour consacrer ma vie à Dieu comme prêtre. Et pourtant,
j'ai été appelé par lui cette année, cela est bien certain ; je me représente ce 1 " février, toutes ces larmes que j'ai versées, et ce bonheur immense que j'ai ressenti.
Ce qui me désole, c'est de ne pas être toujours à ce point de ferveur. Il y a des moments où je suis vide, où mon cœur ne vibre pas, où je sens l'ennui ni'envahir. Pourquoi n'être pas sans cesse au-dessus du monde, posséder Dieu, lui parler, le rechercher en toutes choses ? Mais non ; c'est en cela que je suis encore bien inférieur à H. Ces jours derniers, depuis que nous n'avons presque plus rien à faire, je me suis distrait, dissipé. J'ai fait de la bicyclette, f ai joué au billard, j'ai été au théâtre. Cela n'est pas ce qu'il me faut ; malgré moi des distractions trop nombreuses détournent trop longtemps mon attention du vrai but de ma vie. Dieu doit être à la base de toutes mes actions et je sens bien, après une journée où je n'ai rien fait de mal, mais où l'amusement a trop été au premier plan, que cette journée a été pour moi un pas en arrière. C'est dans le travail qu'on possède bien Notre-Seigneur, qu'on se fortifie, et qu'on prie à tous les instants
Il reste encore en moi trop de l'Henry ancien modèle. Cela reparaît par instants, lorsque je suis resté assez longtemps sans voir M. l'abbé. Ainsi, il me reste, comme premier mouvement, un fonds de dilettantisme et de légèreté, le désir d'être « bien Parisien », au courant de tout, de l'Exposition qui s'ouvre, ~>des nouvelles pièces de théâtre, des potins
de journaux ; et comme contre-partie un mouvement instinctif de recul devant les longs offices ; ce qui tient tout naturellement à ce que je me suis ennuyé souvent, les années précédentes, à rester immobile avec ma famille, pendant de grand* messes ou des vêpres interminables. Mais est-ce que je priais, alors ?
13 Avril (Vendredi Saint). — J'ai une foule de grâces à demander à Dieu ; il y a un grand nombre de personnes pour qui je veux Le prier. Mais c'est toujours là que j'en reviens, la Vocation. Car cela, c'est la chose capitale, c'est ma vie qui se décide et l'avenir entrevu le 1 " février qui se précise. Tout le commencement de cette année me donne confiance : Dieu m'aurait-il fait connaître M. l'abbé et H. comme II me les a fait connaître, aurait- Il permis que nous nous sentions ainsi attirés tous les trois les uns vers les autres, que M. l'abbé me comprît et m'aimât au bout de si peu de temps, que H. vît en moi, alors si loin de lui, l'ami imaginaire qu'il rêvait, si tout cela ne devait pas servir à m'amener à Lui et à suivre le même chemin qu'eux. Et puis, hier, en priant, je me rappelais ce consolant Evangile où l'on voit la Chananéenne, dont la prière n'est pas exaucée et que les disciples veulent renvoyer, demander sans se lasser jusqu'au moment où Jésus lui dît : « O femme, votre foi est grande ; qu'il vous soit fait comme vous le voulez ». Et sa fille fut guérie à l'instant même.
15 Avril. — Il y a des bienfaits qui
engagent beaucoup ; il ne faut pas enfouir dans la terre le talent reçu et le rendre sans qu'il ait rien rapporté.
21 Avril, — Ce n'est que de cette année que
j'attache un sens à ces paroles qui se trouvent si souvent dans les livres de piété : qu'il faut en toutes ses actions avoir en vue la gloire de Dieu, ne rien faire qui ne soit pour son service ...Je me disais qu'il y a une infinité d'actions, la grande majorité, qui ne sont pas contraires à la religion, mais indifférentes^ et qu'en somme cela ne signifie rien de vouloir tout subordonner à la gloire et au service de Dieu. Je comprends maintenant que Dieu doit être le principe dirigeant de toute notre vie, qu'il n'y a rien en dehors de Lui. Les distractions, on ne doit les prendre que parce qu'elles sont nécessaires à notre santé physique et morale, et que nous devons mettre au service de Dieu le plus de forces possible. — Et puis quelle sauvegarde que de penser à Dieu presque à chaque instant de sa vie ! Car, lorsqu'on fait quelque chose qui pourrait lui déplaire, on le sent beaucoup plus vivement. On est obligé, pour passer outre, de chasser en quelque sorte le bon Dieu de son cœur, tout au moins d'en détourner les yeux et cela est pénible et odieux
Lorsque je me suppose privé d'eux, M. l'abbé et H., j'aurais presque envie de me comparer au voyageur qui traverse le désert, et soupire après
Toasis, et meurt de ne pas l'avoir atteinte, si je ne savais qu'au-dessus de toutes les créatures humaines, même celles qui sont nous-même, il y a Dieu qui fait supporter toutes les souffrances et dont on ne se sépare que par sa faute.
/" Août. — J'ai tant de choses à écrire que Je ne sais comment m'y prendre. D'abord, que dire ? — En tout cas, je veux dire le dégoût que je m'inspire, déjà depuis près d'un mois, mais particulièrement aujourd'hui. Je sens que je suis en bien moins bonne condition qu'il y a six mois. Alors — autrefois ! (comme c'est navrant que je puisse déjà écrire avec vérité ce mot- là : autrefois ! en parlant de notre chère vie du début de cette année) — quand M. l'abbé me faisait des reproches, il y avait en moi deux êtres : un qui s'était laissé aller à une faute, et qui le comprenait, l'autre qui bondissait sous les reproches et prenait immédiatement de farouches résolutions.
Mamtenant je comprends les reproches, je les sens mérités, j'ai horreur de moi-même, mais je ne suis plus le même pour réagir : il me semble que le ressort est cassé.
Tous, — mais surtout M. l'abbé — m'ont tant donné ! Qu'est-ce que je leur rends } Du mal aux uns, de la souffrance aux autres. Le bien qui m'a été fait, voilà que, par ma faute, il s'en va en miettes, et je vais redevenir comme avant, froid, mondain, idiot. Je ne garderai pas ce qu'ils m'ont donné de bon, et je leur ferai du mal ou de la peine. Je suis
donc foncièrement mauvais, moi ; est-ce que je manque d'énergie à ce point-là ? Et puis, M. Tabbé me Ta fait remarquer aujourd'hui, voilà que déjà l'extérieur de mon affection pour lui s'en va. La façade avant les fondations. Alors, cela aussi va partir.
Est-ce que ce n'est pas navrant tout cela ? Est-ce que ce n'est pas naturel que je pleure en écrivant tout cela, et que mes larmes tombent lourdement sur mon cahier, comme toutes mes illusions sur moi-même qui tombent une à une.
Et peut-être, je me consolerai trop vite. 11 y a des jours où je me dis que je ne dois pas avoir de cœur, mais seulement de la sensiblerie, et du cabotinage qui fait que je joue des comédies aux autres ou à moi-même. Je ne suis content que quand j'écris des bêtises ou que je fais des calembours. Pitre, va !
J'espère bien que le grand ressort n'est pas vraiment cassé. Mais pour le moment, devant cette avalanche de choses qui me crèvent les yeux, et que M. l'abbé me dit quand je ne les vois pas, quelle lassitude et quelle tristesse !
J'ai dit souvent bien du mal des autres. Je les ai critiqués. On est quelquefois durement puni de ses médisances ; aujourd'hui je m'aperçois que tous — je ne dis pas M., l'antipathie violente et instinctive que j'ai pour celui-là m'empêche de le juger — tous valent mieux que moi.
Oh ! mon Dieu, ce n'est pas que je sois bien vaniteux ; non, je ne crois pas. Peut-être tout de
même ai-je aussi ce défaut-là. Mais là, vraiment, je suis trop honteux de moi-même. Et puis pour le moment, je ne sais pas, j'en ai assez, je ne peux plus voir, c'est comme si je n'avais plus d'âme, elle est noyée dans ma tristesse ; je ne peux plus bien prier,
j'ai trop de peine
J'écris tout cela comme un être lâche, avachi, sans volonté. Mais la souffrance écrase. Oh ! la bonne souffrance physique, la bonne et joyeuse maladie, quand la chambre du malade est toute parfumée d'affection, qu'on ne voit autour de soi que des visages sympathiques, des amis avec lesquels on se laisse aller. Mais l'affreuse douleur morale !
3 Août. — Encore bien de la tristesse. Mais je ne regrette pas cette tristesse. J'ai plutôt peur de me consoler trop tôt : cela je l'ai fait plusieurs fois et je sais que c'est mauvais ; il faut distinguer entre l'énergie, le ressort, — et l'oubli. J'ai prié le bon Dieu de me garder de l'oubli.
Hier, pendant cette journée que j'ai passée avec Madeleine chez les N., je n'ai pas été moi-même presque un seul instant. Avec les autres, je redeviens bavard et gai ; mais dés que je reste seul avec moi-même, tout de suite la tristesse m'envahit. Je ne recherche pas du tout l'excitation ; mais dés que je me retrouve à table, ou avec n'importe qui, je redeviens l'Henfy habituel et extérieur. Je commence à voir un peu plus clair en moi. Il me semble que je pourrais assez bien m'analyser ; les idées là-dessus
me viennent confusément. Mais je n'ai pas encore l'esprit bien net.
Il est ridicule qu'une simple préparation au bachot m'ait tant fatigué. Le fait est que je me suis beaucoup fatigué. Et le prétendu repos que je me suis donné après le bac m'a plus énervé que reposé. Ce qui s'est produit en moi pendant toute cette période-là, — maintenant je le vois très nettement — c'est un brusque et violent retour de légèreté
L'horreur du régulier, du repos tranquille, de tout ce qui ressemble à un travail, voilà ce qui a, avec beaucoup d'autres choses, achevé de me désorienter, de me déséquilibrer. En reprenant attentivement les actes qui m'ont frappé depuis le début de juillet, je crois que je retrouverai cela assez bien.
D'abord, le soir de mon bachot, j'ai, en quelques minutes, improvisé avec Charles, une journée assez baroque où M. l'abbé n'occupait qu'une toute petite place ; pourquoi ? Désir de faire de l'imprévu ; journée fabriquée bien plus, en somme (quoique je me sois trompé moi-même) pour moi que pour Charles. Courses à travers les magasins, exposition pour finir, etc., etc., c'était de l'imprévu. J'ai fait inconsciemment une chose monstrueuse et idiote, de passer seulement quelques minutes avec M. l'abbé, devant Charles, et de m'en aller sans me rendre compte (car il a eu la délicatesse de ne pas me le faire comprendre) de la peine que je lui faisais, à lui, et du mal que je me faisais, à moi.
Les autres jours, certainement, j'aurais pu le voir bien davantage, si j*y avais mis de la bonne volonté. Mais je m'étais dit : « Arrangeons des vacances où nous ne nous embêterons pas ». Il fallait à tout prix s'amuser.
Le soir du bachot de Lucien, j'étais avec lui sur les boulevards ; au moment où nous allons partir voir M. l'abbé, on dit que les délégués boërs arrivent : « Zut ! je reste pour les voir. Il y a bien longtemps que je n'ai fait de chahut. D'ailleurs, M. l'abbé n'est jamais chez lui. Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras. Tu l'embrasseras de ma part ».
Et les fêtes de nuit à l'Exposition, et tous les livres commencés à la fois, le sport, la musique, la lecture, Charles, les gosses, tout cela pêle-mêle ; je me laisse aller, emporté par le torrent, sans vouloir me faire une vie régulière et intelligente. La visite chez M. l'abbé n'était pas une « distraction ». C'est idiot, mais je crois que c'est bien cela.
Un moment, cela a mieux marché. Pendant l'absence de maman, je me suis occupé des gosses, et je m'en suis occupé assez régulièrement et intelligemment. La raison est bien simple ; c'est qu'en somme cela m'a amusé de les faire jouer, de les mener à l'Exposition et de leur jouer des comédies
Mon excuse est ma fatigue physique et intellectuelle très réelle. Paris est la ville où l'on s'amuse, mais pas où l'on se repose. J'ai soif de la campagne. J'ai besoin de me retremper. Mais actuellement, un peu écrasé par les reproches de l'autre jour, et
plutôt par les faits, je suis encore bien veule et sans énergie.
En général, lorsque M. Tabbé me fait des reproches, même très durs, après la peine réelle qu'ils me causent, 11 y a la réaction qui se produit très vite, le besoin d'agir dans le sens qu'il m'indique» les bonnes résolutions qui se pressent, pas toujours mises à exécution. Mais enfin je me sens retrempé, fort, et plus prêt pour la lutte. Et ici, il y a deux choses. D'abord, la conscience de mes fautes, la raison qui me montre en quoi j'ai eu tort et ce qu'il faudra faire désormais, et puis Vimpression de force qui résulte d'une de ces gronderies. L'impression est beaucoup chez moi. Beaucoup trop, même. Mais quand l'impression est bonne, les actes sont bons
Maintenant j'ai bien la conscience, la raison, le sentiment, mais je n'ai pas ce quelque chose que j'appelle l'impression qui fait paraître les obstacles peu importants, l'avenir en rose, etc. Je vois ce qu'il faut faire, mais je me sens abattu et sans force. Je n'ai pas le cœur à l'ouvrage, ni pour prier, ni pour agir. Je ne sens en moi qu'un immense cjigoût, et que de la tristesse et de l'ennui.
Il me semble que je ne dois pas m'en préoccuper, car on ne doit pas trop se préoccuper des choses qui dépendent plus de Dieu que de soi.
14 Septembre, Cauterets, — 3 Août- 14 Septembre. Je ne peux pas m'empêcher de commencer aujourd'hui mon journal par la compa-
raison de ces deux dates. Ce silence de plus d'un mois est assez significatif. Après avoir été constamment ou trop bas ou trop haut, je suis arrivé à un tel degré de tristesse et de découragement que j*aî préféré ne plus rien écrire et laisser le repos complet agir sur moi. Maintenant, un séjour d'une dizaine de jours dans les montagnes m'a déjà bien remis et je suis beaucoup mieux équilibré. Il est temps que je reprenne cette analyse minutieuse, parfois pénible» de tous les instants de ma vie.
Après les lignes déjà pas très gaies que j'écrivais à la date du 3 août, je suis parti pour la campagne,, chez des amis de papa. Je m'y suis d'abord laissé vivre, sans vouloir un seul instant penser sérieusement. Quand j'ai commencé à regarder en moi, je me suis senti affreusement triste, et sans force. J'ai écrit à M. l'abbé deux lettres pleines presque de désespoir. Cela a continué ainsi, en s'atténuant pourtant^ pendant une semaine, entre mon retour de la campagne et mon départ pour Cauterets.
Ici je me repose sous l'influence calmante d'abord» vivifiante ensuite, de la tranquillité et de l'air des montagnes. Je commence à me trouver dans un état d'esprit plus stable, entre l'enthousiasme et le découragement. Evidemment il y a encore beaucoup à faire, mais je suis en bonne voie. Faut-il qu'une fois de plus je revienne sur ce qui s'est passé depuis Pâques» pour m'accabler d'épithètes méprisantes ? Je ne le pense pas. Peut-être ferai- je un jour l'analyse détaillée de tout ce que j'ai fait et pensé à cette époque.
2 Octobre, Paris. — Mon Dîeu, non ; je ne la ferai pas cette analyse détaillée. Maintenant que me voilà revenu à Paris, dans ma petite chambre de la rue Michelet, où j*écris bien tranquillement loin de mes enthousiasmes ardents, mais aussi calme et plein d*espoir, j'ai horreur de tous ces sentiments souvent faux et toujours exagérés par lesquels j*ai passé cette année. A quoi bon ressasser tout cela ? Mon premier cahier est celui de l'emballement, de la joie mystique et forcée, qui m'a fait faire bien des sottises, et bien du mal, inconsciemment presque. N'en parlons plus. Je l'aimerai toujours, ce premier cahier parce que de tous ceux que j'écrirai, il sera toujours le plus jeune et le plus chaud. C'est la nouvelle vie qui commence ; c'est M. l'abbé. H., J., et toute la « famille » qui m'apparaisscnt. Avec le second cahier commence une forte réaction ; la tristesse et le découragement, l'égoïsme et l'orgueil au fond de tout cela. Et puis, une coupure d'un mois et demi. Maintenant que ce silence a cessé, que j'ai repris ma vie normale et paisible, je ne veux plus fouiller indéfiniment dans tous ces souvenirs ; j'en ai bien souvent causé avec M. l'abbé. A présent, qu'ils restent dans un coin de ma mémoire pour que je puisse les consulter quand je serai sur le point de retomber dans les mêmes erreurs et de recommencer les mêmes fautes. Ils seront comme les feuilles mortes amassées au pied des arbres, après la tempête, et qui restent là toujours, redonnant à la terre sur laquelle elles se décomposent, une nouvelle vigueur.
5 Octobre. — Ce qui a le mieux résisté à la bonne et fortifiante influence de mes trois semaines de repos dans la montagne, ça a été Forgueil. J'ai quitté Cauterets très orgueilleux — orgueil inconscient d*abord, quoique très réel. Seulement, au lieu d'être la vanité bête, l'orgueil qui recherche toutes les flatteries — et dont on peut venir aisément à bout avec un peu d'énergie et en l'attaquant bien en face, c'était l'orgueil subtil, cju'on devine à peine et qui fait pourtant de durs ravages, caché dans un coin de l'âme qu'il vide et dessèche peu à peu. Là où nous l'avons vu apparaître clairement, c'est dans quelques occasions, lorsque M. l'abbé a eu à m'adresser des observations. Je me suis trouvé très rebelle aux observations : sans toutefois me révolter contre elles, j'en gardais longtemps une très forte impression de malaise et de mauvaise humeur contre moi-même, il est vrai, mais dont pouvait souffrir M. l'abbé. Et cela était surtout sensible lorsque l'observation avait un caractère général. Alors je me désespérais, au lieu de chercher à corriger le défaut dont il s'agissait et d'aller de l'avant. Je me décourageais complètement, jusqu'à ce que, consolé par M. l'abbé, je me fusse laissé remonter, presque oublieux des reproches f2iits.
7 Octobre. Ma vie Je cette année è Paris. — Nous avons décidé, M. l'abbé et moi, que cette année, d'abord j'abandonnerais le patronage Olier. J'ai rencontré là trop de difficultés. Et puis nu
patronage est-ce bien vraiment ce qu'il me faut > Nous ne le croyons pas. Ou j*y vais sans enthousiasme, et alors j'y perds mon temps ; ou je m'y donne entièrement, je m y lance à corps perdu,, comme j'ai fait au moment de la première communion, et alors je me laisse absorber entièrement par lui et je ne reçois plus aucune autre formation
Pour moi, qui n'ai commencé à vivre, chrétiennement parlant, que de cette année — à 1 6 ans — je suis loin d'être formé. M. l'abbé dit que je peux donner beaucoup ; en tout cas, je peux, comme n'importe qui, muni de bonne volonté, donner quelque chose. La formation que j'ai à l'heure actuelle, c'est à lui que je la dois ; personne, ni René, ni maman, ni papa, si j'en causais sérieusement avec eux, ne contesterait qu'il m'a fait du bien, et beaucoup
Mais si je ne m'occupe pas du patronage de cette année, je ne renoncerai pas pourtant à toute vie chrétienne et à toute participation aux œuvres.
10 Octobre, — Nous avons convenu, M. l'abbé et moi, que je me lancerai dans le mouvement du Sillon. Marc Sangnier, l'âme du Sillon va commencer cette année à organiser des universités populaires catholiques et il réclame des étudiants sortant de philosophie. Je lui ai écrit, il y a quelques jours, pour me mettre à sa disposition et j'attends sa réponse. Je m'occuperai donc, cette année, de ce mouvcmcnt-là. J'espère être plus un et plus sérieux
que Tannée dernière. Dès le jour de mon arrivée à Paris, j'ai écrit un règlement — assez large d'ailleurs — qui sera comme un point de repère qui me permettra de m'orienter
En général, je tâcherai de me former un peu, littérairement, par des lectures — je n'ai pour ainsi dire pas lu pendant mon année de philosophie — et en écrivant un peu. Que ferai-je plus tard ?
Maintenant, il n'y a presque plus de jours que je ne me pose cette question. C'est devenu pour moi une grosse préoccupation. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ferai du droit pendant cinq ans, jusqu'au doctorat. D'abord être docteur en droit, c'est un titre qui peut toujours servir, pour beaucoup de carrières, et puis qui me permet de ne faire qu'un an de service militaire. Nous verrons après.
Même jour. — (Souvenirs d'un bref séjour fait
à Tours en revenant des Pyrénées) Tours est
l'idéal des villes où l'on prend sa retraite. Il y a dans ces paysages gracieux, riants et un peu monotones, dans ce ciel lourd et bas, mais si joli, aux tons si harmonieux et si doux, jusque dans ce fleuve large, au milieu duquel on voit de longs bancs de sable, — il y a dans tout cela je ne sais quelle douceur qui repose, qui porte à la méditation, ou plutôt à la rêverie tranquille, mais pas à l'action. M. l'abbé m'en avait prévenu, et je l'ai remarqué et éprouvé moi-même. Toute cette Touraine est
séduisante et charmeuse, mais en même temps molle et lâche. Un jour, j*ai fait avec M. labbé une promenade de deux heures, en bateau. Nous n'avions pas pris de batelier ; M. E. disait son bréviaire, je ramais lentem^it sur le Cher, et notre barque glissait silencieusement entre deux rives de prairies et de verdure. Tout autour de nous se taisait. De temps en temps nous échangions un mot. ou un simple regard. Cette promenade était délicieuse, mais qu'il y avait loin de ce calme lourd et
assoupissant, au repos vivifiant des montagnes !
Pendant les trois jours que j*ai passés à Tours, j*ai commencé à connaître Tœuvre principale de Tours, celle autour de laquelle les autres viennent se grouper, le patronage dirigé par M. Tabbé Maugis. L abbé Maugis est un prêtre d'un dévouement sans limites, extrêmement simple et en même temps d'une grande intelligence et de beaucoup de finesse. Il a une activité extraordinaire
25 Octobre. — Dimanche, après avoir essayé de faire changer Ch. d'avis, je l'ai accompagné aux courses de chevaux. Il y avait déjà été plusieurs fois, et 9 y avait parié — enthousiasmé quand il avait gagné, jurant de ne plus y retourner après avoir perdu. Je me figurais qu'en pariant sagement sur les favoris et en ne se laissant pas emballer, on était sûr tout au moins de ne pas perdre beaucoup. Et puis, j'avais peur de m 'ennuyer, et j'ai parié aussi de compte à demi avec Ch. J'ai joué trois fois, et les
trois fois, malgré les savantes études que nous avions faites des pronostics de la presse, les trois fois nous avons perdu. Je m'en suis tenu là, mais Ch. a risqué encore dix francs qu'il a perdus ; après quoi, faute d'argent, il a regardé avec moi la fin des courses. C'est alors que j'ai regretté la sottise faite ei pariant ; si, au lieu de me créer un intérêt factice et fiévreux par le jeu, je m'étais contenté d'observer autour de moi les courses et surtout les spectateurs de Longchamps, alors j'aurais passé une journée intéressante et même utile
16 Novembre. — Je suis maintenant entré au Sillon. Cela a été bien vite fait. J'ai été voir Marc Sangnier, de retour de ses vingt-huit jours. Deux jours après, j'assistais à un Congrès des cercles d'études, au Sillon ; le dimanche suivant, il y avait un punch auquel j'assistais encore ; et même je portais un toast ! Hier, j'allais aux salles de travail. Mardi prochain, je visiterai des Cercles d'études avec Sangnier. Et voilà. Pour le moment, je visite un peu tout, je regarde de tous les côtés, mais je ne resterai pas longtemps passif, et je finirai par adopter une branche quelconque à laquelle je me donnerai plus spécialement.
Jusqu'ici tout va bien. Marc Sangnier m'a fait dès le premier jour, l'accueil le plus charmant, me parlant sur un ton de camaraderie, et pas du tout protecteur ; je ne le connaissais pas depuis huit jours qu'il me tutoyait, et exigeait un tutoiement réciproque.
Avec son tact merveilleux, il sait trouver les mots aimables, les attentions délicates, sans avoir Tair de s'en donner la peine. Il est aimable, comme il est orateur, sans effort et par instinct ou par habitude.
Toujours prodigieusement occupé, ayant une foule de choses en tête, ce qu'on lui dit glisse un peu sur lui sans pénétrer. Il oublie facilement une chose qu on lui a dite, peut-être même né Ta-t-il pas entendue. Avec cela un optimisme extraordinaire, qui ne recule devant rien, et le goût de l'impossible.
Il est éminemment l'homme de son œuvre, celui qui lance un mouvement, attire à lui toutes les bonnes volontés, même quelquefois les mauvaises. Partout où il est, ne fût-ce que comme invité, il règne, il dirige tout, mais il dirige merveilleusement.
2] Novembre. — Les choses continuent d'aller parfaitement bien du côté du Sillon. D'abord, au point de vue de ma formation, j'y suis dans d'excellentes conditions. Je rencontre là un bon nombre d'étudiants, intelligents, ardents ; j'entends à chaque instant Sangnier, Isabelle, et d'autres, causer de leurs cercles d'études, de leurs universités populaires ; ils disent leurs projets, leurs rêves, leurs espoirs ; ils discutent les moyens qu'ils emploieront pour faire aboutir leurs œuvres. Je vois comment ils utilisent tout, comment ils savent profiter même de ce qui semblait devoir leur être défavorable.
Il y a aussi une très réelle fusion entre étudiants, ouvriers qui se tutoient et sont là sur le pied d'égalité.
Les ouvriers viennent volontiers dans ces réunions où leur simple blouse bleue leur vaut cl*être traités comme de vieilles connaissances, et où Sangnier, ce monsieur toujours si bien mis, les appelle « camarades » avec une si grande simplicité. Mais si complète que soit cette fusion, elle ne transforme pourtant pas le Sillon en une œuvre exclusivement populaire, très enthousiaste et peu agissante, comme le sont souvent ces réunions d'ouvriers. A côté des braves gens sortant de Tatelier, Sangnier a su grouper d'éminentes personnalités. D'abord, la plus éminente de toutes, le cardinal Richard ; il y a cinq mois, le Nonce apostolique ; des académiciens : Thureau-Dangin ; des députés : M. Lerolle ; des professeurs de faculté : M. Chénon, et encore une foule de noms connus : le duc de Broglie, M.
Fonsegrive, M. Keller, Mgr Péchenard, etc
Vraiment, je crois qu'ils sont bien chrétiens, au Sillon. Ce n'est pas, en somme, un mal que d'être fier des efforts accomplis, pourvu qu'on n'oublie pas la raison de l'œuvre. Ce qu'ils recherchent, en théorie, c'est, immédiatement, l'éducation sociale du peuple, le réveil des catholiques engourdis et, au-dessus de cela, la conquête des âmes, la" gloire de la religion. Comme ils aiment à le répéter, ils travaillent pour le Christ. Pourvu qu'ils n'oublient jamais qu'ils travaillent pour le Christ et non pour eux, leur orgueil est, après tout, un stimulant nécessaire. Mais combien il est difficile — quand on est comme Sangnier, l'âme d'une œuvre, le promoteur
d'un mouvement important — de savoir, si Tintérêt de la Cause l'exige, s'effacer ; pour faire réussir le Sillon, faire disparaître Sangnier ; pour faire triompher la religion, faire disparaître le Sillon,
Je l'espère, cette éventualité ne se présentera jamais ; rien ne me porte à le croire. Mais j'y songe, car je sens que c'est là l'écueil où se heurtent beaucoup d'hommes d'œuvres et, si je n'y pensais pas d'avance, peut-être me trouverais-je désarmé devant une chose analogue. Avec la nature orgueilleuse et ambitieuse que j'ai, il faut que, plus qu'un autre, je fasse attention à m'habituer au travail fécond, mais humble, à la tâche utile, mais obscure, impersonnelle. Dès les premiers jours où j'ai été au Sillon, j'ai demandé au bon Dieu de m empêcher de m'cmballer ; il me semble que, pour le moment, je suis dans un état assez stable, assez sain, entre l'exaltation et le découragement. Je sais bien et je n'oublierai pas à qui je dois cette mise au point qui a duré une année. Je sais quel est celui qui, après m'avoir profondément remué, fait vibrer jusqu'au plus intime de mon âme, a su me ramener à la juste mesure. Cette exaltation de l'année dernière, cet enthousiasme religieux, cette passion violente où il y avait du romantisme et du mysticisme, tout cela il le fallait. C'était nécessaire pour me tirer de mon apathie, de mon égoïsroe tranquille de jeune homme chrétien qui va à une conférence de Saint Vincent de Paul. Et puis, une fois que, devant les résultats, mon exaltation est tombée, et que je semblais être
retombé plus bas que je n'étais tout d'abord, c'est encore M. E. qui m'a remonté, m'a fait voir clair dans mon âme. Tout d'abord, je l'ai aimé pour l'enthousiasme qu'il me communiquait ; plus tard je l'ai aimé pour la peine que je lui avais faite, et les souffrances que je lui avais causées ; maintenant j'ai une reconnaissance bien grande pour le prêtre qui m'a formé, en un an, plus et mieux que ne m'avaient formé mes maîtres. Ce que je pourrai faire de bien, c'est à lui qu'en sera le mérite, puisque dans ce qu'il m'a donné, se trouvait en puissance toute ma vie chrétienne.
26 Novembre. — Avant hier, j'ai visité un cercle d'études avec Marc Sangnier. Avec lui, j'ai vu comment les ouvriers discutaient, quelles étaient leurs idées, leur façon de juger les choses et les gens. 11 m'a semblé que ce cercle (un cercle de Plaisance, celui du Rosaire) répondait bien à la conception que je m'en étais formée. Cette visite, qui a duré deux heuEes, a été au total intéressante ; c'est toujours mon initiation qui continue. Maintenant je suis du Sillon ; bientôt j'y aurai un emploi plus déterminé. De ce coté-là, tout va bien, et pour le
présent et pour l'avenir
Pendant que, de ce côté, les choses sont en bonae voie, il n'en est pas de même pour ma vie chrétienne et intime. Je me laisse trop extérioriser, je perds le contact avec Dieu, la piété muette et continue qui doit faire de toute la journée une action de grâces
25 Décembre. — Voilà la fin de mon cahier, en même temps que la fin de Tannée. Lorsqu'on arrive à la fin de quelque chose, instinctivement on jette un regard en arrière ; on revit quelques instants tous les événements passés. Je viens de faire ainsi «t de feuilleter ces pages, toutes pareilles en apparence, comme ont été pareils tous les jours que j'ai vécus cette année, pour ceux qui ne me connaissent pas intimement. Mais pourtant lorsqu'on regarde de plus près, lorsqu'on lit ces pages, lorsqu'on sait retrouver son âme sous les phrases obscures ou incomplètes, que de choses contient ce cahier ! 11 y des pages de lourde tristesse, de découragement ; il y en a où je reprends espoir, où je recouvre une bonne santé morale ; puis je laisse quelque temps de côté mes états d'âme pour étudier les autres, et après m' être attristé sur moi, je m'attriste sur H. Plus loin, c'est mon entrée au Sillon. Elle s'est effectuée dans les meilleures conditions. Que vais-je en dire sur mon cahier ?
Ah ! ce n'est pas un chant de triomphe comme l'année dernière en entrant dans la « famille » ; ce ne sont plus d'immenses espoirs, une sorte de fanatisme très exclusif. Non ; c'est une note de défiance ; je ne me laisse plus emballer ; pendant que je cause avec Sangnier, tout de suite charmant, cordial, affectueux, je lui souris, je m'efforce de lui être utile, mais en moi-même je prends plaisir à le disséquer, à en retirer la vie qui l'anime et qui est tout lui, pour analyser ses imperfections. Monsieur l'abbé m'a fait
remarquer cette injustice ; je la comprends bien maintenant et je vois d'où elle vient.
Cette année, certainement, j'ai perdu beaucoup d'illusions ; ce n'est pas regrettable, non, mais c'est toujours pénible, et cela laisse une fâcheuse impression de tristesse. Non pas cette tristesse aiguë, harcelante qui provient d'une cause immédiate, mais une tristesse douce, pieuse, qu'on éprouve plus profonde au fur et à mesure qu'on entre dans la vie. Je n'en connais pas encore grand chose de la vie ; c'e^ vrai, et pourtant } Combien j'ai changé en un an !
J'ai acquis de plus en plus la conviction intime de cette chose que je savais, jusqu'ici, théoriquement : c'est que nous ne pouvons rien faire sans 1 appui de Dieu. C'est une vérité bien simple, et qui devrait être évidente pour tout catholique ; pourtant c'est avec quelques-unes de ces vérités-là qu'on change toute l'orientation de sa vie. Je disais que j'avais perdu beaucoup d'illusions ; d'abord sur moi... Je me suis cru capable d'une grande abnégation, uniquement pour des motifs de l'ordre le plus élevé. En effet, pendant quelque temps je me suis constamment trouvé prêt à obéir aux ordres les plus durs, à me livrer aux exercices de la piété la plus ardente ; oui. Uniquement parce que j'avais compris ce que c'était que d'être chrétien ? Non, pas uniquement. Je l'avais compris, il est vrai, pour la première fois et pour toujours ; c'est à M- E. que je le dois. Mais les choses n'auraient pas été aussi
vite si, au lieu de Tavoir pour directeur et à la fois comme chef de toute la « famille », je Tavais eu pour confesseur.
Au début de Tannée dernière, j*ai eu des joies divines, surnaturelles, très grandes dont j*ai joui égoïstement. Maintenant, elles ont bien diminué. La vie normale revient, prosaïque, tranquille, et le pire, c'est qu'elle tend toujours à être moins sérieuse. Il y a des moments où Dieu vient manifestement à nous, et si nous n'allons pas à Lui, alors, souvent, c'est fini. Il est venu à moi, et j'ai été à Lui. — Mais il y a d'autres moments où l'on se sent une âme froide, qui ne veut plus vibrer, qui retombe lourdement après s'être élevée bien haut, et qui tend à oublier Dieu.
Et c'est bien là, je trouve, le seul problème, la seule difficulté de la vie : l'âme trop souvent retenue à terre, si bien qu'à certaines époques, on sait la présence de Dieu, mais on ne la sent plus. Si nous étions toujours pratiquement certains que nous sommes chrétiens, notre vie serait étrangement facilitée ; mais déjà j'ai vu des moments où je ne suis plus chrétien que parce que je l'ai été, et où, sans la force acquise, je m'arrêterais et remettrais tout en question. Il me semble que les deux principaux défauts, et presque les seuls, ce sont la sensualité et l'orgueil. Et encore, ceux-là on en triompherait aisément si Dieu ne se retirait pas de nous. La grande épreuve, ce sont ces communions où l'on ne sent rien, rien, où l'on ne peut penser, la tête dans ses
mains, qu*à la journée qu'on va passer ou à la pièce de théâtre qu'on vient de voir.
Ces froideurs, ces sécheresses, je les avais eues bien des fois, — presque à l'état habituel, — avant de connaître M. Tabbé. Brusquement, j'ai été transporté dans un monde nouveau qui m'est apparu comme le seul digne de considération, étant au monde terrestre ce que le cauchemar est à la réalité ; et puis je suis retombé, mais à présent je souffre d'être retombé et je cherche à retrouver Dieu.
Voilà ce qui est acquis, et cela est vraiment énorme.
C'est à M. E. que je suis redevable d'avoir mis un sens dans ma vie, d'avoir désiré réussir non pour moi, mais pour faire du bien. C'est à lui que je dois d'avoir compris ce que c'était qu'une affection chrétienne, de l'avoir pratiquée, avec lui surtout. Quand je songe à ce que j'étais en quittant Massillon, il me semble que cette première année de droit, où je suis si libre, aurait pu être bien mauvaise pour moi, au lieu d'être ce qu'elle est, c'est-à-dire absorbée par mon travail, par le Sillon, par mes relations avec la « famille ».
11 est vrai que j'ai sérieusement reculé au point de vue de la vocation. Maintenant je ne me sens plus du tout cette vocation, ni même le désir de l'avoir. Mais ai-je vraiment reculé 7 ou plutôt n'est-ce pas que je vois à présent les choses plus froidement ? Mon désir d'être prêtre a toujours marché parallèlement avec mes relations avec H. Maintenant je ne
me sens plus le même désir que j*avais le 1 " février où j*ai tant pleuré à côté de M. Tabbé. Ce n*est pas une crise de ma vocation comme en ont si souvent tous ceux qui veulent devenir prêtres. Je n'ai pas eu de cette vocation une conception assez nette, un désir assez fort pour pouvoir dire que je traverse en ce moment une crise.
Mais qui sait ? Il ne tient qu'à Dieu de faire de moi un prêtre, et je ne résisterai pas à son appel, je l'espère. Mais pour le moment je songe à mon avenir, à ma carrière, comme si je devais rester toujours laïc. Les prières de Monsieur l'abbé, et des autres quand ils seront prêtres, pourront changer mon orientation et ma vie.
C'est sur ces pensées que je clos mon second cahier, d'où se dégage au lieu d'un enthousiasme débordant, bien de la tristesse, ou du moins de la mélancolie, mais aussi qui me laisse l'impression d'une formation plus solide, plus complète, puisqu'elle a traversé une pénible épreuve.
5 Février. — J*ai déjà fait tant de réflexions dans mes cahiers précédents sur tous les événements qui se • sont produits depuis un an, et je me suis aussi tant de fois demandé ce qu*il en adviendrait pour plus tard, que je veux maintenant laisser un peu en repos le passé et l'avenir, et n'examiner que le présent.
Il est bien net et bien rassurant. Je fais mon droit et, au point de vue du travail '^< scolaire », je ne fais que cela. J'ai donc des loisirs considérables» et j'en profite d'abord pour voir M. l'abbé environ trois fois par semaine, ensuite pour lire beaucoup, écrire un peu, enfin — et c'est ce qui m'absorbe le plus, — pour aller au Sillon. J'y suis depuis trois mois, presque jour pour jour, et déjà j'y ai un rôle bien défini et assez important pour me permettre d'être au courant de tous les événements importants et de l'orientation du Sillon. Je suis extrêmement heureux d'assister au petit Comité, composé de sept membres et où l'on décide la route à suivre. C'est là la partie intéressante, vivante et qu'il m'est» par-dessus tout, bon de connaître.
De plus Marc Sangnier a tout de suite été très simple et très aimable avec moi, si bien que j'en suis arrivé à avoir une grande affection pour lui, et qu'il en a aussi pour moi, je crois. Il me tient au courant de presque tout ce qu'il fait, et j'ai avec lui un contact
très réel et même intime, car j'ai à plusieurs reprises senti que c'était un contact d'âme
En attendant je jouis de cette amitié, et de la vie de cette âme qui se communique un peu à moi, ce qui m'est infiniment précieux. D'ailleurs je pense bien qu'il ne se produira guère de changement tant que nous serons unis par le Sillon. Quand il sera député — s'il doit l'être un jour — alors il se trouvera absorbé par une vie et des préoccupations nouvelles, et nous n'aurons plus de commun, peut-être que le but, les convictions et les idées. Cela pourra m'être dur, mais je n'aurai jamais même l'idée de regretter que Marc ne soit pas resté le simple directeur du Sillon, puisque dans ce nouveau rôle il sera plus utile.
Pour le moment tout est en bonne voie. Le premier institut populaire fondé par des catholiques vient de s'ouvrir, dimanche dernier, dans le V" arrondissement, et l'inauguration s'est produite dans d'excellentes conditions. 11 y a eu des objections faites, quelques protestations, et même une manifestation hostile, dans la rue. Mais nous n'avons garde de nous en plaindre, car le danger était plutôt que la tentative passât inaperçue et aboutît à un piteux et silencieux échec. La presse s'est beaucoup occupée de l'Institut populaire de la rue Cochin, et tandis que le Qaulois l'exaltait, la Petite République de Jaurès, Gérault - Richard et C" racontait qu'une imposante manifestation socialiste avait accueilli la naissance de notre œuvre. Quelle belle réclame cela
nous fait, et comme je suis loin de regretter les quelques instants d'émotion que nous avons eus, dimanche soir, quand nous avons entendu retentir dams la rue la Carmagnole et Y Internationale.
C'est Sangnier qui a répondu ensuite aux contradicteurs de la salle, assez pacifiques d'ailleurs, et il a parlé admirablement. Je ne connais personne qui soit à la fois aussi éloquent et aussi habile, aussi ardent et aussi maître de lui. 11 était radieux, après l'inauguration, et satisfait pleinement, sans un mouvement d'orgueil. Décidément je crois qu'il marche, — et que le Sillon^ marche avec lui, — dans une bonne voie. René lui-même paraît conquis, et il semble admettre enfin qu'il y ait quelque utilité à créer un mouvement catholique, qui remplace l'inertie habituelle des catholiques dans la société ; il admet qu'il soit bon de changer 1 état actuel, et d habituer les socialistes, les radicaux, les anticléricaux vulgaires à voir un groupe de catholiques jeunes, ardents, démocrates, faisant marcher d'accord la religion et le progrès, au lieu du parti terne désigné avec mépris du nom de « conservateurs »....
/" Mars. — Quelle grande nouvelle à consigner ! Quel heureux événement et depuis si longtemps, si impatiemment attendu, bien que je n en aie jamais parlé dans mes précédents cahiers. Monsieur l'abbé va s'occuper d'une œuvre de lycéens et abandonner prochainement tout à fait la vie de paroisse. Elle lui avait fait un bien suffisant
en lui donnant cette formation, très pénible d'ailleurs, qui manque à tant d'hommes d'œuvres. Maintenant, il va pouvoir faire le bien de la façon qu il a toujours préférée, suivant un plan conçu par lui de longue date
On a vite fait de se forger une conception de la vie, et celles qu'on en a vers quinze ou seize ans ne sont pas trop édifiantes. 11 est même étonnant de voir combien peu les enfants, les jeunes gens comprennent Tesprit de la religion qu'ils pratiquent. Il a fallu que je trouve Monsieur l'abbé sur mon chemin pour me rendre compte de la nécessité de faire passer sa foi dans la vie pratique, d'anéantir toute cloison étanche entre « le sacré et le profane ».
Quelle révélation ça a été pour moi que d apprendre qu'il fallait ne désirer réussir que pour faire du bien ! 11 me semblait naturel de me créer une vie heureuse, facile, honnête d'ailleurs, et à côté une moyenne de vie religieuse, peu gênante en somme et pas efficace du tout.
Toutes ces idées ne m'étaient pas particulières et je crois qu elles sont très répandues dans la clientèle des externats catholiques d'une part, dans les élèves catholiques de lycées de l'autre. Et c'est ce qui fait que la moyenne des catholiques est si terne, si passive, et plus gémissante qu'agissante
5 Mars, — Il y a un peu plus d'un an, le 1 8 janvier 1 900, je me suis promené, au bois de Vincennes, avec H. Bien des choses, bien des crises.
bien des peines ont passé par dessus cette journée
Et avant-hier, je suis retourné au bois de Vincennes avec Marc Sangnier, et nous nous y sommes promenés très longtemps aussi. D'ailleurs, il faisait très mauvais temps ; nous causions sous nos parapluies, et cela manquait totalement de poésie. Et pourtant je crois que cette journée m'aura fait le plus grand bien. Ce n*est pas une chose banale qu'une conversation de trois ou quatre heures avec Sangnier- J'ai revécu avec lui les premières années du Sillon^ à Stanislas, puis à Polytechnique, et il m'a raconté tous les sentiments et tous les états d'âme par lesquels il était passé quand il avait eu l'impression que la vie n'était pas ce qu'elle devrait être, et qu'il avait réuni ses camarades pour le leur dire. Il m*a expliqué aussi ce qu'était le Sillon actuellement, moins une œuvre qu'un esprit commun à une partie de ceux qui s'en occupent. — C'est une très grande grâce de Dieu qu'il m'ait accueilli tout de suite avec affection, et cela facilite singulièrement ma tâche de cette année.
/9 jJvril. — Décidément je délaisse un peu ce pauvre cahier. Est-ce parce que j'ai peu de temps et que le Sillon lui fait une concurrence redoutable — ou bien parce qu'il faudrait écrire des choses pénibles, qu'il vaut toujours mieux garder silencieusement dans un coin de son cœur ? Il y a des deux, je crois. Au Sillon, on agit, et beaucoup ; on cause aussi et, surtout avec Marc, nous disons tant de
choses, que fe n'aî plus, en rentrant, ce besoin d expansion que je ressentais Tannée dernière. A cette époque-là, il n y avait personne à qui je puisse dire complètement tout ce que j'éprouvais, ou plutôt tout ce que je pensais sur M. Tabbé et sur H. Les éloges que je ne pouvais leur faire directement, la reconnaissance que je ne savais pas exprimer, et tous les sentiments puérils — je ne veux pas dire enfantins, mais simples et naïfs — qui naissaient en moi, venaient naturellement s'épancher sur mon cahier. Maintenant ce n'est plus la même chose. Je suis arrivé, je crois, au maximum d'intimité avec l'abbé E. et je n'ai plus besoin de recourir à cet intermédiaire ; et puis ma vie actuelle, presque tout entière en action et en conversations, est si changée ! Je n'ai plus le travail scolaire auquel on se donne si peu ; et je fais ce que, auparavant, je me contentais forcément d'imaginer ou d'espérer.
En effet, ma vie extérieure s'est totalement transformée, tandis que ma vie intérieure restait la même ; aussi, cette année où rien de ce que je fais ne ressemble à ce que je faisais, marque, aux yeux de tous ceux qui me connaissent, le commencement d'une nouvelle période. Pour moi, pourtant, elle est infiniment moins neuve que l'année dernière. 11 y a un an, j'ai commencé d'envisager la vie à un point de vue différent de celui auquel je l'avais regardée jusqu'alors ; c'est là ce qui m'a paru un changement immense, et c'est là ce qui m'a donné ce besoin si impérieux d'écrire toutes ces idées et tous ces senti-
ments nouveaux. Maintenant, j*ai beaucoup de temps libre, et que je peux remplir à mon gré ; je m'occupe d'uhe-iaçon conforme à mes croyances et à mes désirs ; c'est donc une chose très naturelle. Aussi il me semble que le Silloriy cette nouvelle connaissance si envaTiissante, n est pas un nouveau venu. Je ne dis pas : « Quelqu'un qui, il y a dix mois, m'eût dit que je me donnerais ainsi au Sillon m'aurait bien surpris » tandis qu'entre ma réthorique et ma philosophie il y a une séparation très profonde.
27 Mai. — Dans quelques jours je saurai s'il s'introduit un nouveau changement dans ma vie. Changement superficiel, il est vrai, et qui ne porte en rien atteinte à l'essentiel de ma vie, qui laisse intactes mes affections, ma foi, et la conception que je me fais, jusqu'à présent, du devoir : il s'agit simplement d'être secrétaire d'un député. C'est une bonne affaire, ce n'est presque que ça. Maintenant, cela me prendra du temps, cela me force à aliéner dans une certaine mesure mon indépendance, il y a quelques sacrifices à faire. Ce sont les préoccupations matérielles qui commencent et vont aller maintenant en augmentant. Je verrai quand j'y serai. Pour le moment, tout compte fait, je souhaite obtenir cette place extraordinaire. Quand ce sera fait, le bon Dieu m'aidera
28 Mai. — Vu ce matin M. X., député, qui va peut-être me prendre pour secrétaire. L'amabilité
personnifiée ; très bien disposé à mon égard par son secrétaire actuel, que j'ai connu au Sillon. Je crois d'ailleurs, d'après ce qu'il m'a dit, que la situation pourrait être plus intéressante qu'elle ne m'avait paru au premier abord : relations avec quelques hommes politiques, articles de journaux à écrire, quelquefois questions parlementaires à étudier... Je souhaite de plus en plus que cela se fasse, si ce ne doit pas être seulement, comme je l'écrivais hier, une bonne affaire. J'aurai une réponse définitive demain, ou après- demain au plus tard. Je pense qu'elle sera favorable. T)eo srotias.
29 Mai. — M. X. me prend définitivement pour secrétaire. Me voilà enchaîné pour quelques années. Cela va apporter dans ma vie un changement immédiat assez sensible ; peut-être même cela changera-t-il mon orientation. Dans deux jours je serai installé dans mes nouvelles fonctions. Alea jacta est.
Mais je ne veux toujours être qu'un très petit enfant, et rester très simple, très aimant, peu intéressé. Pourtant je prévois déjà quelques difficultés. Mon Dieu, aidez-moi.
Tolstoï dit quelque part : « Quand j'étais jeune, je me figurais qu'à un moment donné cela commenceraiU que je prendrais une décision importante, et que, dès lors, je verrais l'avenir avec lucidité et m'y acheminerais d'un pas sûr. Et puis, je me suis aperçu plus tard que c était commencé depuis longtemps.
sans brusque changement, et que je vivais toujours dans la même incertitude, presque dans l'attente de quelque chose qui allait m*éclairer soudamement ». Est-ce que ce n'est pas un peu cela pour moi ? Tout petit, voulant être marin, je songeais au jour où je quitterais les études classiques pour entrer dans la classe préparatoire à Navale. A la sortie de ma seconde, j'y entrai, dans cette fameuse classe. — Je n'y restai que trois jours, assez cependant pour me rendre compte que, fait à cette idée depuis si longtemps, comme je l'étais, il n'y avait pas eu changement. Et encore, brutalement, je subis cette humiliation d'être repoussé par les circonstances dans ^ la voie que je voulais quitter. C'était inattendu, c'était très dur, et ce ne fut l'affaire que de quelques secondes : de petits signaux rouges et verts qu'on me présentait, et qui me semblaient tous pareils. Affolé, devinant d'un seul coup ce qui allait m'arriver, je répondais au hasard. Mêmes erreurs extraordinaires sur des écheveaux de nuances variées,
— et ce fut fait. Jamais je ne serais marin. — Marin ! La mer ! Si sûr que je sois de ne pas regretter ce premier obstacle à ma première vocation
— c'était bien une vocation, celle-là ! — ces deux mots-là, je ne les prononce pas encore sans émotion. J'ai feuilleté dernièrement, par hasard, un annuaire des anciens élèves de Massillon, et j'y ai retrouvé le nom d'un de mes camarades d'autrefois ; l'annuaire marquait qu'il venait d'entrer au Borda. Voilà près d'un an qu'il y est. Il se trouvait dans
les mêmes conditions que moi ; j* étais même plus fort que lui. Très probablement à l'heure actuelle, je serais comme lui, là-bas, à Brest, sur le bateau-école, dont je lisais la description pendant les longues et lourdes études d'été, avec passioij, même avec une sorte de trouble délicieux. Oh ! la mer ! Vraiment, à de certains moments, j'en éprouve la nostalgie et je revois la grande jetée de Bayonne, s'avançant dans l'Océan, le long de la « barre » de l'Adour, cette grande jetée de bois, avec un plancher mal assujetti, si bien qu'en regardant à ses pieds on voyait, tout au-dessous de soi, à travers les planches disjointes, les vagues, jaunes de sable, se battre furieusement. Et les senteurs salées qui nous arrivaient, et la brise humide, et même les paquets de mer, balayant brusquement la jetée ! D'autres fois, à Biarritz, c'était tout différent. Au lieu de s'emporter, la mer se faisait calme, calme, retirée tout là-bas, à l'autre bout de la plage de sable fin et doré où nos pieds nus laissaient des marques si nettes, si délicates. Le terrible soleil nous tombait d'aplomb sur la tête, et c'était comme un anéantissement de tout l'être. Je me couchais tout de mon long sur la plage brûlante, les yeux fermés ; il me semblait que rien n'existait plus dans la nature, rien que ce délicieux et monotone bruit des vagues qui se brisent, s'étendent en glissant rapidement sur le sable, se forment et se brisent de nouveau... Ce bruit lointain, doux, et puissant à la fois, si souvent, à la Côte des Basques, il a frappé mon oreille, qu'il y est resté et
se fait entendre de temps en temps, au milieu de mon travail. Jamais un tableau ne m*a rendu exactement l'impression de la mer, car, cette impression» elle n*est pas seulement dans mes yeux mais dans mes oreilles pleines encore de ce bruit de vagues brisées, et dans mes narines qui humaient avec délices Tair vigoureux et bienfaisant, et sur mes lèvres où se déposait une sorte de buée salée, et dans tout moi-même enveloppé par cette atmosphère marine, jouissant alors inconsciemment de la présence de cet Océan que je n'ai pas revu depuis huit ans !
Mais pourquoi parler de tout cela ? Je commençais, je crois, à passer en revue ma vie jusqu'à présent, et le mot de marin m'a arrêté, si bien que depuis trt)is pages je parle, — je traduis les souvenirs, les impressions qui me reviennent à l'esprit. A quoi bon ? Jamais je ne serai marin. Ce serait à refaire, et cela ne dépendrait que de moi, je n'hésiterais pas : je me détournerais de la mer, que Dieu a faite si belle, et que malgré tout j'aime si violemment. Pourtant, je n'y trouve pas la force et le repos, comme dans les montagnes de Cauterets ; peut-être, après tout, est-ce justement pour cela. C'est un amour plus désintéressé. L'année dernière, quand, avec les F., j'ai passé trois jours au bord de la Manche, je n'avais pas l'idée de chercher le repos sur cette plage vaste, simple, si peu théâtrale, du Touquet ; mais simplement je voulais jouir de tout cela. Je n'étais pas là pour moi, mais pour elle, la mer.
Rhétorique, philosophie. Les circonstances me
guidaient ; je rencontrai Lucien, il me fit connaître M. Tabbé. J'étais presque passif ; puis je fus actif, mais dans des limites bien déterminées ; je mis ma force et mon courage à atteindre un certain idéal de vie chrétienne, à faire du bien dans la mesure où je le pouvais. — Je m'étais dit : « Au bout de mon année de philosophie, une grande décision à prendre. Que ferai- je désormais > » Et pourtant, non. Cela s est fait tout seul, presque. Je suis entré à Técole de droit un peu à cause de la grande latitude que cela me laissait. — Puis le Sillon, puis Marc, puis cette place de secrétaire... Est-ce commencé ?.,.
24 Septembre. — Quel long silence ! Je ne regarderai même pas la date de mon dernier cahier...
25 Septembre. — J étais hier dans ma chambre ; j avais passé toute la matinée et une bonne partie de la journée à B. pour affaires. Il me restait quelques heures avant le dîner et je me décidais à en profiter pour retirer mon pauvre cahier du tiroir où il dort depuis plusieurs mois. J'écris une ligne, et le domestique vient me chercher. M. X. a besoin de moi. Je n'aurai pas eu une minute depuis le matin ! Et c'est toujours ainsi !
30 Septembre. — Jçn'ai, pendant ces vacances, ouvert ce cahier que deux fois, et ça a été pour y consigner des plaintes. Si je l'avais ouvert plus souvent, j'aurais simplement récriminé davantage.
Egoïste que je suis ! Mes petites peines, mes souffrances les plus faibles prennent à mes yeux des proportions si grandes qu'elles me cachent et me font oublier les vraies souffrances des autres
8 Octobre. — Je suis vraiment fatigué maintenant. Un peu découragé même. Non pas que j'aie renoncé à faire quelque chose de bon cette année, mais ici la perpétuelle incertitude où je vis m'a ôté l'envie de rien commencer. J'emploie les nombreux mais courts moments de loisir qui surgissent à chaque instant dans mes journées de travail, à bâtons rompus, à dormir ou à me promener dans le jardin, en cueillant du raisin. Parfois je dessine ; je joue aussi du violon de temps à autre. J'affectionne ces occupations peu fatigantes, et de durée absolument indéterminée, parce qu'il est moins pénible, après m'y être adonné, de me remettre au travail. Un des traits de mon caractère est de très mal supporter les déceptions. J'aime mieux subir une fatigue attendue que de voir amoindri un plaisir sur lequel je comptais Ces plaintes sont justifiées. Mais il faut avoir
ressenti une très profonde fatigue de tout son être pour les comprendre. Parvenu à un certain point de lassitude, — surtout s'il s'agit de lassitudes d'esprit, — on en arrive à ne plus guère désirer que le repos, les heures de sommeil, d'abandon, d'oubli. Oubli des préoccupations journalières, des tracas incessants, de la vie chez les autres, oubli aussi des sujets de tristesse plus sérieux et plus durables
2 Décembre, — Hier j'ai passé la journée avec C. H., un enfant de onze ans, à qui, depuis plusieurs mois, M. Tabbé apprend le catéchisme.
Je Tavais vu une fois, un jeudi, à Tune des promenades de lycéens. Et déjà il m'avait extrêmement plu. — Mais cette journée d'hier m'a ému comme je ne la vais pas été depuis longtemps. Nous nous sommes promenés quelque temps ; le petit C. devait se confesser à M. l'abbé, et nous sommes rentrés pour cela rue Bara (le siège de l'œuvre de lycéens). Mais, avant la confession, j'ai causé pendant une demi-heure ou une heure avec lui. Je l'ai un peu interrogé sur le catéchisme, et je lui ai raconté quelques scènes de la vie de Notre Seigneur qu'il avait oubliées. C'est cette conversation-là qui m'a passionné, et profondément ému. Les questions qu'il m'a posées montraient toutes qu'il comprenait parfaitement, toujours, et sur les point» de doctrine il ne me faisait que des objections intelligentes. Sentir cette petite âme si vivante, vibrant à l'unisson de la mienne, si prête à s'ouvrir à la Vérité, mais à la Vérité reconnue comme telle, et non pas imposée par une autorité morale plus ou moins forte ; et voir les efforts de cet enfant pour tout saisir, oui, c'était pour moi une impression tout à fait neuve, à la fois plus forte et d'une tout autre nature que celle que m'avait procurée l'instruction de J. L. Mais aussi, combien, hier, je me suis senti inférieur à la tâche qui m'était momentanément échue ! Jamais mon ignorance en matière religieuse ne m'était
apparue si clairement et jamais je ne l'avais tant regrettée. J*ai compris alors tout le passionnant intérêt et toute la difficulté de la mission de M. Fabbé. Pour moi, j*ai été obligé d'éluder bien des difficultés, de passer à côté de bien des questions qu'il aurait fallu aborder. Je sais bien qu'il n'était pas du tout nécessaire de faire un cours complet et suivi, ni de me cantonner exclusivement dans telle ou telle partie de catéchisme ou de l'Evangile. Mais que faire lorsqu'on a peur, en arrivant aux points les plus intéressants, d'une objection à laquelle il faudrait, faute de savoir, ne pas répondre ?
La veille, j'avais, pendant près de deux heures, causé avec Lucien. 11 a depuis longtemps des doutes, souvent très violents, sur la vérité des dogmes que nous propose l'Eglise catholique. Surtout, il se plaint que sa raison ne soit pas satisfaite et son principal grief c'est qu'aucun des dogmes catholiques essentiels ne lui apparaît dès l'abord comme évident. Ce qu'il y a d'un peu enfantin dans cette idée-là, j'ai tâché de le lui montrer. Et, puisqu'il se plaçait surtout sur le terrain philosophique, j'ai fait appel à ses notions de philosophie pour lui faire admettre que, d'être composée uniquement de propositions « évidentes » ou dites « de bon sens », cela ne constituerait nullement pour la Religion une chance de plus d'être vraie.
Je lui ai dit ce que je pensais de la valeur respective de la certitude rationnelle, de la certitude morale et de la certitude religieuse, et je me suis
enfin attaché à lui donner les raisons pour lesquelles» étant dans le doute, il devait néanmoins continuer à pratiquer.
Je me suis vraiment donné tout entier à cela, et certes, je tenais à ne pas lui donner quelque niaise raison de croire qui fût pour lui un nouveau motif de douter. Mais, dans cette longue conversation-là, quelque ardue qu'elle fût par moments, je n'ai pas ressenti la crainte, presque l'angoisse de ne pas savoir, d'être cloué, que m'a procurée ma demi-heure de causerie à bâtons rompus avec C. H. ! J'ai vu alors tout le mal qu'il y avait à ne pas étudier toujours et ardemment, les vérités essentielles, la vie du Christ, les Actes des apôtres, le catéchisme même. Je ne pense pas, car j'ai été très prudent, avoir fait du mal à ce petit C. ; mais mon ignorance m'a empêché de lui faire vraiment du bien
J'aurai bien pensé au bon Dieu, pendant cette journée-là
Jeudi 10 Avril. — Aucun départ ne m'a
semblé plus mélancolique et jamais, jusqu'ici, je n'avais mieux vu, de mes yeux, ce nouvel aspect de la vie que Ton décrit dans les romans comme dans les livres de piété. A de certains moments, le manque absolu d'harmonie, la lutte non entre le bien et le mal, mais entre un bien terne, sans joie, sans beauté, et une autre chose attrayante plus que tout, admirablement belle, bonne en soi, mais mauvaise relativement. D'une part, ce voyage — idéal ; et puis la vie habituelle, si empoignante, il est vrai, si lassante en même temps, et tout encombrée et ternie par la fastidieuse besogne professionnelle. Il m'a semblé que je comprenais, ce jour-là, en quoi -consiste le sacrifice de ceux qui renoncent non à l'amour, qui est le fond et le tout d'une vie chrétienne, mais à un amour, à un moment donné.
Voyage réussi parfaitement, charmant à tous points de vue, fécond, et que j'ai vécu d'une façon extraordinaire, constamment en communion de pensée avec les absents
Tout s'enchaîne et ceux qui prétendent renfermer l'amour dans des limites restreintes sont des savants desséchés ou des imbéciles, en tous cas des païens. L'amour avec toute sa passion, son enthousiasme, son dédain de tout, surtout son irrésistible force intervient à chaque instant dans notre vie
Je n'ai jamais rencontré personne qui ressemblât à cet enfant. Il sent les choses. Il comprend tout. II vit. II est artiste ...Je ne sais pas, moi ! Et puis,
quoi ? Je Taime de tout mon cœur Je ne Taime
peut-être pas tant pour ce qu'il est que pour ce qu'il sera ou du moins ce qu'il pourra être, si Dieu le veut. Il y a là une énigme passionnante. Oh ! si tout cela avortait ; si ce petit être s'écartait du bon Dieu, s'il devenait mauvais, ou quelconque, nuisible ou inutile, névrosé...
Et je sens bien — et cela me réjouit beaucoup — que s il devenait cela, si je savais aujourd'hui même, dans cinq minutes, et à n'en pouvoir douter qu'il deviendra cela, ce serait un bien grand déchirement ; mais rien ne croulerait dans ma vie. Je crois qu'elle resterait telle qu'elle est, orientée comme elle est, occupée par la même action et que cette catastrophe ne me déterminerait guère qu'à travailler d'une façon effrénée, jusqu'à y succomber.
Je crois cela, mais peut-être est-ce de l'orgueil de le croire ? « Avant que le coq ait chanté trois fois... » Mon Dieu, je vous en prie, ne faites pas cela, ni que je vous abandonne, ni que cet enfant vous abandonne. Vous voyez bien qu'il peut être tout à vous, qu'il peut être un merveilleux serviteur de votre cause, que, comme tous les hommes, il ne trouvera qu'en vous son complet développement, son épanouissement, que tous ces dons, dont vous l'avez orné avec amour, ne doivent pas, ne peuvent pas se tourner contre vous. Prenez-le tout entier ;
arrachez-lui son orgueil, sa paresse, tous ses défauts ; ne faites pas que nous puissions, un jour, Taimer sans sentir que c'est vous que nous aimons à travers lui !
Lundi f 2 Juin. — C'est d'aujourd'hui seulement que je comprends véritablement ce que c'est que la générosité. J'ai causé durant une heure avec M. l'abbé ; il m'a dit plusieurs choses qu'il avait sur le cœur, et que je sentais entre nous depuis quelque temps. Et il m'a fait des reproches dont j'ai compris l'absolue justesse. Je vois bien que ma conduite, par rapport à lui et à son œuvre de lycéens, n'a pas été ce qu'elle devait être. Je n'y ai pourtant pas mis de mauvaise volonté : mais j'aurais pu, si j'avais voulu, me rendre un compte exact de la situation. Je me suis donné au Sillon trop exclusivement, et il y avait à faire cela une véritable ingratitude et une compréhension fausse du devoir.
Je vois bien aujourd'hui en quoi consiste la générosité. Je prends à ce sujet quelques résolutions qui ne pourront guère s'appliquer que l'an prochain, mais que je tiendrai, sûrement.
Quelle lourde tâche que s'occuper des autres ! Quelles déceptions et quelles peines, quelles souffrances perpétuelles ! J'aurai bien fait souffrir M. l'abbé, en échange de tout le bien qu'il m'a fait. Que je voudrais donc ne lui avoir jamais causé de chagrin ! — Je vais tâcher d être moins égoïste et surtout de voir plus clair. Cela dépend encore plus
du cœur que de Imtelligence. Plus j'aimerai le bon Dieu, mieux je trouverai la route à suivre. Je veux Faimer de tout mon cœur.
A SA MERE
Cauterets> 6 septembre 1900. 6 h.
Ma chère petite maman, nous avons un temps splendide. J'en suis, nous en sommes ravis, mais c'est à vous de vous en plaindre, car ce temps-là nous encourage à entreprendre de grandissimes excursions durant toute la journée. Ce qui rend difficile la confection des lettres, mais non pas impossible, comme vous le voyez.
Tout de suite, mon appréciation sur le pays. Elle est on ne peut plus favorable. C'est la grande montagne ; d'ailleurs ce qu'il y a de plus épatant, ce n'est peut-être pas les montagnes, c'est l'eau. Une eau (je ne parle pas de l'eau thermale, mais de l'eau des sources et des cascades) hmpide, d'un vert clair splendide (à moins qu'elle ne soit rouge, hélas, pauvre daltonien !), qui sort à profusion des montagnes, comme les bêtises de la bouche de M"™* X. Un gave passe ici, c'est le gave de Cauterets, qui devient le gave de Pau après sa réunion avec le gave de ...machin-chouette, quoi ! Enfin, Papa qui sait tout vous dira ça. 11 tombe d'une montagne par une cascade à faire tarir de jalousie celle du Château d'Eats et qu'on aperçoit de Cauterets.
(Quel français !) La cascade est ici à Tétat habituel. Il y en a partout. Le cours des gaves est une succession de cascades, dont quelques-unes sont extraordinairement belles. Ne vous étonnez pas de cette débauche d'adverbes et d'adjectifs admiratifs ; je n'en trouve pas encore assez pour qualifier deux ou trois des endroits que nous avons vus, par exemple le Pont d'Espagne, ou le Cérizet.
Enfin, je n'ai rien vu d'aussi beau, à part la mer, mais c'est si différent !
On arrive de Pierrefitte à Cauterets par un petit tramway électrique, qui remplace les antiques diligences à quatre chevaux et qui est d'une hardiesse inouïe. 11 s'accroche au flanc des montagnes, mais il ne semble pas beaucoup plus en équilibre sur son étroit ruban d'acier qu'un Blondin traversant le Niagara sur la corde raide. Avec cela des côtes de 50 centimètres par mètre, des tournants à angles droits, des ponts à donner le vertige ; enfin un parcours aussi pittoresque et aussi ravissant que possible. Dans Cauterets, qui est déjà à une altitude de 933 mètres, notre maison est presque immédiatement dominée par le Péguère, une montagne énorme qui semble prête à nous écraser et qui n'a pas moins de 2.200 mètres de hauteur. Cauterets se compose d'un tas de toutes petites maisons serrées les unes contre les autres dans l'étroite vallée du Gave. De quelque côté qu'on aille, il faut monter. C'est presque un entonnoir... Ce terme a généralement un sens péjoratif qui n'est pas du tout de mise ici. C'est
grandiose, mais pas étouffant du tout. Le beau temps est revenu, et avec lui une chaleur terrible ( !) Je suppose que vous devez cuire à Paris, si j'en juge par la façon dont le soleil tape ici. Seulement voilà ! Dans les montagnes, et surtout pour peu qu'on s'élève à 1.500 ou 1.700 mètres, comme nous l'avons fait hier, il y a un air vivifiant et frais grâce auquel on n'a jamais chaud.
Et puis, il y a tant d'eau ! De toutes les cascades, il s'échappe des nuages d'eau pulvérisée qui inondent les routes et rafraîchissent les passants en venant se condenser sur eux.
Je n'ai guère le temps de vous en écrire plus long aujourd'hui, ma petite maman chérie. Pourtant j'aurais encore bien des choses à vous dire sur notre voyage, sur Lourdes, etc. Mais ce sera pour une autre fois.
Embrassez bien Papa de ma part ainsi que tous vos enfants présents à Paris en ce moment, et en particulier Charles, s'il est là, Madeleine, Jeanne, Marguerite, Jacques, Pierre et Marthe.
Et pour vous, ma petite maman, de bons baisers, des tas de bons baisers. Votre petit