‹ Lettres (volume 2)Chapitre 5 sur 9 · A SA GRAND'MERE · texte numérisé non relu

A SA GRAND'MERE

Samedi 23 février 1901

Ma chère grand'mêre, j'ose à peine vous avouer, après les éloges immodérés et immérités dont vous m accablez, que je suis bien 1 auteur de l'article du Petit Versaillais. Je suis tout confus d'apprendre

que Ton m'a publiquement traité de « haute personnalité de la jeunesse catholique de Paris », ainsi que le dit le journal, si j'ai bien compris votre lettre. Le rédacteur de cet élogieux entrefilet a suivi évidemment un instinct de réclame plutôt qu'un penchant de sincérité. Les lecteurs du Petit Versaillais seraient bien étonnés s ils apprenaient que la « personnalité marquante » est un jeune homme imberbe qui sort de philosophie !

Aussi, j'avoue que j'attache un prix infiniment plus grand aux éloges, déjà mille fois trop flatteurs, de ma grand'mère qu'aux dithyrambes du journaliste. Quand mon article n'aurait eu pour résultat que de vous causer cette joie, je ne le regretterais pas, bien loin de là. Vous êtes si indulgente que les actes et la conduite de vos petits- fils peuvent bien vous procurer un peu de bonheur, et être la cause en même temps pour vous d'un peu d'orgueil de grand'mère ; mais ils voudraient vous rendre bien plus heureuse et bien plus fière, pour payer toutes les tendresses dont vous les avez entourés.

Je bénis Dieu, avec vous, de m'avoir fait entrer dans une œuvre qui déjà me passionne et m'enthousiasme et de m'avoir empêché d'être marin, comme je le désirais tout d'abord, puisque cette douleur passagère m'a valu mon bonheur présent, et puisque cette carrière en se fermant à moi, m'en a ouvert une autre moins égoïste et plus belle.

Je vous embrasse bien fort, ma chère grand'mère, en vous remerciant du fond du cœur de l'intérêt que

VOUS prenez à mes premiers pas dans la voie des œuvres. Votre affection et votre estime, que je mérite trop mal, me font tant de plaisir !

Votre petit-fils qui vous aime, lui aussi, bien tendrement.

A HENRI DE N

14 mai 1901.

Mon cher Henri, figure-toi que je viens d'être souffrant, et que je ne pourrai pas encore sortir d'aujourd'hui. Mms du moment que je ne suis plus dans mon lit, je puis t'écrire et c'est ce que je m'empresse de faire.

J'ai été, moi aussi, très heureux de te voir venir au Sillon, et de te faire faire connaissance avec Marc Sangnier. Le Sillon est assurément ce qui m'intéresse et me passionne le plus, c'est le fond et l'essentiel de ma vie, il est donc naturel que je tâche de te mettre au courant de ce que j'y fais et que je sois très heureux de ce premier rapprochement.

La seconde partie de ta lettre m'a surpris. Tu te fais de la vie en général, et de l'affection en particulier, une conception qui m'étonne. Certainement nous ne sommes plus des enfants, et certainement aussi la plupart des jeunes gens de notre âge ont « quelque tendresse spéciale ». Mais je me soucie peu de ce que font les autres et je n'y trouve pas une règle de vie. Crois- tu nécessaires, indispensables et bonnes, ces affaires de cœur ? Je crois autant

que toi qu'il est beau d'aimer, d'aimer avec passion et de toute son âme. Mais il me semble que c'est rapetisser 1 amour que de le ramener à la sentimentalité mièvre des « affaires de cœur ». Entretenir dans son cœur quelque tendresse spéciale, épier un sourire, se laisser aller aux espoirs enthousiastes et aux désespoirs farouches, glisser quelques vers dans la main de celle qu'on aime, il me semble que c'est un jeu bien énervant, bien débilitant et bien dangereux. Je comprends qu'on ait le désir de le tenter : si ce n'est pas une haute aspiration morale, c'est du moins un inconscient désir physique. Quand j'étais en seconde ou en rhétorique, j'ai passé par là ; maintenant que j'ai ma vie occupée, que je sais nettement où je vais, et par quelles voies j'y veux aller, mon âme est assez remplie pour que je tâche de toute ma force d'en écarter ces contrefaçons de l'amour. Les « âmes nobles et pures » me plaisent, en effet, et de ceux qui les possèdent, je tâche de faire mes amis. Mais dans les affaires de cœur, est-ce bien vraiment l'âme noble et pure que l'on recherche ; n'est-ce pas plutôt le joli visage ? Est-ce que, pour tes affaires de cœur, tu ne t'accommoderais pas bien mieux d'un joli visage doué d'une âme pas très pure, que d'une âme très pure douée d'un visage très laid }

Maintenant, tu as 17 ans, tu es nerveux, plein d imagination, prompt à l'enthousiasme ; il est naturel que ton cœur s'émeuve facilement et ce n'est pas moi — qui ai le même âge et un peu la même

nature que toi — qui m'en étonnerai. Je crois seulement qu'on ne joue pas impunément avec le feu et qu'il est aussi imprudent de nourrir des affections de ce genre, et d'en faire l'essentiel de sa vie, quand on veut rester sérieux, que d'aller jusqu'à la porte d'un théâtre où l'on n'a pas le droit d'entrer. Et puis, à parler franchement, je ne trouve pas qu'il y ait dans ce genre d'amour, l'extraordinaire poésie et l'extraordinaire originalité que tu y vois. Ces amours-là, platoniques ou non, dont tu avoues loi-même qu'ils te rendront malheureux, sont, en somme, chose tellement banale ! Je ne vis pas en plein Paris, comme tu le dis, et tu pourrais ajouter : en plein quartier latin, sans en avoir remarqué beaucoup, et je t'assure que d'habitude ce n'est pas parmi ceux qui les pratiquent que je trouve les âmes belles, originales et généreuses. Il y a les égarés qui peuvent faire beaucoup quand ils auront retrouvé la bonne voie, — il y a ceux qui se donnent tout entiers à une cause qu'ils croient bonne, mciis il me semble bien difficile de travailler vraiment et utilement pour le bien, tout en s'acheminant par l'éternelle aventure vers un dénouement qu'on redoute, avec, au fond, une certaine fierté de le savoir imminent.

Tu vois, mon cher Henri, que je réponds pleinement et longuement à ton invitation de me confier à toi. Peut-être trouveras- tu que ces déclarations affreusement raisonnables jurent par trop avec mon caractère, — peut-être sera-ce pour toi

une grosse déception de me voir si bourgeois. J'aime mieux croire que tu me comprendras entièrement, que tu sentiras cette fois comment je conçois la vie, et que tu chercheras du même côté que moi la satisfaction des légitimes espérances et des aspirations élevées de ton âme si généreuse. Pardonne-moi d'avoir été si long et crois qu'en t'écrivant ainsi je te donne la meilleure preuve de la profonde et sincère affection que j'ai pour toi.

AU MEME

12 juin 1901.

Mon cher Henri, par ces temps lourds et pénibles d'été, je songe à l'examen que tu prépares, au fin fond de la province, en de longues études, monotones, pleines de découragements et d'inquiétudes. Je les connais trop bien, ces études, pour ne pas te plamdre d'avoir à les subir en ce moment, et d'autant plus que j'en suis exempt. Ne vas pas croire pourtant qu'en ce moment je m'endorme dans les délices du far-niente. L'examen de droit me guette ; le 5 juillet ce sera fait. Et de plus, ceci va te sembler bizarre, depuis le 1 " juin je suis secrétaire d'un député, chez qui je passe toutes mes matinées» enfoui jusqu'au cou dans des réclamations, des demandes de bureaux de tabac, des convocations de toutes sortes, respirant une atmosphère saturée de lois sur les Associations, de changements de ministères, de « tuyaux » confidentiels et sûrs.

Cela me semble bien drôle, je t'assure, de me trouver « bombardé » à ce poste. En huit jours, ce fut fait. Un de mes amis qui quittait la place, me Toflrit ; je l'acceptai. M'y voilà. A quoi tiennent les choses, mon cher Henri, et comme, la minute d'avant, nous sommes loin de nous douter de ce qui se passera la mmute d'après !

Et, à part cela, rien de nouveau. Le Droit m'embêle, le Sillon se creuse, ma famille se porte bien, et les heures coulent, coulent, parfois joyeuses, passionnées — il vient d'y avoir une grande réunion de propagande organisée par le Sillon, qui a été superbe — parfois aussi tristes et ennuyeuses, mais toujours rapides à faire frémir, quand on songe à ce qu'il y a au bout, dans 40, dans 50 ans, peut-être demain.

Mais je ne veux pas te faire un sermon sur la Mort. Je n'en ai ni le temps, ni les moyens. Je voulais simplement te dire que je pensais à toi en ces moments désagréables. Tu n'en doutais pas, je pense, pas plus que je ne doute de ton affection, bien que je n'espère ni même ne demande de lettres avant ton bachot. Mais après !

Bien affectueusement à toi.

Précy. 21 juin 1901

Jusqu'ici tout va bien et je suis content de « ma » maison de campagne. Figurez-vous une vieille

bicoque dans le genre de Viroflay, toute simple, un peu pourrie, mais commode, installée au milieu d*un grand jardin à vastes pelouses ; de grands beaux arbres, des fleurs et des fruits à profusion ; voilà Précy. — Je vous écris au fond d*un petit bois qui se trouve à Textrémité du jardin, dans un petit coin, à Tombre de quatre gros tilleuls qui infusent dans Fatmosphère surchauffée, de sorte que je suis comme dans un bain de tisane. J*entends sans cesse le chant harmonieux des merles, des bouvreuils, des corbeaux ; quelque part dans le bois un coucou chante aux heures et à la demie, comme font, paraît-il, les coucous^bien élevés, et moi, j'ose écrire de la prose au milieu de toute cette poésie, bercé par les suaves modulations des rossignols et d'un petit chemin de fer poussif qui longe la propriété. De temps à autre — tenez, juste en ce moment, — un petit vent frais souffle évidemment pour que je n'aie pas trop chaud, et, par boufi^ées, monte une bonne odeur de foin coupé, sans nul doute pour charmer mon odorat, — car je trouve pour le moment la nature si à mon goût que je crois fermement, avec Bernardin de Saint- Pierre, l'univers fait pour le plus grand plaisir de l'homme, les melons divisés en tranches pour être mangés en famille, les arbres feuillus pour nous donner de l'ombre, et les députés mis au monde pour avoir des secrétaires. Du soir au matin vivant d'une vie champêtre, je deviens campagnard dans l'âme ; j'acquiers des connaissances rustiques qui me manquaient jusqu'ici.

Ainsi j'ai vu que, contrairement au proverbe, on ne mettait pas la charrue devant les bœufs, mais les boeufs devant la charrue... Je tiens d'un vieux paysan que j'ai fait causer, que les vaches ne sont pas, comme le chantait l'abbé Bruneau à Châteauneuf, « vertes l'hiver, jaunes l'été »

Je vous tiendrai au courant de mes nouvelles découvertes.

D'ailleurs, je serai demain à la maison soit vers 5 heures, soit vers 7 heures. Je ne puis pas préciser, cela dépendra d'une foule de choses.

A SA SŒUR MADELEINE

Précy-sur-Oise, 11 septembre 1901.

Ma chère Madeleine, Dieu que le temps s'enfuit vite, si vite que les mois s'écoulent sans qu'on n'ait pu rien faire de sérieux, d'utile ! Mais je ne me plains pas de cette course effrénée, de ce tourbillon vertigineux, puisque chaque jour qui s'écoule est un jour de moins qui me sépare de vous. Tes projets, chère, aimante et astucieuse petite sœur, m'ont presque séduit et ont tout au moins une apparence de possibilité. Je vais encore y réfléchir et après tout il ne serait pas impossible que je vous rende visite dimanche prochain.

13 Septembre. — Décidément non, je ne pourrai pas aller à la Loupe après-demain. Cela me fait plus de peine qu'à vous, mais j'en ai recausé

avec Papa, et ce ne serait pas pratique. D'ailleurs maintenant, patience ! plus qu'une quinzaine de jours...

Ces dernières semaines, je suis beaucoup venu à Paris pour affaires, et j'ai ainsi vu Papa ; j'ai même plusieurs fois déjeuné avec lui. Cela met un peu de gaîté — et d'affection — dans ma vie si monotone, si conventionnelle, si glacée, si ennuyeuse I Les joyeuses conversations, les rires qui éclatent sans se gêner, les tendresses journalières, les bons baisers, avec quelle joie je trouverai tout cela ! Pour moi, je souhaite la rentrée avec ardeur, car elle représente la vie qui recommence, la famille qui revient, la liberté qui m'est rendue. Mais je serais bien content de vous savoir frais là-bas, et reposés — surtout ma pauvre petite maman, toujours pas sage, malgré tes sermons, j'en suis sûr ! Voilà René qui revient ; le service de Charles touche à sa fin ! Ne va-t-elle pas être un peu satisfaite, cette maman toujours occupée à rassembler ses poussins ? Dis-lui que je ne suis pas du tout malheureux, au contraire ; qu'au physique - — Papa peut le lui affirmer — je suis dans un état tout à fait satisfaisant et que s*il est vrai que je m'ennuie et que je perds un peu mon temps, ce

sont des misères de peu d'importance

Je t'envoie le dessin du pont de Précy que je t'avais promis, et un petit griffonnage à la plume qui représente le château de Chantilly. Ce n'est pas bien beau, mais je suis loin de posséder le talent grâce auquel tu fais de si jolies choses en pyrogravure.

Bons baisers à tous, ma chère Madeleine, et surtout à ma petite mère chérie. Toi je t*embrasse tout spécialement, comme la meilleure des sœurs que tu es.

A HEN.-RI DE N

Précy-sur-Oise. 4 octobre 1901.

Tu as passé quelques jours sur une mer

idéalement belle, — mon rêve ; et mes vacances s'écoulent dans un pays qui est assez joli, i! est vrai, mais n'a rien de maritime. Tu as admiré l'Acropole, et j'ai assisté aux séances du Conseil général ! Tu es au pays des classiques souvenirs et tu crois, à chaque pas, que tu vas rencontrer Périclès ou Platon — je vis entouré d électeurs stupides. Enfin, il y a deux grands mois que je suis séparé de maman et de ma famille presque entière, et tu voyages avec ta mère.

Permets-moi donc de t'envier. Ne crois pas, d'ailleurs, d'après ce qui précède que je me considère comme malheureux, mais enfin je vois avec grand plaisir arriver la rentrée.

La rentrée définitive, elle n'arrivera pour moi que dans une quarantaine de jours ; pourtant dès maintenant je vais aller à Paris tous les dimanches et les après-midi de samedi. A ton retour, tu me ferais grand plaisir en venant un samedi soir au Sillon entre 5 h. 1 /2 et 7 h. Nous causerons de nos projets

pour cette année Je commence à espérer que

nous pourrons nous voir un peu maintenant. Que cela va nous changer !

A SA MERE

Piécy-sur-Oise, 31 octobre 1901.

Une valse chante depuis ce matin dans ma tête, une valse lente, une de ces valses tziganes qui disent tant de choses quand on sait les «ntendre. Elle accompagne toutes mes actions ; le musicien invisible qui la joue connaît à merveille toutes mes pensées, car la valse est gaie, légère, dansante, quand ce sont des idées roses qui me traversent l'esprit, — et quand ce sont des idées noires, tout doucement, en sourdine, sur un rythme ralenti, les notes se prolongent, graves, évocatrices de souvenirs, des notes qui pleurent discrètement, avec une infinie et mélancolique poésie. Dehors le vent souffle et les feuilles tombent. Elles sont ma principale préoccupation depuis quelque temps, ces feuilles. Il y a un mois, elles ont commencé à jaunir. Maintenant, sans interruption, elles tombent, d'un vol joli et capricieux. Elles s'entassent sur le gazon, et les branches des arbres se dépouillent peu à peu, jusqu'à devenir des baguettes toutes noires, du bois mort. Bientôt tous ces massifs verts ne seront plus que des groupes de squelettes décharnés. Chaque jour le feuillage des marronniers, plus transparent, laisse voir les branches.

Et là-bas, près de la petite porte du jardin, les deux grands peupliers maigrissent, et quand le vent les fait frissonner, quand leurs feuilles s'écartent, on commence à s'apercevoir que, sous ces vêtements en lambeaux, ce sont simplement deux immenses mâts de navire, tout droits et très laids, qui se balancent.

Je contemple ce spectacle de décomposition de la nature avec une joyeuse tristesse, — la tristesse qui serre le cœur devant les agonies, la joie qui accompagne tous les retours. On ne peut expliquer ce sentiment complexe ; seule, ma valse est assez souple, assez expressive pour traduire cela.

Je voudrais hâter cette mort ; chaque feuille qui tombe marque une minute qui s'écoule ; lorsque nous partirons enfin, il n'y aura plus rien sur les arbres, je le sais, et je suis comme les enfants qui font tourner les aiguilles d'une pendule pour que le temps fuie plus vite. Aussi ce vent violent qui souffle me remplit de joie, parce qu'impitoyablement il secoue les cimes des peupliers, et les grosses branches des marronniers, et que, grâce à lui, les feuilles depuis ce matin tombent plus vite.

Au revoir, ma chère petite maman. Il faudrait les notes passionnées de la valse qui chante dans ma tête pour vous dire l'ardent désir que j'ai de vous retrouver.

A LA MÊME

20 août 1902, Maison Mezloc, rue de Pauze, Cauterets (Hautes-Pyrénées)

Vous devez vous plaindre amèrement de mon silence, maman chérie ! Mais si vous connaissiez notre genre de vie ici, vous m'excuseriez. Nous partons le matin après la messe de Tabbé E., nous déjeunons dehors, sur Therbe, et nous rentrons vers sept heures. îl m'a fallu pourtant faire pour le Sillon un article qui m'a donné bien du mal, et pris bien du temps.

Ne croyez pas que je vous oublie ; ma pensée va bien souvent vers Montmeille en faisant un grand détour pour éviter Précy-sur-Oise. Je suis sans nouvelles de M. X. et ne sais jusqu'à quelle date durera mon congé. En tous cas, je ferai tout mon possible pour passer soit un ou deux jours, soit même une semaine avec vous. Vous savez quel plaisir, quel bonheur ce sera pour moi. Malgré tout ce que vous m'avez dit, j'ai peur qu'au fin fond de votre cœur vous ne m'en veuillez encore de ma fugue montagnarde. Elle m'était bien nécessaire pourtant. Ici, il y a un air qui vaut tous les médicaments du monde. En plein midi, et aux jours les plus chauds du mois d'août, il fait frais sur les hauteurs : une brise imprégnée d'une odeur de sapins, et rafraîchie sur les glaciers, nous vivifie ; d'ailleurs, de l'eau partout : des gaves, des cascades merveilleuses, des sources timides, sur toutes les routes. C'est tout cela

qui fait la montagne et qui repose. Les soirées surtout sont délicieuses. Quand vers sept heures, le soleil s'est couché derrière quelque sommet, que la paix et que Tômbre descendent dans les vallées, qu'on ne rencontre plus personne, et que dans le lointain sonnent les clochettes de quelques troupeaux, il me semble que nous avons presque la perception de Dieu ; à cette heure-là il doit habiter les Pyrénées, de préférence aux églises mêmes. Les prières montent tout naturellement aux lèvres, et les soucis mesqums s'en vont. L'âme s'élargit... Vous apprécieriez cela mieux que personne, petite maman, et je voudrais que tout au moins, quand revient cette heure-là, vous pensiez un peu à votre Henry. Vous direz YAngeluSy je le dirai de mon côté, et les deux prières se rejoindront quelque part, très haut.

J'attends et j'espère la venue de Marc Sangnier. Mais on le réclame de tous côtés ; il retarde et je commence à avoir peur. J'aurais bien besoin pourtant de le voir, de faire plus intime connaissance avec sa femme et de causer avec lui de ce que sera pour le Sillon l'année prochaine.

A LA MÊME

Cauterels, le 2 septembre 1902.

Ma chère Maman, votre lettre m'a fait autant de plaisir que votre dépêche, partie de Montmeille juste à l'heure de ma naissance. Vous m'aviez déjà

parlé de cette joîe un peu mystérieuse que vous a causée mon apparition dans le monde. Comment l'expliquer } Pauvre Maman ! N'allez pas croire au moins que je sois destiné à de grandes choses ; je ne le pense pas du tout... Je voudrais faire simplement mon devoir, et ce n'est généralement pas ce qui mène à être ministre ou président de République ; je n'ai guère d'autre ambition que celle de ne jamais vous faire de peine. Pour le reste, je vais, les yeux bandés, assez insoucieuscment. Cela me mènera je ne sais où, mais vos prières m'empêcheront de tomber.

Durant ces derniers jours de mes vacances, je jouis peut-être mieux qu'au début de la beauté de ces montagnes. Nous n'avons pas un temps radieux, et le ciel est presque toujours couvert de nuages. Je ne m'en plains pas d'ailleurs, car ces nuages ajoutent à tous les paysages infiniment de charme. Quelquefois ils descendent très bas, et il nous faut les traverser pour peu que nous nous élevions au-dessus de Cauterets. Ils fuient rapidement avec nous, le long des vallées, en se déchirant par endroits, en s'accrochant aux sapins dont les pentes des montagnes sont couvertes. Enfin nous sortons de ce brouillard glacé qui nous cache les objets les plus rapprochés. Dernièrement, nous avons été au lac de Gaube (dont vous connaissez la photographie que m'a donnée l'abbé E.) Les nuages se sont amoncelés au bord du lac, qui avait l'air d'être suspendu bien au-dessus du reste de la terre. Et puis ils ont

envahi Tendroit où nous déjeunions au pied du Vignemale et nous avons dû leur laisser la place. Un autre jour, nous avons déjeuné et dîné dehors. Le retour dans la nuit — une nuit sans lune — sans autre lumière que les étincelles que nos bâtons ferrés faisaient jaillir des rochers, était très impressionnant. Comme nous suivions la grand* route, il ne présentait d*ailleurs aucun danger, et nous avons pu admirer à notre aise la descente eut Cauterets, le long des vallées sombres et pleines du bruit mystérieux du gave.

Hier, nous avons fait une ascension, peu importante à la vérité, celle du Cabaliros, une montagne qui domine Cauterets et qui n*a que 2333 mètres de haut. Du sommet, la vue est superbe sur Argelès, Lourdes et toute la plaine d*une part, et de l'autre sur le Vignemale, tout neigeux, 3ur le Pic du Midi, et un grand nombre d'autres cimes. Ce qui est beau, c'est la variété des différentes teintes, le contraste des cimes blanches et des pics rocheux tout noirs, et surtout la couleur bleu foncé des vallées au fond desquelles brillent les torrents, tout en cascades. Je vous décris fort mal tout ceci ; mais votre imagination si semblable à la mienne, complétera, et vous vous ferez une idée assez exacte, chère petite maman, de toutes les sensations agréables et pacifiantes que je suis venu chercher ici.

Le jeune ménage Sangnier n'est pas venu et ne viendra probablement pas ; ils me l'avaient fait espérer pourtant ; mais les circonstances s'y sont

opposées. Cela me chagrine beaucoup, car j'aurais bien voulu causer avec eux de tout ce que nous ferons Tan prochain au Sillon.

Notre unique compagnon de voyage, le jeune H. R. dont je vous ai déjà certainement parlé, nous a quittés, il y a une semaine ; il a beaucoup de qualités très précieuses, dont nous aurions bien mieux joui s'il s'était donné plus complètement

A SA SŒUR MADELEINE

Cauterets, le 5 septembre 1902.

Ta gentille lettre s'est croisée avec une carte postale où je te faisais presque des reproches sur ton silence. C'est que, de mon côté aussi, je sens très vivement tout ce que nous avons perdu en perdant pour un temps l'intimité commencée entre noua deux à Biarritz, continuée pendant les grandes vacances jusqu'aux dernières années. Une sœur comme toi a une place à part entre les parents et les frères. Elle est toute désignée pour recevoir . les confidences, pour conseiller, pour consoler. C'est un rôle que tu remplissais très bien à mon égard, et que tu rempliras encore, n'est-ce pas ? Il ne faut pas que nous soyons séparés parce que je vieillis — puisque vous m'appelez le « vieux » à la maison,, et que tu grandis. Avec tes robes longues, ton chignon et ton air altier de duchesse (ceci est tout à fait un compliment), tu m'intimides presque quand je

te rencontre dans Paris. Et puis, tu t'es formée si vite ! Aujourd'hui, c'est pour y conduire les petits que tu vas au cours ou au catéchisme. Tu remplaces Maman, tu aides M""* D., tu rassures les séminaristes effarés. Mais, je t'en prie, sans rien délaisser de ces utiles occupations, fais une petite place à ton frère aîné — si peu aîné ! et souvent plus fatigué que tu ne crois du séreux de sa vie.

Nous causerons de tout cela dimanche. J'ai reçu hier une lettre de M. X. qui décidément ne m'accorde pas la prolongation de congé qu'il m'avait fait espérer. Il me rappelle auprès de lui le 8 au matin, c'est-à-dire lundi. Demain samedi je quitterai toutes ces montagnes amies qui font la vie si reposante. Dimanche matin, vers 8 h. 1/2 je serai à Paris. J'y aurai la messe et repartirai le plus tôt que je pourrai pour Beauvais et Montmeille. Si je puis, je déjeunerai avec vous. Si non, vous ne me verrez que vers deux ou trois heures ; je dînerai et, pour la première fois, coucherai là-bas

Avant-hier et hier, nous avons fait une excursion dans le massif du Vignemale. Nous avons couché dans un refuge du Club Alpin, accroché au flanc de la montagne, parmi les torrents et les flaques de neige, à peu de distance du glacier. Je n'avais encore rien vu d'aussi impressionnant que le spectacle de pareils sommets. A un moment nous nous sommes trouvés dans une petite plaine (à plus de deux mille mètres d'altitude) juste au pied de la « ligne longue », point culminant du Vignemale.

Figure-toi une arête de rocher, verticale et presque lisse, dont le sommet était à plus de mille mètres au-dessus de nous. Une muraille de mille mètres ! Ajoute à cela que les autres parties du massif, tout en rochers d'un très joli gris et dont les saillies étaient desssinées par de minces bandes de neige, formaient un cirque que, pour ma part, je trouve bien plus beau que le cirque de Gavarnie. En bas, de grandes coulées de neige et, à mi-hauteur, un double glacier, contenu entre deux parois de roches. Au fur et à mesure que nous nous élevions, nous apercevions à droite et à gauche de nouveaux sommets lointains, les uns bleuâtres, les autres blancs, tandis qu'en face de nous le Vignemale sernblait toujours nous dominer autant. Au moment où nous sommes parvenus au col d'Ossoue (à 2738 mètres de haut) le soleil Vest couché. Toute une série de pics se détachaient en noir sur un fond d*or. Des nuages passaient ; il y en avait de sombres, violets et d'autres roses, ou dorés. Un calme extraordinaire, le bruit sourd des gaves en bas, et l'air le plus vif et le plus pur qu'on puisse rêver. C'était émouvant à faire pleurer. Enfin il a fallu quitter le col ; de l'autre côté, nous avons aperçu une autre vallée, pleine de mystère, de grands pans d'ombre, et fermée à l'horizon par les chaînes des sommets neigeux de Gavarnie. A travers les grosses pierres et les quartiers de roche qui forment le sol des Pyrénées, en longeant de grandes plaques de neige, nous sommes arrivés au refuge dont j'envoie une photo à Marthe. Je te dirai une autre fois le

pittoresque du dîner et du coucher, et ce que nous avons fait le lendemain. Mais je tenais à t'écrira tout de suite l'extraordinaire impression de recueillement et presque d'extase éprouvée avant-hier au col d'Ossoue.

A bientôt, chère petite sœur... Je t'embrasse très tendrement.

A HENRI DE N

Précy-sur-Oiae, 26 septembre 1902.

Ton affection et ta confiance me font beaucoup de plaisir, tu le sais. Ce qui me réjouit dans ta nouvelle orientation, c'est que je suppose que tu vas être plus libre, et que nous nous verrons davantage. Je ne sais si la préparation à l'Ecole des Beaux- Arts présente plus de dangers que la préparation à Saint-Cyr ou à l'X. Les tentations, je crois bien qu'on les rencontre un peu partout, et que la meilleure garantie est d'être occupé, pris tout entier par une vie passionnante. L!jJube et le Sillon pourront te donner cela. Tu es bien gentil de dire que mon amitié pourra t'être de quelque secours, et je suis très heureux que tu l'envisages comme une amitié chrétienne et utile. Certainement nous serons plus forts en nous appuyant l'un sur l'autre, et je compte sur toi, autant que tu comptes sur moi.

Marc Sangnier est demeuré absolument tel qu'il était avant son mariage ; il n'est ni moins abordable,

ni moins actif, ni moins ardent. Sa femme est tout à fait charmante, et comprend à merveille le Sillon. Elle y pourra faire beaucoup, en travaillant à unir les familles de nos amis : et elle a la ferme intention de le faire. Depuis dimanche, Marc Sangnier est parti pour Toul où il fait ses vingthuit jours ; il reviendra le I 8 octobre, et probablement une journée dans l'intervalle. Si du moins il pouvait se reposer un peu là-bas ! Il en a grand besoin ; sa tournée de conférences pour la liberté de renseignement l'a exténué.

Je ne serai définitivement installé à Paris que dans les premiers jours de novembre, hélas ! En ce moment, d'ailleurs je suis particulièrement occupé à cause de l'élection de dimanche prochain à Compiègne. Il m'a fallu courir les routes en voiture, en chemin de fer, et même en automobile. Je n'ose pas te donner rendez-vous dimanche, n'étant pas encore sûr de pouvoir venir, et surtout ignorant à quelles heures j'arriverai et repartirai.

AU MÊME

Précy, 15 juillet 1903.

Tu as bien raison de me parler de Marc

comme tu le fais, et il est certain que son affection est une des choses les plus précieuses et les plus douces que j'aie. Mais l'organisation de ma

vie et la tyrannie que le Sillon lui-même exerce sur nous, font que je n'en jouis que bien rarement. La semaine dernière, je t'enviais d'être à Fontaine, et de goûter un peu de ce repos moral qui est si bon... Toi qui as été longtemps interne et loin de tout, tu as dû souffrir de l'isolement et de la contrainte que Ton éprouve lorsque l'on est entouré de gens qui ne comprennent rien de ce que vous faites, et n'aiment pas ce que vous aimez. C'est ce qui est pénible ici. La vie du Sillon est si intense, et elle s'empare de notre âme tout entière à un tel point que, dès que l'on s'absente, on a la nostalgie de cette petite maison du boulevard Raspail.

Je n ai pas la fatuité de croire, comme tu me le dis, que je mérite l'affection de Marc : mais du moms je crois qu'elle me crée des devoirs, et qu'au contraire, avec un tel appui moral, je devrais être cent fois meilleur que je ne suis. D'ailleurs il me semble que l'on doit d'autant mieux aimer que l'on est moins imparfait : plus on peut arriver à se dépouiller de soi-même, à ne pas se rechercher, et plus on est capable de se donner, de donner à ses amis le meilleur de soi-même. Et ainsi je crois que toutes les questions sont, par un côté au moins, des questions morales : par exemple, il me semble qu'un individu est d'autant plus utile, exerce une action d'autant plus efficace qu'il est plus profondément chrétien ; et de même pour un littérateur, pour un artiste.

Tout ce que je te dis là doit te paraître

horriblement « pompier » et certainement ce sont des réflexions que tu as faites cent fois. Tu me pardonneras pourtant de te les répéter. Ici, après le dîner, nous jouissons de soirées admirables, et pendant une heure, à la tombée de la nuit, Je me promène en rêvassant dans le jardin. Cette extraordinaire importance de la question morale qui se mêle et se substitue parfois à toutes les autres est un inépuisable thème de méditation ; et je n'ai pu m empêcher de t'en parler. C'est une phrase que j'ai entendu dire bien souvent par des prédicateurs, qu'il n'y a de vraiment important qu'une chose : être bon chrétien. Mais cette phrase-là m'avait toujours paru insignifiante, vide de sens, dépourvue de portée pratique jusqu'au jour où j'ai connu le Sillon, où j'ai vécu de sa vie. Ce serait déjà un motif suffisant de reconnaissance envers le Sillon et envers Marc,

A bientôt. Que nous nous sommes peu vus cette année, mon pauvre Henri !... Mais aussi où trouver du temps ? Le temps ne t'est pas trop parcimonieusement mesuré. Pour moi, j'en ai bien peu et j en aurai de moins en moins jusqu'au jour où je serai libre de conduire ma vie comme je voudrai, c est-à-dire dans trois ou quatre ans. Que feras-tu à cette époque là }

Si ce n'est pas trop te demander, fais-moi de temps en temps une phrase dans tes prières, et crois -moi bien affectueusement tien.

A SA SŒUR MADELEINE

Prëcy. 17 juillet 1903.

Chère petite Madeleine, quelle surprise et quelle joie m'a causées ta lettre ! Tu trouveras peut-être que j*ai beaucoup attendu pour te le dire... Que veux-tu ? Le temps me fait toujours défaut, surtout ces jours derniers. Quelques affaires délicates, dans l'arrondissement, nécessitent une foule de démarches ; hier, je n'ai pas eu, à la lettre, une minute ; aujourd'hui je crains à tout instant, en t'écrivant, d'être interrompu.

Tu devines avec quel plaisir j'cu constaté que les choses n'avaient pas changé depuis Biarritz, — depuis le temps où nous formions une petite alliance offensive et défensive. Nous avons si rarement l'occasion de causer ensemble, et aussi — jusqu'à ces derniers temps du moins — nous avions des occupations et des préoccupations si différentes que je craignais un peu, et je regrettais, que nos relations ne fussent plus tout à fait les mêmes. Mais je vois que c'était tout à fait superficiel, et je te remercie de tout mon cœur, ma chère petite Madeleine, de m'exprimer si délicatement et tendrement ton affection. Par exemple, les éloges sont de trop. Vois-tu, on s'est habitué, rue Michelet, à m'élever sur un piédestal, et depuis que j'y suis perché, on n'aperçoit plus mes défauts, mes innombrables défauts. 11 ne faut pas, je t'en prie, que tu coupes dans ce pont-là. Ce sont des illusions que des parents peuvent se

permettre, mais les yeux des frères, et surtout des sœurs, doivent être beaucoup plus clairvoyants.

Le Silloriy tu as pu le constater toi-même, est prodigieusement attachant, et même tyrannique : « Laissez -lui prendre un pied chez vous, îl en aura bientôt pris quatre ».

Le pied qu'il a pris chez nous pour commencer, c'est moi, et il a contmué en prenant tous les cœurs de la famille. Le temps que j'y passe, c'est du bon temps que je me donne. Et souvent, la vertu consisterait à y aller moins, et à rester davantage dans notre famille, où il y a aussi une action à exercer... J'aurais plus de mérite si je faisais du droit plus souvent et moins d'articles... voilà la vérité. Non, je ne suis pas du tout vertueux, je t'assure ; c'est une légende qui s'en va, et qu'il faut aider à s'en aller. Mais puis -je compter sur toi pour travailler à la démolir ?

A LA MEME Cauterets, 12, rue de Pauze, août 1903.

Papa m'écrit qu'il est inquiet de moi. Dis lui bien vite pour le rassurer que je n*ai plus de pansement maintenant, que les muscles n'ont pas été atteints, ni les nerfs, et qu'il ne me restera de cette blessure qu'une assez longue cicatrice, et un souvenir désagréable. Quant à mon traitement, je le suis avec résignation et régularité. Enfin, le droit

commercial n'a plus de secrets pour moi. Donc, que papa ne soit plus en peme de ma santé physique ni intellectuelle. Figure-toi que le Sillon est si exigeant que maintenant que je l'ai quitté, c'est lui qui vient me relancer jusqu'ici. Il y a trois jours, plusieurs prêtres de Pau ont débarqué dans notre maison, parmi lesquels un de tes anciens catéchistes, Tabbé Canhapé. Tous ces abbés ont fait merveille dans leur pays : cercles d'études, caisses ouvrières, voire même un cercle d'études de jeunes filles ! Quant à l'abbé Canhapé, il s'efforce de ressusciter un cercle ouvrier vénérable — l'un des premiers fondés par M. de M un — et qui s'était doucement endormi dans la paix du Seigneur. Ces messieurs veulent que j'aille faire un laïus à Pau, le 17... si je suis encore là. Dimanche prochain, nous irons à Lourdes pour une petite réunion de jeunes gens et de jeunes lévites auxquels il faudra que j'explique les beautés de la démocratie en général et

du Sillon en particulier

Je ne te parle pas des promenades que nous faisons, et pourtant elles sont délicieuses : avant-hier, par le plus beau clair de lune, les montagnes étaient admirables, presque transparentes, et le gave et les cascades ! — Un jeune abbé de Lourdes nous chantait des chants du pays , d'une voix de tête comme celle de l'abbé S. Mais tout cela ne se raconte pas et ton imar^nation t'en dira bien davantage que mes souvenirs.

~ 88 — A LA MÊME

Cauterets, 14 août 1903.

Mais non, chère petite Madeleine, la mésaventure arrivée à tes lettres, aux correspondants du Sillon n'a aucun inconvénient, ou du moins elle n'en a pas d'autre que de te forcer à recommencer... Mais tu es si « emballée » que tu parais disposée à écrire sans te plaindre toutes les lettres du monde.

Je suis rentré hier un peu fatigué mais ravi

de l'ascension du Vignemale, faite en deux jours. Le premier soir, j'ai couché dans un refuge du Club alpin, au col d'Ossoue, avec l'abbé E. et un type de la rue des Postes qui est venu quelquefois me voir à la maison, J. F. Le lendemain, à cinq heures, F. et moi avons laissé au refuge l'abbé E. qui est sujet au vertige, et précédés d'un guide (et accompagnés par les vœux de tous les touristes qui avaient passé la nuit au refuge) nous avons abordé le grand glacier. A huit heures et demie, après un dernier effort pour franchir la dernière pointe du rocher, nous étions là-haut, à 3300 mètres d'altitude. Un temps superbe. Peu de vent, et température assez élevée. A nos pieds, j'entends à I 500 mètres au-dessous de nous — la mer des nuages, c'est-à-dire une immense nappe blanche qui s'étendait dans toutes les vallées et sur la plaine jusqu'à Toulouse. De là émergeaient une quantité innombrable de pics, de massifs plus ou moins neigeux, et en particulier toutes les montagnes qui forment le cirque de Gavarnie.

Nous ne pouvions nous arracher à cette contemplation et nous avons passé près de deux heures là-haut, sur une toute petite plate-forme où ne tiendraient pas vingt personnes. Au retour...

Mais voici Theure de la levée. Je cours jeter à la poste cette lettre et te raconterai une autre fois la suite. Je t* embrasse très tendrement.

A HENRI DE N

Précy, 21 août 1903.

Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de te dire combien ta bonne lettre, Tafîection et la confiance que tu me témoignes m*ont touché. Tu as raison : souvent il est plus facile d'écrire que de parler. Une certaine gêne, la crainte de n'être pas au même diapason, de ne pas savoir me faire comprendre, ou de ne pas comprendre, m'empêchent de causer, à cœur ouvert, comme je voudrais le faire. Mais tu sais, pour avoir éprouvé toi-même ce sentiment, qu'il est indépendant de l'affection véritable que l'on ressent.

23 août. — Je te plains d'autant plus d'être dans un pays où tu ne parais pas beaucoup t'amuser que je viens moi-même de passer quelques semaines bien agréables à Cauterets, avec l'abbé E. Une saine et raisonnable fatigue physique, et un grand repos intellectuel, un pays assez grandiose et simple pour inspirer de fortes impressions religieuses, voilà ce que nous avons trouvé, ou plutôt retrouvé là-bas.

Tu te figures aisément combien après cela la vie extérieure du Sillon, l'allure toujours pressée, presque fiévreuse, de nos amis m'ont frappé. Je n'ai passé boulevard Raspail que quelques heures : mais lorscju'on se trouve au milieu de gens si affairés, on a un peu honte d'avoir pris tant de repos. Maintenant, je reprendrais volontiers cette vie-là, qui, à vrai dire, nous prend bien plutôt elle-même et presque malgré nous. Mais il a fallu retourner à Précy, et jamais les jours ne m'y ont paru si longs et si inutilement dépensés que cette année. Plus M. X. se fait vieux, moins je suis libre ; le temps nous tient tous enfermés à la maison, un temps morne, toujours le même depuis un mois, paraît-il. Dès le matin, le ciel est bac, couvert de nuages gris ; le soleil ne se montre que quelques minutes. Puis la pluie tombe, serrée, mais sans hâte, durant des heures entières, qui me paraissent bien monotones, à lire des articles de journaux éternellement les mêmes, à m'occuper d'affaires toujours pareilles, d'électeurs toujours quelconques. Par ci, par là, un peu de liberté et je retourne à mes lettres et à mes bouquins... pour en être bientôt arraché. Ainsi ai- je été interrompu avant-hier, alors que je venais de commencer à causer avec toi.

Quand finiront tes vacances } Je ne sais si tu es comme moi ; mais les moments que j'apprécie le plus ou du moins qui me donnent la plus grande impression de satisfaction morale, sont ceux où sans emballement, avec effort quelquefois, je travaille à

quelque obscure et nécessaire besogne pour le Sillon. Les résultats obtenus sont beaux,* peut-être. Mais à les regarder trop longtemps et de trop près, on se rend compte surtout des imperfections de Tensemble, de tous les points faibles, de tous les dangers qui nous menacent. Et c'est quelque chose de pénible, comme tous les examens de conscience. Aussi, aux manifestations bruyantes, aux apparences qui dépassent souvent si fort la réalité, je préfère le travail réel et humble, que l'on ne voit pas, mais qui est fécond, moins par ses résultats matériels que par la peine qu'il donne. Comme cela nous console parfois des déceptions de toutes sortes, comme cela fait oublier les froissements et les égratignures que notre amour-propre ou notre sensibihté ont à subir !

Pardonne-moi de te raconter tout cela et si longuement ; mais l'oisiveté d'ici me fait apprécier plus que jamais notre cher travail de Paris.

A SA SŒUR MADELEINE

Précy, 13 septembre 1903.

Je te remercie de ta lettre qui m'a bien touché. Comment peux-tu croire que tu as été pour moi un embarras ! J'ai été si heureux au contraire de t emmener ainsi, toute seule, et de te mêler plus mtimement encore à cette vie du Sillon, si forte et si prenante. Je ne sais si lu as été émue, comme je 1 ai été moi-même, par la séance intime qui a suivi

la seconde messe et où il a été question de la vie intérieure du Sillon. Tu as pu t'y rendre compte que la meilleure, la seule manière d'appartenir au Sillon était d'en avoir l'esprit, et d'unir à une foi intense, réfléchie et vivante, l'amour de notre société moderne, la confiance en elle. Et de cette façon, tu vois que tu en es sans doute bien plus véritablement que beaucoup de ceux qui y viennent et s'y agitent sans trop savoir pourquoi.

Mais que de choses ne devrions-nous pas faire, nous qui avons la joie d'être mêlés à un mouvement comme celui-là, d'être nés dans une époque troublée peut-être mais si passionnante, dans un pays si attachant, et dont les pires erreurs ont toujours quelque chose de généreux !

Cauterets, Maison Hourcade, 12, rue de la Pauze, 1904.

Chère petite Maman, vous trouvez peut-être qu Henry n'écrit pas bien souvent ; et vous lui en voulez un peu ou ce qui est encore pire, vous trouvez dans son silence une raison nouvelle de vous inquiéter de sa santé. — Mais vous auriez grand tort ; car nous sommes revenus, un de nos camarades et moi, d'une ascension de deux jours, ravis et sainement fatigués. Nous sommes montés au pic d'Enfer, un peu moins haut que le Vignemale, mais très sauvage et d'un abord plus difficile. Et l'air que

l'on respire à ces hauteurs-là, un air qui a passé sur des sapins et des glaciers, vous dilate la poitrine, vous fortifie, vous exalte... D'autres excursions plus courtes, et aussi des journées de complet repos ont achevé de me retaper. Vraiment je vais très bien, je recommence à lire sans fatigue, mais je n'en abuse pas, et même à écrire sans fatigue, et j'en abuse encore moins. Donc, en conscience, je puis vous affirmer que je serai en état d'aller à Rome ; j'y prendrai des paquets de quinine, et puis je terminerai cela par une dizaine de jours de repos avec Marc Sangnier et vous devinez que cela ne m est pas mdifférent non plus. Je n'aurai jamais passé si longtemps seul avec lui ; et il est si intimement lié à tout ce qu'il y a de plus important dans ma vie ! Je ne dis pas à ce qu'il y a de très élevé, car cela c'est ce qui devrait y être, ce que je voudrais y mettre, et ce qui y est si peu. Vous me connaissez donc bien mal. Maman, que vous parlez du brasier qui est dans mon cœur et de la petite flamme que vous m'avez donnée, alors qu'il faudrait dire le contraire. 11 est sûr que le Sillon me passionne et que j'y donne beaucoup de temps et d'effort ; mais cela ne signifie pas grand chose, et des industriels qui ont gagné assez d'argent pour n'en plus désirer, se donnent autant de mal, et même plus, pour faire marcher leur maison, simplement parce qu'on s'intéresse à ce qu'on fait. Et d'autre part je vois trop bien tout ce que je n'ai pas fait à la maison, où j'ai plutôt désorganisé la vie de famille, pour ma part ;

et alors, à quoi sert de se donner beaucoup de mal pour remplir certains devoirs qu'on se crée, si on néglige ceux qui sont tout proches et qui s'imposent >

Je me dis cela souvent — et je ne m'améliore guère. Alors il ne faut pas trop admirer quelqu'un qui ne le mérite pas beaucoup.

Vous avez beau dire que vous êtes déjà toute reposée, je ne m'y fie pas trop ; heureusement les petites sont là, mais enfin vous avez eu tant de fatigues et d'émotions que Fhiver m'effraie un peu, car les hivers se suivent et se ressemblent pour vous : ils sont tous aussi durs. — Au mois d'octobre^ nous pourrons nous voir un peu, par extraordinaire. Je vous accompagnerai et nous causerons.

A bientôt, chère petite maman. Ne pensez pas tant de bien de moi, mais aimez-moi toujours autant, n'est-ce pas ? Mille choses à tous. Merci à Madeleine pour sa lettre si gentille.

Vous savez combien je vous suis reconnaissant de savoir si bien tout comprendre. Je vous aime et vous embrasse très tendrement.

A LA MEME

Rome, samedi 10 septembre 1904.

Chère maman, nous sommes depuis deux jours à Rome. Le voyage n'a pas été très fatiguant parce que nous étions tous plein d'entrain. Des nouvelles extraordinaires nous attendaient ici. Marc Sangnier

avait vu le Secrétaire d*Etat, Monseigneur Merry del Val, et lui avait parlé pendant trois heures des difficultés de toute sorte que rencontre le Sillon : Action libérale, Mgr Turinaz, Association catholique de la Jeunesse française, etc. Mgr Merry del Val, qui n'est nullement démocrate, mais qui est fort intelligent, lui a donné gain de cause sur toute la ligne. Il nous a encouragés à travailler sans nous soucier des critiques de certains catholiques, de certains évêques ; à rester indépendants ; il trouve tout naturel que nous ayons refusé de nous affilier à l'Action libérale. Il a déclaré que Rome n'entendait aucunement imposer l'union, nous donner un chef, ni concéder un monopole à un homme ou à un groupe.

On prétendait fortement autour de nous que Rome voulait fondre toutes les œuvres en une seule, et unir, par exemple, le Sillon et l'Association. Mgr Merry del Val n'a jamais songé à cela. Il nous a dit de travailler de notre mieux, en conservant nos idées, nos méthodes propres. Il a même ajouté qu'il était très bon qu'il y eût deux groupements parce qu'ils pourraient réunir des individus de toutes opinions : « Si vous travaillez assez pour absorber l'Association, eh bien ! tant mieux pour vous ! »

Et un tas d'autres choses sur notre conception de la démocratie, etc., etc. Bref un succès inespéré.

Marc Sangnier a vu le Pape cinq ou six fois. Je l'ai vu deux fois aux audiences générales. Hier

notamment toute la jeune garde en costume lui a été présentée spécialement, chacun de nous Ta vu de tout près, a baisé sa bague. Il paraît un peu accablé, a Tair bon, sourit, et ne dit rien, ou à peu près.

Demain, audience du Sillon. Très probablement le service d'honneur habituellement fait par la Garde Noble sera fait par la jeune garde que le Pape aime bien. Nous allons donc le voir encore mieux. Cette audience-là sera très bien, parce que nous serons entre nous. Marc Sangnier lui fera un discours et nous, nous allons faire un chahut de tous les diables ; il paraît que le Pape aime bien ça, et nous tâcherons de lui montrer la physionomie d'une réunion publique. ' — Déjà le Sillon fait une drôle de figure dans Rome, à côté du pèlerinage de la France du travail lequel ne comprend que des dames et des curés. On ne voit que nous ; nous sommes en contravention constante avec le protocole. Aux audiences, nous sommes tous en veston, avec des chapeaux moue ou des casquettes cyclistes, et Marc, qui se tient aux côtés du Pape pour lui présenter nos amis, a arboré une petite jaquette. Quant à la jeune garde, elle manœuvre et fait de « l'école de compagnie » dans le Vatican. Je vous quitte pour aller au banquet du Sillon que présidera le cardinal Vannutelli. — A bientôt d'autres nouvelles, et mille baisers, chère petite maman.

A SON PÈRE

Rome, 12 septembre 1904-

Mon cher papa, voici le dernier jour : dans douze heures, les derniers de nos camarades seront partis, et sans doute Marc Sangnier et moi ne tarderons guère à les suivre.

C'était hier la journée la plus importante,

l'audience spéciale du Sillon Elle nous a tous

bien profondément émus et enthousiasmés. Elle avait lieu le matin. Longtemps d'avance, nous étions réunis dans la Cour de Sainte- Marthe, la jeune garde en grand costume, et nous mentions par de longs escaliers et les cours curieuses du Vatican, jusqu'à la salle qui nous était réservée, une des plus belles, décorée de peintures, de mosaïques et de statues. Au fond, le trône du Pape sur une estrade élevée ; devant, la jeune garde, et tous nos camarades pressés derrière elle

Tout le monde est là, et le Sillon, les officiels du Sillon vont chercher le Pape daril ses appartements. Les officiels, c'est-à-dire Marc Sangnier, en jaquette, cela va sans dire, et autour de lui, vêtus avec l'élégance et la recherche qui les caractérisent, des camarades d'un peu partout : d'Hellencourt, Hoog, Meyer, de tout jeunes étudiants, Clevers, un de nos amis les plus actifs, coupeur à la Belle Jardinière, etc., etc. L'attente a duré quelque temps et nous étions un peu inquiets. L'adresse du Sillon^ une adresse très nette, qui se terminait par

Taffirmation de notre foi démocratique et où nous expliquions que si nous ne pouvions pas nous passer du catholicisme et de l'Eglise, d'autre part nous n'avions pas à demander au Pape l'approbation de nos méthodes et la confirmation de nos espérances dans l'avenir de la démocratie, — cette adresse avait été acceptée par le Pape. Mais nous ne savions pas encore quelle serait sa réponse. La veille, Marc Sangnier avait été voir Mgr Merry del Val pour la cinquième fois ; ils sont tout à fait intimes maintenant, et causent comme de vieux amis ; le cardinal le reconduit jusque dans l'antichambre ; Marc Sangnier m'a présenté, et le cardinal m'a dit quelques mots très gentils ; il a beaucoup d'allure, très distingué, mais n'a pas l'air de se « gober » du tout. Donc Mgr Merry del Val avait dit à Marc Sangnier : « Vous serez content de l'adresse du Pape », mais il ne la lui avait pas montrée. D'où anxiété générale.

Entrée du Pape. Acclamations ; Pie X monte sur son trôn%, et le cardinal Vives présente le pèlerinage. Il parle italien, on ne comprend pas, mais ça a l'air très bien. Marc Sangnier, à son tour, d'une voix de stentor, lit notre adresse. On l'interrompt trois ou quatre fois pour l'applaudir et même l'acclamer. C'est d'une haute inconvenance, on ne doit pas applaudir en présence du Pape. Mgr Bisleti, maître des cérémonies, nous fait des signes désespérés mais impuissants, et le Pape sourit. Le Pape se lève et répond, en italien, malheu-

reusement, mais Mgr Bisleti traduira tout à l'heure. Il a une voix très forte et très chaude, parle avec animation, avec des gestes énergiques. Presque tout le temps, il fixe les jeunes gardes ; nous sommes figés dans un « garde à vous » impeccable. On l'interrompt une fois pour l'acclamer ; nous avons su depuis que c'était encore plus inconvenant, mais il avait l'air très content. A la fin de son discours, une ovation ; il se relève pour nous remercier, en souriant.

Enfin Mgr Bisleti lit la traduction. C'est une adresse inespérée. Vous l'avez peut-être déjà lue dans Y Univers. Le Pape nous remercie de notre adresse « si pleine d'affection » et « puisque nous avons su concevoir des pensées si nobles et si généreuses » il déclare que « chacun de nous aura à le considérer désormais non comme un père, mais comme un ami ».

Il « s'abstient de nous recommander la piété et la vertu, parce qu'il sait que ces avis nous sont inutiles ». Il nous félicite « parce que nous sommes forts » et souhaite que notre action s'étende.

Il ajoute : « Ne vous laissez pas décourager si vous êtes encore peu nombreux, mais restez fidèles à votre bannière et vous régnerez... Ne vous laissez pas décourager si tous les catholiques ne s'unissent pas à vouSy et n'acceptent pas vos méthodes ; car il est naturel que dans une armée tous les soldats n aient pas les mêmes armes et combattent de façon différente ; mais restez sur le terrain religieux et pratiquez la charité... »

15 septembre. — Voici trois jours que je traîne cette lettre dans ma poche sans trouver le temps de la terminer. Aussi je renonce à achever ma narration ; je vous dirai à Paris par le détail tous les succès que le Sillon a remportés ici O

AU MEME

Chartres, 17 novembre 1904.

Nous avons déposé aujourd'hui nos demandes de permission, et nous avons tout lieu de croire que nous pourrons aller à Paris samedi soir. Nous commençons à être équipés presque complètement ; nous avons touché aujourd'hui une quantité d'effets mvraisembîable : caleçons, chemises, ceintures de flanelle, brosses à reluire, à boutons, etc., ciseaux, fil, aiguilles, dé à coudre, et jusqu'à un bonnet de coton ! Cela fait beaucoup de travail en prévision, car il va falloir tenir tout en bon état et en bon ordre. En bon ordre ! c'est ce qui me paraît ici le plus extraordinaire, avec l'obligation d'être exact. J ai parfois toutes les peines du monde à arriver à temps, et à me tirer des diverses corvées : certaines sont bien ennuyeuses, la corvée de table, par exemple. Il faut laver d'ignobles assiettes dans un ignoble baquet, plein d une eau non moins ignoble.

(1) Au retour du Pèlerinage de Rome, Marc Sangnier et Henry du Roure s'arrêtèrent quelques jours en Suisse, au col de la Furca. Peu après, Henry du Roure partit à Chartres, pour y effectuer une année de service militaire-

On sort de là les mains grasses et empuanties. Mais tout ce qui aurait choqué dans la vie civile semble tout naturel ici. Ainsi je ne me suis pas lavé depuis hier soir ; eh bien ! cela me semble tout naturel.

A part cela, rien d'extraordinaire ; notre journée a été aujourd'hui très occupée : il a fallu pour la troisième fois changer de chambrée, déplacer ses draps, ses matelas, son paquetage, et tout cela est très ennuyeux. Déjà je sens cette vie monotone me faire remonter jusqu'à la brute primitive : les conversations sont nulles ou ignobles et l'on ne songe guère qu'aux choses du service, à la permission prochaine ou à une corvée à éviter. Rien enfin, tout va bien.

AU MÊME

Charlres, 29 novembre 1904.

Rien de bien nouveau daijs cette monotone vie de caserne. 11 fait un peu moins froid, mais le brouillard est opaque le matin, et même toute la journée, ce qui est désagréable. Heureusement, la chambre que j'occupe en ville avec B., et que je vais garder avec lui, probablement toute l'année moyennant un prix très minime, est assez confortable. Nous venons d'y faire installer un poêle qui chauffe bien et sur lequel nous pourrons même faire la cuisine.

Le peloton des dispensés sera formé vraisemblablement après-demain ; on nous fait espérer que les études auront lieu pendant la journée : nous continuerons donc à être libres de 5 à 9, ce qui

est précieux. Nous avons eu aujourd'hui une marche aux environs de Chartres ; de temps en temps, le capitaine, très paternel, donnait des explications sur Futilisation du terrain, sur telle ou telle tactique... C'était assez intéressant et, en tous cas, très peu fatigant.

J'ai découvert dans le bataillon plusieurs types que j'avais connus, ou avec qui j'avais des amis communs. Deux, même, sont un peu du Sillon. Je pense en trouver encore d'autres, ce qui peut rendre notre existence ici sensiblement plus intéressante. On organise une équipe de football et peut-être une sorte d'orchestre. Je suis les conseils de René en me faisant inscrire, et mes goûts personnels en m'arrangeant pour pouvoir me retirer à l'occasion.

L'abbé que B. connaît et qui nous a fourni notre chambre, est venu nous y voir ; il nous invite à dîner pour demain mercredi ou après-demain jeudi, avec le sergent P., l'ancien séminariste dont je vous ai parlé et avec qui je suis maintenant au mieux. (Si quelqu'un avait l'intention de venir mercredi ou jeudi, il faudrait remettre cette visite à vendredi ou de préférence à l'autre semaine). Ce soir, je dois voir un professeur du Grand Séminaire, dont l'abbé C. m'a donné l'adresse. Cela fait bien des relations. Mais je ferai en sorte de ne pas me laisser accaparer.

Vous travaillez probablement toujours beaucoup, et beaucoup trop, cher Papa. Ne vous fatiguez pas, je vous en prie, au commencement de cet hiver et restez en bonne santé.

A MARC SANGNIER

Chjurtrcs, 2 décembre 1904.

Mon bien cher Marc, ç a été une bien bonne surprise de recevoir ta seconde lettre : que je te remercie d'avoir trouvé le temps de m'écrire entre deux trains ! Me voilà tout à fait tranquillisé à présent ; mais je crains que ce voyage ^'^ ne te fatigue et que ces quinze jours loin du Sillon ne te pèsent beaucoup. Il est si rare qu'il y ait harmonie complète entre nos goûts et nos aspirations et notre vie matérielle. Je le sens plus que jamais ici, et pourtant je suis tout heureux parfois de songer que c'est la dernière étape qui nous sépare de la vie que nous rêvons. Lorsque je suis bien pénétré de cette pensée-là, tous les ennuis de la caserne glissent sur moi sans que j'en souffre, et je vis bien plus dans l'avenir que dans le présent. Il me semble que je ne vis pas complètement quand tu n'es pas là, et que je suis infiniment moins chrétien ; je me laisse distraire par les occupations du moment, et tout ce qu'il y a en moi d'enthousiasme puérils, de joies et de tristesses factices, remonte à la surface. Mais il me suffit de te revoir quelques instants pour que je me souvienne de ce que je veux être, et que je redescende au plus profond de moi-même pour y retrouver le Christ. Ah ! que mon âme a de peine à se libérer quelque temps de mon corps. Je le traîne après moi comme un bou-

(1) A Rome.

let, et je suis toujours tenté de m'arrêter en chemin quand tu n'es pas là pour me tendre la main.

Je reçois souvent des lettres du Sillon, beaucoup plus que je n'avais pensé. Cela me fait un drôle d'effet de lire cela à la chambrée, pendant que je suis si loin de tout ce que j'aime. Et les souvenirs que cela réveille en moi me paraissent extrêmement anciens : le métier militaire s'est superposé pour moi à tout le reste et me force à penser perpétuellement aiix mille détails de cette existence inutile : astiquage, revues, corvées. 11 a fallu une après-midi de causerie avec toi pour me rendre un peu de liberté d'esprit.

Je te parle bien longuement et bien mal de mes états d'âme, qui ne présentent pas beaucoup d'intérêt. Cela te prouvera tout au moins que je ne peux guère faire d'examen de conscience sans toi.

6 heures. — Je n'ai pu finir ma lettre tout à l'heure à la cantine ; on est venu me chercher pour la visite du major. Le peloton des dispensés a été installé aujourd'hui dans des chambrées à part. Toute la journée s'est passée en allées et venues et en revues de toutes sortes, une longue, longue journée sans rien d'intéressant ni de vraiment utile. Ces journées-là apprennent la fainéantise et le mensonge. Quelle mauvaise atmosphère on respire ici et comme j'ai hâte de retrouver celle du Sillon ! — Je viens encore de rencontrer un camarade qui est du Sillon. C'est un habitué des promenades ; il m'a parlé des L. Je ne sais pas d'ailleurs s'il a toutes nos idées et

s'il est parfaitement chrétien. Mais c'est déjà quelque chose qu'il connaisse le mouvement. J'ai demandé à un libraire de Chartres d'être dépositaire de la revue, et je tâcherai de la faire acheter régulièrement. Je pense bien trouver une dizaine d'acheteurs réguliers.

Tout cela est bien peu de chose et c'est une faible propagande. Mais je suis heureux de causer un peu du Sillon, en faisant une corvée ou entre deux poses.

Adieu, Marc. Travaille bien là-bas, travaille pour deux puisque je ne puis rien faire, sinon souffrir, d'une souffrance lente et laide. Je te re.mercie de tout mon cœur de penser bien à moi et de ne pas m'en vouloir de mon abrutissement. Plus que jamais je me sens lâche, apathique et médiocre. Tous ceux qui m'écrivent sont des saints auprès de moi.

Prie pour moi, je prie constamment pour toi, tout le long de la journée. Je t'aime de tout mon cœur, autant que je puis aimer, et, grâce au Sillon et à toi, je peux aimer beaucoup.

AU MEME

Chartres, le 20 décembre 1904.

Mon cher Marc, ce n'est pas une chose facile d'écrire ici, où l'on a si peu de liberté, où l'esprit et le corps jouissent si rarement d'un peu de tranquillité. Mais je tiens à t'écrire parce que cela me

rapproche de toi, et il m'est si bon de me rapprocher de toi ! Les quelques instants que nous avons passés ensemble, samedi et dimanche m*ont rempli Tâme de force, de douceur et de confiance. J'étais bien triste pourtant en te quittant. Il nous faut si souvent nous quitter ! Mais en même temps j'étais si sûr de rester avec toi, et de te retrouver toutes les fois que je pourrais me recueillir.

J'avais mille choses à te dire ce soir, et voilà que je ne peux plus les exprimer, tant cette vie pèse sur moi et m'abrutit. Et aussi X. me parle sans interruption pour me dire des choses idiotes et cela m'exaspère horriblement. Mais tu sais si bien tout ce que je pense ! — Mon pauvre Marc, ton Henry n'est plus qu'un malheureux soldat, plus fatigué encore et plus bête que les autres ; et je ne puis rien te donner d'intéressant, alors que tant d'autres autour de toi le peuvent. Mais tout ce que j'ai est bien à toi.

Pardonne- moi de t'envoyer une pareille lettre, vide et incohérente. Je n'étais pas capable de t'en écrire une autre et tu sauras toi-même deviner tout ce que je sens et n'ai pas su te dire.

Je t'aime plus que jamais, Marc, avec plus de tendresse et de force que jamais, et je te remercie de tout le bien que tu me fais à chaque minute, présent ou absent. Je t'embrasse de tout mon cœur.

AU MÊME

Chartres, 27 décembre 1904.

Je suis encore tout joyeux et tout réconforté de notre entrevue d'hier ; je n'aurais jamais osé espérer que cette année de service militaire serait si peu pénible : ce n'est pas, tu le sais, que ce milieu ni cette vie me plaisent, mais nous nous voyons régulièrement et c'est pour moi un bonheur si profond que je l'achèterais au prix de bien autres sacrifices. Il y a un an, cela n'eût pas été la même chose, et notre affection avait encore quelque chose de précaire : nous pouvions craindre que le charme ne fût rompu un jour. Et maintenant, nous sommes si tranquilles, si confiants, si intimement persuadés que l'absence et la barrière qui s'élève encore entre nos vies matérielles sont en somme des choses secondaires ! Mais rien ne peut nous enlever l'un à l'autre, que nous-mêmes.

AU MEME

Chartres, 1 6 janvier 1905.

Mon bien cher Marc, depuis le moment où je t'ai quitté, il me semble que je suis peu à peu redescendu sur la terre, et voilà maintenant que ces instants de joie et de force, où nous sentons si bien que nous ne sommes qu'une âme en deux corps, ces instants-là ne sont plus qu'un souvenir presque lointain. Seul avec B. dans notre petite chambre,

je suis redevenu le soldat stupidement écrasé par une vie de fatigue inutile et de défiance, et j'ai Tesprit, malgré moi, tout encombré des préoccupations puériles de cette vie militaire. Et toi, toi, que fais-tu en ce moment, et penses-tu aussi à hier ; te souviens-tu comme nous étions heureux au Luxembourg, comme tout paraissait facile et aisé dans ta vie et dans la mienne, — dans notre vie ? Mais à toi aussi, la vie de chaque jour apporte des ennuis, des soucis, des tristesses mauvaises et égoïstes, — et tout ce que tu es obligé de faire tout le long de la journée et presque tous ceux qui t'entourent t'empêchent de voir clair, comme nous voyions clair hier. Mon pauvre Marc, nous traînons une vie bien prosaïque et bien lourde, et dès que nous nous sommes élevés un peu, nous avons les ailes fatiguées et nous retombons sur terre. Ne trouves- tu pas bizarres ces gens qui craignent de trouver le Paradis monotone et qui espèrent que cela changera souvent ? Est-ce que ce qui sera divin au contraire, ce n'est pas, précisément, que cela ne changera pas, et que nous pourrons tout le temps jouir de la possession de Dieu, sans que rien vienne nous troubler, et sans que jamais des intérêts ou des tentations nous empêchent de le voir, et de sentir comme nous l'aimons... Songe que depuis quelque temps nous avons eu bien des heures d'un bonheur très grand, si grand que nous ne pouvons pas très bien l'imaginer, et que lorsque nous essayons de nous le rappeler nous en faisons quelque chose de bien plus mauvais,

vulgaire et banal. Ah ! si cela avait toujours duré quand nous revenions de Bordeaux, ou quand nous étions ensemble, tant d'autres fois, n'importe où, et si heureux ! — Il faut bien accepter d'être homme, et la sécurité absolue, la durée, la paix, tout cela n'est pas donné aux hommes tant qu'ils sont encore de ce monde. Et après tout, nous sommes déjà si heureux dans notre misèrç !

Je te promets de bien rester fidèle à tout ce que nous avons dit, pensé, senti ensemble, fidèle à notre amitié, plus forte et meilleure que nous. Et je tâcherai, pendant cette année de léthargie, de vivre la même vie, celle que nous savons bonne, et d'aller de mon mieux, à tâtons, dans le chemin que nous avons choisi. Toi aussi } Que nos souvenirs, ces joies de notre amitié, les plus vraies et les plus austères que nous ayons connues, ne nous soient jamais des reproches. Rappelle tous ces souvenirs-là, et moi aussi je les rappellerai, aux moments de fatigue et de tentation, et ils nous rendront assez forts pour souffrir de la vraie et féconde souffrance qui ne s'en va pas en chansons, ni même peut-être en larmes.

Adieu, à bientôt. Je suis libre dimanche à Chartres, de quatre heures à minuit, mais il me semble que tu es pris ce soir-là. Quel dommage ! Veux-tu venir jeudi prochain ou un jour quelconque de la semaine suivante ? Nous nous verrons de cinq à neuf. Ecris-moi vite cela, pour que je m'arrémge.

Voilà qu'il va être l'heure de rentrer dans les

« immorales chambrées » et de subir les « obscénités pesantes ». Au revoir, Marc. Malgré tout ce qu'ils pourront faire, il y a bien une partie de moi-même qui est forte, confiante, élevée, chrétienne : c'est toi. Je t'embrasse avec toute mon âme. Je suis si heureux de t'aimer tant !

A SA SŒUR MADELEINE

31 janvier 1905.

Chère petite Madeleine, je voulais t'écrire aujourd'hui une longue, longue lettre. Dimanche, j'ai appris que tu avais vingt ans ! et je ne t'ai rien souhaité ce jour-là, je ne t'ai pas mieux dit que les autres jours que je t'aimais, et que je sentais bien notre intimité redevenir aussi grande et plus profonde qu'autrefois, au temps où nous jouions ensemble, sur la terrasse de notre maison, à Biarritz. — Et puis le temps a passé bien vite, ce soir, en mille petites occupations accaparantes ; je l'ai laissé fuir maladroitement, et dans quelques instants il faudra être rentré au quartier, dans l'immense caserne bête.

Alors, bien vite, bonne fête. Je te récrirai, va, je te le promets, et cela me fera plus de plaisir qu'à toi, car je suis si heureux de causer avec toi. Mais il ne faut pas m'en vouloir de ne t'envoyer que cette lettre informe aujourd'hui.

Dis à papa comme j'ai été désolé que cette

importune visite, et aussi mon état sanitaire, m'aient empêché de le voir dimanche. Embrasse-le tout particulièrement pour moi. Rassure maman : je vais tout à fait bien à présent.

Mille baisers pour tous. Et pour toi, chère petite sœur, un baiser plus tendre que tous les autres.

A LA MEME

Chartres. V^ férrier 1905.

Les heures passent si vite, le soir, loin de la caserne et à l'abri des punitions et des grossièretés ! Lorsque je me décide à prendre du papier à lettres, à me faire sur notre petite table encombrée de tasses, d'assiettes et de croûtes de pain, un petit coin bien propre, pour écrire, — il est presque l'heure de l'appel. Il faut partir, — et je p r?, tout confus de n'avoir pas pu finir la lettre commencée. Tu sais bien pourtant que, si paresseux que je sois et si lent à trouver des mots pour dire ce que je sens, ce n'est pas une corvée de t'écrire à toi, avec qui je m'entends si bien et qui me connais assez pour deviner ce que je veux dire.

Je m'étonne, vois-tu, que tu les aies, ces vingt ans ; il me semble tout à fait surprenant que, pendant que je grandissais, tu en aies fait autant. J'ai l'impression d'avoir derrière moi une vie très longue, si longue qu'elle a eu le temps de se renouveler entièrement. Que d'ambitions j'avais, il y a quelques années, que je n'ai plus, et que je comprends à

peine aujourd'hui ! Et combien le tout jeune homme que j'étais en rhétorique, à Massillon, me semble lointain, étranger à tout ce qui me touche à présent ! Sûrement, je n'en ferais pas un ami, si je le rencontrais aujourd'hui, et je le jugerais bien sévèrement. Voilà pourquoi je me fais l'effet d'être vieux, très vieux... Et j'ai du mal à croire que nous ayons encore le même âge. Et puis je me représente en pensée Madeleine qui va et vient dans la maison, grande et mince, si bien habillée — je vous trouve toujours toutes les trois habillées comme des reines, — veillant à tout, grave, un peu sévère pour maman qui se fatigue et pour les petits qui se disputent, — et je m'aperçois bien que nous sommes du même âge, puisque nous causons si aisément de tant de choses, et que les mêmes problèmes nous préoccupent, et que nous comprenons nos vies de la même façon.

J'ai reçu ce matin une lettre de niaman qui me parle de vos deux premières réunions de jeunes filles. Qu'il est difficile, n'est-ce pas, de faire quelque chose de neuf, et d'avoir et de communiquer aux autres le feu sacré ! Mais vous avez tant de persévérance et d'ingéniosité que vous arriverez bien à trouver les formes d'action originale que l'on cherche depuis si longtemps déjà ! Nous en parlerons samedi et tu me diras où cela en est et tout ce que tu comptes encore faire de nouveau, toi qui es libre d'agir.

De la caserne, rien à dire : les journées se succèdent, tantôt trop chargées, fatigantes, et tantôt

vides, journées interminables de flemme et d'ennui. Les meilleures sont aussi démoralisantes que les pires. Lundi, j'étais encore un peu fatigué : j'ai été consigné et il y a eu marche de nuit, c'est pourquoi je n'ai pu écrire. Je suis tout à fait remis à présent.

A MARC SANGNIER

Chartres, 1 1 février 1 905 (samedi soir).

Mon bien cher Marc, les chambrées sont presque vides ; tous nos camarades sont en permission ou montent la garde, sauf quelques-uns qui, comme moi, sont de piquet. Avant de me coucher, je tiens à commencer au moins cette lettre pour toi. Je sais que cela me fera du bien, et que c'est le meilleur moyen de me ressaisir en échappant quelques instants à l'influence si déprimante du régiment. D'habitude, il m'est si bon, le samedi, de fuir la caserne et d'aller vers toi avec la certitude de retrouver une vie forte et profonde, et de recommencer à sentir ce que c'est qu'aimer. Et aujourd'hui il faut rester là. Nous avons eu ce qu'on appelle ici une bonne journée, c'est-à-dire qu'après une marche militaire, nous n'avons rien eu à faire, et nous sommes restés à traîner pendant des heures, inutiles, vautrés sur les lits, pendant que deux ou trois dispensés plus gais que les autres font un vacarme à tout casser.

Pour moi, suivant mon habitude, je me replie sur moi et je me regarde vivre, et une fois de plus je vois tous mes défauts, ma nullité, mon insigni-

fiance en tout ce qui m'est personnel, et aussi la grande faiblesse de mon caractère. Je suis tout honteux de moi-même : si tu savais comme je suis encore attaché à de misérables choses humaines, occupé de moi, et incapable de m'élever au-dessus des moindres mouvements de colère ou de vanité.

Pourquoi m'as- tu dit, Marc, que ma dernière lettre était bien écrite ? C'était bien peu de chose pourtant, cette parole. Mais elle m'a poursuivi, obsédé presque maladivement, si bien qu'elle me gêne maintenant et que j'ai peur en t'écrivant de faire de la littérature. De même pour la moindre chose : un camarade m'a pris un roman que je lisais pour le prêter à son sergent, et cela a suffi pour me donner une mauvaise humeur presque insurmontable pendant toute une journée. Dans ces moments-là, je vois tout en noir : la grossièreté, l'injustice, l'inintelligence de la caserne me révoltent bien davantage et je me trouve très malheureux...

C'est misérable, n'est-ce pas, de faire tant de laïus sur notre conception de vie, sur la possibilité de faire du bien partout où l'on est, sur l'amour de Jésus-Christ et la bonté de la souffrance — et d'être à la merci d'une contrariété, d'une impression désagréable. Au moins, je tâche de trouver là quelque raison d'être humble.

Dimanche matin. — Tout à l'heure, après avoir été porter des gamelles à la prison, je suis entré dans la cathédrale pour entendre la messe. Qu'elle est grande, cette cathédrale, avec sa nef plus large qu'une

rue, et pourtant combien elle est plus intime que la caserne et même que la chambre où je me réfugie chaque soir ! Je me sentais chez moi, et il me semblait que je respirais une autre atmosphère, une atmosphère de bonté, presque de tendresse. Et toi, tu te trouvais bien alors tout près de moi, et j'avais tant de choses à te dire ! Il y a des moments comme cela où je me sens un peu soulevé de terre, débarrassé pour un instant de ma carcasse humaine, plus libre, plus près de Dieu, — des moments où je vois clair et où j'aime sans entraves. Parfois, c'est en lisant que j'éprouve cette impression-là : tout d'un coup un rapprochement, une réflexion plus profonde, ou bien une de ces pensées extraordinaires comme en a Pascal, m'arrêtent, me forcent à réfléchir moi-même, et, d'un coup d'œil, j'entrevois des horizons infinis ; je rattache ce que je viens de lire aux quelques idées très simples et fondamentales de ma vie — des idées que tu m'as données ou plutôt que nous avons vécues ensemble ; celle-ci, par exemple : « Celui qui perd son âme la sauve... ■> Je vois alors l'extraordinaire fécondité d'une de ces idées-là, ses applications innombrables et une multitude de faits que je n'avais pas compris sont éclairés et expliqués par elle. Tout devient simple ; je vois l'harmonie et l'unité de ma vie.

Dans ces moments-là, je ne me plains plus de mon intelligence, qui me paraît, au contraire, pendant une minute, égaler les plus grandes. C'est mon âme qui a donné des ailes à mon esprit, et qui l'en-

traîne presque malgré lui dans des régions supérieures. Et il me semble que je possède pour un instant la règle mystérieuse pour juger de toutes choses, dont parle Pascal. C'est une joie immense de se sentir ainsi grandi tout à coup... Ensuite, je retombe dans la médiocrité, la lassitude, Tennui où j'étais auparavant, et où je demeure la plus grande partie du temps. Et de nouveau il me faut lutter contre cette tendance mauvaise, que nous détestons et que je n'ai pu tuer complètement en moi : le désir d'être « quelqu'un », une personnalité humaine, de faire quelque chose d'achevé et qui ne tire sa valeur que de moi et d'obéir aussi à cet instinct secret qui nous pousse à faire comme tout le monde, à lire les livres « qu'il faut avoir lus », à visiter une cathédrale pour pouvoir dire « je l'ai visitée ». C'est alors seulement que quelque chose s'élève entre nous et que tu ne m'es plus aussi présent.

Je ne sais pas si cela t'ennuiera, cette interminable description d'état d'âme que je viens de te faire. Je ne crois pa^.^arce que tu sais bien que c'est l'essentiel de ma '\^iè que je te livre là. Il est vrai qu'il est si difficile de traduire ces choses-là avec des mots ! Tout ce que je sentais si bien tout à 1 heure dans la cathédrale, je ne puis arriver à l'écrire, malgré le pénible effort que je fais. Et je comprends bien ce que me disait un jour maman : qu'il y a des sentiments, des impressions, des certitudes confuses cachés dans les replis de notre âme d'après lesquels peut-être nous orientons notre vie,

et qui ne peuvent se communiquer, qui échappent aux recherches de l'amour même. Une amitié qui serait la mise en commun de ces sentiments cachés, de ce qu*il y a de plus intime en nous, ne serait-elle pas humainement impossible ?....

Et nous, Marc, est-ce de l'orgueil de croire que nous avons découvert cette araitié-lâ, et que ce qui était humainement impossible. Dieu a permis que cela fût ? Je sais bien que ce n'est pas de l'orgueil et je crois à notre amitié comme je crois au Sillon, comme je crois à la toute-puissance de l'amour divin.

Adieu, Marc, pense à moi, sois fort et bon. Je prie pour toi souvent, et du meilleur de moi-même. Trouve le temps de m'écrire un mot. Viendras-tu me voir } Ne viens ni lundi ni mardi, car malheureusement il est bien probable que je ne pourrai sortir ces deux ]ours-là. Si tu viens mercredi, demandemoi au quartier vers cinq heures moins le quart. Mais ne le fais que si tu le peux sans nuire au Sillon. Quelques types m'ont encore parlé du Sillon : peutêtre y aura-t-il moyen de faire quelque chose. Je t'embrasse avec tout mon cœur et avec toute mon âme.

A SON PÈRE

Chartres, dimanche 12 février 1905.

Si vous n'avez pas eu de lettre de moi de

toute cette semaine, c*est qu'il a fallu nous mettre en quête d'un nouveau logis, notre propriétaire

reprenant possession de la chambre qu elle nous avait louée. D*où toutes sortes de marches et démarches pour arriver à découvrir une petite chambre, toute voisine de la caserne, très propre, très confortable, où les heures de loisir paraîtront passer plus vite encore que dans l'autre. Je ne sais à quoi elles passent, car le moment du départ vient sans qu'on ait pu lire, ni écrire, ni travailler...

Heureusement, la discipline se relâche un peu, Texercice devient moins astreignant, et il est assez facile de trouver, à la caserne même, pendant la journée, près d'une heure pour lire. J'ai ainsi lu la moitié de la T)ébâcle, qui m'a déçu. Je l'avais lue il y a quelques années avec admiration ; cette fois, cela m'a paru beaucoup moins beau : trop lourd, trop encombré de mouvements militaires et de considérations stratégiques, un style assez lâche, bien rarement précis et sobre, et plus grossier que fort. Et puis, quelle absence d'idées et d'idéal ! Ce serait, il me semble, tout à fait ennuyeux et indigeste, si ce n'était pas de l'histoire contemporaine : malgré tout, Wissembourg, Frœschv^iller, Sedan, la chute de l'Empire, cela nous touche de trop près pour que nous ne nous intéressions pas au livre qui nous renseigne, plus ou moins exactement, sur les événements qui ont contribué à faire la France d'aujourd'hui.

En quittant ces pages massives, j'ai ouvert les Lectures historiques de Sorel avec joie. Comme c'est écrit avec vivacité, avec élégance, et surtout avec finesse ! A propos des moindres faits, Sorel

sème sans effort des idées intéressantes et des aperçus ingénieux : ce n'est pas l'historien qui raconte, c'est l'historien qui pense en face des faits qu'il connaît ou qu'il a découverts, et qui tâche d'en saisir la raison, le sens, la portée. Avec lui, tous les sujets s'élargissent : ce qui n'était qu'un fait devient un exemple, et derrière un homme, il montre toute une époque. Je sais bien qu'on prétend souvent que l'historien doit rester impassible et que, s'il pense quelque chose, s'il apprécie, s'il explique, son histoire n'est plus une science. Mais d'abord il n'est peut-être pas très facile de découvrir quelque chose si l'on n'a une idée préconçue ; et quand ce serait, cela prouverait simplement qu'il y a deux sortes d'historiens, ceux qui amassent des matériaux sans autre but que d'en amasser beaucoup, et ceux qui se servent des matériaux. Un profane comme moi ne s'intéressera jamais qu'aux travaux des derniers.

Depuis hier soir, je suis de piquet, c'est-à-dire que j'attends, en tenue, un incendie qui ne vient pas. Ce matin j'ai porté les gamelles des hommes de garde à la prison et ce prétexte m'a suffi pour passer deux heures dehors ; j'ai eu la messe à la cathédrale, et j'ai pu admirer tout à loisir les vitraux, les portails, le tour du chœur. Un jour, je demanderai à monter dans les clochers et à circuler dans les galeries du haut, à l'intérieur et à l'extérieur. C'est un monde à voir et à comprendre : il est encore plein de mystères pour moi et vous n'êtes pas là pour m'en donner la clef...

A SA SŒUR MADELEINE

Chartres, 21 février 1905.

Fais- moi donner ces jours-ci des nouvelles de maman par un des petits ou par Bébé. J'espère qu'elle va tout à fait bien et que le docteur ne prononce plus ce vilain mot de congestion pulmonaire.

Dimanche soir, j'étais parti tout réchauffé, moralement et physiquement, par quelques heures de vie de famille. Après avoir causé un peu avec maman, il me semblait que jamais les choses n'avaient si bien marché et que le bon Dieu, vraiment, nous protégeait tout spécialement. — Ici le grand froid, physique et moral aussi, et le vent, le terrible vent de Chartres qui souffle en tempête, m'ont un peu détraqué, si bien que je compte me faire porter malade demain matin. Cela aura d'ailleurs l'avantage de me dispenser des ennuis d'une revue que vient faire le général de division. Une journée de repos, à l'abri des courants d'air de la chambrée et du froid glacial de la cour du quartier suffira certainement à me retaper, et je vous arriverai dimanche frais et dispos pour le Congrès National.

A MARC SANGNIER

Chartres, 23 mars 1905.

Je voulais t'écrire hier, mais la fatigue, l'abrutissement, et l'espèce de torpeur qui est mon état

habituel ici et dont ta visite m'avait fait sortir, m'en ont tout à fait empêché. Lundi, je n'ai cessé de penser à toi : en allant à l'exercice, le matin, je me disais ^< Marc est encore là... Il se réveille... 11 va prendre le train... » et cela me semblait si drôle de te savoir dans Chartres, tout près de moi, et de sentir que tu t'en allais, sans que je puisse encore te dire adieu. Nous avons passé de si bonnes heures dimanche ! Dans ta chambre surtout, nous nous étions refait un peu d'intimité — mais nous sommes si peu exigeants, et nous retrouvons si vite et n'importe où cette impression d'intimité !... Nous avons parlé du Sillon, de toi, de moi, de ies amis, et c'était si bon de recommencer à penser ensemble, à aborder tous les sujets avec le sentiment qu'aucun n'était « dangereux », comme cela se passe avec la plupart des autres amis ; mais nous, nous n'avons pas de sujets à éviter, ni d'explications à remettre à plus tard, et c'est toujours sincèrement que nous pouvons nous regarder dans les yeux, nous qui nous sommes tout dit, et qui pouvons nous laisser voir mutuellement nos âmes tout entières. Comme d'habitude après t' avoir quitté, je suis rentré en conservant précieusement en moi-même ce quelque chose de grave et de profond que me laissent nos conversations. Mais que les heures qui ont suivi m ont paru pénibles, lamentables surtout à cause de leur inutilité, de leur veulerie î Je me sens plus loin que jamais de mes camarades, de leur état d'esprit lâche et débraillé, et je sens aussi toute leur hostilité et la

rancune qu'ils me gardent de mon perpétuel silence. Mardi, un curé des environs de Chartres (Béville-le- Comte) qui avait demandé au Sillon un sillonniste et à qui d'Hellencourt ou Constant avait donné mon adresse, m'a emmené en automobile dîner dans son village. C'était chez son meilleur paroissien, un tout jeune docteur, vaguement dans nos idées, et il y avait là les cinq ou six hommes qui dans tout ce village de 1 .200 habitants sont seuls à fréquenter l'église. Le curé connaît un peu le Sillon, très peu, et se préoccupe médiocrement de nos idées sociales, mais il sent que le Sillon est très profondément catholique et il l'aime bien à cause de cela. Les autres ne le connaissent pas et ils ont plutôt le genre Jeunesse catholique et Action libérale. Aussi, pendant le dîner, avons-nous fort peu causé, et je ne sais pas s'il sortira quelque chose de cela ; je crains que non. Pourtant je tâcherai d'aller revoir ce curé, et aussi le jeune docteur qui se trouve très isolé, ce qui lui permettra peut-être de mieux comprendre le Sillon. J'ai revu aussi le jeune abbé de Chartres qui était au Congrès national et dont je t'ai parlé. Il se considère tout à fait comme du Sillon et sûrement personne à Chartres n'en est plus que lui. Mais je suis effrayé de voir tout ce qui le déconcerte encore, toutes les réserves qu'il fait au fond de lui-même, et encore une espèce de défiance contre nous. Je lui explique de mon mieux notre méthode, notre orientation, mai» c'est si difficile ! Tu fais si bien cela, toi ! Ce

que tu me disais dans le bois de Vincennes, autrefois, était si clair ! Mais moi, c'est ce que je fais le plus mal au monde, et le pauvre Sillon prend un air obscur, piteux et misérable, quand je m'efforce maladroitement de l'expliquer. — Après tout, l'important est de faire ce que l'on peut, et le bon Dieu se charofera du reste.

AU MEME

Chartres, le 29 mars 1905.

B. est fatigué ; au lieu de bavarder comme d'habitude, il s'est endormi, et pour la première fois depuis lundi je suis un peu tranquille et seul. Je peux tout à loisir songer à toi, et vivre des souvenirs que j'ai rapportés de Paris. Ah ! le pénible retour du dimanche soir, quand j'ai l'esprit tout plein de nos conversations, de nos projets, et qu'il faut quitter tout cela pour reprendre cette vie d'oisiveté et d'attente ! J'ai mis longtemps à m'endormir, et cela me rendait si malheureux, dans cette grande chambrée pleine de gens hostiles, de me souvenir de tout ce que tu m'avais dit et des difficultés que tu rencontres ! Nous aurions tant besoin qu'on nous laisse, enfin, être ensemble, et travailler de tout notre cœur pour le Sillon ! 11 me semble que tout irait mieux, que le Sillon se développerait plus librement, que nous ne serions plus arrêtés par toutes ces inquiétudes et toutes ces hésitations. Et au lieu de

cela, il faut rester ici, pendant six mois encore, sans pouvoir t aider en quoi que ce soit. 11 y a seulement deux ans, je ne me serais pas trouvé très malheureux, car le service est généralement facile, et nous passons une grande partie de la journée dans la campagne, où nous manœuvrons très peu. Mais à présent, tout cela m'est tellement égal ! Ce que je je voudrais, c'est être avec toi et travailler pour le Sillon. Toute autre vie m'est odieuse.

Est-ce bien dimanche que je t'ai vu, que nous avons causé au bois de Boulogne, que tu m'as lu ta pièce MO 11 me semble qu'il y a trois siècles^ et que cela se passait dans un monde différent, un monde spirituel, d'où je suis retombé lourdement. Je suis redevenu un soldat. Mais toi, Marc, tu es comme le gardien de mon âme, et je la retrouve toujours quand je suis auprès de toi.

A quoi bon t'écrire ? L'abrutissement m'a trop repris, et je ne puis rien te dire de ce que je voulais, de tout ce que je sens pourtant en moi de fort, de passionné, et de bon. Mais ne me connais-tu pas mieux que moi-même ? Peux-tu douter que ma pensée est sans cesse avec toi, et que notre affection est plus forte que jamais, puisque chaque jour il s'y ajoute de la volonté et de la souffrance } Je voudrais me dire que, dans les moments les plus difficiles ou les plus tristes, tu te sens réellement soutenu par la prière et l'amour de ton Henry, qu'on a enfermé

(I) Par la Morî.

dans cette caserne, et que tu as d'autant plus de courage et de bonté que je suis plus desséché et plus abattu.

Il faut bien, d'ailleurs, accepter de bon cœur les séparations que le bon Dieu nous impose. Après tout, elles ne sont cruelles que parce que nous nous aimons tant, et c'est là la seule chose qui importe et que personne ne peut nous enlever.

A SON PÈRE

Chartres, 3 août 1905 102'' de ligne ; 2,^ compagnie.

Avez-vous su avant de partir que j'avais quatre jours de permission pour la dissolution du peloton ? Je suis rentré hier soir de Saint- Maurice, où la maison, le jardin et le pays m'ont paru bien agréables. Je crois eue vous vous y trouverez très bien.

Comme vous êtes bon, au milieu de tant de fatigues et de tant de fêtes, de penser à votre petit Henry ! Et cela me fait de la peine de songer que ces préoccupations assombrissent votre séjour. Nous pourrons encore beaucoup causer, à Saint- Maurice, de mon avenir. Mais je veux tout de suite vous parler de ce que vous me dites, dans cette lettre que j'ai lue et relue, et qui m'a beaucoup frappé. Bien entendu, je ne voudrais pas faire quelque chose de déraisonnable. Mais surtout je serais tellement navré que vous ayez de l'inquétude et de la peine à cause

de moi ! Cependant, quelle carrière m'est offerte en ce moment ? Depuis qu'il m'a fallu renoncer à Navale, vous savez combien souvent nous avons cherché ensemble, mais nous n'avons pas trouvé, et je n'ai fait mon droit que pour gagner une dispense et me donner le temps de réfléchir. Aujourd'hui, non seulement je ne regrette plus Navale (je sens bien, cette année surtout, à quel point j'aurais souffert de l'oisiveté et de l'isolement moral), mais il me semble que toute une vie nouvelle s'ouvre devant moi, plus belle que tout ce que j'avais rêvé. D'ici plusieurs années, je ne trouverai certainement pas des avantages matériels semblables à ceux que j'aurais dès le début. La question est donc seulement de savoir si je risque trop. Et c'est vrai qu'il y a un certain risque. D'abord tout ce que vous dites de la disparition de Marc Sangnier est bien juste ; et puis d'une façon ou d'une autre (quoique je croie notre position à Rome vraiment très sérieuse et solide), le Sillon peut être entravé. Seulement n'aurai-je plus de ligne de retraite ? Je vais être à la tête d'une revue et d'une grosse entreprise de librairie ; ne croyez-vous pas qu'il y a là une garantie ? Car tous ceux qui sont dans le commerce sans avoir de maison à eux, passent ainsi d'une affaire à l'autre, sans avoir d'autre sécurité, d'autres garanties que des garanties morales. Chez Hachette ou chez Larousse, je ne serais pas inamovible ; ces places-là sont toujours assez incertaines : cependant ne me permettrez -vous pas de les accepter, à cause de la quasi-certitude que

j'aurais de retrouver Téquivalent ailleurs 7 Actuellement, je n'ai pas d'études spéciales, le droit ne m'ouvre pas beaucoup de portes ; aussi est-ce surtout du côté de la littérature, du journalisme, ou de la librairie que je pourrais chercher. Est-ce qu'il n'y a pas toujours un certain aléa dans ce genre de carrières ? M. C, dont on admirait la brillante situation à la Quinzaine, avait moins de sécurité que je n'en aurais au Sillon. Voilk ce qui me frappe beaucoup aussi quand j'examine successivement toutes les solutions possibles. Je sais bien qu'il y a beaucoup de choses encore à envisager, mais je vous dis là tout de suite ce qui m'est venu à l'esprit très souvent, depuis que je pense à cela, et ce matin encore, en lisant votre lettre. Il est vrai que moralement je désire passionnément me consaL r tout entier au Sillon. Mais je n'oublie pas qu'il faut aussi être sage et regarder l'avenir de sang-froid. Je vais bien penser encore à tout cela, et puis nous en causerons très longuement à Saint- Maurice. A bientôt, mon cher Papa ; m.erci de veiller si affectueusement sur moi ; je vous embrasse très tendrement.

AU MÊME

Chartres, 21 août 1905.

Mon cher Papa, nous avons causé si longuement l'autre jour, à Saint -Maurice, qu'il me semble bien que ni vous ni moi ne pourrions apporter de raisons nouvelles. 11 y a trop de mois que cette

question s*est posée pour que je n'y aie pas réfléchi très sérieusement, et ces jours-ci encore, j*ai pu peser Fun après l'autre tous les arguments que vous m'avez opposés.

Très sincèrement, je croyais qu'en considérant cette carrière uniquement au point de vue des avantages, des espérances et de la sécurité qu'elle offre, on pouvait la trouver très belle et même inespérée pour moi. Je n'ai pu vous faire partager cette conviction, et j'avoue même, après tout ce que vous m'avez dit, qu'il y a là un aléa très réel, un risque à courir, peut-être plus grand que dans la plupart des carrières. J'ai sans doute vu les choses trop favorablement : ce n'est pas là un métier comme un autre, et le succès matériel y est trop lié au succès des idées pour qu'on puisse établir une comparaison avec une entreprise commerciale ou industrielle. Je crois que c'est bien là le sens de ce que vous m'avez dit, de ce que vous m'avez fait voir plus clairement que je ne le voyais.

Cependant, la seule idée de renoncer à ce projet, de me faire une vie autre que celle que j'avais rêvée, me bouleverse. C'est comme si tout s'écroulait pour moi. Aucune autre carrière ne m'intéressera ; aucune existence, même partagée entre le Sillon et quelque autre chose, ne me sera supportable maintenant. Vous savez, cher Papa, combien je suis attaché passionnément à ces idées, à ce mouvement. Quoi qu'il arrive, et surtout si les difficultés s'accroissent, je ne pourrai faire que je ne

sois pas solidaire de ce mouvement. Alors même que j'aurais une carrière sûre, je sens bien que, si cela est nécessaire dans un moment de crise, je laisserai tout pour le Sillon. Dès maintenant ma vie est toute donnée, elle est compromise, et mon avenir humain est irrévocablement sacrifié. Je n*ai fait aucune espèce de vœu, mais dès à présent je suis sûr que je ne me marierai pas, parce qu'il n'y a dans mon existence aucun vide à combler, ni comme activité, ni comme affection. L'autre jour, nous avions l'air de chercher des moyens de me tirer d'affaire, dans le cas d'un écroulement du Sillon. Mais n'est-ce pas un peu bâtir sur le sable, puisque, le moment venu, je ne me servirai pas de ces moyens 7 Ou, si cela est encore possible, je consacrerai tout ce que j'ai de force à réédifier ce qui sera tombé, ou bien, si c'est un désastre définitif, je renoncerai à toute espèce de carrière, pour vivre n'importe où et n'importe comment, moine peut-être, — en aucun cas je ne recommencerai ma vie pour moi. Alors, à quoi bon tant de précautions, puisque les difficultés ne viendront pas des conditions de vie que je me serai faites, mais de mes dispositions d'esprit, puisque c'est en moi qu'est le danger ?

Il y a peut-être, comme vous me le disiez, des vocations laïques, qui réclament, sous des formes très différentes, un don aussi entier que la vocation religieuse. Je vois clair en moi et je me décide à un âge ou bien des jeunes gens sont déjà au Séminaire, ont déjà dit les paroles irrévocables. Ne puis-je pas

avoir confiance comme eux dans l'instinct secret qui me pousse ? — Il me semble qu'au moment où nous sommes, le Sillon, le succès d'idées si férocement combattues de tous côtés exigent que quelques-uns se donnent entièrement, confondent leur vie et ce mouvement. Les risques, que je ne nie pas, me paraissent d'ailleurs beaucoup moins grands qu'à vous ; il se peut même, et je le crois, qu'en me consacrant ainsi au Sillon je réussisse beaucoup mieux que de n'importe quelle autre façon : mais, en serait- il autrement, mes idées et mes résolutions ne seraient pas changées. Si nous sommes capables d'une pareille certitude, j'ai la certitude que mon devoir, ma vie sont là. Y renoncer, c'est comme un suicide. Voici que j'aperçois enfin la possibilité d'une vie active, passionnée, entièrement harmonieuse. Si je devais abandonner ce rêve, je ne sais pas ce que je ferais, mais tout le reste me serait égal.

Vous voyez. Papa, comme je vous dis franchement le fond de mon cœur. J'aurais voulu vous donner une confiance plus grande dans le succès matériel du Sillon et par conséquent dans mon avenir. Mais si vous pouvez mettre en doute ce que je dis à cet égard, vous ne pouvez douter de la sincérité et de la profondeur des sentiments de votre enfant. L'an dernier, vous me demandiez d'attendre, de réfléchir : je comprenais très bien que le service militaire serait pour vous une expérience décisive. Elle est faite. Cette année d'inaction intellectuelle, d'isolement, de tristesse, s'achève : je n'ai pas

changé. Vous voyez maintenant que ce n*est pas un enfantillage. Comment vous le prouverais-je jamais mieux ?

j'attends très impatiemment votre réponse, cher petit Papa. Je sais comme vqus m'aimez, et vous avez confiance en moi. Et après tout, pourquoi est-ce que je pense ainsi, pourquoi ai-je cet idéal de vie, sinon à cause des principes et des exemples que vous m'avez donnés depuis que je suis tout petit ? Je veux me faire une vie comme la vôtre, dont la base soit chrétienne. Mais, dans des circonstances très différentes et même très exceptionnelles, mon devoir m'apparaît sous une tout autre forme. Ce n'en est pas moms toujours le même devoir.

Je vous embrasse bien tendrement, cher Papa, en vous suppliant de ne pas tarder trop longtemps à m'écrire cette lettre que j'attends avec tant d'impatience. Je vous embrasse encore.

AU MEME

Chartres. 23 août 1905.

Mon cher Papa, comme votre affection et votre tendresse me sont précieuses ! Je sens aujourd'hui mieux que jamais comme vous nous aimez, et comme cela nous fait du bien d'être aimés ainsi ! Vous verrez que votre Henry n'a pas fait un coup de tète, et qu'il ne sera jamais désenchanté. J'espère travailler pour ma part à vous donner, chaque année,

des preuves nouvelles que vous n'avez pas eu tort d'avoir confiance en moi, que je n'ai pas eu tort d'avoir confiance dans le Sillon. Mon cher Papa, ne soyez pas inquiet de notre avenir à tous, car Dieu nous a tirés déjà de bien mauvais pas, et il n'a pas fait à notre famille cette grâce de la conserver tout entière, pour ne pas prendre soin de chacun de nous, de la vie de nos âmes et de nos corps.

A bientôt, mon cher Papa. J'arriverai sans doute samedi, mais je ne sais pas trop à quelle heure. J'ai hâte de vous dire encore comme je vous aime et de vous embrasser de tout mon cœur.

AU MÊME

Chartres, 28 août 1905 32, rue des Vieux-Capucins.

Je ne sais pas si vous avez été content de la soirée d'hier, mais vos hôtes en étaient ravis. La vraie hospitalité, c'est de faire croire aux gens qu'ils sont chez eux : ils se sont sentis chez eux. C'est ce que D. a voulu dire, peut-être pas très éloquemment, mais du fond du cœur. Inutile de vous dire que Colas était heureux : ce n'est pas la première fois que vous le recevez. Et tous les autres, ceux de Dourdan, que je ne connaissais pas et qui sont assez neufs dans le Sillon, sont partis plus gais et plus ouverts. Nous avons beaucoup chanté en chemin, et réveillé « les bourgeois de la cité » et des hameaux.

D'ailleurs vous avez dû nous entendre, car en montant la côte de la Tuilerie, nous apercevions encore votre lampe qui nous regardait d'un œil attendri. Merci, mon cher Papa, pro univcrsis beneficiis tuis.

Un express bien asthmatique m'a amené à Chartres vers 2 heures du matin, par une vraie nuit d'hiver. J'étais à peine couché sur ma paillasse, dans mon « sac à viande », qu'une pluie torrentielle tombait. Elle tombait encore ce matin. Un vent de tempête souffle sur Chartres. Heureusement, confiant mes dix- huit réservistes à la tendre sollicitude de mon camarade, je me suis réfugié dans ma tour d'ivoire de la rue des Moines- Décrépits, et depuis plus de quatre heures je m'y dorlote, écoutant siffler la bise et haleter les clairons de la caserne Marceau. Ces tristes journées ne font pas aimer la campagne, et vous avez dû aujourd'hui quitter sans regret la boue et les feuilles mortes de Saint- Maurice pour votre calme et vaste cabinet de travail de l'Hôtel de Ville. Puissiez-vous, cet hiver, n'y traiter que des affaires intéressantes et simples !

Je vous quitte pour aller manger la gamelle et conduire mes bonshommes au tir. Ils sont toujours très sages. Pas un n'est rentré ivre cette nuit. C'est à n'y rien comprendre. Ils ne me donnent pas beaucoup de mal en manœuvres, et pour peu que je me laisse faire, ils me nourriront et m'abreuveront. N'importe, je compte les jours fiévreusement.

A MARC SANGNIER

Chartres, 31 août 1905.

Mon cher Marc, je te remercie de m'écrîre comme tu le fais. Je viens encore de recevoir une lettre de toi, et cela te rend davantage présent à mon cœur. J'aime aussi à imaginer les endroits où tu es ^'^ et la vie que tu mènes avec ce bon M. Quand donc ce service militaire finira- t-il ? Il me semble que la libération recule au fur et à mesure que le temps s écoule. Depuis une éternité, « il n'y a plus qu'un mois à faire ». Enfin, nous partirons en manœuvres la semaine prochaine, probablement le jeudi 7 septembre, et jusqu'au mardi 1 2. (Continue pourtant à m écrire ici ; nous rentrerons sans doute chaque soir à Chartres). Je compte les jours et les heures. Depuis huit jours, je suis cantonné à part, dans une école, avec une vingtaine de réservistes que je commande. C'est une petite part de responsabilité, et par conséquent cela devrait être un élément d'intérêt. Mais je suis si las du métier militaire ! Ils sont d'ailleurs extrêmement dociles, et pas trop paresseux. Il leur faut encore quelques jours pour perdre tout à fait leurs habitudes de travail de la vie civile. — Nous ne causons guère que de la pluie et du beau temps ; je crois qu'ils ont été assez étonnés de me voir faire ma prière, le soir, à genoux sur ma paillasse, mais ils ne m'ont rien dit, probablement

(I) En Suisse.

parce que je suis leur chef de chambrée. Croirais-tu que les premiers soirs, devant ces types tous inconnus pour moi, j ai éprouvé au moment de m agenouiller la même gêne que lorsque je suis arrivé à la caserne ? N est-ce pas honteux d'être ainsi imprégné de respect humain } Mais enfin 1 important est de ne pas y céder, et c est facile, en somme, quand on se trouve en présence d'une résolution très nette et irrévocable. Le devoir est trop clair pour qu'on ne 1 accomplisse pas. C est ainsi qu il faut le présenter à nos camarades, avant leur départ pour le régiment, de façon que pas un d entre eux n'ait la tentation d'écouter les faciles excuses que d autres catholiques leur donneront.

A bientôt, mon bien- aimé Marc. Jamais la vie ne m^a paru plus désirable, plus digne d'être vécue, et j attends avec une impatience folle la fin de ces dix mois de léthargie. L' Imitation, que je lis chaque jour, a beau me répéter que notre vie n est qu un triste exil, que la mort est le souverain bien, je ne puis m empêcher d aimer à vivre, à combattre, à travailler, à retrouver mon âme tout entière dans la tienne. Et d'ailleurs, peut-on appeler tout cela des consolations Je la terre ?

Adieu. Repose- toi, recueille-toi pour mieux travailler ensuite. Mille sincères amitiés à M. Je t embrasse de toute mon âme, mon bien cher Marc.

J'ai reçu une lettre de C, me disant que, depuis dimanche, la gêne qu il éprouvait encore toutes les fois qu'il me retrouvait, était tombée et qu il m'aimait

bien mieux qu autrefois. — Nous pourrons donc travailler utilement ensemble. Tout est bien qui finit bien.

A SON PÈRE

Chartres, 20 septembre 1905.

Tous les réservistes sont partis ; les hommes de Tactive qui se trouvaient avec eux dans les différentes écoles de la ville réintègrent ce soir la caserne Marceau, et tous ces casernements abandonnés, encore encombrés de paillasses, de gamelles, de paquets de toute sorte ont l'air de magasins de bric à brac le jour d'une liquidation. Je viens enfin de rendre les effets qui me restaient et mon équipement ; je ne garde plus que mon képi, ma capote et mon pantalon rouge. Sans jambières et sans ceinturon on a ainsi une allure invraisemblable ; on ressemble vaguement aux malades qui déambulent dans les couloirs des hôpitaux, vêtus de longues houppelandes. Ces derniers jours sont lamentables. C'est l'anarchie absolue. On va, on vient, on franchit à tout instant la grille du quartier, cette grille implacable, on traîne dans les rues, et les propos qu'on échange sont toujours sensiblement les mêmes : « Encore I demain matin !» — ou bien : « Vivement demain soir qu'on se couche ! » C'est idiot, comme vous voyez.

Mon idée fixe est de sortir de cette fainéantise et de me remettre au travail. On a bien tort de dire

que la caserne est Técole de la paresse et du vice, puisqu'on y est tellement repu de bestialité et de paresse qu'on en garde le dégoût invincible... Mais je regretterai éternellement la cathédrale, si belle, si accueillante, si religieuse. Que Notre-Dame me paraît froide maintenant, plus symétrique qu'harmonieuse, et un peu artificielle avec toutes ses savantes restaurations, auprès de Chartres, très vieille et toujours vivante... Les vitraux surtout, dont mes yeux de myope n'ont pourtant pas vu les détails, ajoutent un charme extraordinaire, une grande intinaité aux voûtes, aux bas-côtés, aux chapelles. Il me semble qu'avant de venir ici je ne savais pas ce que c'était qu'une église, tant celle-ci est l'église idéale, la maison de Dieu, mais aussi celle de tous les hommes. Nulle part comme à Chartres on n'a l'impression d'être chez soi...

A vendredi, mon cher Papa. Voici la dernière lettre que je vous écris de Chartres. Ces dix mois ne m'ont peut-être pas beaucoup changé. Pourtant une période de ma vie finit. Me voilà ^< grand », et lancé dans la bagarre. Je n'en ai pas peur et je tâcherai de faire que vous soyez toujours content de moi ^^\

0) Au sortir de la caserne, Henry du Roure fut attache aux services du Sillon ( U'iilriil et prit bien'ot en main l'Administration. Il s'appliqua a la diffusion des journaux et publications sillonnistes par des méthodes de vente à la fois 1res strictes et très hardies, sans analogues dans le commerce : ventes criées des journaux par les camarades eux-mêmes, « camelots du bon Dieu >\ etc.. Pour communiquer sa flamme et sa volonté obstinée a ces commerçants improvisés, il créa un nouvel organe, entièrement rédigé par lui-même : le Liiillt'tin d aclion

A LÉONARD CONSTANT

17 juin 1906.

Tu dois bien t'ennuyer, mon pauvre Léonard, parmi cette noble famille. Si tu étais venu hier soir avec nous à Villeneuve-Saint- Georges, tu te serais souvenu de St-Junien *'\ 600 anticléricaux contre 1 80 de nos amis ; et parmi eux, de nombreuses brutes hurlantes. Mais grâce à la Jeune Garde et aux commissaires, cette fois nous avons été les plus forts. Maxence Roldes a dû laisser à Marc le dernier mot, et nos applaudissements frénétiques ont triomphé des « à bas la calotte » socialistes. Maxence Roldes est un sinistre farceur. Sous une forme très courtoise, il nous a servi une contradiction fielleuse et interminable, parlant plus de 45 minutes pour que Marc ne puisse lui répondre. Marc l'a fait taire et a répondu. Tout cela a fini fort avant dans la nuit et nous nous sommes couchés à 4 heures du matin.

A SA MERE

Paris, 19 août 1906.

Chère petite maman, votre lettre m'a un peu surpris et désorienté. Je n'ai pas Tesprit si compliqué

et de propagande. Sous cette impulsion vigoureuse, la vente de VEueil Démocratique, fondé le l"" octobre 1905 et devenu hebdomadaire le 7 octobre 1906, s'éleva à plus de 60.000 exemplaires par semaine.

(1) Cf. Chroniques françaises et chrétiennes (2® série) pages 44 à 53.

que vous le croyez, et en disant que j'irais à Baslines, je n'avais pas 1 intention de partir pour Joigny. Mais j'ai bien compris qu'il valait mieux, comme vous me le dites, n'aller là-bas que lorsque nous y serions en famille. C est à Paris que je passe cette longue journée, un peu triste et grise, comme le sont ces dimanches d'été, où le soleil paraît peser plus lourdement sur les rues désertes et les places vides. D'ailleurs j en profite pour travailler ; j avais beaucoup à faire, et sans doute cela vaut mieux ainsi. Tout à l'heure j'irai déjeuner avec Papa qui doit se trouver un peu seul ; je ne l'ai pas vu la semaine dernière, si ce n'est un quart d'heure hier soir. Nous philosopherons sur T Encyclique ^'\

Un vague reproche, chère petite maman, transparaît à chaque ligne de votre lettre et je fais mon examen de conscience. Mais ce n'est pas un péché d être ici, à travailler comme un forçat et de ne pas me reposer parmi 1 herbe et les épais tilleuls de votre jardin. Pourquoi est-ce mal de grandir, et de vivre, et de choisir la vie qu on veut, quand elle n est pas plus déshonorante qu'une .autre, ni plus intéressée ? Elle m'absorbe 7 Mais c'est que je fais de mon mieux mon devoir et qu'il n'est pas toujours très aisé. C'est toujours, je vous Tavoue tout bas, une surprise un peu pénible pour moi, lorsque nous nous retrouvons autour de la table de famille, de sentir

(I) Le 10 août 1906, Pie X avait interdit aux catholiques français de fonder les associations cultuelles prévues par la loi de séparation du 9 décembre 1905.

que je suis dans votre esprit coupable de quelque chose, que je ne sais pas. Il faudra que vous me le disiez pour que je me corrige.

Je n'ose vous dire à dimanche. Si je dérange quelque promenade» ou une partie convenue, faites-le moi dire par Bébé. Cela lui sera une nouvelle occasion de m 'écrire et ses lettres sont si gentilles. Si cela ne gêne personne, j'irai coucher et peut-être dîner samedi soir. Mais dites-moi bien ce qu'il en est, car il me sera facile de trouver, cette fois encore, du travail pour occuper mes loisirs.

Mille tendresses à tous. Dissipez un peu les nuages de votre front et du front de Madeleine. Pourquoi toujours cette tristesse, lorsqu'on fait son devoir et que, par surcroît, on aide les autres à le faire ? A chaque jour suffit sa peine, et il ne nous est pas défendu de chanter ou tout au moins de sourire, tandis que nous portons notre fardeau sur nos épaules.

Je vous embrasse bien tendrement.

A LA MEME

27 août 1906.

Je suis navré de vous avoir encore fait de^fla peine, bien innocemment, et d'une façon que je'^ne m'explique pas encore parfaitement. Je ne m'imagine pas, comme vous auriez une fâcheuse tendance à le croire, que je suis monté au degré de sainteté des

vierges et martyrs et des confesseurs-pontifes, mais je vous assure que mes occupations actuelles ne me causent pas le plus léger déplaisir. Il y a partout des choses intéressantes, et ce qui m'ennuie, c'est seulement de ne pas pouvoir faire à la fois tout ce que je voudrais.

J'espère aller à Baslines samedi, je vous le dirai dans deux ou trois jours. Il y avait bien longtemps que nous ne nous étions retrouvés tous réunis, hormis Papa, autour de la table de famille et j'avais presque oublié le son de ces rires et la gaîté de ces journées. Je suis tout courbaturé, mais très dispos, et convenablement oxygéné.

A JEAN DES COGNETS

5 septembre 1906-

Des sujets, je n'en ai pas '' . Je puis te dire

cependant que si le Pape défend d'exciter de Tarersion pour les classes supérieures, il n'ordonne pas de développer de l'admiration pour ceux qui aiment l'argent. L'égoisme, l'avarice, le désir de jouir, l'orgueil pesant, la vanité sotte, la bêtise méchante et nuisible, la morgue et lo mépris des petits ne sont point des qualités. On peut le dire.

On peut montrer aussi tout ce qu'il y a de grand dans le travail ignoré des humbles. La souffrance, le

vl) Cette lettre et quelques-unes des suivantes sont relatives à U préparation de VAlmanach du Sillon de 1907.

pardon, la pitié, Tamour, que de belles choses tu vas nous conter ! N'as- tu jamais eu envie de mettre en scène quelque gamin de la Commune, le fusil en main, amer et désespéré ? Cela nous reposerait un peu des « sous-lieutenants frais émoulus de Saint- Cyr » dont les Croix et les Pèlerins nous abreuvent.

Ou bien égaie-toi aux dépens de ce rêve piteux et plat qu'est la caserne collectiviste ; raille l'esprit stupidement moutonnier, la honte des lâchetés collectives des « on fait ceci, on a décidé cela », l'idiot respect humain des hommes assemblés...

Je m'essouffle à faire galoper ainsi mon imagination poussive. Tu trouveras bien mieux que moi des histoires à raconter

A LÉONARD CONSTANT

5 septembre 1906.

Comment, tu es à Rocamadour ? Et moi qui t'ai écrit deux longues lettres à Jersey. Je te demandais : P de la copie pour l'almanach ; 2^ le complément de ton action de la coopérative. Mes lettres te sont sans doute parvenues à l'heure actuelle. N'invoque pas, je t'en prie, de vains prétextes, et envoie-moi quelque chose de bref, spirituel, truculent et tendancieux sur :

1 ° 'Par la Mort, envisagé comme un fait historique intéressant pour l'humanité. La première

de Hernani. Quelques plaisanteries sur les royalistes obstructeurs. Une page ou deux. Lyrique.

2° Le duel. Les catholiques qui se battent en duel. Une page.

3^ N'importe quoi. Des histoires limousines, ou corses, ou universitaires. Souviens-toi des joyeuses heures de Villedieu-les- Poêles. Dialogues, nouvelles très brèves, etc.

Dépêche-toi surtout ! N'attends pas ton retour. Le 18, ce serait trop tard. Quant à ma thèse, il s'agit bien de cela. Cependant, si tu peux en tirer des choses drôles, ne te gêne pas.

A bientôt. Jamais on ne te voit ! Où est le temps de notre collaboration quotidienne } J'espère que tu vas bien, mon cher Léonard, et que tu es plein d'ardeur et d'optimisme. Pour moi, je suis un peu éteint. Sans doute il y a trop de pom lers de par le monde. Mais il n'importe.

AU MÊME

13 septembre 1906.

Mon cher Léonard, je te remercie vivement de tes envois. Tu es bien paresseux, mais enfin, c'est toujours cela de fait. Quand arrives-tu à Paris } Sitôt que tu seras là, viens au Sillon, Nous dînerons ensemble quelque part et ensuite nous passerons une nuit d'orgie intellectuelle. Dépêche-toi. Cet almanach, YEveil, et beaucoup d'autres choses

encore m'abrutissent totalement : tu m'apporteras l'air pur de la campagne et au moins deux articles pour l'almanach.

A SA SŒUR MADELEINE

18 septembre 1906.

Inévitablement,* j'ai oublié un tas de choses à a maison : ) ^ l'album de Peignot auquel je tiens comme à la prunelle de mes yeux et dont j'ai un urgent besoin. Il doit être chez Papa, ou dans la petite pièce du premier où Jacques travaille, ou dans le salon. — 2" Un dessin de Jacques représentant un potache. Je crois que c'est tout. Tu serais très gentille de m'envoyer cela, avec « personnelle », et une rapidité extrême. L'absence dfe mon album me gêne beaucoup.

Au revoir. Profitez bien des derniers mauvais jours. La campagne a du charme en automne. Quand il pleut, surtout, on y passe de bien bons moments à compter les jours qui vous séparent du retour. Je suis sûr que la poésie triste des hurlements du vent et des feuilles qui tombent pénètre Maman de mélancolie, et que tu ne ris pas non plus. Vous avez tort. Il y a quelques choses gaies dans la vie, et il y en a surtout de très bonnes et de très douces. Et d'ailleurs, la vie elle-même est une très excellente chose, d'abord parce qu'elle a une fin, ensuite parce que si elle se déroule généralement autrement que

nous ne Tavions pensé, du moins il nous appartient de lui donner un sens et une valeur. Cela suffit à faire que tout soit intéressant, et vaille la peine d*étre fait.

Je t'embrasse bien tendrement, ma bonne petite Madeleine ; j envie toutes les belles qualités que tu as, et je voudrais que tu sois toujours très heureuse, d un bonheur intérieur et que personne ne peut vous enlever.

A LA MÊME

21 septembre 1906.

Je viens de retrouver mon petit album. Ne t'en inquiète donc pas. J avais eu l'imprudence de le ranger... Cela ne m' arrivera plus.

Il ne faut pas t effrayer de ce que je l ai dit pour 1 almanach ; je ferai bien attention à ce que tu m as écrit. J y ai d ailleurs réfléchi depuis ta lettre et j en ai causé sérieusement avec Léonard, ce matin. Nous allons atténuer ce qui serait vraiment agressif et faire des articles plus dans la note du Sillon. Tu verras, ce sera très hardi, très alerte, mais pas très méchant.

A LÉONARD CONSTANT

18 décembre 1906.

Mon cher Léonard, je crois que tu es mort, à moins que ce ne soit moi, mais certainement nous

ne sommes pas dans notre assiette, en supposant que nous y ayons jamais été. Tu es parti depuis un nombre de mois très grand, et nous avons cessé toutes relations diplomatiques. Nous sommes des idiots, je le dis sans fausse modestie.

Comment vas-tu ? J'ai eu de très indirectes nouvelles de toi, par l'intermédiaire de « ma chère librairie » et de « ma chère administration », et de plus proches par Marc. Tu t*ennuies beaucoup ? Tu n as qu à faire un peu de scandale ; je pense que tu ne tarderas guère. Tâche de te faire envoyer en disgrâce dans un lycée de Paris.

Si tu veux faire de la propagande, je me déciderai tout de même à t'envoyer régulièrement ce que tu demandes. Notre service de dépôts est assuré, si je puis ainsi parler, par la maison Hachette. Moi je ne puis que crier sans succès. Cependant si P. est en relations avec cette maison et qu'il réclame 1 Eveil avec persévérance, il l'aura. Quant aux brochures, eh bien î pour l'almanach, P. peut demander à Vie et A^^sit, 1 1 , rue Cassette, et pour les autres, je les lui enverrai, s'il veut :

I ° Payer d'avance ; 2° se contenter de 25 ®/o ; 3^ acheter ferme, c'est-à-dire que nous ne reprenons pas les invendus. Ce sont trois hérésies en librairie. Oportet haereses esse. Peut-être ta bonne volonté combinée avec la mauvaise humeur de P. aboutiront-elles à quelque favorable solution. Cet imbécile devrait comprendre qu'il gagnera beaucoup à être 1 unique dépositaire des brochures du Sillon,

Je te ferai parvenir un Bulletin d'action et de propagande et une Correspondance militaire. Ce sont deux publications nouvelles qui t'intéresseront peut-être.

Nous venons d avoir un Congrès syndical extrêmement intéressant. Lune des séances de travail nous a donné le spectacle d une discussion vraiment merveilleuse entre Marc et Keiifer, et Zirnheld (du Syndicat des Petits Carreaux). Keiifer a dû s entendre dire de dures vérités, auxquelles il ne savait trop que répondre ; il avait tout à fait 1 air petit garçon, sous les apostrophes véhémentes de Marc, qui lui demandait raison de sa collaboration â l'œuvre antimilitariste et antireligieuse de la Confédération générale du Travail. Cela avait une fiêre allure et le Sillon sortait grandi de ce débat. Il commence à être une force, même dans ces milieux- là, qu il inquiète par son intransigeance et la liberté de ses allures. Nous verrons de belles choses d ici quelques années.

Mais les politiciens ne nous aiment pas. Nous avions cru avoir, pour notre meeting sur la Pologne, Jaurès, Buisson, Meslier, Pressensé, Havet, Lerolle, Lamarzelle ou d Estournelles de Constant, d autres encore.. On a fait de courtoises visites... Rien. Jaurès a dissuadé tous ses collègues dont quelques-uns avaient déjà accepté et se sont décommandés. Buisson lui-même s'est effrayé d être seul et n a pas osé venir. Il n y avait donc que le Sillon, et ce n était pas plus mal pour cela.

Donne-moi de tes nouvelles. Tu sais que le voyage de Marc en Corse se dessine de plus en plus nettement. Ce serait sans doute pour le printemps et il se pourrait que je Taccompagne, et toutes ces, perspectives sont fort agréables.

A bientôt, donc ! D'ici là tu auras révolutionné Bastia. Tu sais que je te suis toujours très affectueusement uni.

A LEONARD CONSTANT

3 1 mars 1 907. Jour de Pâques.

Bonne fête de Pâques ! « Le Christ est ressuscité ! » Il y a beaucoup d'allégresse, et la plus profonde et la plus douce, dans ces fêtes chrétiennes, anniversaires des plus grandes joies que le monde ait connues. J'étais ce soir au salut à Saint- Sulpice, un de ces beaux saints que tu as sans doute connus, et j'y ai goûté une paix étrange, pendant que la voix des enfants de chœur jetait aux voûtes de l'église les notes joyeuses de l'O Filiû et que les deux orgues se renvoyaient les accords de nos vieux airs. J'envie ainsi de temps en temps la vie harmonieuse d'un moine, dédaigneux de nos activités de fourmis, et qui vit dans la sérénité en chantant les louanges du Seigneur. N'a-t-il pas pris la meilleure part } Peut-il jamais songer à regretter nos impatiences, nos fièvres, notre vie essoufflée et inquiète ?

— Tu ne sais peut-être pas — non, tu ne sais

certainement pas — que je suis malade depuis trois mois. On m'a même cru poitrinaire pendant quarantehuit heures. Je n'étais que fatigué, extrêmement, d'où ralentissement de la respiration, dimmution du « murmure vésiculaire », etc., — mais point de tuberculose. Un repos de trois semaines en janvier, suivi d'une reprise de travail prématurée (pour le Congrès d'Orléans), et depuis, un repos presque absolu, un temps de sommeil invraisemblable, des promenades en voiture chaque jour, voilà le bilan de mon trimestre, qui fut assez triste, comme tu le vois. Cela m'a valu quelques journées de marasme et de découragement bien compréhensibles. Et cela me vaut aussi la privation de ce voyage que je devais faire avec Marc et dont le séjour en Corse devait être l'étape la plus sympathique. Cela me fatiguerait outre mesure, ces raids en chemin de fer et en bateau, avec les émotions des réunions publiques ou les attentes dans les antichambres du Vatican, pour tout repos. Ici, je reprendrai discrètement, avec encore toutes sortes d'entraves, ma vie active d'autrefois, je me referai industriel et commerçant,

pour le bien de Y Eveil et du budget du Sillon

J'aurais eu une vraie joie à te revoir, dans ton cadre, et à apprendre de toi si décidément tu es heureux et si tu te refais une patrie dans ton exil. Et nous aurions causé, peut-être, un peu plus longuement que nous ne l'avons fait depuis longtemps, comme aux temps où nous nous sommes connus, quand tu découvrais Marc et cette vie passionnée

du Sillon y qui nous use, nous brûle, et que nous aimons tout de même.

Je ris quelquefois tout seul de ce que je dis et de ce que je fais, et je ne comprends pas très bien comment j'en suis arrivé à m*incarner dans ce rôle un peu ridicule de metteur en scène de notre propagande, toujours occupé à faire des boniments au public et à compter les recettes de la soirée. Mais j'aime assez une activité matérielle qui retient l'attention et chasse la lassitude et la tristesse. Et surtout, je suis si intimement persuadé que ce travail de brute est nécessaire et qu'il faut nous hâter de fourbir nos armes avant la bataille ! Une telle hostiHté nous enserre de tous côtés ! En France, celle de tous les partis, et des trois quarts des évêques ; et de l'autre côté des Alpes, je suppose qu'on aimerait assez que nous nous taisions. Tout cela va lentement et on ne fera rien contre nous de trop net d'ici quelques années, j'espère : en attendant, plusieurs évêques interdisent à leurs prêtres toute participation à nos réunions, à nos cercles d'études ; nous sommes, en fait, chassés des patronages. Alors, comment nous recruter ? Nous progressons dans l'opinion publique, mais bien lentement, car la grande presse se tait avec ensemble. Il faut faire une trouée, et comment, sinon en ayant un quotidien et en faisant nommer Marc député — ceci dans trois ans, et le quotidien dans quatre ou cinq ans. Donc, travailler avec acharnement pour préparer cela, avant qu'on nous ait mis dans l'impossibilité d'agir. Tu comprends ? — Car enfin Marc

député, et à la tête d'un quotidien, on finira bien par saisir que nous sommes sur le terrain temporel, et nous n'étoufferons plus dans ce rôle de bons jeunes gens un peu indisciplmés.

Quand toutes ces belles choses se passeront, si elles se passent, tu nous seras revenu, je pense ; et sois sûr qu'il y aura tout de même, en dépit du Bulletin d^ action et de propagande, de bonnes heures pour causer, rêver, prier ensemble. Autrement, serait-ce une vie de « chevaliers », comme nous disions un soir, si tu t'en souviens, avant de prendre le train pour Soissons, où je devais faire un laïus ?

Je te souhaite toutes sortes de joies, et te demande une pensée, parfois, et une prière. Soigne bien Marc !

A MARC SANGNIER (D

20 mai 1907. Rungis, Villa des Roses.

Mon bien cher Marc, jamais nous ne nous étions quittés si longtemps ; et pour ne t'avoir pas vu depuis un mois, je suis désorienté et diminué. Comment vivrais-je si je ne t'avais pas rencontré ? Comment peut-on vivre, quand on n'a pas le goût de vivre ? Il me semble que je ne pourrais pas, si je ne t'avais pas connu. Pourquoi ce soir, comme tous les soirs, comme toujours, dans la sérénité de cette retraite, dans la joie de ce printemps, malgré la

(I) A Tunis.

bonté et le sourire de ta mère, pourquoi est-ce que je souffre toujours d'une lassitude sans remède, pourquoi est-ce que je trouve toutes les choses amères et tristes ? Le mal que je dis des autres^ comme poussé par un besoin mauvais de les abaisser pour être moins petit moi-même, ce parti-pris de dénigrement, ni mon travail quelquefois acharné au Sillon, une fièvre d'activité qui me saisit parfois et qui tombe si vite, rien ne peut m oter l'obsession de moi-même, de cet être méchant et surtout borné auquel mon âme est attachée pour toute la vie.

Pourquoi suis- je ainsi ? Il y a des minutes où les autres se laissent vivre, s'abandonnent à la joie d'agir, d'aimer, d'être aimé ; mais je ne m'abandonne jamais.

Lorsque tu es là, je pense généralement plus à toi qu'à moi-même, et bien que tu m'aies fait quelquefois de la peine, cela n'approche pas de celle que je me fais à moi-même. Tu es ma raison de vivre. Lorsque tu es heureux et bon, c'est une partie de moi qui est heureuse et bonne, et je n'ai pas à regretter d'avoir vécu.

Reviens vite, mon cher Marc, si tu peux avoir encore quelque joie à retrouver cette pauvre et triste amitié, bien fidèle et profonde pourtant, qui te demande maintenant plus de joie, de force, de confiance qu'elle ne peut t'en donner.

Adieu. — Si l'on aimait Dieu comme il doit être aimé, tout changerait. Mais je ne suis pas digne de cette grâce. Adieu ; fais beaucoup de bien.

parce que je suis si impuissant. Sois bon avec tous, parce que j*ai tant d'amertume dans le cœur. Sois heureux, parce que je suis si triste. Ce sont mes meilleures joies, puisque nous ne sommes qu'un et qu'ainsi je prends ma part de tout ce que tu fais. Tu sais que je t'aime de tout mon cœur.

A JEAN DES COGNETS (D

2 juillet 1907.

Mon cher ami, — « Lueurs dans les ténèbres » (Victor Hugo) :

Le Sillon est une œuvre de volonté. Nous croyons que la volonté humaine brave ou asservit les lois de la nature. D'où nécessité d'exalter la volonté. Quelques notes sur les gens qui ont su vouloir : Napoléon, Carnegie, et quelques autres encore, en choisissant de préférence ceux qui ont remonlé des courants, tenté et fait l'impossible. L'entêtement qui tient lieu de volonté à Marcellin Albert est luimême assez intéressant. Il est entendu que nous aimons d'un amour de prédilection la volonté mystique de Saint- François d'Assise. Mais nous l'avons déjà dit, très souvent. J'aimerais que l'on parlât un peu de la volonté lucide, faite de sangfroid et de maîtrise de soi-même, volonté terrible et sans phrases, implacable et sans emportement. La

(1) Cette lettre et plusiei;/s des suivantes sont relatiTes à U préparation de VAlîTianach du Sillon de 1908.

volonté des « gens en-dedans ». Nous avons un faible trop prononcé pour les gens en dehors.

Cette lueur dans la nuit est pâlotte,' insaisissable. Fais tout de même un peu de clarté avec cela.

Autres lueurs. Vagues idées de nouvelles, ou contes, ou n'importe quoi :

Un type qui va se décourageant et se désespérant au fur et à mesure qu'il vit. Tout lui ment. La force d'aimer défaille en lui. Il voudrait vivre, et sent qu'il ne vit pas. Il essaie de tout. Passions, folies, âpreté d'une course à la richesse — tout a le goût de la cendre. Il porte sur la vie un jugement désespéré. Elle n'existe pas ; il n'y a rien. Elle ne vaut même pas la peine qu'on se tue.

Il tombe malade, de misère et de froid. A l'hôpital. Une vieille sœur le soigne. Douce, tendre, maternelle, des yeux qui sourient, une voix qui berce, des gestes qui calment. Usent, ce malheureux, qu'il existe pour cette vieille sœur ; non d'une façon bien particulière, — mais enfin qu'elle considère sa pauvre âme, comme toutes les âmes, avec amour. II conçoit (tout ça ne se ferait pas si vite) un aspect de l'amour ; il sent que l'amour existe et que c'est ça qu'il y avait dans la vie, et qu'il n'avait pas vu. Son cœur durci se fond en une grande douceur.

Ça finirait ainsi :

« Enfin, dit-il, je vais commencer à vivre... »

« Et il mourut ».

Voilà.

Autre chose : l'idée est différente ; malheureu-

sèment il s'agit t(j)ujours d'un bonhomme qui commence par vivre et qui meurt ensuite. Le contraire aurait plus d'originalité :

Un type veut mourir ; la vie le dégoûte, non qu'il n'y trouve rien de bon, mais tout est mêlé de douleur. Toutes les joies qu'il se prépare le torturent. Ceux qu'il aime lui font de la peine, parce qu'à les mieux connaître il les voit égoïstes, vaniteux, petits. Il aime la beauté et la voit incomprise. (Chic ! un alexandrin !) Enfin il en a assez et demande à Dieu de mourir. Dieu ou un ange lui dit : « Je veux bien. Tu mourras dès que tu seras prêt à la mort ».

Il est ravi, se prépare, se confesse pieusement et s'arrange une mort dans ses goûts. Ici, quelque chose de lyrique. C'est l'automne. Larges horizons de Versailles, feuilles mortes, et l'immobile canal reflétant les dorures que la mort met aux arbres. La chanson du vent dans les branches et la triste majesté du château, blanc squelette. Non, il a plutôt l'air de la pierre blanche d'une tombe... Enfin tu VOIS tout cela.

Des vers chantent dans sa tête, délicieusement tristes, et il pleure, sans sanglots, sans souffrance, d'admirables larmes.

Oh ! Seigneur... Ouvrez-moi les portes de la nuit Afin que je m'en aille et que je disparaisse... OM Iherbe épaisse où sont les morts I...

Des vers dans ce genre. De la musique : l'amener comme on pourra dans le parc de Versailles. Ce n'est pas commode. De la musique

magnifiquement triste. Beethoven, Chopin. Religieuse aussi. Le chœur des pèlerins de Tannhauser ; Parsifal...

Admirable mise en scène de tristesse et de mort. Cette fois, l'harmonie est parfaite. Nulle fausse note. Et lui-même jouit de bien sentir toutes les émotions qu'il voulait, de vibrer aux notes qu'il faut...

La mort ne vient pas.

Il essaie d'une autre préparation, se retire du monde. Macérations, prières, exaltations mystiques...

La mort ne vient pas.

Il essaie autre chose, dans la même note.

La mort ne vient pas.

Il pense : « Je me suis trompé. C'était une hallucination. Dieu ne m'a rien promis ». II ne compte plus mourir. II vit d'une vie simple, utile et résignée. Laquelle ? ce serait à trouver. Quelque chose de très simple, très bourgeois, très pot-au-feu, et d'un grand christianisme inconscient.

Il commence à peine cette vie, il renonce à peine à se préparer à la mort que l'ange se retrouve debout en face de lui : « Viens, tu es prêt ».

Il meurt.

Tout ceci serait probablement impossible dans notre almanach. Enfin ces deux idées m'intéressent assez ^^K

Je n'en ai guère d'autres pour l'instant. A ton tour.

(1) Cf. Celui qui voulait mourir (Almanach du Sillon de 1908). Essais et nouvelles, pages 3 à 1 1 .

AU MÊME

8 juillet 1907.

Mon cher ami, autres idées, — si le mot idée convient ici.

Je passais avant-hier devant le pont des Saints- Pères. Tu sais que, lorsqu'on en a réparé le tablier, on a entrepris en même temps de remplacer les angles droits que font les trottoirs du pont avec ceux du quai, par des pans coupés. Du même coup, il fallait déplacer les statues.

Il y a de cela plus d'un an. Le nouveau parapet est fait, mais l'ancien est toujours là, les statues à leur place, et le bienfait de la réforme se fait toujours attendre.

Un dessin un peu original, dans un coin de page, deux mots d'explication alerte, et dix lignes de vague philosophie sociologique...

Pourquoi ce travail attend-il indéfiniment ? Il parait que la Ville et l'Administration des Beaux- Arts ou je ne ne sais quelles autres se renvoient les dossiers. Toujours est-il que le travail ne se fait pas. S'il s'agissait d'une besogne entreprise par quelque grande maison de commerce et pour son compte, ce serait fini depuis dix mois. Pourquoi }

Tout ce que fait l'Etat a ce cachet de lenteur grotesque, ce qui rend le collectivisme un état peu enviable.

Est-ce l'absence du ressort de l'intérêt } N est-ce pas plutôt cette dilution des responsabilités ? Les

fonctionnaires ont un esprit dévié véritablement : ils sont responsables non d'un travail, mais de la docilité avec laquelle ils se seront tenus dans les limites de leurs attributions. Tous perdent le sens du réel : ils ne sentent pas le ridicule de ces statues qui attendent, des encombrements de voitures qui continuent, alors que depuis des mois il suffirait de quelques jours de travail pour tout finir.

La démocratie, à Tinverse du collectivisme, exige des responsabilités très précises. C'est 1 état qui fait le plus énergiquement appel aux individualités. Idiotie de ces prétendus démocrates qui les étouffent, les cachent. Idiotie de l'A. C. J. F., démocratique parce que le comité change tous les ans. idioties de ces petites républiques qui, lorsqu'elles ont des grands hommes, les cachent comme des tares, — des supériorités, les nivellent ; — des grandeurs individuelles, les nient. Etc., etc.

Je m'aperçois, en t' écrivant, que tout cela est inexplicable en dix lignes. Il y a peut-être là matière à trois ou quatre petits topos. Enfin, vois.

Autre chose : quelques mélancoliques réflexions sur l'état du sergot.

Le sergot, seul, pense dans la nuit... Et le bruit monotone et lourd de ses bottes sur le trottoir retentit dans sa tête obscure, comme le rythme même de sa vie :

« Pourquoi suis-je nécessairement du côté de l'ordre ? II est entendu que les autres sont des travailleurs et moi l'autorité. Les autres peuvent se

plaindre, — moi non. Se mettre en grève, — moî non. Et pourtant, moi aussi, je fais tout simplement une certaine besogne pour gagner mon pain. Le plus hardi des journalistes qui m'injurient quotidiennement se croirait un héros, s'il lui fallait, la nuit, faire les cent pas, dans une rue où l'on assassine. Moi, on ne m*admire pas d'être brave, c'est mon métier... »

11 roule ces pensées... Il entrevoit confusément que la grandeur peut tenir dans le métier, l'am.our dans le devoir...

Les questions de personnes.

Qu'il n'y a que des questions de personnes.. Cinq ou six idées s'agitent, toujours les mêmes, dans le monde. La façon dont elles sont senties et vécues, voilà ce qui les fait différentes. L:i pensée est plus que les mots ; et la vie est plus que la pensée, puisqu'elle la conditionne et l'inspire. — Donc, stupidité de ceux qui disent : « Elevons-nous au-dessus des questions de personnes ; ne voyons que les idées, ne voyons que les programmes, etc. »

Développement facile et utile.

C'est tout pour aujourd'hui. Et toi ? J'ai bien reçu ta lettre hâtive de te matin, mais cela ne me suffit pas... Tu me laisses bafouiller solitaire.

Tu gardes mes lettres ? Si nous utilisons quelqu'une de ces mformes idées, et que je me trouve en demeure de les développer, je ne serais pas fâché de retrouver ces lambeaux de pensée, et ces cris inarticulés

As-tu là-bas le Journal d'un poète ?

AU MÊME

20 juillet 1907.

Ne m'enlève pas le peu de confiance que j'ai

dans mes sujets Mais tu as raison, il faudrait 200

pages.

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