HENRY
A SA SŒUR MADELEINE
Caulerets, 11 septembre 1900.
Victoire ! ma chère Madeleine ; le soleil a enfin percé les nuages et chassé la pluie. Je n'aurai plus
la peine de comparer les nuées à des Walkyries, nî Papa celle de se moquer agréablement de son fils. Au diable N. et ses pronostics fâcheux ! 11 est vrai que la saison est finie. Le Casino ferme boutique ; les gens chics en traitement s'en vont peu à peu. Mais nous ne sommes pas à court de distractions. Ainsi hier, nous avons été au Cirque de Gavarnie. Mais ici, je me rappelle que nous n y avons pas été seuls, M. Tabbé et moi, et je reprends les choses de plus haut.
Figure-toi que, Tautre jour, comme je terminais ma lettre à Papa, j entends dans l'escalier le pas léger de la bonne, qui d'une main cogne à ma porte, tandis que de l'autre elle m'annonce qu'un jeune homme désire me voir. Je descends et je me trouve en présence d'un charmant jeune homme, doué d'un physique agréable. Tu te doutes que ce devait être Y. C, ou C. H., mais ce dernier détail t'apprend que ce n'était pas Y. C. était arrivé depuis la veille au soir à Cauterets avec sa mère, son frère B. et sa sœur A. Le jour même, nous avons été au lac de Gaube, et le lendemain, c'est-à-dire hier, nous partions pour Gavarnie.
Oh ! un chic voyage, si tu savais ! 11 y a 42 kilomètres de Cauterets à Gavarnie ; aussi nous partons de bonne heure, vers 6 heures et demie, alors que le soleil se levait à peine derrière les montagnes. Nous sommes en landau, un landau épatant, avec quatre chevaux, s'il te plaît, bien harnachés, tout cousus de grelots qui grelottaient
lout le long de la route, et conduits par un cocher en costume du pays : veste à broderie rouge et argent, chapeau ciré, etc. Je monte sur le siège avec Tabnégation qui me caractérise, mais j'en suis récompensé par une vue superbe ; à St- Sauveur, nous admirons le pont Napoléon, un pont d'une seule arche, à 70 mèlres au-dessus du Gave. A côté, le même individu — Napoléon 111 — a fait ériger une colonne en haut de laquelle un aigle contemple les œuvres de Napoléon le Petit de l'air d'une poule qui a couvé des œufs de canard. La route est superbe, très audacieuse d'ailleurs et nos chevaux vont grand train. Le cocher nous montre au loin, du bout de son fouet, la Brèche de Roland ; nous ne voyons nen, mais désormais nous serions capables de la montrer à d'autres. C'est tout ce qu'il faut et nous sommes satisfaits. En approchant de Gavarnie, le pays devient plus sauvage et plus beau. La route passe au milieu d'une vallée qu'on appelle le Chaos et où sont entassés d'immenses blocs de pierre, prêts à nous écraser. Sur l'un d'eux le cocher, toujours aimable, nous montre la trace du pied du cheval de Roland. Ça n'a d'ailleurs rien de très curieux ; c'est un pied comme tout le monde. On aperçoit le Vignemale et les glaciers qui étincellent au soleil. Déjeuner à Gavarnie ; de là nous nous dirigeons, C. et B. H., et moi, à cheval (!) vers le Cirque. Monsieur l'abbé, Mme H. et A. vont à pied, réunis par une communauté de goûts ou de costume. Le cirque est extrêmement beau et pas
banal. Il est impossible de se faire une idée de cette double assise de granit — deux étages de 400 mètres chacun — d'où tombe une cascade qui s'évanouit en vapeur d'eau avant d'arriver en bas. Nous marchons sur la neige, ce qui ne manque pas d'un certain charme avec le soleil qu'il fait. Le temps de prendre des grogs et nous repartons. C. et B. ont d'assez bons chevaux, mais je suis affligé d'une rosse blanche épouvantable. Le sentier longe des précipices, puis arrive dans une plaine gazonnée où nous jugeons à propos de faire un match. Un, deux, trois, nous partons ; j'enfonce mon bâton ferré dans le ventre de ma monture. O miracle, elle galope, mais B. H., m'a devancé ; nous chevauchons côte à côte avec la rapidité d'un train express... qui a une avarie de machine. Un dernier coup de trique à mon coursier ; il rattrape son retard et franchit le poteau avec une tête d'avance. J'ai gagné ! Enthousiasme général, cris, bravos, ovations délirantes, auxquelles je me dérobe modestement, et nous repartons pour Cauterets au grand trot de nos quatre chevaux, dont les colliers tintinnabulent (oh !) tandis que le cocher fait claquer victorieusement son fouet. Un dernier regard aux glaciers, et nous voilà de nouveau au Chaos. Le cocher nous remontre du bout de son fouet la Brèche de Roland, mais comme la brume du matin s'est dissipée nous la voyons distinctement. Nous en voyons même deux : « la fausse brèche », explique-t-il. Hélas ! que veux-tu qu'on y reconnaisse, et quel triste caractère
de caprice a cette brèche, nulle le matin, double le soir. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Ubi est Veritas ? Et penser qu'il en est ainsi quand il s*agit de Roland, une de nos pures gloires nationales (mettons nationalistes pour faire plaisir à Jules Lemaître), l'ancêtre de cette armée qui... que... enfin tu me comprends.
Nous déposons à Pierrefitte, Mme H. et ses enfants ; ils reprennent le train pour Lourdes, Pau, Biarritz, etc. Ils ne seront restés que deux jours. C'est peu, mais c'est mieux que rien. Nous rentrons ensemble, M. E. et moi, seuls dans le grand landau à quatre chevaux, pendant la dernière heure du trajet, que nous accomplissons à la nuit, ce qui ajoute au pittoresque de la chose. Et voilà.
Mamlenant que le beau temps est revenu, nous allons recommencer nos excursions, ce qui nous promet encore bien des distractions en perspective. Tu es bien gentille de m'avoir écrit. Je n'ai pas vu tes fautes d'orthographe, c'est peut-être parce que jfe n'en suis pas capable. Je me console en pensant que tu ne VOIS pas les miennes non plus. D'ailleurs, comme tu dis si bien, il n'y a plus d'ortografe. Tan mieu. Ça sera un ambêleman de moin poure nos enphants, et lais profaisseures neu pourrons plu enfourché leur dada favori. Ancore un cheuval de réformai !
Ne t'étonne pas, ma chère Madeleine, des innombrables bêtises que je déverse sur toi. Tu te rappelles ce que je t'ai dit. Je suis comme une femme qui a trop de lait, et qui ne' peut pas se placer comme
nourrice. De peur d'étouffer, je m en débarrasse comme je peux. C'est toi que j'ai choisi pour cela aujourd'hui ; ne t'en plains pas trop et avale de bon cœur cette pilule, j allais dire ce biberon.
La lettre de Papa m'a fait beaucoup de plaisir, comme toutes ses lettres d'ailleurs. J'espère que quand celle-ci arrivera, il sera débarrassé de son affreux rhume. Dis-lui ceci pour lui faire plaisir : L'excursion d'hier, que j'avais comptée comme devant être des plus coûteuses m'est revenue aussi peu cher <5ue possible, Mme H. ayant tenu à tout payer. Je n'ai eu à me charger que du cheval — 3 fr. 50 — mais comme il faut défalquer le prix du déjeuner ici — 2 fr. 50 — il reste vingt sous que j'ai eu à débourser. Ce n'est pas trop cher. Sur cette remarque qui doit aller droit au cœur d'un censeur à la Caisse d'Epargne, je te quitte, non sans t'avoir embrassé un nombre effrayant de fois. Ne garde pas tout pour toi, ma chère Madeleine ; d'ailleurs je t'en sais incapable, Donnes-en beaucoup à Papa et à Maman, et partage le reste entre les membres inférieurs de la famille et Charles. — Ne t'épate pas de ce qu'il y a écrit au bas de cette page ; j'avais commencé ma lettre hier, et j'ai utilisé ce bout de papier.
Ton complice, Henry.
Je recommence ma lettre pour te dire que je viens de me rappeler, en présence des montagnes €t des glaciers qui caractérisent cette région, que
Louis XIV avait dit qu'il n'y avait plus de Pyrénées. Grande gouape, va ! Ne dis pas ça à Maman, ça lui ferait trop de peine ; il ne faut pas la blesser dans ses convictions royalistes.
En relisant ma lettre, ma conscience m'avertit que peut-être Papa sera froissé que Mme H. ait payé le déjeuner à Gavarnie, et le landau. Qu'il sache donc :
1 ° qu'il était bien juste qu'elle payât le landau, attendu que nous ne l'aurions pas pris sans elle ; 2° qu'il en a été de même pour M. l'abbé que pour moi ; 3° que pour le déjeuner nous avons fait des efforts désespérés quoique vains. Amen.
Tu embrasseras encore Papa un nombre incommensurable de fois pour le récompenser d'avoir écouté si patiemment et sans dire un mot des explications aussi ennuyeuses.
Cette fois c'est bien fini. Bonsoir. J'vas me coucher.
A SA MÈRE
Tours, 30 septembre 1900.
Maman chérie, est-ce que vraiment vous pensez, comme Papa, que si je ne rentre pas à Paris, c'est parce que cela m'est égal d'être séparé de vous, et que le seul résultat de notre voyage à Cauterets a été que j'oublie mes parents } Non, n'est-ce pas, vous vous êtes un petit peu fâchée quand vous avez reçu la dépêche, parce qu'une dépêche, c'est toujours
désagréable et sec, et que cela ne dit que le fait brutal, sans donner les raisons. Mais je serais si désolé si vous vous figuriez que le désir de vous revoir, Taffection que j*ai pour vous ne sont plus que de vieilles illusions qu'il faut entretenir pieusement ! Monsieur E. écrit à Papa pour lui expliquer un peu tout cela, mais certainement sa lettre sera bien inutile, parce que déjà Papa, en y réfléchissant, aura oublié de m'en vouloir. C'est très vrai que j'ai beaucoup résisté et que je voulais revenir tout de suite, mais on a tant insisté ! Je ne crois pas que cela gêne beaucoup M. et M""^ E. qui vont voir encore leur fils bien après mon départ. Et puis maintenant je vais rentrer à Paris, plein de bonne volonté et de force pour vous aimer davantage, si je peux, avec aussi des trésors de reconnaissance pour les petits Parents qui, passant à Paris les deux mois de vacances, ont trouvé le moyen d'envoyer aux quatre coins du monde, leurs trois fils faire provision de santé et de grand air.
O m.a petite maman chérie, vous ne m'en voulez plus, n'est-ce pas ; vous m'embrasserez bien fort, demain lundi, quand j'arriverai, et en attendant vous embrasserez bien Papa de ma part aussi, pour qu'il ne se fâche plus contre son grand enfant gâté.
Allons adieu, ma petite maman. A bientôt, bientôt, presque dans quelques heures. Je vous connais, et je sais que vous serez si contente de me voir, que vous me serez reconnaissante d'avoir allongé mon séjour parce que cela augmentera la
joie de se revoir. Quand, dans peu de temps, Charles sera revenu de L... (par parenthèse, il m'a écrit aujourd'hui une lettre qui m'a fait extrêmement plaisir), nous nous retrouverons tous au complet dans notre appartement bien chaud, le soir, autour de la grande table, avec tous les petits qui piaillent, mais qu'on est bien content de revoir tout de même. Et les parents seront bien heureux de constater qu'encore un an s'est écoulé, et que leurs petits (ce sont toujours des petits pour eux) sont rentrés au nid paternel sans avoir perdu une plume, ni reçu une égratignure. Ils ne songeront plus que celui-ci a été fatigué, ni que cet autre s'est un peu attardé et, surtout le jour de leurs noces d'argent, ils se diront que le bon Dieu décidément bénit les grandes familles Quant aux enfants, oh ! les enfants ils seront tellement contents qu'ils se jetteront au cou de papa et de maman, en les embrassant de toute la force de leur affection, comme je le fais en ce moment par anticipation, petite maman chérie, avant de vous quitter.